Vie de Jésus

Chapter 15

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[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9; XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots: [Hebrew: ***].

[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.

[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8.

[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14.

[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom. loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61; Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.

[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV, 22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage. L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et 23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos].

[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.

[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.

[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.

[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.

[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.

[522] Matth., IX, 12.

[523] Luc, XV, 4 et suiv.

[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.

[525] Matth., IX, 13.

[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII, 16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[527] Luc, XIX; 2 et suiv.

[528] Matth., XXI, 31-32.

[529] Matth., XXV, 1 et suiv.

[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.

[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et suiv.

[532] Allusion à quelque jeu d'enfant.

[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn], avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn].

[534] Matth., XXI, 7-8.

[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc, XVIII, 15-16.

[536] _Ibid_.

[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et suiv.

[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph., _Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits dont il se servait.

[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore chez les Israélites.

[540] Matth., XXI, 15-16.

[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.

[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.

[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.

[544] Marc, X, 43.

[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.

[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.

[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.

[548] Luc, XXII, 30.

[549] Marc, X, 37,40-41.

[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem., 86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._

CHAPITRE XII.

AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.

Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551].

Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il, celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût digne d'elle.

Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.

Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30), Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du prisonnier, et l'apporta[556].

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa défaite comme une punition du meurtre de Jean[557].

La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus, craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment, Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562], qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux Testament et l'avènement du règne nouveau.

Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563], avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit, elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569].

On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie, par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573].

Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers; qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage, cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle. Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer après lui.

L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578]. Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le «frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an 80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes _(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme, passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément. Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité.

NOTES:

[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[552] Matth., IX, 14 et suiv.

[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.

[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.

[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs et les mets.

[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V, 2.

[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.

[558] Matth., XIV, 12.

[559] Matth., XIV, 13.

[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.

[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.

[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.

[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch. VI.

[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.; Luc, IX, 8, 19.

[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16.

[566] Matth., XVI, 14.

[567] II Macch., XV, 13 et suiv.

[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p. 46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du _Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes.

[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.

[570] Marc, IX, 10.

[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8; Jean, i, 21-25.

[572] Luc, i, 17.

[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.

[574] _Act.,_ XIX, 4.

[575] Luc, i.

[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V, 2-33.

[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16.

[579] _Vita_, 2.

[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus?

[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23.

[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.

[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.

[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot «Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe.

CHAPITRE XIII.

PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.

Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques. Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était Jérusalem.

La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme, d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif, du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation, dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des personnes faisant profession de gravité[588].

Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires, assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations, ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion, on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison) que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth[596].»

La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol, aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone. Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient. Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution, la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598]. Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive, semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur.

Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602].