Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 7
Cependant, au nord de la Seine, Anglais et Bourguignons recommençaient la danse. Le duc de Vendôme se repliait avec sa compagnie sur Senlis, les Anglais se ruaient sur la ville de Saint-Denys et la saccageaient à nouveau. Ils trouvèrent dans l'église abbatiale l'armure de la Pucelle et, sur l'ordre de l'évêque de Thérouanne, chancelier d'Angleterre, l'enlevèrent, ce qui fut considéré par le clergé français comme un sacrilège manifeste, pour cette raison qu'ils ne donnèrent rien en échange aux moines de l'abbaye.
Le roi se tenait alors à Mehun-sur-Yèvre, tout proche la ville de Bourges, en un château, l'un des plus beaux du monde, qui s'élevait sur un rocher et regardait la ville. Le feu duc Jean de Berry, grand amateur de bâtiments, l'avait fait construire avec le soin et l'amour qu'il donnait à toutes choses d'art. Mehun était le séjour préféré du roi Charles[226].
[Note 226: _Procès_, t. III, p. 217.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 265.--A. Buhot de Kersers, _Histoire et statistique du département du Cher, canton de Mehun_, Bourges, 1891, in-4º, pp. 261 et suiv.--A. de Champeaux et P. Gauchery, _Les travaux d'art exécutes pour Jean de France, duc de Berry_, Paris, 1894, in-4º, pp. 7, 9 et la miniature des _Grandes Heures_ du duc Jean de Berry, à Chantilly.]
Le duc d'Alençon, qui attendait des gens pour entrer en Normandie par les Marches de Bretagne et du Maine, pensant ravoir son duché, fit demander au roi qu'il lui plût lui donner la Pucelle. «Beaucoup, disait le duc, se mettront en sa compagnie, qui ne bougeront de chez eux si elle ne vient pas.» C'était donc qu'elle n'était pas trop décriée pour sa déconfiture sous Paris. Le sire de la Trémouille s'opposa à ce qu'elle fût remise au duc d'Alençon, dont il se défiait, non sans quelque apparence de motif. Il la remit à son frère utérin, le sire d'Albret, lieutenant du roi en son pays de Berry[227].
[Note 227: Perceval de Cagny, pp. 170-171.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 48.--Lettre du sire d'Albret aux habitants de Riom, dans _Procès_, t. V, pp. 148-149.--Martin Le Franc, _Champion des Dames_, dans _Procès_, t. V, p. 71.]
Le Conseil royal estimait nécessaire de recouvrer la ville de La Charité, qu'on avait laissée aux mains des Anglais quand on était parti pour le voyage du sacre[228]; mais il décida qu'on se porterait d'abord sur Saint-Pierre-le-Moustier qui commandait les approches du Bec-d'Allier[229]. Cette petite ville était occupée par une garnison d'Anglais et de Bourguignons qui, de là, se répandaient dans le Berry et le Bourbonnais et pillaient les villages, ravageaient les campagnes. C'est à Bourges que se rassembla l'armée chargée de cette expédition. Elle était sous les ordres de monseigneur d'Albret[230]; le bruit public en attribuait le commandement à Jeanne. Le commun peuple, les bourgeois des villes, les habitants d'Orléans surtout ne connaissaient qu'elle.
[Note 228: _Chronique de la Pucelle_, p. 310.--_Journal du siège_, p. 107.--Morosini, t. II, p. 229, note 4.--Perceval de Cagny, p. 172.]
[Note 229: _Procès_, t. III, p. 217.--Jaladon de la Barre, _Jeanne d'Arc à Saint-Pierre-le-Moustier et deux juges nivernais à Rouen_, Nevers, 1868, in-8º, chap. IX et suiv.]
[Note 230: _Procès_, t. V, p. 356.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, p. 89.]
Après quelques jours de siège, les gens du roi donnèrent l'assaut. Mais ils furent repoussés par ceux du dedans. L'écuyer Jean d'Aulon, intendant de la Pucelle, qui avait reçu quelque temps auparavant une blessure au talon, et ne marchait qu'avec des béquilles, s'était retiré comme les autres[231]. Il se retourna et vit Jeanne demeurée presque seule au bord du fossé. De crainte qu'il ne lui arrivât mal, il sauta à cheval, tira vers elle et lui cria:
--Que faites-vous ainsi seule? Pourquoi ne vous retirez-vous pas comme les autres?
[Note 231: _Procès_, t. III, p. 217.]
Jeanne ôta sa salade de dessus sa tête et lui répondit:
--Je ne suis pas seule. J'ai en ma compagnie cinquante mille de mes gens. Et je ne partirai point d'ici jusqu'à ce que j'aie pris la ville.
Messire Jean d'Aulon, écarquillant les yeux, ne voyait autour de la Pucelle que quatre ou cinq hommes.
Il lui cria de plus belle:
--En allez-vous d'ici, et retirez-vous comme les autres font.
En guise de réponse, elle demanda qu'on lui apportât des fagots et des claies pour combler le fossé. Et aussitôt elle appela à haute voix:
--Aux fagots et aux claies, tout le monde! afin de faire un pont.
Les gens d'armes accoururent, le pont fut fait incontinent et la ville prise d'assaut sans grande difficulté. Du moins c'est ainsi que le bon écuyer Jean d'Aulon conta l'affaire[232]. Il n'était pas très éloigné de croire que les cinquante mille fantômes de la Pucelle s'étaient emparés de Saint-Pierre-le-Moustier.
[Note 232: _Procès_, t. III, p. 218.]
* * * * *
À ce moment, il se trouvait auprès de la petite armée de la Loire plusieurs saintes femmes qui menaient, ainsi que Jeanne, une vie singulière et communiquaient avec l'Église triomphante. C'était, pour ainsi dire, un béguinage volant, qui suivait les gens d'armes. L'une de ces femmes se nommait Catherine de La Rochelle; deux autres étaient de la Bretagne bretonnante[233].
[Note 233: _Ibid._, t. I, p. 106.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 259-260, 271-272.--Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, pp. 503-504.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 74 et suiv.--N. Quellien, _Perrinaïc, une compagne de Jeanne d'Arc_, Paris, 1891, in-8º.--Mme Pascal-Estienne, _Perrinaïk_, Paris, 1893, in-8º.--J. Trévedy, _Histoire du roman de Perrinaïc_, Saint-Brieuc, 1894, in-8º.--_Le roman de Perrinaïc_, Vannes, 1894, in-8º.--A. de la Borderie, _Pierronne et Perrinaïc_, Paris, 1894, in-8º.]
Elles avaient toutes des visions merveilleuses; Jeanne voyait monseigneur saint Michel en armes et mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite portant des couronnes[234]; la Pierronne voyait Dieu long vêtu d'une robe blanche avec une huque vermeille[235]; Catherine de La Rochelle voyait une dame blanche, habillée de drap d'or, et, au moment de la consécration, on ne sait quelles merveilles du haut secret de Notre-Seigneur lui étaient révélées[236].
[Note 234: _Procès_, t. V, à la table analytique aux mots: _Catherine_, _Michel_, _Marguerite_.]
[Note 235: _Ibid._, t. I, p. 106.]
[Note 236: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]
Frère Jean Pasquerel demeurait auprès de Jeanne en qualité de chapelain[237]; il comptait mener sa pénitente à la croisade contre les hussites, car c'est surtout à ces infidèles que le bon frère en voulait. Mais le cordelier qui depuis Troyes s'était joint aux mendiants de la première heure, frère Richard, l'avait entièrement supplanté; il conduisait à sa volonté la petite troupe des inspirées. On disait que c'était leur beau père; il les endoctrinait[238]. Ses desseins sur ces filles n'étaient pas très différents de ceux du bon frère Pasquerel: il se proposait de les conduire dans ces guerres pour le triomphe de la Croix qui devaient, selon lui, précéder la fin prochaine du monde[239].
[Note 237: _Procès_, t. III, pp. 104 et suiv.]
[Note 238: _Ibid._, t. II, p. 450.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 271-272.]
[Note 239: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]
En attendant, il s'efforçait de les faire vivre entre elles en bonne intelligence; et il y avait grand'peine, ce semble, si habile prêcheur qu'il fût. Sans cesse naissaient dans la confrérie les soupçons et les querelles. Jeanne, qui fréquentait avec Catherine de La Rochelle à Montfaucon en Brie et à Jargeau, flaira une rivale et se mit tout de suite en défiance[240]. Elle n'avait peut-être pas tort. On pouvait, d'un moment à l'autre, se servir de ces Bretonnes et de cette Catherine comme on s'était servi d'elle[241]. Une inspirée alors était bonne à tout, à l'édification du peuple, à la réforme de l'Église, à la conduite des gens d'armes, à la circulation des monnaies, à la guerre, à la paix; dès qu'il en paraissait une, chacun la tirait à soi. Il semble bien qu'après avoir mis en oeuvre la pucelle Jeanne pour délivrer Orléans, les conseillers du roi pensaient maintenant mettre en oeuvre cette dame Catherine pour faire la paix avec le duc de Bourgogne. On trouvait opportun d'appliquer à cette tâche une sainte moins chevalière que Jeanne. Catherine était mariée, mère de famille. Il ne fallait pas s'étonner pour cela qu'elle fût favorisée de visions: si le don de prophétie est particulièrement réservé aux vierges, on voit, par l'exemple de Judith, que le Seigneur peut susciter des femmes fortes pour le salut de son peuple.
[Note 240: _Procès_, t. I, p. 106.]
[Note 241: _Procès_, t. I, p. 107.]
À croire, comme son surnom l'indique, qu'elle venait de La Rochelle, son origine donnait confiance aux Armagnacs. Les habitants de La Rochelle, tous plus ou moins corsaires, faisaient trop bonne et profitable chasse aux navires anglais pour quitter le parti du dauphin, qui récompensait d'ailleurs leur fidélité par de beaux privilèges pour le trafic des marchandises[242]. Ils envoyèrent des dons d'argent à ceux d'Orléans et lorsque, au mois de mai, ils apprirent que la cité du duc Charles était délivrée, ils instituèrent une fête publique en mémoire de cet heureux événement.
[Note 242: Arcère, _Histoire de La Rochelle_, 1756, in-4º, t. I, p. 271.--_Procès_, t. V, p. 104, note.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 24, 75 et suiv., 219, 279.]
Le premier emploi, ce semble, que tenait une sainte dans l'armée, c'était l'emploi de quêteuse. Jeanne demandait à tous moments, par lettres missives, de l'argent ou des engins de guerre aux bonnes villes, les bourgeois lui promettaient toujours et s'acquittaient quelquefois de leur promesse. Catherine de La Rochelle paraît avoir eu des révélations spéciales en matière de finances, et s'être donné une mission trésorière, comme Jeanne s'était donné une mission guerrière. Elle annonçait qu'elle irait vers le duc de Bourgogne pour conclure la paix[243]. À en juger par le peu qu'on en sait, les inspirations de cette sainte dame n'étaient ni très hautes, ni très ordonnées, ni très profondes.
[Note 243: _Procès_, t. I, pp. 107-108.]
À Montfaucon en Berry (ou à Jargeau), rencontrant Jeanne, elle lui parla de la sorte:
--Il est venu à moi une dame blanche, vêtue de drap d'or, qui m'a dit: «Va par les bonnes villes et que le roi te donne des hérauts et trompettes pour faire crier: «Quiconque a or, argent ou trésor caché, qu'il l'apporte à l'instant.»
Dame Catherine ajouta:
--Ceux qui en auront de caché et ne feront point ainsi, je les connaîtrai bien et saurai trouver leurs trésors.
Elle jugeait nécessaire de combattre les Anglais et semblait croire que Jeanne eût mission de les chasser, puisqu'elle lui offrit obligeamment le produit de ses recettes miraculeuses:
--Ce sera, dit-elle, pour payer vos gens d'armes.
Mais la Pucelle lui répondit avec mépris:
--Retournez à votre mari faire votre ménage et nourrir vos enfants[244].
[Note 244: _Procès_, t. I, p. 107.]
Les disputes des saintes sont très âpres d'ordinaire. Jeanne n'admettait pas qu'il y eût dans le fait de cette rivale autre chose que folie et néant. Pourtant, elle ne jugeait pas impossible qu'on reçût la visite d'une dame blanche, elle vers qui se rendaient chaque jour autant de saints et de saintes, d'anges et d'archanges qu'on n'en peignit jamais sur les pages des livres et sur les murs des moutiers. Pour en avoir le coeur net, elle prit le bon moyen. Un docteur peut raisonner sur l'objet et la substance, l'origine et la forme des idées, la naissance des images dans l'entendement; une gardeuse de moutons prendra un parti plus sûr: elle s'en rapportera à ses yeux.
Jeanne demanda à Catherine si cette dame blanche venait toutes les nuits et, apprenant qu'oui:
--Je coucherai avec vous, dit-elle.
Le soir arrivé, elle se mit dans le lit de Catherine, veilla jusqu'à minuit, ne vit rien et s'endormit, car elle était jeune et avait grand besoin de sommeil.
Le matin, à son réveil, elle demanda:
--Est-elle venue?
--Elle est venue, répondit Catherine. Vous dormiez et je n'ai pas voulu vous éveiller.
--Ne viendra-t-elle point demain?
Catherine lui promit qu'elle viendrait sans faute.
Cette fois, Jeanne, ayant dormi le jour pour pouvoir mieux veiller, coucha le soir encore dans le lit de Catherine et garda les yeux ouverts.
Souvent, elle demandait:
--Viendra-t-elle point?
Et Catherine répondait:
--Oui, tout à l'heure.
Mais Jeanne ne vit rien[245].
[Note 245: _Procès_, t. I, pp. 108-109.]
Elle tint la preuve pour bonne. Pourtant, la dame blanche, habillée de drap d'or, lui trottait encore dans la tête. Quand madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite vinrent la voir, ce qui ne tarda guère, elle leur parla de cette dame blanche et leur demanda ce qu'il en fallait penser. La réponse fut telle que Jeanne l'attendait.
--Dans le fait de cette Catherine, il n'y a, dirent-elles, que folie et néant[246].
[Note 246: _Ibid._, t. I, p. 107.]
Et Jeanne dut s'écrier:
--C'était bien ce que je pensais!
La lutte entre les deux prophétesses fut courte, mais acharnée. Jeanne prenait toujours le contre-pied de ce que disait Catherine. Comme celle-ci voulait aller voir le duc de Bourgogne pour faire la paix, Jeanne lui dit:
--Il me semble qu'on n'y trouvera point de paix si ce n'est par le bout de la lance[247].
[Note 247: _Procès_, t. I, p. 108.]
Il y eut un sujet tout au moins où la dame blanche fut plus habile prophétesse que les conseillères de la Pucelle: ce fut le siège de La Charité. Lorsque Jeanne voulut aller délivrer cette ville, Catherine lui conseilla de n'en rien faire.
--Il fait trop froid, dit-elle, je n'irai point[248].
[Note 248: _Ibid._, p. 108.]
La raison que donnait Catherine n'était point haute; pourtant, il est vrai que Jeanne aurait mieux fait de ne pas aller au siège de La Charité.
La Charité, enlevée au duc de Bourgogne par le dauphin en 1422, avait été reprise en 1424 par Perrinet Gressart[249], fortuné capitaine, devenu, d'apprenti maçon, panetier du duc de Bourgogne et seigneur de Laigny, de par le roi d'Angleterre[250]. Le 30 décembre 1425, le sire de La Trémouille, qui se rendait auprès du duc Philippe pour une de ces négociations sempiternelles, fut arrêté par les gens de Perrinet, et renfermé pendant plusieurs mois dans cette place dont son ravisseur était capitaine. Il lui fallut payer une rançon de quatorze mille écus d'or, et, bien qu'il eût pris cette somme dans le trésor royal[251], il devait garder rancune à Perrinet, et l'on peut penser que, s'il envoyait des gens d'armes à La Charité, c'était pour prendre tout de bon la ville et non dans quelque noir dessein contre la Pucelle.
[Note 249: «Perrinet Crasset, machon et capitaine de gens d'armes», _Chronique des cordeliers_, fol. 446 vº.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 117.--Monstrelet, t. IV, p. 174.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 328.]
[Note 250: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCLXXVIII.--A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 109.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, pp. 20, 21, 373 et suiv.--J. de Fréminville, _Les écorcheurs en Bourgogne_ (1435-1445); _Étude sur les compagnies franches au XVe siècle_, Dijon, 1888, in-8º--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièce justificative XXX.]
[Note 251: Sainte-Marthe, _Histoire généalogique de la maison de la Trémoïlle_, 1668, in-12, pp. 149 et suiv.--L. de La Trémoïlle, _Les La Trémoïlle pendant cinq siècles_, Nantes, 1890, t. I, p. 165.]
L'armée qui allait contre ce capitaine bourguignon, grand détrousseur de pèlerins, n'était pas composée de gens de rien. Ses chefs étaient Louis de Bourbon, comte de Montpensier, et Charles II, sire d'Albret, frère utérin de La Trémouille et compagnon de Jeanne à l'armée du sacre. Sans doute elle manquait de matériel et d'argent[252]. Condition ordinaire des armées d'alors. Quand le roi voulait attaquer une place tenue par ses ennemis, il fallait qu'il s'adressât à ses bonnes villes, pour obtenir d'elles les ressources nécessaires. La Pucelle, qui était une sainte et une guerrière, avait bonne grâce à mendier des armes; mais peut-être se faisait-elle illusion sur les ressources des villes qui avaient déjà tant donné.
[Note 252: _Procès_, t. V, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_, t. III.--_Journal du siège_, p. 129.--Monstrelet, t. V, chap. LXXII.--A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 108.]
Le 7 novembre, elle signa avec monseigneur d'Albret une lettre par laquelle elle demandait à ceux de Clermont en Auvergne, de la poudre, des traits et de l'artillerie. Les messieurs d'Église, les élus et les habitants envoyèrent deux quintaux de salpêtre, un quintal de soufre, deux caisses de traits; ils y joignirent une épée, deux dagues, et une hache d'armes pour la Pucelle, et ils chargèrent messire Robert Andrieu de présenter cet envoi à Jeanne et à monseigneur d'Albret[253].
[Note 253: _Procès_, t. V, p. 146.--F. Perot, _Un document inédit sur Jeanne d'Arc_, dans _Bulletin de la Société archéologique de l'Orléanais_, t. XII, 1898-1901, p. 231.]
Le 9 novembre, la Pucelle était à Moulins en Bourbonnais[254]. Qu'y faisait-elle? On ne sait. Alors se trouvait dans cette ville une très sainte abbesse et très vénérée, Colette Boilet, qui s'était attiré les plus hautes louanges et les plus bas outrages en travaillant avec un zèle merveilleux à la réforme des filles de sainte Claire. Colette habitait le couvent de clarisses qu'elle venait de fonder en cette ville. On a supposé que la Pucelle était allée à Moulins afin de s'y rencontrer avec elle. Il faudrait d'abord savoir si ces deux saintes avaient de l'inclination l'une pour l'autre; elles faisaient toutes deux des miracles, et des miracles parfois assez semblables[255]; ce n'était pas une raison pour qu'elles prissent le moindre plaisir à se trouver ensemble. L'une était nommée la Pucelle, l'autre la Petite Ancelle; mais, sous ces noms d'une égale humilité, bien différentes d'habit et de moeurs, celle-ci cheminait sur les routes enveloppée de haillons comme une mendiante, celle-là chevauchait en huque d'or entre les seigneurs. Rien ne donne à croire que Jeanne, qui vivait parmi des franciscains soustraits à toute règle, éprouvât de la vénération pour la réformatrice des clarisses; rien ne dit que la pacifique Colette, très attachée à la maison de Bourgogne[256], ait désiré s'entretenir avec l'ange exterminateur des Anglais[257].
[Note 254: _Procès_, t. V, pp. 147-150.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, ch. VIII.]
[Note 255: _Acta SS._, Mars, I, 554, col. 2, nº 61.--Abbé Bizouard, _Histoire de sainte Colette_, pp. 35, 37.--S[ilvere], _Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_, Paris, 1628, in-8º.]
[Note 256: _Histoire chronologique de la bienheureuse Colette_, pp. 168-200.]
[Note 257: S. Luce, _Jeanne d'Arc et les ordres mendiants_ dans _Revue des Deux Mondes_, 1881, t. XLV, p. 90.--L. de Kerval, _Jeanne d'Arc et les franciscains_, Vanves, 1893, pp. 49-51.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CCLXXVIII et s.--F. Perot, _Jeanne d'Arc en Bourbonnais_, Orléans, in-8º, 26 p., 1889.--F. André, _La vérité sur Jeanne d'Arc_, in-8º, 1895, pp. 308 et suiv.]
De cette ville de Moulins, Jeanne dicta une lettre par laquelle elle avertissait les habitants de Riom que Saint-Pierre-le-Moustier était pris et leur demandait, comme à ceux de Clermont, du matériel de guerre[258].
[Note 258: _Procès_, t. V, p. 146-148.]
Voici cette lettre:
Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint Pere le Moustier a esté prinse d'assault; et, à l'aide de Dieu, ay entencion de faire vuider les autres places qui sont contraires au roy; mais pour ce que grant despense de pouldres, trait et autres habillemens de guerre a esté faicte devant ladite ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et moy en sommes pourveuz pour aler mectre le siège devant La Charité, où nous alons prestement; je vous prie, sur tant que vous aymez le bien et honneur du roy et aussi de tous les autres de par deçà, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit siège de pouldres, salepestre, souffre, trait, arbelestres fortes, et d'autres habillemens de guerre. Et en ce faictes tant que par faulte desdictes pouldres et autres habillemens de guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en ce estre negligens ou refusans. Chers et bons amis, Nostre Sire soit garde de vous. Escript à Molins, le neuf{me} jour de novembre.
JEHANNE.
_Sur l'adresse_: À mes chiers et bons amis, les gens d'église, bourgois et habitans de la ville de Rion[259].
[Note 259: _Procès_, t. V, pp. 146, 148.--Fac-similé dans le _Musée des archives départementales_, p. 124.]
Les consuls de Riom s'engagèrent, par lettres scellées de leur sceau, à donner à Jeanne la Pucelle et à monseigneur d'Albret une somme de soixante écus; mais quand les gouverneurs de l'artillerie pour le siège vinrent leur réclamer cette somme, les consuls ne donnèrent pas une maille[260].
[Note 260: F. Perot (_Bulletin de la Société archéologique de l'Orléanais_, t. XII, p. 231).]
Désireux, au contraire, de voir réduire une place qui interceptait le cours de la Loire à trente lieues en amont de leur ville, les habitants d'Orléans, cette fois encore, se montrèrent zélés et magnifiques. On les doit tenir pour les vrais sauveurs du royaume; sans eux, au mois de juin, on n'aurait pas pu prendre Jargeau ni Beaugency. Tout au commencement de juillet, alors qu'ils croyaient à la continuation de la campagne de la Loire, ils avaient fait conduire à Gien leur grosse bombarde, la Bougue. Ils y joignirent des munitions, des vivres, et, dans les premiers jours de décembre, sur la demande du roi aux procureurs de la ville, ils dirigèrent sur La Charité toute l'artillerie ramenée de Gien; quatre-vingt-neuf soldats de la milice urbaine, portant la huque aux couleurs du duc d'Orléans, la croix blanche sur la poitrine, trompette en tête, commandés par le capitaine Boiau; des ouvriers de tous états, maçons et manoeuvres, charpentiers, forgerons; les couleuvriniers Fauveau, Gervaise Lefèvre, et frère Jacques, religieux du couvent des cordeliers d'Orléans[261]. Que fit-on de cette grosse artillerie et de ces braves gens?
[Note 261: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 107, pièce justificative XVII, pp. 159, 168.--_Procès_, t. V, pp. 268, 270, d'après les cédules originales de la Bibliothèque d'Orléans.]
Le 24 novembre, le sire d'Albret et la Pucelle, se trouvant sous les murs de La Charité en grande détresse, sollicitèrent semblablement la ville de Bourges. Au reçu de leur lettre, les bourgeois décidèrent d'envoyer treize cents écus d'or. Pour se procurer cette somme ils employèrent un moyen usuel, auquel notamment ceux d'Orléans avaient eu recours quand, en vue de fournir à Jeanne, quelque temps auparavant, des munitions de guerre, ils achetèrent d'un habitant une certaine quantité de sel qu'ils firent mettre à l'enchère au grenier de la ville. Les habitants de Bourges firent vendre à la criée la ferme annuelle du treizième du vin vendu en détail dans la ville. Mais l'argent qu'ils se procurèrent ainsi n'arriva pas à destination[262].
[Note 262: La Thaumassière, _Histoire du Berry_, p. 161.--_Procès_, t. V, pp. 356-357.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 105 et suiv.--A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, pp. 111, 112.]