Chapter 18
En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses; il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires. Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent, le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie, conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient se réveiller pour préparer les temps du Messie[732].
Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses. Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous, races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple), hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers ses idées, ses intérêts, ses passions.
L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende. Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée.
NOTES:
[676] Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient soulever ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse place à aucun doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme «séducteur.» Le Talmud donne la procédure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on doit suivre contre les «séducteurs,» qui cherchent à renverser la Loi de Moïse. (Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).
[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16.
[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont donnés comme étant de la race de David. Mais ce sont là des allégations très-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct et ayant de la notoriété, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais figurer, à côté des Sadokites, des Boëthuses, des Asmonéens, des Hérodes, dans les grandes luttes du temps?
[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_., II, 30.
[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc, XVIII, 38.
[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.
[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.
[683] Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre elles et peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le récit de Luc sur le recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p. 19-20, note. Il est naturel, du reste, que la légende se soit emparée de cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs, bouleversaient leurs idées étroites, et l'on s'en souvenait longtemps. Cf. _Act_., V, 37.
[684] Jules Africain (dans Eusèbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent de recomposer les généalogies.
[685] Les _Ébionim_, les «Hébreux,» les «Nazaréens,» Talien, Marcion. Cf. Épiph., _Adv. hær_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Théodoret, _Hæret. fab_., I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 371, ad Pansophium.
[686] Matth., I, 22-23.
[687] Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Quæst. symp_., VIII, I, 3; _De Isid. et Osir_., 43.
[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.
[689] Matth., II, 1 et suiv.
[690] Luc, II, 25 et suiv.
[691] Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte probablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Bethléhem. Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4.
[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78, 106; _Protévang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv.
[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement.
[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.
[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv.
[696] Jean, XIV, 28.
[697] Marc, XIII, 35.
[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X, 34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutér_., XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18.
[699] Luc, XX, 36.
[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II Sam., VII, 14.
[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumière (Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la résurrection (Luc, XX, 36); les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'époux (Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Géhenne (Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que le Jupiter du paganisme est [Greek: patêr avdrôn te theôn te].
[702] Comp. _Act_., XVII, 28.
[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20.
[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en général les derniers discours de Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un côté de l'état psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais documents historiques.
[705] Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être rapportés ici.
[706] C'est seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert de l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» comme synonyme du pronom _je_.
[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5.
[708] Matth., XI, 27.
[709] Jean, V, 22.
[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.
[711] Matth., IX, 8.
[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII, 47-48.
[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv.
[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons là l'enseignement authentique de Jésus.
[715] Philon. cité dans Eusèbe, _Proep. Evang_., VII, 13.
[716] Philon, _De migr. Abraham_, § 1; _Quod Deus immut_., § 6; _De confus, ling_., §§ 14 et 28; _De profugis_ § 20; _De somniis_, I, § 37; _De agric. Noë_, § 12; _Quis rerum divin. hæres_, § 25 et suiv., 48 et suiv., etc.
[717] [Greek: Metathronos], c'est-à-dire partageant le trône de Dieu; sorte de secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des démérites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhédr_., 38 _b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24.
[718] Cette théorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'éléments grecs. Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou «Intelligence divine» a bien de l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre intitulé _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais le développement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis est moderne et peut impliquer une influence étrangère. L'«Intelligence divine» (_Mainyu-Khratú_) figure dans les livres zends; mais elle n'y sert pas de base à une théorie; elle entre seulement dans quelques invocations. Les rapprochements que l'on a essayés entre la théorie alexandrine du Verbe et certains points de la théologie égyptienne peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait aucun emprunt à l'Égypte.
[719] _Act_., VIII, 10.
[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trouvent dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII.
[721] Jean, Évang., i, 1-14; I Épître, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, l'expression de «Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne la place dans la bouche de Jésus.
[722] _Act._, X, 42.
[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55; Rom., VIII, 34; Ephés., i, 20; Coloss., III, 4; Hébr., i, 3, 13; VIII, 1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages précités sur le rôle du _Métatrône_ juif.
[724] Matth., X, v, comparé à XXVIII, 19.
[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27.
[726] Marc, XIII, 32.
[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII, 1 et suiv.
[728] Matth., II, 20.
[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25.
[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38
[731] _Act._, II, 22.
[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII, 28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.
CHAPITRE XVI.
MIRACLES.
Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties, pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir. L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables. C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation, ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur. Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation.
Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie, un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre, on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains. Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739]. La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît.
La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb, Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays.
Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant, sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient, c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine. Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur, traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas vain.
Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744], nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel. Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746], faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités.
Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir, les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité «De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753]. Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui ont donné lieu à ces bizarres imaginations.
Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc, qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la vanité de l'opinion à cet égard.