Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 8
Il y avait sous La Charité une brillante chevalerie; outre Louis de Bourbon et le sire d'Albret, il s'y trouvait le maréchal de Boussac, Jean de Bouray, sénéchal de Toulouse, Raymon de Montremur, baron dauphinois, qui y fut tué[263]. Il faisait un froid cruel et les assiégeants ne réussissaient à rien. Après un mois, Perrinet Gressart, qui connaissait plus d'un tour, les fit tomber dans on ne sait quelle embûche. Ils levèrent le siège, laissant l'artillerie des bonnes villes, les beaux canons payés des deniers des bourgeois économes[264]. Et ce qui rendait leur cas peu louable, c'est que la ville, n'étant pas secourue et ne pouvant l'être, devait capituler un jour ou l'autre. Ils alléguaient en leur faveur que le roi n'avait envoyé ni vivres ni argent[265]; mais ce ne parut point une excuse et leur fait fut jugé honteux. Un chevalier expert en l'honneur des armes a dit: «On ne doit jamais assiéger une place que premièrement on ne soit sûr de vivres et de solde. Car trop grande honte est à un ost, spécialement quand il y a roi ou lieutenant du roi, d'assiéger une place et puis de s'en lever[266].»
[Note 263: _Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre_, t. IV, 1870-72, pp. 211, 239.]
[Note 264: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 126.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]
[Note 265: Perceval de Cagny, p. 172.]
[Note 266: _Le Jouvencel_, t. II, pp. 216-217.]
Le 13 décembre, un moine dominicain, frère Hélie Boudant, pénitencier du pape Martin pour la ville et diocèse de Limoges, s'étant rendu dans la ville de Périgueux, y prêcha le peuple; il prit pour texte de son sermon les grands miracles accomplis en France par l'intervention d'une Pucelle qui était venue trouver le roi de par Dieu. À cette occasion le maire et les consuls entendirent une messe chantée et firent mettre deux cierges. Or, frère Hélie était depuis deux mois sous le coup d'un mandat d'amener lancé par le parlement de Poitiers[267]. On ignore l'accusation qui pesait sur lui. Les moines mendiants se montraient alors, pour la plupart, déréglés dans leurs moeurs et faillibles dans leur foi. Le frère Richard lui-même ne laissait pas d'inspirer parfois des soupçons sur la pureté de sa doctrine.
[Note 267: Extrait du livre des comptes de la ville de Périgueux, dans _Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord_, t. XIV, janvier-février 1887.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve CCXVII, p. 252.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans et les dominicains_, pp. 74 et suiv.]
À la Noël de cette année 1429, le béguinage volant étant réuni à Jargeau[268], ce bon frère dit la messe et donna la communion trois fois à Jeanne la Pucelle et deux fois à cette Pierronne, de la Bretagne bretonnante, avec qui Notre-Seigneur causait comme un ami avec un ami. Et l'on pouvait voir là, sinon une transgression formelle des lois de l'Église, du moins un abus condamnable du sacrement[269]. Un formidable orage théologique s'amassait dès lors, prêt à fondre sur les filles spirituelles du frère Richard. Peu de jours après l'attaque de Paris, la très vénérable Université avait fait composer, ou plutôt transcrire un traité _De bono et maligno spiritu_, en vue, probablement, d'y trouver des arguments contre le frère Richard et sa prophétesse Jeanne, venus tous deux de compagnie avec les Armagnacs devant la grand'ville[270].
[Note 268: _Procès_, t. I, p. 106.]
[Note 269: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 271.]
[Note 270: Morosini, t. III, pp. 232-233.--Le P. Denifle et Châtelain, _Cartularium Univ. Paris._, t. IV, p. 515.]
Vers le même temps, un clerc de la faculté des décrets avait lancé une réponse sommaire au mémoire du chancelier Gerson sur la Pucelle. «Il ne suffit pas, y disait-il, que quelqu'un nous affirme bonnement qu'il est envoyé de Dieu: tout hérétique le prétend; mais il importe qu'il prouve cette mission invisible par opération miraculeuse ou témoignage spécial de l'Écriture.» Le clerc de Paris nie que la Pucelle ait fait cette preuve, et à la juger sur sa conduite, il la croit plutôt envoyée par le diable. Il lui fait grief de porter un habit interdit aux femmes, sous peine d'anathème, et rejette les excuses alléguées sur ce point par Gerson. Il lui reproche d'avoir excité, entre les princes et le peuple chrétiens, plus grande guerre que n'était auparavant. Il la tient pour idolâtre, usant de sortilèges et de fausses prophéties; il l'incrimine d'avoir entraîné les hommes à se rendre homicides pendant les deux fêtes principales de la très sainte Vierge, l'Assomption et la Nativité: «offenses que l'Ennemi du genre humain a infligées au Créateur et à sa très glorieuse Mère, par le moyen de cette femme. Et bien qu'il en ait résulté quelques meurtres, grâce à Dieu, ils n'ont pas répondu aux intentions de cette ennemie.
»Tout cela manifestement, ajoute ce fils dévoué de l'Université, contient erreur et hérésie». Il en conclut que cette Pucelle doit être traduite devant l'évêque et l'inquisiteur et termine en invoquant ce texte de saint Jérôme: «Il faut tailler les chairs pourries; il faut chasser la brebis galeuse du bercail[271].»
[Note 271: Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_, Paris, 1907, in-8º de 19 pages.]
Tel était le sentiment unanime de l'Université de Paris sur celle en qui les clercs français reconnaissaient un ange du Seigneur. Au mois de novembre, le bruit courait à Bruges, recueilli par des religieux, que la fille aînée des rois avait envoyé à Rome, près du pape, des députés pour dénoncer la Pucelle comme fausse prophétesse, abuseresse, ainsi que ceux qui croyaient en elle; nous ignorons le véritable objet de cette ambassade[272]. Sans nul doute les docteurs et maîtres parisiens étaient dès lors résolus, s'ils tenaient un jour cette fille, à ne pas la laisser échapper et à ne point l'envoyer juger à Rome où elle courait chance de s'en tirer avec une pénitence et même d'être engagée dans les soudoyers du Saint-Père[273].
[Note 272: Morosini, t. III, p. 232.]
[Note 273: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 354-355.]
En pays anglais et bourguignons elle était regardée comme hérétique, non seulement par les clercs, mais par la multitude des gens de toute condition. Et ceux qui, peu nombreux dans ces contrées, l'estimaient bonne, devaient s'en taire soigneusement. Après la retraite de Saint-Denys il restait peut-être en Picardie et notamment à Abbeville quelques personnes favorables à la prophétesse des Français; il ne fallait pas parler en public de ces gens-là.
Colin Gouye, surnommé le Sourd, et Jehannin Daix, surnommé Petit, natif d'Abbeville, l'apprirent à leurs dépens. En cette ville, vers la mi-septembre, le Sourd et Petit, se trouvant contre la forge d'un maréchal, en compagnie de plusieurs bourgeois et habitants, notamment d'un héraut, parlèrent des faits de cette Pucelle qui menait si grand bruit dans la chrétienté. À un propos que tint le héraut sur elle, Petit répliqua vivement:
--Bren! bren! Chose que dit et fait cette femme n'est qu'abusion.
Le Sourd parla dans le même sens:
--À cette femme, dit-il, l'on ne doit ajouter foi. Ceux qui croient en elle sont fols et sentent la persinée.
Il entendait par là qu'ils sentaient la grillade au persil, le roussi, étant déjà, autant dire, sur le feu du bûcher.
Et il eut le malheur d'ajouter:
--Il y a en cette ville plusieurs autres qui sentent la persinée.
C'était diffamer les habitants d'Abbeville et les rendre suspects. Le maire et les échevins, ayant eu connaissance de ce propos, firent mettre le Sourd en prison. Sans doute Petit avait dit quelque chose de semblable, car il fut envoyé pareillement en prison[274].
[Note 274: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Persina_.--Lettre de rémission pour le Sourd et Jehannin Daix, dans _Procès_, t. V, pp. 142-145.]
En disant que plusieurs de leurs concitoyens sentaient la persinée, le Sourd les mettait en grand danger d'être recherchés par l'ordinaire et l'inquisiteur comme hérétiques et sorciers notoirement diffamés. Quant à la Pucelle, en quelle odeur de persinée elle était, puisqu'il suffisait de prendre son parti pour sentir le roussi!
Pendant que le frère Richard et ses filles spirituelles se voyaient ainsi menacés de faire une mauvaise fin, s'ils tombaient aux mains des Anglais et des Bourguignons, de grands troubles agitaient la confrérie. Jeanne, au sujet de Catherine, entra en lutte ouverte avec son bon père. Frère Richard voulait qu'on mît en oeuvre la sainte dame de La Rochelle. Jeanne, craignant que ce conseil ne fût suivi, écrivit à son roi ce qu'il devait faire de cette femme, c'est-à-dire qu'il la devait certes renvoyer à son mari et à ses enfants.
Quand elle alla vers le roi, elle n'eut rien de plus pressé que de lui dire:
--C'est tout folie et tout néant du fait de Catherine.
Frère Richard laissa voir à la Pucelle son profond mécontentement[275]. Il était fort bien en cour, et c'est sans doute avec l'agrément du Conseil royal qu'il essayait de mettre en oeuvre cette dame Catherine. La Pucelle avait réussi; on pensait qu'une autre voyante réussirait de même.
[Note 275: _Procès_, t. I, p. 107.]
Ce qui ne veut pas dire que, dans le Conseil on renonçât aux services que Jeanne rendait à la cause française. Même après les mauvaises journées de Paris et de La Charité bien des gens lui attribuaient comme autrefois une puissance surnaturelle et il y a lieu de croire que plusieurs, à la Cour, comptaient l'employer encore[276].
[Note 276: _Procès_, t. III, p. 84; t. IV, p. 312 et _passim_.--A. de Villaret, _loc. cit._, Pièces justificatives.]
Et quand même on eût voulu la rejeter, elle se tenait trop près des Lis pour qu'on pût désormais négliger ses honneurs sans offenser en même temps l'honneur des Lis. Le 29 décembre 1429, à Mehun-sur-Yèvre, le roi lui donna des lettres de noblesse scellées du grand sceau de cire verte, sur double queue, en lés de soie rouge et verte[277].
[Note 277: _Procès_, t. V, pp. 150-153.--J. Hordal, _Heroinæ nobilissimæ Joannæ Darc, lotharingæ, vulgo aurelianensis puellæ historia_..., Ponti-Mussi, 1612, petit in-4º.--C. du Lys, _Traité sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la Pucelle, justifié par plusieurs patentes et arrêts, enquêtes et informations_... Paris, 1633, in-4º.--De la Roque, _Traité de la noblesse_, Paris, 1678, in-4º, chap. XLIII.--Lanéry d'Arc, _Jeanne d'Arc en Berry_, chap. X.]
L'anoblissement concernait Jeanne, ses père, mère, frères, même au cas où ils ne fussent pas de condition libre, et toute leur postérité mâle et féminine. Clause singulière, répondant aux services singuliers rendus par une femme.
Dans ces lettres, elle est nommée _Johanna d'Ay_, sans doute parce que le nom de son père fut recueilli à la chancellerie royale sur les lèvres des Lorrains qui le prononçaient ainsi d'un accent lent et sourd; mais que ce nom soit Ay ou Arc, on ne le lui donnait guère; on l'appelait communément Jeanne la Pucelle[278].
[Note 278: Voir à la table analytique du _Procès_, t. V, au mot: _Pucelle_.]
CHAPITRE V
LES LETTRES AUX HABITANTS DE REIMS.--LA LETTRE AUX HUSSITES.--LE DÉPART DE SULLY.
Les habitants d'Orléans étaient reconnaissants à la Pucelle de ce qu'elle avait accompli pour eux. Sans lui faire un grief de la déroute par laquelle s'était terminé le siège de La Charité, ils la reçurent dans leur ville avec la même joie et lui firent aussi bonne chère qu'auparavant. Le 19 janvier 1430, ils offrirent à elle, à maître Jean de Velly et à maître Jean Rabateau un repas où ne manquaient ni chapons, ni perdrix, ni lièvres, où même un faisan était dressé[279]. Ce Jean de Velly, qui fut festoyé avec elle, ne nous est pas connu. Quant à Jean Rabateau, ce n'était pas moins qu'un conseiller du roi, avocat général au Parlement de Poitiers, depuis 1427[280]. Il avait été l'hôte de la Pucelle dans cette ville. Sa femme avait souvent vu Jeanne agenouillée dans l'oratoire de l'hôtel[281]. Les habitants d'Orléans présentèrent le vin à l'avocat du roi, à Jean de Velly et à la Pucelle. Beau festoiement, certes, et cérémonieux. Les bourgeois aimaient et honoraient Jeanne, mais, dans le repas, ils ne l'observèrent pas finement; car, lorsqu'une aventurière, dans huit ans, se donnera pour elle, ils s'y tromperont et lui offriront le vin de la même manière; et ce sera le même varlet de la ville, Jacques Leprestre, qui le présentera[282].
[Note 279: _Procès_, t. V, p. 270.]
[Note 280: _Ibid._, t. III, pp. 19, 74, 203.--H. Daniel Lacombe, _L'hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, Maître Jean Rabateau, président du Parlement de Paris_, dans _Revue du Bas-Poitou_, 1891, pp. 48, 66.]
[Note 281: _Procès_, t. III, pp. 88 et suiv.]
[Note 282: Extrait des comptes de la ville d'Orléans, dans _Procès_, t. V, p. 331.]
Un peintre, nommé Hamish Power, avait imagé, à Tours, cet étendard que la Pucelle aimait plus encore que l'épée de sainte Catherine. Quand elle apprit que Power mariait sa fille Héliote, Jeanne demanda, par lettre, aux élus de la ville de Tours une somme de cent écus pour le trousseau de la mariée. La cérémonie nuptiale était fixée au 9 février 1430. Les élus se réunirent par deux fois pour délibérer sur la demande de celle qu'ils nommaient avec honneur, mais non sans prudence: «la Pucelle venue en ce royaume vers le roi, pour le fait de guerre et se donnant à lui comme envoyée de par le roi du Ciel contre les Anglais». Ils refusèrent de rien payer, pour cette raison qu'il convenait d'employer les deniers qu'ils administraient à l'entretien de la ville et non autrement; mais ils décidèrent que, pour l'amour et honneur de la Pucelle, les gens d'Église, bourgeois et habitants de la ville assisteraient à la bénédiction nuptiale et feraient faire des prières à l'intention de la mariée, et qu'ils lui offriraient le pain et le vin. Ils en furent quittes pour quatre livres dix sous[283].
[Note 283: Vallet de Viriville, _Un épisode de la vie de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. IV (première série), p. 488.--_Procès_, t. V, pp. 154-156.]
À une époque qu'on ne peut déterminer précisément, la Pucelle acheta une maison à Orléans. Pour parler avec plus d'exactitude, elle contracta un bail à vente[284]. Le bail à vente était une sorte de convention par laquelle le propriétaire d'une maison ou d'un héritage en transférait la propriété au preneur moyennant une pension annuelle en fruits ou en argent. On contractait ces baux, de coutume, pour une durée de cinquante-neuf ans. L'hôtel que Jeanne acquit de la sorte appartenait au Chapitre de la cathédrale; il était situé au milieu de la ville, sur la paroisse Saint-Malo, proche de la chapelle Saint-Maclou, contre la boutique d'un marchand d'huile nommé Jean Feu, dans la rue des Petits-Souliers, où lors du siège, un boulet de pierre de cent soixante-quatre livres était tombé au milieu de cinq convives attablés, sans faire de mal à personne[285]. À quel prix la Pucelle s'en rendit-elle acquéreur? Ce fut vraisemblablement pour la somme de six écus d'or fin (à soixante écus le marc), versés annuellement aux termes de la Saint-Jean et de Noël, durant cinquante-neuf années. En outre, elle dut s'engager, conformément à la coutume, à tenir la maison en bon état et à payer de ses propres deniers les tailles d'Église, ainsi que les taxes établies pour le puits et le pavé et toutes autres impositions. Comme il lui fallait une caution, elle prit pour répondant un certain Guillot de Guyenne, de qui nous ne savons pas autre chose[286].
[Note 284: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_, dans _Mémoires de la Société archéologique et historique de l'Orléanais_, t. XV, pp. 491-500.]
[Note 285: _Journal du siège_, pp. 15 16.]
[Note 286: Jules Doinel, _Note sur une maison de Jeanne d'Arc_, _loc. cit._]
Que la Pucelle se soit elle-même occupée de ce contrat, rien n'empêche de le croire. Toute sainte qu'elle était, elle n'ignorait pas ce que c'est que de posséder du bien. À cet égard elle avait de qui tenir: son père était l'homme de son village le plus entendu aux affaires[287]; elle-même, bonne ménagère, gardait ses vieilles nippes et, même en campagne, savait les retrouver pour en faire des présents à ses amis. Elle prisait son avoir, armes et chevaux, l'évaluait à douze mille écus, et se faisait, à ce qu'il semble, une idée assez juste de la valeur des choses[288]. Mais à quelle intention prenait-elle cette maison? Était-ce pour l'habiter? Pensait-elle revenir à Orléans, après la guerre, y avoir pignon sur rue, et y vieillir doucement? N'était-ce pas plutôt pour loger ses parents, quelque oncle Vouthon, ou ses frères, dont l'un, très besogneux, se faisait donner alors un pourpoint par les citoyens d'Orléans[289]?
[Note 287: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. 360.]
[Note 288: _Procès_, t. I, p. 295.]
[Note 289: Compte de forteresse, dans _Procès_, t. V, pp. 259-260.]
Le 3 mars, elle suivit le roi Charles à Sully[290]. Le château où elle logea près du roi appartenait au sire de la Trémouille, qui le tenait de sa mère, Marie de Sully, fille de Louis Ier de Bourbon. Il avait été repris aux Anglais après la délivrance d'Orléans[291]. Lieu fort, qui commandait la plaine entre Orléans et Briare et le vieux pont de vingt arches, Sully, au bord de la Loire, sur la route qui va de Paris à Autun, reliait le centre de la France à ces provinces du Nord dont Jeanne était revenue à regret et où elle désirait de tout son coeur retourner pour de nouvelles chevauchées et de nouveaux assauts.
[Note 290: _Procès_, t. V, p. 159.]
[Note 291: Perceval de Cagny, p. 173.--_Chronique de la Pucelle_, p. 258.--_Berry_, dans Godefroy, p. 376.--Morosini, t. III, p 294, notes 4, 5.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 139, 163.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 144.]
En la première quinzaine de mars, elle reçut des habitants de Reims un message dans lequel ils lui confiaient leurs craintes qui n'étaient que trop fondées[292]. Le Régent venait de donner (8 mars) les comtés de Champagne et de Brie au duc de Bourgogne, à charge pour lui de les aller prendre[293]. Des Armagnacs et des Anglais, c'était à qui offrirait les plus gros et les meilleurs morceaux à ce duc Gargantua; les Français ne pouvant, malgré leur promesse, lui livrer Compiègne qui ne voulait pas être livrée, lui offraient à la place Pont-Sainte-Maxence[294]. Mais c'est Compiègne qu'il voulait. Les trêves, fort mal observées d'ailleurs, qui devaient d'abord expirer à la Noël, prorogées une première fois jusqu'au 15 mars, l'avaient été ensuite jusqu'à Pâques, qui tombait en 1430 le 16 avril. Le duc Philippe n'attendait que cette date pour mettre une armée en campagne[295].
[Note 292: Monstrelet, t. IV, p. 378.--D. Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, p. 137.--Morosini, t. III, p. 268.]
[Note 293: Du Tillet, _Recueil des rois de France_, t. II, p. 39 (éd. 1601-1602).--Rymer, _Foedera_, mars, 1430.]
[Note 294: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 35, 152.]
[Note 295: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 351, 389.]
La Pucelle répondit aux habitants de Reims d'une parole animée et brève:
Très chiers et bien amés et bien desiriés à veoir, Jehenne la Pucelle ey reçue vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d'avoir le sciege. Vulhés savoir que vous n'arés point, si je les puis rencontrer bien bref; et si ainsi fut que je ne les rencontrasse, ne eux venissent devant vous, si vous fermés vous pourtes, car je serey bien brief vers vous; et ci eux y sont, je leur feray chausier leurs espérons si à aste qu'il ne saront pas ho les prandre, et lever, c'il y est, si brief que ce cera bien tost. Autre chouse que ne vous escri pour le présent, mès que soyez toutjours bons et loyals. Je pri à Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit à Sulli le xvje jour de mars.
Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous sériés bien joyeux[296]; mais je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l'on ne vit les dictes nouvelles.
_Signé_: JEHANNE.
_Sur l'adresse_: À mes très chiers et bons amis, gens d'église, bourgois et autres habitans de la ville de Rains[297].
[Note 296: La minute originale, jadis aux archives municipales de Reims, et maintenant en la possession de M. le comte de Maleissye, paraît avoir d'abord porté le mot _chyereux_ raturé. Faut-il y voir un mot populaire, formé sur _chiere_, prononcé par Jeanne et corrigé tout de suite par le scribe? Avait-il mal entendu ce qu'elle dictait?]
[Note 297: _Procès_, t. V, p. 160, d'après une copie de Rogier.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pièce justificative, XV.--Fac-similé dans Wallon, édit. 1876, p. 200.--On possède l'original de cette lettre; on possède également l'original de la lettre adressée le 9 novembre 1429 aux habitants de Riom. Ces deux lettres, écrites à cent vingt-six jours de distance, ne sont pas d'un même scribe. Quant à la signature de l'une comme de l'autre, elle ne saurait être attribuée à la main qui traça le corps de la lettre. Les sept caractères du nom de _Jehanne_ semblent avoir été tracés péniblement par une personne dont on tenait les doigts, ce qui ne peut nous surprendre, puisque la Pucelle ne savait pas écrire. Mais quand on compare ces deux signatures, on s'aperçoit qu'elles sont entièrement semblables l'une à l'autre. La hampe du J a même direction et même longueur; le premier _n_, par suite d'une surcharge, a trois jambages au lieu de deux; le second jambage du second _n_, visiblement tracé à deux reprises, descend trop bas; enfin les deux signatures sont exactement superposables. Il faut croire que, après avoir une fois obtenu le seing de la Pucelle en lui conduisant la main, on en prit un calque qui servit de modèle pour toutes les autres lettres. À juger par les deux missives du 9 novembre 1429 et du 16 mars 1430, ce calque était reproduit avec la plus scrupuleuse fidélité.--Cf. p. 133, note 5.]
Pour cette lettre, nul doute que le scribe n'ait écrit fidèlement sous la dictée de la Pucelle et pris sa parole au vol. Dans sa hâte, elle a oublié des mots, des phrases entières; mais on comprend tout de même. Et quel élan! «Vous n'aurez pas de siège si je rencontre vos ennemis.» Et son langage cavalier qu'on retrouve! Elle avait demandé la veille de Patay: «Avez-vous de bons éperons[298]?» Ici elle s'écrie: «Je leur ferai chausser leurs éperons!» Elle annonce qu'elle sera bientôt en Champagne, qu'elle va partir. Dès lors, est-il possible de croire qu'elle était dans le château de la Trémouille comme dans une cage dorée[299]? En terminant, elle avertit ses amis de Reims qu'elle ne leur écrit pas tout ce qu'elle voudrait, de peur que sa lettre ne soit prise en chemin. Elle avait de la prudence; elle mettait quelquefois sur ses lettres une croix pour avertir ceux de son parti de ne pas tenir compte de ce qu'elle leur écrivait, dans l'espoir que la missive fût interceptée et l'ennemi trompé[300].
[Note 298: _Procès_, t. III, p. 11.]
[Note 299: Perceval de Cagny, p. 172.]
[Note 300: _Procès_, t. I, p. 83.]
C'est de Sully, le 23 mars, que fut expédiée, par le frère Pasquerel à l'empereur Sigismond, une lettre destinée aux Hussites de Bohême[301].
[Note 301: _Ibid._, t. V, p. 156.]