Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

Part 9

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À cette époque, les Hussites faisaient l'exécration et l'épouvante de la chrétienté. Ils réclamaient la libre prédication de la parole de Dieu, la communion sous les deux espèces, le retour de l'Église à cette vie évangélique qui ne connut ni le pouvoir temporel des papes, ni les richesses des prêtres. Ils voulaient que le péché fût puni par les magistrats civils, ce qui est l'état d'une société excessivement sainte. Aussi étaient-ils des saints. Hérétiques, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être. Le pape Martin tenait pour salutaire la destruction de ces méchants, et c'était l'avis de tous les bons catholiques. Mais comment venir à bout de cette hérésie en armes, qui brisait toutes les forces de l'Empire et du Saint-Siège? Les Hussites culbutaient, écrasaient cette antique chevalerie usée de la chrétienté, chevalerie allemande, chevalerie française, qu'il n'y avait plus qu'à jeter au rebut comme une vieille ferraille. Et c'est ce que les villes du royaume de France faisaient en mettant une paysanne au-dessus des seigneurs[302].

[Note 302: Monstrelet, t. IV, pp. 24, 86, 87.--J. Zeller, _Histoire d'Allemagne_, t. VII, _La réforme_, Paris, 1891, pp. 78 et suiv.--E. Denis, _Jean Hus et la guerre des Hussites_ (1879); _Les origines de l'Unité des Frères Bohêmes_, Angers, 1885, in-8º, pp. 5 et suiv.]

À Tachov, en 1427, les croisés bénis par le Saint-Père s'étaient enfuis au seul bruit des chariots de Procope. Le pape Martin ne savait plus où trouver des défenseurs de l'Église une et sainte. Il avait payé l'armement de cinq mille croisés anglais, que le cardinal de Winchester devait conduire chez ces Bohêmes démoniaques; mais le Saint-Père éprouvait de ce fait une cruelle déconvenue: ces cinq mille croisés, à peine descendus en France, le Régent d'Angleterre les avait détournés de leur route et dirigés sur la Brie pour donner du fil à retordre à la Pucelle des Armagnacs[303].

[Note 303: L. Paris, _Cabinet Historique_, t. I, 1855, pp. 74-76.--Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 294.--Morosini, t. III, pp. 132-133, 136-137, 168-169, 188-189; t. IV, Annexe XVII.]

Depuis sa venue en France, Jeanne parlait de la croisade comme d'une oeuvre bonne et méritoire. Dans la lettre dictée avant l'expédition d'Orléans, elle conviait les Anglais à s'unir aux Français pour aller ensemble combattre les ennemis de l'Église. Et, plus tard, écrivant au duc de Bourgogne, elle invitait le fils du vaincu de Nicopolis à faire la guerre aux Turcs[304]. Ces idées de croisade, qui donc les mettait dans la tête de Jeanne, sinon les mendiants qui la gouvernaient? Tout de suite après la délivrance d'Orléans, on disait qu'elle conduirait le roi Charles à la conquête du Saint-Sépulcre et qu'elle mourrait en Terre-Sainte[305]. Dans le même moment on semait le bruit qu'elle ferait la guerre aux Hussites. Au mois de juillet 1429, quand le voyage du sacre était à peine commencé, on publiait en Allemagne, sur la foi d'une prophétesse de Rome, que, par la prophétesse de France, serait récupéré le royaume de Bohême[306].

[Note 304: _Procès_, t. I, p. 240; t. V, p. 126.]

[Note 305: Morosini, t. III, pp. 82-85.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 416.--Eberhard Windecke, pp. 60-63.]

[Note 306: Eberhard Windecke, pp. 108, 115, 188.]

Déjà portée sur la croisade contre les Turcs, la Pucelle se porta pareillement sur la croisade contre les Hussites. Turcs et Bohêmes, c'était tout un pour elle; elle ne connaissait ceux-ci, comme ceux-là, que par les récits pleins de diableries que lui en faisaient les mendiants de sa compagnie. On rapportait touchant les Hussites des choses qui n'étaient pas toutes vraies, mais que Jeanne devait croire et qui n'étaient certes pas pour lui plaire; on disait qu'ils adoraient le diable et qu'ils l'appelaient «celui à qui l'on a fait tort»; on disait qu'ils accomplissaient comme oeuvres pies toutes sortes de fornications; on disait que dans chaque Bohémien il y avait cent démons; on disait qu'ils tuaient les clercs par milliers; on disait encore, et cette fois sans fausseté, qu'ils brûlaient églises et moutiers. La Pucelle croyait au Dieu qui ordonna à Israël d'exterminer les Philistins. Il s'était trouvé naguère des Cathares pour penser que le Dieu de l'_Ancien Testament_ était en réalité Lucifer ou Luciabel, auteur du mal, menteur et meurtrier. Les Cathares abhorraient la guerre; ils se refusaient à verser le sang humain; c'étaient des hérétiques; on les avait massacrés, il n'en restait plus. La Pucelle croyait de bonne foi que l'extermination des Hussites était agréable à Dieu. Des hommes plus savants qu'elle, non adonnés comme elle à la chevalerie, et de moeurs douces, des clercs, comme le chancelier Jean Gerson, le croyaient aussi[307]. Elle pensait de ces Bohêmes hérétiques ce que tout le monde en pensait: elle avait l'âme des foules; ses sentiments étaient faits des sentiments de tous. Aussi haïssait-elle les Hussites avec simplicité, mais elle ne les craignait pas, parce qu'elle ne craignait rien, et qu'elle se croyait, Dieu aidant, capable de pourfendre tous les Anglais, tous les Turcs et tous les Bohêmes du monde. Au premier coup de trompette elle était prête à foncer. Le 23 mars 1430, frère Pasquerel envoya à l'empereur Sigismond une lettre écrite au nom de la Pucelle et destinée aux Hussites de Bohême. Cette lettre était rédigée en latin. En voici le sens:

[Note 307: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, t. II, p. 578, trad. S. Reinach.]

JÉSUS + MARIE

Depuis longtemps le bruit, la renommée m'est parvenue que, de vrais chrétiens que vous étiez, devenus hérétiques, et pareils aux Sarrazins, vous avez aboli la vraie religion et le culte, que vous avez adopté une superstition infecte et funeste, et que, dans votre zèle à la soutenir et à l'étendre, il n'est honte ni cruauté que vous n'osiez. Vous souillez les sacrements de l'Église, vous lacérez les articles de la foi, vous renversez les temples; ces images qui furent faites pour de saintes commémorations, vous les brisez et les jetez au feu; enfin, les chrétiens qui n'embrassent pas votre foi, vous les massacrez. Quelle fureur ou quelle folie, quelle rage vous agite? Cette foi que le Dieu tout puissant, que le Fils, que le Saint-Esprit suscitèrent, instituèrent, exaltèrent, et que de mille manières, par mille miracles, ils illustrèrent, vous la persécutez, vous vous efforcez de la renverser et de l'exterminer.

C'est vous, vous, qui êtes les aveugles et non ceux à qui manquent la vue et les yeux. Croyez-vous rester impunis? Ignorez-vous que, si Dieu n'empêche pas vos violences impies, s'il souffre que vous soyez plongés plus longtemps dans les ténèbres et l'erreur, c'est qu'il vous prépare une peine et des supplices plus grands? Quant à moi, pour vous dire la vérité, si je n'étais occupée aux guerres anglaises, je serais déjà allée vous trouver. Mais vraiment, si je n'apprends que vous vous êtes amendés, je quitterai peut-être les Anglais et je vous courrai sus, afin que j'extermine par le fer, si je ne le puis autrement, votre vaine et fougueuse superstition et que je vous ôte ou l'hérésie ou la vie. Toutefois, si vous préférez revenir à la foi catholique et à la primitive lumière, envoyez-moi vos ambassadeurs, je leur dirai ce que vous avez à faire. Si, au contraire, vous vous obstinez et voulez regimber sous l'éperon, souvenez-vous de tout ce que vous avez perpétré de forfaits et de crimes et attendez-vous à me voir venir avec toutes les forces divines et humaines pour vous rendre tout le mal que vous avez fait à autrui.

Donné à Sully, le 23 de mars, aux Bohêmes hérétiques.[308]

_Signé_: PASQUEREL.

[Note 308: Th. de Sickel, _Lettre de Jeanne d'Arc aux Hussites_ dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 3e série, t. II, p. 81.--Une fausse date est donnée dans la traduction allemande utilisée par Quicherat (_Procès_, t. V, pp. 156-159).]

Telle est la lettre qui fut expédiée à l'empereur. Qu'avait dit Jeanne en langage français et champenois? Il n'est pas douteux que le bon frère ne lui ait terriblement embelli sa lettre. On ne s'attendait pas à ce que la Pucelle cicéronisât de la sorte; et l'on a beau dire qu'une sainte alors était propre à tout faire, prophétisait sur tout sujet et avait le don des langues, une si belle épître contient beaucoup trop de rhétorique pour une fille que les capitaines armagnacs eux-mêmes jugeaient simplette. Et pourtant, si l'on va au fond, on retrouvera dans cette missive, du moins en la seconde moitié, ces naïvetés un peu rudes, cette assurance enfantine qui se remarquent dans les vraies missives de Jeanne, et particulièrement dans sa réponse au comte d'Armagnac[309], et l'on reconnaîtra en plus d'un endroit le tour habituel de la sibylle villageoise. Ceci, par exemple, est tout à fait dans la manière de Jeanne: «Si vous rentrez dans le giron de la croyance catholique, adressez-moi vos envoyés; je vous dirai ce que vous avez à faire.» Et sa menace coutumière: «Attendez-moi avec la plus grande puissance humaine et divine[310].» Quant à cette phrase: «Si je n'apprends bientôt votre amendement, votre rentrée au sein de l'Église, je laisserai peut-être les Anglais et me tournerai contre vous», on peut soupçonner le moine mendiant, que les affaires de Charles VII intéressaient beaucoup moins que celles de l'Église, d'avoir prêté à la Pucelle plus de hâte à partir pour la croisade qu'elle n'en avait réellement. Pour bon et salutaire qu'elle crût de prendre la croix, elle n'y aurait pas consenti, telle que nous la connaissons, avant d'avoir chassé les Anglais du royaume de France. C'était sa mission, à ce qu'elle croyait, et elle mit à l'accomplir un esprit de suite, une constance, une fermeté vraiment admirables. Il est très probable qu'elle dicta au bon frère une phrase comme celle-ci: «Quand j'aurai bouté les Anglais hors le royaume, je me tournerai vers vous.» Ce qui explique l'erreur du frère Pasquerel et l'excuse, c'est que très probablement Jeanne croyait en finir avec les Anglais en un tournemain, et elle se voyait déjà distribuant aux Bohêmes renégats et païens bonnes buffes et bons torchons. L'innocence de la Pucelle perce à travers ce latin de clerc et l'épître aux Bohêmes rappelle, hélas! le fagot apporté d'un zèle pieux au bûcher de Jean Huss par la bonne femme dont Jean Huss lui-même nous enseigne à louer la sainte simplicité.

[Note 309: _Procès_, t. I, p. 246.]

[Note 310: _Ibid._, t. V, p. 95.]

On ne peut s'empêcher de songer qu'entre Jeanne et ces hommes sur lesquels elle crache l'invective et la menace, il y avait beaucoup de traits communs: la foi, la chasteté, une naïve ignorance, les graves puérilités de la dévotion, l'idée du devoir pieux, la docilité aux ordres de Dieu. Zizka avait établi dans son camp cette pureté de moeurs que la Pucelle s'efforçait d'introduire parmi ses Armagnacs. Des soldats paysans de Procope à cette paysanne portant l'épée au milieu des moines mendiants, quelles ressemblances profondes! D'une part et de l'autre, c'est l'esprit religieux substitué à l'esprit politique, la peur du péché remplaçant l'obéissance aux lois civiles, le spirituel introduit dans le temporel. On est pris de pitié à ce triste spectacle: la béate contre les béats, l'innocente contre les innocents, la simple contre les simples, l'hérétique contre les hérétiques; et l'on éprouve un sentiment pénible en songeant que lorsqu'elle menace d'extermination les disciples de ce Jean Huss, livré par trahison et brûlé comme hérétique, elle est tout près d'être elle-même vendue à ses ennemis et condamnée au feu comme sorcière. Si encore cette lettre dont les esprits élégants, les humanistes, dès cette époque, eussent haussé les épaules, avait obtenu l'agrément des théologiens! Mais ceux-là aussi y trouvèrent à reprendre: un canoniste insigne, inquisiteur zélé de la foi, estima présomptueuses ces menaces d'une fille à une multitude d'hommes[311].

[Note 311: J. Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, pp. 502-504.]

Nous le disions bien qu'elle n'était pas décidée à laisser tout de suite les Anglais pour courir sus aux Bohêmes. Cinq jours après cette sommation aux Hussites elle écrivait à ses amis de Reims, et leur faisait entendre, à mots couverts, qu'ils la verraient bientôt[312].

[Note 312: _Procès_, t. V, pp. 161-162.]

Les partisans du duc Philippe ourdissaient alors des complots dans les villes de Champagne, notamment à Troyes et à Reims. Le 22 février 1430, un chanoine et un chapelain furent arrêtés et cités devant le chapitre comme ayant conspiré pour livrer la ville aux Anglais. Bien leur fit d'appartenir à l'Église, car, ayant été condamnés à la prison perpétuelle, ils obtinrent du roi un adoucissement à leur peine, et le chanoine eut sa grâce entière[313]. Les échevins et ecclésiastiques de la ville, craignant d'être mal jugés par delà la Loire, écrivirent à la Pucelle pour la prier de les blanchir dans l'esprit du roi. Voici la réponse qu'elle fit à leur supplique[314]:

Très chiers et bons amis, plese vous savoir que je ay rechu vous lectres, les quelles font mencion comment on ha raporté au roy que dedens la bonne cité de Rains il avoit moult de mauvais. Si[315] veulez sovoir que c'est bien vray que on luy a raporté voirement et qu'il y enuoit[316] beaucop qui estoient d'une aliance[317] et qui devoient traïr la ville et metre les Bourguignons dedens. Et depuis, le roy a bien seu le contraire, par ce que vous luy en avez envoié la certaineté, dont il est très content de vous. Et croiez que vous estes bien en sa grasce et se vous aviez à besongnier, il vous secouroit quant au regart du siège; et cognoist bien que vous avez moult à souffrir pour la durté que vous font ces traitres Bourguignons adversaires: si vous en delivrera au plesir Dieu bien brief, c'est asovoir le plus tost que fere se pourra. Si vous prie et requier, très chiers amis[318], que vous guardes bien la dicte bonne cité pour le roy[319] et que vous faciez très bon guet. Vous orrez bien tost de mes bones nouvelles plus à plain. Autre chose[320] quant a présent ne vous rescri fors que toute Bretaigne est fransaise et doibt le duc envoier au roy. iij.[321] mille combatans paiez pour ij. moys. À Dieu vous commant qui soit guarde de vous.

Escript à Sully, le xxviije de mars.

JEHANNE[322].

_Sur l'adresse_: À mes très chiers et bons amis les gens d'église, eschevins, bourgois et habitans et maistres de la bonne ville de Reyms[323].

[Note 313: _Procès_, t. IV, p. 299 et H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 69 et suiv.--Mémoires de Pierre Coquault, _ibid._, pp. 109 et suiv.]

[Note 314: Cette lettre a été publiée par J. Quicherat, dans _Procès_, t. V, pp. 161-162 et par M. H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 106-107 et document XVI, d'après la copie peu correcte de Rogier. L'original, qui a disparu des archives municipales de Reims, était considéré comme perdu. Il se trouve en la possession du comte de Maleissye. Cf. la reproduction de A. Marty et M. Lepet, _L'histoire de Jeanne d'Arc... Cent fac-similés de manuscrits, de miniatures_, Paris, 1907, gr. in-4º. On trouvera pour la première fois un texte correct d'après cette minute originale.]

[Note 315: Pour _ainsi_.]

[Note 316: La lecture _enuoit_ n'est pas douteuse. Rogier avait copié _en avoit_.]

[Note 317: _Les quex estoient d'une aliance._ Ces mots sont exponctués dans la minute. Il ne faut donc pas en tenir compte, comme l'a fait Rogier.]

[Note 318: Le mot _amis_ a été ajouté en surcharge au-dessus de la ligne.]

[Note 319: Le scribe commençait à écrire _et que vous_ [_faciez très bon guet_]; il s'est repris et écrit: _pour le roy_.]

[Note 320: Après _autre chose_ le mot _n'escrips_ a été rayé.]

[Note 321: _Trois_ rayé.]

[Note 322: La signature paraît être autographe. Elle est différente des signatures identiques des missives de Riom et de Reims (voir p. 122, note) et on y retrouve la résistance d'une main conduite.]

[Note 323: _Procès_, t. V, pp. 161-162.--Varin, _Archives législatives de la ville de Reims_, t. I, p. 596.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 106-107.]

La Pucelle se faisait illusion sur l'aide qu'on pouvait attendre du duc de Bretagne. Prophétesse, elle ressemblait à toutes les prophétesses: elle ignorait ce qui se passait autour d'elle. Malgré ses malheurs, elle se croyait toujours heureuse; elle ne doutait pas plus d'elle qu'elle ne doutait de Dieu et avait hâte de poursuivre l'accomplissement de sa mission. «Vous aurez bientôt de mes nouvelles», disait-elle aux habitants de Reims. Quelques jours après elle quittait Sully pour aller combattre en France à l'expiration des trêves.

On a dit qu'elle feignit une promenade, un divertissement, et qu'elle partit sans prendre congé du roi, que ce fut une sorte de ruse innocente et de fuite généreuse[324]. Les choses se passèrent de tout autre manière[325]. La Pucelle leva une compagnie de cent cavaliers environ, soixante-huit archers et arbalétriers et deux trompettes, sous le commandement du capitaine lombard Barthélémy Baretta[326]. Il y avait dans cette compagnie des gens d'armes italiens portant la grande targe, comme ceux qui étaient venus à Orléans, lors du siège; et peut-être était-ce les mêmes[327]. Elle partit à la tête de cette compagnie, avec ses frères et son maître d'hôtel, le sire Jean d'Aulon. Elle était dans les mains de Jean d'Aulon et Jean d'Aulon était dans les mains du sire de la Trémouille, à qui il devait de l'argent[328]. Le bon écuyer n'aurait pas suivi la Pucelle malgré le roi.

[Note 324: Perceval de Cagny, p. 173.]

[Note 325: «En l'an 1430 se partit Jeanne la Pucelle du pays de Berry accompagnée de plusieurs gens de guerre...» (Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 120.)]

[Note 326: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 120.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustellier, t. I, p. 117.--Mémoire à consulter sur _G. de Flavy_, dans _Procès_, t. V, p. 177.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 36 et note 2.]

[Note 327: _Journal du siège_, p. 12.]

[Note 328: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 293, note 3.]

Le béguinage volant venait d'être déchiré par un schisme. Frère Richard, alors en grande faveur auprès de la reine Marie, et qui prêchait les Orléanais pendant le carême de 1430[329], restait sur la Loire avec Catherine de La Rochelle. Jeanne emmena Pierronne et l'autre Bretonne plus jeune[330]. Si elle s'en allait en France, ce n'était point à l'insu ni contre le gré du roi et de son conseil. Très probablement le chancelier du royaume l'avait réclamée au sire de la Trémouille pour la mettre en oeuvre dans la prochaine campagne et l'employer contre les Bourguignons qui menaçaient son gouvernement de Beauvais et sa ville de Reims[331]. Il ne lui donnait guère d'amitié; mais il s'était déjà servi d'elle et pensait s'en servir encore. Peut-être même songeait-on à faire avec elle une nouvelle tentative sur Paris.

[Note 329: _Procès_, t. I, p. 99, note.--_Journal du siège_, pp. 235-238.]

[Note 330: Cela résulte du _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]

[Note 331: _Procès_, t. V, pp. 159-160.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièce justificative, XXX, p. 155.]

Le roi n'avait pas renoncé à reprendre sa grand'ville par les moyens qu'il préférait. Ces mêmes religieux, auteurs du tumulte soulevé d'une rive de la Seine à l'autre, le jour de la Nativité de la Vierge, pendant l'assaut de la porte Saint-Honoré, les carmes de Melun, n'avaient cessé durant tout le carême d'aller, déguisés en artisans, de Paris à Sully et de Sully à Paris, pour négocier avec quelques notables habitants l'entrée des gens du roi dans la cité rebelle. Le prieur des carmes de Melun dirigeait le complot[332]. Jeanne, à ce qu'on peut croire, l'avait vu lui-même, ou quelqu'un de ses religieux. Il est vrai que depuis le 22 mars ou le 23 au plus tard on n'ignorait plus à Sully que la conspiration eût été découverte[333]; mais peut-être gardait-on encore quelque espoir de réussir. C'était à Melun que Jeanne se rendait avec sa compagnie, et il est bien difficile de croire qu'aucun lien ne reliait le complot des carmes et l'expédition de la Pucelle.

[Note 332: Lettre de rémission pour Jean de Calais, dans A. Longnon, _Paris sous la domination anglaise_, pp. 301-309.--Stevenson, _Letters and papers_, t. I, pp. 34-50.]

[Note 333: C'est ce qui résulte de Morosini, t. III, pp. 274-275.]

Pourquoi les conseillers de Charles VII eussent-ils renoncé à la mettre en oeuvre? Il n'est pas vrai qu'elle parût moins céleste aux Français et moins diabolique aux Anglais. Ses désastres, ignorés ou mal connus ou recouverts par des bruits de victoires, n'avaient pas détruit l'idée qu'une puissance invincible résidait en elle. Au moment où la pauvre fille était si malmenée sous la ville de La Charité, avec la fleur de la noblesse française, par un ancien apprenti maçon, on annonçait, en pays bourguignon, qu'elle enlevait d'assaut un château à cinq lieues de Paris[334]. Elle restait merveilleuse; les bourgeois, les hommes d'armes de son parti croyaient encore en elle. Et quant aux Godons, depuis le Régent jusqu'au dernier coustiller de l'armée, ils en avaient peur comme aux jours d'Orléans et de Patay. En ce moment, tant de soldats et de capitaines anglais refusaient de passer en France, qu'il fallut faire contre eux un édit spécial[335], et ils découvraient plus d'une raison sans doute de ne point aller dans un pays où désormais il y avait des horions à recevoir et peu de bons morceaux à prendre; mais plusieurs renaclaient, épouvantés par les enchantements de la Pucelle[336].

[Note 334: Morosini, t. III, pp. 228-231.]

[Note 335: 3 mai 1430.]

[Note 336: G. Lefèvre-Pontalis, _La panique anglaise_.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 572-574.]

CHAPITRE VI

LA PUCELLE AUX FOSSÉS DE MELUN.--LE SEIGNEUR DE L'OURS.--L'ENFANT DE LAGNY.

Devenue chef de soudoyers, Jeanne est sous les murs de Melun dans la semaine de Pâques[337]. Elle arrive à temps pour se battre: les trêves viennent d'expirer[338]. La ville, qui s'était depuis peu tournée française[339], refusa-t-elle de recevoir avec sa compagnie celle qui lui venait d'un si bon coeur? Il y a apparence. Jeanne put-elle communiquer avec les carmes de Melun? C'est probable. Quelle disgrâce lui advint-il aux portes de la ville? Fut-elle malmenée par une troupe de Bourguignons? Nous n'en savons rien. Mais, étant sur les fossés, elle entendit madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite qui lui disaient: «Tu seras prise avant qu'il soit la Saint-Jean.»

[Note 337: _Procès_, t. I, pp. 115, 253.--Perceval de Cagny, p. 173.--_Chronique des cordeliers_, fol. 502 rº.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 158, note 2.]

[Note 338: Monstrelet, t. IV, p. 363.]

[Note 339: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 125.--Monstrelet, t. IV, p. 378.--Chastellain, t. II, p. 28.]

Et elle les suppliait:

--Quand je serai prise, que je meure tout aussitôt sans longue épreuve.

Et les Voix lui répétaient qu'elle serait prise et qu'ainsi fallait-il qu'il fût fait.

Et elles ajoutaient doucement:

--Ne t'ébahis pas et prends tout en gré. Dieu t'aidera[340].

[Note 340: _Procès_, t. I, pp. 114-116.--G. Leroy, _Histoire de Melun_, Melun, 1887, in-8º, chap. XVI.--X..., _Jeanne d'Arc à Melun, mi-avril, 1430_, Melun, 1896, 32 p.]

La Saint-Jean venait le 24 juin, dans moins de soixante-dix jours.

Depuis lors, Jeanne demanda maintes fois à ses saintes l'heure où elle serait prise, mais elles ne la lui dirent pas, et, dans ce doute, elle résolut de n'en plus faire à sa tête, et de suivre l'avis des capitaines[341].

[Note 341: _Procès_, t. I, p. 147.]