Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 6
[Note 173: _Chronique de la Pucelle_, p. 333.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--_Journal du siège_, p. 127.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, éd. Coustelier, 1724, t. I, p. 113.]
Quelques-uns jetaient inutilement des bourrées dans le fossé. Cependant les défenseurs, assaillis par une multitude de traits, disparaissaient les uns après les autres[174]. Mais vers quatre heures du soir, les bourgeois arrivèrent en foule. Les canons de la porte Saint-Denys grondaient. On échangeait du haut en bas des flèches et des invectives. Les heures passaient, le soleil déclinait. La Pucelle ne cessait de tâter le fossé du bois de sa lance et de crier aux Parisiens qu'ils se rendissent.
[Note 174: Perceval de Cagny, p. 167.--Monstrelet, t. IV, pp. 355-356.--Morosini, t. III, note 3.--E. Eude, _L'attaque de Jeanne d'Arc contre Paris_, dans _Cosmos_, 22 sept. 1894, t. XXIX.--P. Marin, _Le génie militaire de Jeanne d'Arc_, dans _Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg_, 2e année, t. I, 1889, p. 142.]
--Voire paillarde! ribaude! lui cria un Bourguignon.
Et, d'un trait de son arbalète à hausse pied, il lui déchira son harnais de jambe et lui entailla la cuisse. Un autre Bourguignon tira sur l'homme d'armes qui portait l'étendard de la Pucelle et lui perça le pied d'un vireton. Le blessé souleva la visière de son heaume pour voir d'où venait le coup; aussitôt un trait l'atteignit entre les deux yeux. La Pucelle et le duc d'Alençon eurent grand regret de cet homme d'armes[175].
[Note 175: _Procès_, t. I, p. 57, 246.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.--Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc. cit._--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 457.--Perceval de Cagny, Jean Chartier, _Journal du siège_, Monstrelet, Morosini, _loc. cit._]
Blessée, Jeanne criait plus fort que chacun approchât des murs et que la place serait prise. On la mit à l'abri des traits contre l'épaulement du petit fossé. De là, elle pressait les gens d'armes de jeter des bourrées dans l'eau pour se faire un pont. Vers dix ou onze heures du soir, le sire de la Trémouille enjoignit aux combattants de se retirer. La Pucelle ne voulait point quitter la place. Sans doute elle entendait ses Saintes et voyait autour d'elle des milices célestes. Le duc d'Alençon l'envoya chercher; le vieux sire de Gaucourt[176] l'emporta avec l'aide d'un capitaine picard nommé Guichard Bournel, qui ne lui fit point plaisir ce jour-là et qui devait, six mois plus tard, lui causer, par sa félonie, un plus grand déplaisir[177]. Si elle n'avait pas été blessée, elle eût résisté davantage[178]. Elle céda à regret, disant:
--En nom Dieu! la place eût été prise[179].
[Note 176: _Procès_, t. I, p. 298.]
[Note 177: _Procès_, t. I, p. 111, 273.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 50.--F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons_, pp. 31 et suiv.]
[Note 178: _Procès_, t. I, p. 57.]
[Note 179: Le jurement «Par mon martin» est une invention du clerc qui rédigea la Chronique dite de Perceval de Cagny, p. 168.]
Ils la mirent à cheval; elle put ainsi suivre l'armée. Le bruit courut qu'elle avait une cuisse et même les deux cuisses traversées, mais sa blessure était légère[180].
[Note 180: _Chronique de la Pucelle_, p. 334.--_Journal du siège_, p. 128.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Monstrelet, t. IV, pp. 355-356.]
Les Français regagnèrent la Chapelle d'où ils étaient partis le matin. Ils emmenaient leurs blessés sur quelques-unes des charrettes qui leur avaient servi à transporter les bourrées et les échelles. Ils laissaient à l'ennemi trois cents charrettes à bras, six cent soixante échelles, quatre mille claies et les grandes bourrées dont ils n'avaient employé qu'une petite partie[181]. Leur retraite fut assez précipitée, car en passant devant la Grange des Mathurins, près des Porcherons, ils abandonnèrent leur bagage et y mirent le feu. On rapporta avec horreur qu'ils avaient jeté là dans les flammes, leurs morts, comme les païens de Rome[182]. Pourtant les Parisiens n'osèrent les poursuivre. À cette époque, les gens d'armes qui savaient leur métier ne se retiraient pas sans tendre un piège à l'adversaire. Ils plaçaient une grosse troupe en embuscade sur le chemin de leur retraite, prête à surprendre les coureurs lancés à leur poursuite[183]. Craignant une embûche de ce genre, ceux de Paris laissèrent les Armagnacs gagner tranquillement leur gîte à la Chapelle-Saint-Denys[184].
[Note 181: Délibération du Chapitre de Notre-Dame, _loc. cit._]
[Note 182: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 245.]
[Note 183: _Le Jouvencel_, t. I, p. 142.]
[Note 184: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 245-246.]
En somme, si l'on ne regarde qu'à l'action militaire, les Français avaient mal conduit les choses et ne les avaient pas poussées très énergiquement. Aussi bien n'était-ce pas sur l'action militaire que l'on comptait le plus. Ceux qui menaient la guerre, le roi et son Conseil, avaient bien l'idée qu'on entrerait ce jour-là dans Paris. Mais comment? Comme on était entré à Châlons, comme on était entré à Reims, comme on était entré dans toutes les villes depuis Troyes jusqu'à Compiègne. Le roi Charles s'était montré résolu à reprendre ses bonnes villes par le moyen des habitants: il se comportait envers Paris comme envers les autres villes.
Durant le voyage du sacre, il avait des intelligences avec les évêques et les bourgeois des cités champenoises; il avait de même des intelligences à Paris[185]. Il était en rapport avec des religieux, et notamment avec les carmes de Melun, dont le prieur, frère Pierre d'Allée, s'employait pour lui[186]. Des hommes stipendiés guettaient depuis quelque temps l'occasion de jeter le trouble par la ville et de faire entrer l'ennemi en un moment d'épouvante et de confusion. Pendant l'assaut, ils travaillèrent pour lui dans les rues. On ouït, l'après-midi, des deux côtés des ponts, les cris de «Sauve qui peut! les ennemis sont entrés! tout est perdu!» Ceux des bourgeois qui entendaient le sermon coururent s'enfermer chez eux. Et d'autres qui étaient dehors, se réfugiaient dans les églises. Mais la commotion s'arrêta court. Des hommes sensés, comme le greffier au Parlement, eurent bien l'impression que ce n'était qu'un semblant d'assaut et que Charles de Valois, pour prendre la ville, comptait, non sur la force des armes, mais sur un mouvement du peuple[187].
[Note 185: Sur la situation des esprits dans Paris, voyez divers actes de Henri VI, des 18 et 25 sept. 1429. (Ms. Fontanieu, 115.)--Sauval, _Antiquités de Paris_, t. III, p. 586 et _circ._]
[Note 186: A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 302.]
[Note 187: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, pp. 456, 458.]
Quelques-uns des religieux qui servaient à Paris d'espions au roi Charles l'allèrent trouver à Saint-Denys, et l'avisèrent que le coup était manqué. Selon eux, il s'en était fallu de peu qu'il ne réussît[188].
[Note 188: _Relation du greffier de La Rochelle_, p. 344.]
On rapporte que le sire de la Trémouille ordonna la retraite, par crainte des massacres, les Français étant capables, une fois dedans, de tout tuer et tout brûler[189].
[Note 189: _Chronique de Normandie_, dans _Procès_, t. IV, pp. 342-343.]
Le lendemain vendredi 9, la Pucelle, debout dès l'aube, malgré sa blessure, demanda au duc d'Alençon de faire sonner la chevauchée, voulant à toutes forces retourner devant Paris et jurant de n'en partir tant qu'elle n'aurait la ville[190]. Cependant les capitaines français envoyèrent à Paris un héraut chargé de demander un sauf-conduit pour enlever les morts qu'ils avaient laissés en assez grand nombre[191].
[Note 190: Perceval de Cagny, p. 168.]
[Note 191: Perceval de Cagny, p. 168.--_Chronique Normande_ dans la _Chronique de la Pucelle_, p. 465.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 120, note 1.]
En dépit d'un si cruel dommage, après une retraite tranquille, à la vérité, mais désastreuse, et la perte de tout le matériel de siège, plusieurs chefs de guerre étaient d'avis, comme la Pucelle, de tenter un nouvel assaut. D'autres n'en voulaient pas entendre parler. Tandis qu'ils en disputaient, ils virent venir à eux un seigneur accompagné de cinquante gentilshommes; c'était le sire de Montmorency, premier baron chrétien de France, ce qui voulait dire le premier des anciens vassaux de la crosse de Paris. Il quittait la croix de Saint-André et s'offrait aux fleurs de Lis[192]. Sa venue donna aux gens du roi courage et bonne volonté de retourner devant la ville. L'armée s'y rendait, quand le comte de Clermont et le duc de Bar vinrent arrêter la marche, par ordre du roi, et ramener la Pucelle à Saint-Denys[193].
[Note 192: Duchesne, _Histoire de la maison de Montmorency_, p. 232.--Perceval de Cagny, p. 168.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 118, 119.]
[Note 193: G. Lefèvre-Pontalis, _Un détail du siège de Paris_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XLVI, 1885, p. 12.]
Le samedi 10, au petit jour, le duc d'Alençon se présenta avec un peu de chevalerie sur la berge, en amont de la ville, à l'endroit où, quelques jours auparavant, un pont avait été jeté sur la Seine. La Pucelle, toujours prompte au danger, accompagnait ces aventureux. Mais, prudemment, le roi avait, la nuit, fait démonter le pont, et la petite troupe dut rebrousser chemin[194]. Ce n'est pas que le roi renonçât à prendre Paris; il songeait plus que jamais à ravoir sa grand'ville; mais il la pensait ravoir sans assauts, avec la connivence de plusieurs bourgeois.
[Note 194: Perceval de Cagny, pp. 168-169.--Morosini, t. III, p. 219, note 4.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 120, note 1.--G. Lefèvre-Pontalis, _Un détail du siège de Paris_, _loc. cit._]
Il advint à Jeanne, en ce même lieu de Saint-Denys, une mésaventure qui, ce semble, fit impression sur ses compagnons et diminua, peut-être, la confiance qu'ils avaient en son bonheur à la guerre. Des filles, en grand nombre, comme de coutume, suivaient l'armée; chacun avait la sienne; on les nommait les amiètes. Jeanne ne pouvait les souffrir parce qu'elles y causaient des désordres, et surtout parce qu'elle avait horreur de l'état de péché où elles vivaient. On en faisait sur le moment même des contes comme celui-ci qui courut jusque dans les Allemagnes:
Il était au camp un homme qui avait sa mie près de lui, laquelle chevauchait en armes, pour n'être point reconnue. Or, la Pucelle dit aux seigneurs et capitaines: «Il y a une femme parmi nos gens.» Ils répondirent qu'ils n'en connaissaient point. Alors, la Pucelle fit assembler l'armée et s'étant approchée de la femme: «La voici,» dit-elle.
Et parlant à cette ribaude:
--Tu es de Gien et tu es grosse d'enfant. Et n'était cela, je te ferais mettre à mort. Tu as déjà laissé mourir un enfant, et n'en feras pas de même de celui-ci.
Quand la Pucelle eut ainsi parlé, les valets prirent la ribaude, la ramenèrent chez elle et la tinrent en garde jusqu'à sa délivrance d'enfant. Et elle confessa que la Pucelle avait dit vrai.
Après quoi, la Pucelle dit encore: «Il y a des femmes dans le camp.» Et deux ribaudes qui n'appartenaient pas à l'armée et qu'elle en avait déjà chassées, entendant ces paroles, décampèrent à cheval. Mais la Pucelle courut après elles en leur criant: «Vous, folles filles, je vous ai interdit ma compagnie.» Et elle tira son épée et frappa une des filles par la tête, si bien que celle-ci mourut[195].
[Note 195: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]
Le conte disait vrai, Jeanne ne pouvait souffrir les ribaudes. Chaque fois qu'elle en rencontrait une, elle lui donnait la chasse. C'est ce qu'elle fit précisément à Gien, en voyant que de folles femme retardaient les gens du roi[196]. À Château-Thierry, elle avisa une amiète, qu'un homme d'armes menait en croupe, et courut après elle, l'épée à la main, et, l'ayant atteinte, elle l'avertit, sans la frapper, de ne plus se trouver désormais en la société des hommes d'armes:
--Sinon, ajouta-t-elle, je te ferai déplaisir[197].
[Note 196: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]
[Note 197: _Procès_, t. III, p. 73.]
À Saint-Denys, étant en compagnie du duc d'Alençon, elle poursuivit encore une de ces jouvencelles. Cette fois, elle ne se contenta pas de remontrances ni de menaces. Elle brisa sur elle son épée[198]. Était-ce l'épée de Sainte-Catherine? On le crut et non, sans doute, à tort[199]. Dans ce temps-là les esprits étaient pleins de tout ce que les romans rapportent des Joyeuse et des Durandal. Il parut que Jeanne, en perdant son épée, perdait sa force. On conta, en changeant un peu les circonstances, que le roi, lorsqu'il apprit l'aventure de l'épée rompue, en eut déplaisir et dit à la Pucelle: «Vous deviez prendre un bâton et frapper avec, sans risquer votre épée venue divinement[200].» On contait aussi que l'épée avait été remise à l'armurier pour en rejoindre les morceaux et qu'il n'avait jamais pu y réussir, et l'on voyait là une preuve qu'elle était fée[201].
[Note 198: _Ibid._, t. III, p. 99.]
[Note 199: _Ibid._, t. I, p. 76.]
[Note 200: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.]
[Note 201: _Ibid._, t. I, pp. 122-123.]
Avant de partir, le roi laissa dans le pays le comte de Clermont comme chef militaire, avec plusieurs lieutenants: les seigneurs de Culant, Boussac, Loré, Foucault. Il institua une lieutenance générale composée, conjointement avec les comtes de Clermont et de Vendôme, des seigneurs Regnault de Chartres, Christophe d'Harcourt et Jean Tudert. Regnault de Chartres demeura dans la ville de Senlis, siège de la lieutenance. Ces dispositions prises, le roi quitta Saint-Denys le 13 septembre[202]. La Pucelle le suivit à contre-coeur; pourtant elle avait congé de ses Voix[203]. Elle déposa son harnais de guerre devant l'image de Notre-Dame et le précieux corps de monseigneur saint Denys[204]. Ce harnais était blanc, c'est-à-dire sans armoiries[205]. Elle suivait ainsi la coutume des hommes d'armes, qui, après qu'ils étaient grevés d'une blessure, s'ils n'en mouraient point, offraient, en action de grâces, à Notre-Dame ou aux saints leur armure. Aussi voyait-on, en ces temps de guerres, des chapelles qui, comme celle de Notre-Dame de Fierbois, ressemblaient à des arsenaux. La Pucelle joignit à son harnais une épée qu'elle avait gagnée devant Paris[206].
[Note 202: Perceval de Cagny, p. 169.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 335 et suiv.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 112 et suiv.--Monstrelet, t. IV, p. 356.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 246.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 48.--Gilles de Roye, p. 208.]
[Note 203: _Procès_, t. I, p. 260.]
[Note 204: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 109.--Perceval de Cagny, p. 170.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 114.--Jacques Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, pp. 13-14.]
[Note 205: La Curne, au mot: _Blanc_. Le harnais blanc était la marque des écuyers, le doré des chevaliers.--Bouteiller, dans sa _Somme Rurale_ donne encore le «harnaz doré» aux chevaliers. Cf. Du Tillet, _Recueil des Rois de France_, ch. Des chevaliers, p. 431.--Du Cange, _Observations sur les établissements de la France_, p. 373.]
[Note 206: _Procès_, t. I, p. 179.]
CHAPITRE IV
PRISE DE SAINT-PIERRE-LE-MOUSTIER.--LES FILLES SPIRITUELLES DE FRÈRE RICHARD.--LE SIÈGE DE LA CHARITÉ.
Le roi coucha le 14 septembre à Lagny-sur-Marne, traversa la Seine à Bray, et l'Yonne à un gué, près de Sens, passa par Courtenay, Châteaurenard, Montargis; arrivé à Gien le 21 septembre, il licencia l'armée qu'il ne pouvait payer, et chacun s'en fut chez soi. Le duc d'Alençon se retira dans sa vicomté de Beaumont-sur-Oise[207].
[Note 207: _Journal du siège_, p. 130.--Perceval de Cagny, pp. 170-171.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 246-247.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 79.--Morosini, t. III, p. 219.]
Apprenant que la reine venait à la rencontre du roi, Jeanne prit les devants et vint la saluer à Selles-en-Berry[208]. Elle fut conduite ensuite à Bourges, où le seigneur d'Albret, frère utérin du sire de la Trémouille, l'envoya loger chez messire Régnier de Bouligny, alors général sur le fait et gouvernement de toutes finances, l'un de ceux dont l'Université, en 1408, avait demandé la destitution comme inutiles et coupables de tout le mal. Il s'attacha au service du dauphin, passa de l'administration du domaine à celle des aides et atteignit le plus haut rang dans le gouvernement des finances[209]. Sa femme, ayant accompagné la reine à Selles, y vit la Pucelle et s'en émerveilla comme d'une créature envoyée de Dieu pour relever le roi et les Français fidèles au roi. Il lui souvenait du temps encore récent où elle avait vu le dauphin et son mari tirer le diable par la queue. Elle se nommait Marguerite La Touroulde, et elle était demoiselle et non dame, grosse bourgeoise sans plus[210].
[Note 208: _Procès_, t. III, p. 86.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 265.--P. Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry, avec des documents et des éclaircissements inédits_, Paris, 1892, in-12, chap. VI.]
[Note 209: _Procès_, t. III, p. 85, note 1.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 418, note 7.]
[Note 210: _Procès_, t. III, p. 85.]
Durant trois semaines, Jeanne demeura dans l'hôtel du général des finances. Elle y couchait, buvait et mangeait. Presque toutes les nuits, demoiselle Marguerite La Touroulde couchait avec elle: la civilité le voulait ainsi. On ne portait point de linge de nuit; on couchait nu dans de très grands lits. Il paraît que Jeanne n'aimait pas à coucher avec de vieilles femmes[211]. Demoiselle La Touroulde, sans être bien vieille, avait l'âge d'une matrone[212]; elle en avait aussi l'expérience et même elle prétendait, comme il y paraîtra tout à l'heure, en savoir plus que les matrones n'en savent. Diverses fois elle mena Jeanne au bain et aux étuves[213]. Cela encore était dans les règles du savoir-vivre; on n'eût pas fait grande chère aux personnes qu'on recevait si on ne les avait fait baigner. Les princes donnaient l'exemple de cette politesse; quand le roi et la reine soupaient dans l'hôtel de quelqu'un de leurs serviteurs et officiers, on leur préparait de beaux bains richement ornés où ils se mettaient avant de manger[214]. Demoiselle Marguerite La Touroulde n'avait pas chez elle, sans doute, ce qu'il fallait; elle mena Jeanne dehors au bain et aux étuves. Ce sont ses propres expressions qui peuvent s'entendre du bain de vapeur[215] plutôt que du bain d'eau chaude.
[Note 211: _Ibid._, t. III, pp. 81, 86.]
[Note 212: Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 72-73.]
[Note 213: «In balneo et stuphis», _Procès_, t. III, p. 88.]
[Note 214: _L'amant rendu cordelier à l'observance d'amour_, poème attribué à Martial d'Auvergne, éd. A. de Montaiglon, Paris, 1881, in-8º, v. 1761-1776 et note p. 184.--A. Franklin, _La vie privée d'autrefois_, t. II, Les soins de la toilette, Paris, 1887, in-18º, pp. 20 et suiv.--A. Lecoy de la Marche, _Le bain au moyen âge_, dans _Revue du Monde catholique_, t. XIV, pp. 870-881.]
[Note 215: _Livre des métiers_ d'Étienne Boileau, éd. de Lespinasse et F. Bonnardot, Paris, 1879, pp. 154-155 et note.--G. Bayle, _Notes pour servir à l'histoire de la prostitution au moyen âge_, dans _Mémoires de l'Académie de Vaucluse_, 1887, pp. 241-242.--Dr P. Pansier, _Histoire des prétendus statuts de la reine Jeanne_, dans le _Janus_, 1902, p. 14.]
À Bourges, les étuves étaient dans le quartier d'Auron, au bas de la ville, près de la rivière[216]. Jeanne pratiquait une exacte dévotion, mais elle n'était pas soumise aux règles de la vie conventuelle; elle pouvait bien se baigner, comme la chaste Suzanne; et elle devait en avoir grand besoin après avoir couché à la paillade[217]. Ce qui est plus singulier, c'est que demoiselle Marguerite La Touroulde jugea, pour l'avoir vue au bain, que Jeanne, selon toute apparence, était vierge[218].
[Note 216: Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 76-77.]
[Note 217: _Procès_, t. III, p. 100.]
[Note 218: _Ibid._, t. III, p. 88.]
Dans l'hôtel de messire Régnier de Bouligny, ainsi que partout où elle logeait, elle menait une vie de béguine, sans austérités excessives. Elle se confessait très souvent. Maintes fois, elle demanda à son hôtesse de l'accompagner à Matines. Les Matines se chantaient tous les jours à la cathédrale et dans les collégiales, entre quatre et six heures du soir, au moment où le soleil descendait à l'horizon. Demoiselle La Touroulde l'y mena plusieurs fois. Fréquemment elles causaient toutes deux ensemble; la femme du général des finances la trouvait bien simple et bien ignorante. Elle s'apercevait avec surprise que cette jeune fille ne savait absolument rien[219].
[Note 219: _Ibid._, t. III, pp. 85, 89.--Lanéry d'Arc et L. Jeny, _Jeanne d'Arc en Berry_, pp. 73-74.]
Jeanne lui conta, entre autres choses, sa visite au vieux duc de Lorraine, et comment elle l'avait repris sur sa mauvaise conduite; elle parla aussi des examens que lui avaient fait subir les maîtres de Poitiers[220]. Elle était persuadée que ces clercs l'avaient interrogée avec une extrême sévérité et croyait de bonne foi qu'elle avait triomphé de leur mauvais vouloir. Hélas! elle devait connaître avant peu des clercs moins accommodants.
[Note 220: _Ibid._, t. III, pp. 86-87.]
Demoiselle Marguerite lui dit un jour:
--Si vous ne craignez point d'aller aux assauts, c'est que vous savez bien que vous ne serez point tuée.
À quoi Jeanne répondit:
--Je n'en suis pas plus sûre que les autres gens de guerre.
Fréquemment des femmes venaient à l'hôtel de Bouligny, apportant des patenôtres et de menus objets de piété pour les faire toucher par la Pucelle.
Et Jeanne disait, en riant, à son hôtesse:
--Touchez-les vous-même. Ils seront aussi bons par votre toucher que par le mien[221].
[Note 221: _Procès_, t. III, pp. 86-88.]
En entendant cette répartie, demoiselle Marguerite dut bien s'apercevoir que Jeanne, pour ignorante qu'elle était, montrait parfois dans ses propos du bon sens et de la bonne grâce.
Cette dame, qui trouvait la Pucelle de toute façon une innocente, l'estimait, au contraire, experte dans les armes. Soit qu'elle jugeât par elle-même du savoir-faire de la sainte en gendarmerie, soit qu'elle en parlât par ouï dire, comme il semble, elle déclara plus tard que cette jeune fille «montait à cheval et maniait la lance comme l'eût fait le meilleur chevalier et que l'armée en était dans l'admiration[222]». Les capitaines d'alors n'en savaient pas davantage pour la plupart.
[Note 222: _Procès_, t. III, p. 88.]
Il est croyable qu'il y avait des dés et des cornets dans l'hôtel de Bouligny, sans quoi Jeanne n'aurait pas eu l'occasion de montrer cette horreur du jeu de dés que remarqua son hôtesse. À cet égard, elle pensait de même que frère Richard, son compagnon, et que toute personne de bonne vie et doctrine[223].
[Note 223: _Ibid._, t. III, p. 87.]
Jeanne distribuait en aumônes l'argent qu'elle avait. Elle disait: «J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents[224].»
[Note 224: _Ibid._, t. III, pp. 87-88.]
De tels propos, répandus dans la foule, inspiraient au peuple la croyance que cette pucelle de Dieu n'avait pas été suscitée seulement pour la gloire des Lis, et qu'elle venait guérir les maux dont souffrait le royaume, tels que meurtres, pilleries et grièves offenses à Dieu. Les âmes mystiques espéraient d'elle la réforme de l'Église et le règne de Jésus-Christ en ce monde. Elle était invoquée comme une sainte et l'on voyait, dans les provinces fidèles au dauphin, ses images peintes et taillées offertes à la vénération des fidèles, en sorte qu'elle jouissait, vivante, des privilèges de la béatification[225].
[Note 225: Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_, dans _Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de France_, Paris, 1907, in-8º, pp. 8 et 18 (tirage à part).]