Chapter 13
Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante. Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux, par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier, Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi, voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous, Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment, même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours ratifiées dans l'éternité[461].
Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie. La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465].
Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi, fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé (toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467]. C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469]. Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite, soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite, et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus vifs reproches des dévots.
Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473], Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].
NOTES:
[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.; Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per Francos_, I, p. 1075.
[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.
[421] Jean, i, 44.
[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1 Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem., _Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30.
[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.
[424] Jean, I, 40 et suiv.
[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.
[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.
[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.
[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.
[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.
[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.
[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.
[432] Luc, VIII, 3.
[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de _Bar-Tholomé_.
[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.
[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.
[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13.
[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_.
[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se rapprochèrent de lui.
[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.
[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand respect pour Marie.
[442] Jean, XIX, 25 et suiv.
[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.
[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7.
[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et suiv., 54 et suiv.
[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7, 20 et suiv.
[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33; Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois Jacques, son frère.
[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.
[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.
[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI, 15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III, 20, 23.
[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du même auteur que le quatrième évangile.
[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui.
[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son évangile après lui (voir tout le chap. XXI).
[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.
[455] Luc, V, 3.
[456] Matth., XVII, 23.
[457] Matth., XVI, 16-17.
[458] Jean, VI, 68-70.
[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i, II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.
[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.
[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le même pouvoir est accordé à tous les apôtres.
[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.
[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.
[464] Marc, X, 41.
[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21. Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean.
[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15; _Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13. Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9, conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a, il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que, dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.
[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac., _Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II, 13.
[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie, et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_, tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont est de construction antique.
[469] Matth. IX, 9 et suiv.
[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc, II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien, _Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269 (edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.
[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3; Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_.
[472] Luc, V, 29 et suiv.
[473] Jean, i, 48 et suiv.
[474] Jean, i, 42.
[475] Jean, IV, 17 et suiv.
[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.
[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.
CHAPITRE X.
PRÉDICATIONS DU LAC.
Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible, ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle; l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir Dieu.
Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre de l'universelle consolation:
«Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux!
Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!
Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!
Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront rassasiés!
Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!
Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!
Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume des cieux est à eux![481]»
Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses; d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour expliquer ces analogies.
Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé. L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel? Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes, inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre, disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine[488].»
Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui, après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre, était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.
Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes, également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme, tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis, sincères, mais de peu d'avenir.
Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché «d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de; Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.