Chapter 10
Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant. Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne développa son propre génie que timidement.
Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314]. Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu, songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean, Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet événement[319].
Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate; mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs, s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère censeur.
Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente, ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324] et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari, à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet, résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par les officiers d'Antipas[326].
Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage, étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.
L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons. Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le départ de la fille de Hâreth[334].
Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se nourrissait.
NOTES:
[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13).
[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué, XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures au sud d'Hébron.
[272] Luc, i, 15.
[273] Luc, i, 80.
[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43.
[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _ XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.
[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées; les musulmans ont peur de lui.
[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.
[278] Luc, i, 47.
[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2.
[280] Josèphe, _Vita_, 2.
[281] Précepteurs spirituels.
[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856).
[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est synonyme de [Greek: baptizô].
[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_, nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2; _Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).
[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).
[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII.
[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII.
[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.
[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46 _b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit. Kirchheim, 1851), p. 38-40.
[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.
[291] Luc, III, 3.
[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_; mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène (_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où il y avait un bac pour passer la rivière.
[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.»
[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve (Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets 22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée, et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord, près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III, 333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.
[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2.
[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.
[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.
[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.
[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.
[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.
[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.
[302] Matth., _loc. cit_.
[303] Matth., III, 2.
[304] Matth., III, 7.
[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2.
[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.
[307] Matth., III, 9.
[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.
[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes, il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des professeurs de morale ou à des stoïciens.
[310] Matth., IX, 14.
[311] Luc, III, 11.
[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.; Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai, comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus (question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière), sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.
[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.
[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant lui-même.
[315] Jean, III, 26; IV, 1.
[316] Matth., III, 2; IV, 17.
[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.
[318] Matth., XI, 2-13.
[319] Matth., XIV, 42.
[320] Luc, III, 19.
[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.
[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.
[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé, fille d'Hérodiade.
[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.
[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.
[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX, 2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII, 35).
[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas été visité depuis Seetzen.
[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.
[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
[331] _Lévitique_, XVIII, 16.
[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.
[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.
[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.
[335] Matth., XIV, 5.
[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei].
CHAPITRE VII
DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite» avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires, la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa victoire étaient venus le servir[338].
Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre originalité.
En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre, n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures, et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].
Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la «bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.
Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son tour.
L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes injustices, son caractère inévitable et définitif[351].
Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera peuplé d'anges de Dieu[352].
Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même, telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités? Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on, les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355]. Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.