Chapter 12
Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.
Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes, les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405]. La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses, de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée, forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le sud.
La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées. Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village? Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?
Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre, voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409]. Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il trouvait foi et amour.
NOTES:
[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX, 13.
[369] Jean, I, 37 et suiv.
[370] I, 5, 26 et suiv.
[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.
[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens de ce mot.
[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1 (division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28; XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62; Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55. Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.
[374] Jean, V, 22, 27.
[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et toujours dans les discours de Jésus.
[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe et du IIIe siècle après J.-C.
[377] _B.J._, III, X, 8.
[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.
[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et suiv., 23-24; Jean, IV, 44.
[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.
[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.
[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V. Robinson, II, 335 et suiv.
[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.
[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala), à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim.
[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes. Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle, époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme.
[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3; Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de Babylone, _Sukka_, 51 _b_.
[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna, _Megilla_, III, 4 et suiv.
[388] [Greek: Archisunagôgos].
[389] [Greek: Presbuteroi].
[390] [Greek: Hupêretês].
[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].
[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3; VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1; Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11.
[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361; inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous presse].
[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI, 12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_ III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11.
[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51 _b_.
[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46, 31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.
[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.
[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.
[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.
[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.
[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.
[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de Tell-Hum.
[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum, bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac, tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque chose de singulier.
[404] _B. J_., III, x, 8.
[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per Francos_, I, 1075.
[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_ XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146).
[407] La dépression de la mer Morte est du double.
[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.
[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.
[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34 et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._, VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant _Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter _Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa, Gergasei].
[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.
[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.
[413] Jos., _Vita_, 13.
[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de Tudèle, p. 46, édit. Asher.
[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.
[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.
[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.
[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le massif du cap Blanc et du cap Nakoura.
CHAPITRE IX.
LES DISCIPLES DE JÉSUS.
Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques, l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.
Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé _Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422]. Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut pas de plus fidèlement attachés.
Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé, femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna jusqu'à la mort[428].
Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes, qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat, était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance. L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée. Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430], c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection, ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432].
Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433]; Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom. C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron.
Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas, faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant, furent de grandes autorités.
Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit «Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement, plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs, ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.