Vie de Jésus

Chapter 16

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Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée. Les cours et les portiques environnants servaient journellement de rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs; un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée.

C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme, qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem, l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614]. Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a toujours été antichrétien.

L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616], qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen» (_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d' «épicurien.»

Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui, que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse, presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote, qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique, peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.

Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits. Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien; il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où nous sommes arrivés, était déjà comme écrit.

Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés, il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il est bien probable que Jésus n'y entra jamais.

Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif, c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout, il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure, sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime, est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée. Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est irrévocablement condamné.

NOTES:

[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie. Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus dans cette ville et sa mort.

[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1), sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth., XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé les circonstances de divers voyages.

[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce temps.

[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.

[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.

[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab., _Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.

[591] Passage du traité _Erubin_, précité.

[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.

[593] Jean, VII, 52.

[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.

[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.

[596] Jean i, 46.

[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.

[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).

[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.

[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.

[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.

[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV, 29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.

[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le soubassement même du temple d'Hérode.

[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2.

[605] Suet., _Aug_., 93.

[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4; _Act_., XXI, 28.

[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans la partie septentrionale du haram.

[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_; Marc, XI, 16.

[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg. CXXXII).

[610] Marc, XI, 16.

[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et suiv.; Jean, II, 14 et suiv.

[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.

[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.

[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).

[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.

[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.

[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké Aboth_, I, 10.

[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1; XIX, vi, 2; VIII, 1.

[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les «Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_.

[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna, _Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des _Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta _Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43 _b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_; Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_; Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I; Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.

[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab., _Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_ l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p. 203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de Josèphe, ce rapprochement est sans force.

[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean.

[623] Jean, VII, 50 et suiv.

[624] Jean, XIX, 39.

[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.

[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2.

[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_.

[628] _Act_., V, 34 et suiv.

[629] _Act_., XXII, 3.

[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.

[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair, mais ne peut avoir d'autre sens.

[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.

[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.

[634] Luc, XIX, 9.

[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV, 47.

CHAPITRE XIV.

RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.

Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien, sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours, croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant: «_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion, c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].»

Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions, les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi, d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].»

Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].» Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].» Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655]; il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656]. Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de contradictions.