Chapter 28
Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]), alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du _crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était. Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.
Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment. Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.
Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].
Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi, tout le monde se reposa[1215].
Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais. Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour! moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité!
NOTES:
[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX, 14.
[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf. Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45) veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus.
[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10.
[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm, traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p. 99-100.
[1199] Jean, XIX, 31-35.
[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.
[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.
[1202] Marc, XV, 44-45.
[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII, 62 et suiv.; XXVIII, 11-15.
[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544; Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline, XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII.
[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu d'Ephraïm.
[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50 et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.
[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.
[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.
[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.
[1211] Jean, XIX, 41-42.
[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du caveau Joseph d'Arimathie lui-même.
[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._, sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1). Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement modifié.
[1214] Luc, XXIII, 56.
[1215] Luc, XXIII, 54-56.
[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.
[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.
[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2).
[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2, 11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de la résurrection.
CHAPITRE XXVII.
SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS.
Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29, la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque, Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour satisfaire leurs instincts violents et hautains.
Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique. Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de Jean-Baptiste.
Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie, accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du ciel.
Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir au monde une complète transformation. A la fois théocratique et démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi. L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher. Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire, l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.
Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde, légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]?
NOTES:
[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le 14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an 29 ou descendre à l'an 36.
[1221] Luc, III, 1.
[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.
[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.). Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii) paraît aussi provenir d'actes légendaires.
[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.
[1225] Jos., _l.c._
[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.
[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_. Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin.
[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de là.
[1229] Matth., XXVII, 5.
[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._, II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I, p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.
[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._
[1232] Psaumes LXIX et CIX.
[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus!
CHAPITRE XXVIII.
CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS.
Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif. Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né. Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235]. Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe, né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes, et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée, furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau. Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et, d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale. Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela d'abord être chrétien.
On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi, recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a plus qu'à développer et à féconder.
«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme, mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres; Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature. Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition chrétienne qui nous a précédés.