Chapter 20
Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce grossière de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel, cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai chrétien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du «royaume de Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont ainsi, en un sens, l'expression la plus élevée et la plus poétique du progrès humain. Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, nuisit beaucoup à tout développement profane. La société n'étant plus sûre de son existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de basse humilité, qui rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'était, d'ailleurs, opéré dans la manière d'envisager la venue du Christ. La première fois qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de fer un jour de colère: _Dies iræ, dies illa!_ Mais, au sein même de la barbarie, l'idée du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église féodale, des sectes, des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester, au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même, jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes chrétiennes primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement de la même idée, une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement la tige et la racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur ce mot-là. Mais entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures politiques et économiques, les tentatives «socialistes» de notre temps resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle le véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme absolu, ce principe que pour posséder la terre il faut y renoncer.
Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté, avec un rare bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction avec la physiologie, aiment à se reposer dans l'espérance d'une réparation finale, qui sous une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait si le dernier terme du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothèse, aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sûr que l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime embrassant à la fois divers ordres de vérités.
NOTES:
[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.
[770] Luc, XII, 13-14.
[771] Matth., XIX, 28.
[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22. et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives. _Hénoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_., III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27; XII, 1).
[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess., IV, 45 et suiv.
[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.
[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.
[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.
[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22; XXII, 30.
[778] Luc, XIII, 23 et suiv.
[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus. Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11; _Apoc_., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44.
[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV, 51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.
[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III, viii, 5.
[782] Luc, XVI, 28.
[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55.
[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess., III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude, 18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. IVe livre d'Esdras, IV, 26.
[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre, I, 7, 13; _Apoc_., I, 1.
[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10.
[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII, 8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.
[788] I Cor., XVI, 22.
[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron, dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).
[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.
[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).
[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.
[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhédrin_, 97 _a_.
[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35 et suiv.; XVII, 20 et suiv.
[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.
[796] Luc, XVII, 24.
[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc, XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.
[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX, 27; XXI, 32.
[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.
[800] Jean, XXI, 22-23.
[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive, qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque contemporaine de la publication même dudit évangile.
[802] Ci-dessus, p. 54-55.
[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.
[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46; XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II, VIII, 14; III, viii, 5.
[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.
[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom., Epist. II, 12.
[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.
[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.
[809] Matth., XXV, 32 et suiv.
[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.
[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.
[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.
[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv.
[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21 et suiv.
[815] Voir surtout Marc, XII, 34.
[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81.
[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son _Histoire ecclésiastique des Francs_, et les nombreux actes de la première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du soir du monde...»
[818] I Cor., XV, 52.
CHAPITRE XVIII.
INSTITUTIONS DE JÉSUS.
Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote, Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821]. Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés, où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentît le collège sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions; deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs. Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des enfants.
Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples, confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par les sentences du _Pirké Aboth_. Jésus expliquait à ses intimes ce que ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été soigneusement conservées[828].
Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples à ne se faire aucun scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier, disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un, ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant que durait leur mission.
Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le _selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse, qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre _selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus, qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité. Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre les âmes, mais les sauver.»
Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841], prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842]. Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843].
Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus. Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux. Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises particulières, et encore cette première constitution se fit-elle purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala, Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.
Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois, sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845]. Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850]. L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus, pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852], conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,» de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un _peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le _Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme, à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de l'orthodoxie et du dogme universel.
Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux, renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien moindre que la tradition[856].
La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite, quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il, se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?» Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»
Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte, s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein. Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène. Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on se fit du festin sacré[863].