Vie de Jésus

Chapter 24

Chapter 243,547 wordsPublic domain

Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie, et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection.

La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes. Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!... Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant, plus difficile à soutenir.

Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée: «Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question, c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste, le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est utile qu'un homme meure pour tout le peuple.»

«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an 36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir prépondérant.

Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves. Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai, alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031]. L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux, cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû porter le poids des malédictions de l'humanité.

C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds. Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux, prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive. Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique, Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous, détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même. Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative, il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre. Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité.

La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron, du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037].

NOTES:

[1001] Jean, X, 23.

[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.

[1003] Jos., endroits cités.

[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf. _Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott).

[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.

[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et suiv.

[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.

[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de Galilée à Jérusalem par la Pérée.

[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos., _Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.

[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.

[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.

[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et _Antiq._, XV, iv, 2.

[1013] Jean, XI, 1 et suiv.

[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et suiv.; VIII, 41 et suiv.

[1015] Jean, XI, 3 et suiv.

[1016] Jean, XI, 35 et suiv.

[1017] Jean, XI, 33, 38.

[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.

[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.

[1020] Jean, XII, 10.

[1021] Jean, XI, 47 et suiv.

[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.

[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_ devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.

[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.

[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.

[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.

[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.

[1029] Luc, III, 2.

[1030] _Act._, V, 17.

[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.

[1034] Jean, XI, 48.

[1035] Jean, XI, 53.

[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX, 9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek: Ephrôn] et [Greek: Ephraim].

[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie, nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion.

CHAPITRE XXIII.

DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS.

Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière fois la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient, ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises, il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux. Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.

L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards. Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner, portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement: «Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].

Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu. Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie, selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi, fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était: «C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on. Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers. Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue. Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062].