Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

Part 3

Chapter 33,802 wordsPublic domain

Que madame Christine connût les chants sibyllins, ce n'est pas pour nous surprendre, car on sait qu'elle était versée dans les écrits des anciens. Mais on voit que la prophétie fraîchement tronquée de Merlin l'Enchanteur et le chronogramme apocryphe de Bède le Vénérable lui étaient parvenus. Les carmes et vaticinations des clercs armagnacs volaient partout avec une merveilleuse rapidité[70].

[Note 70: _Procès_, t. III, pp. 133, 338, 340 et suiv.; t. IV, pp. 305, 480; t. V, p. 12.]

Le sentiment de madame Christine sur la Pucelle s'accorde avec celui des docteurs du parti français et le poème qu'elle composa dans son cloître ressemble, en beaucoup d'endroits, au traité de l'archevêque d'Embrun.

Il y est dit:

«La bonne vie qu'elle mène montre que Jeanne est en la grâce de Dieu.

»Il y a bien paru, quand le siège était à Orléans et que sa force s'y montra. Jamais miracle ne fut plus clair. Dieu aida tellement les siens, que les ennemis ne s'aidèrent pas plus que chiens morts. Ils furent pris ou tués.

»Honneur du sexe féminin, Dieu l'aime. Une fillette de seize ans à qui les armes ne pèsent point, encore qu'elle soit nourrie à la dure, n'est-ce pas chose qui passe la nature? Les ennemis devant elle fuient. Maints yeux le voient.

»Elle va recouvrant châteaux et villes. Elle est premier capitaine de nos gens. Telle force n'eut Hector ni Achille. Mais tout est fait par Dieu qui la mène.

»Et vous, gens d'armes qui souffrez dure peine et exposez votre vie pour le droit, soyez constants: vous aurez au ciel gloire et los, car qui combat pour droite cause gagne le Paradis.

»Sachez que par elle les Anglais seront mis bas, car Dieu le veut, qui entend la voix des bons qu'ils ont voulu accabler. Le sang de ceux qu'ils ont occis crie contre eux.»

Dans l'ombre de son cloître, madame Christine partage la commune espérance des belles âmes; elle attend de la Pucelle l'accomplissement de tous les biens qu'elle souhaite. Elle croit que Jeanne fera renaître la concorde dans l'Église chrétienne, et, comme les esprits les plus doux rêvaient alors d'établir par le fer et le feu l'unité d'obédience et que la charité chrétienne n'était pas la charité du genre humain, la poétesse s'attend, sur la foi des prophéties, à ce que la Pucelle détruise les mécréants et les hérétiques, c'est-à-dire les Turcs et les Hussites.

«Elle arrachera les Sarrazins comme mauvaise herbe, en conquérant la Terre-Sainte. Là, elle mènera Charles, que Dieu garde! Avant qu'il meure, il fera tel voyage. Il est celui qui la doit conquérir. Là, elle doit finir sa vie. Là sera la chose accomplie.»

Il apparaît que la bonne dame Christine avait terminé de la sorte son poème, quand elle apprit le sacre du roi. Elle y ajouta alors treize strophes pour célébrer le mystère de Reims et prophétiser la prise de Paris[71].

[Note 71: _Procès_, t. V, pp. 3 et suiv.--R. Thomassy, _Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan, suivi d'une notice littéraire et de pièces inédites_, Paris, 1838, in-8º.]

Ainsi, dans l'ombre et le silence d'un de ces cloîtres où pénétraient adoucis les bruits du monde, cette vertueuse dame assemblait et exprimait en rimes tous les rêves que faisaient sur une enfant le royaume et l'Église.

Dans une ballade assez belle, composée à l'époque du sacre, pour l'amour et l'honneur

Du beau jardin des nobles fleurs de lis

et l'exaltation de la croix blanche, le roi Charles VII est désigné d'un nom mystérieux, que nous venons de trouver dans le poème de madame Catherine, «le noble cerf». L'auteur inconnu de la ballade y dit que la Sibylle, fille du roi Priam, prophétisa les malheurs de ce cerf royal, ce dont on sera moins surpris, si l'on songe que, Charles de Valois étant issu de Priam de Troye, Cassandre, en découvrant la destinée du cerf-volant ne faisait que suivre à travers les siècles les vicissitudes de sa propre famille[72].

[Note 72: Le texte de cette ballade inédite m'a été gracieusement communiqué par M. Pierre Champion, qui l'a trouvée dans le Ms. de Stockholm, français LIII, fol. 238. Voici le titre que lui donna le copiste du ms., vers 1472: _Ballade faicte quant le Roy Charles VIIme fut couronne a Rains du temps de Jehanne daiz dicte la pucelle._]

Les rimeurs du parti français célébraient les victoires inespérées de Charles et de la Pucelle comme ils savaient, de façon un peu vulgaire, en quelque poème à forme fixe, vêtement étriqué d'une maigre poésie.

Toutefois, la ballade[73] d'un poète dauphinois qui commence par ce vers:

Arrière, Englois coués[74], arrière!

est touchante par l'accent religieux qui la traverse. L'auteur, quelque pauvre clerc, y montre pieusement la bannière anglaise abattue

Par le vouloir dou roy Jésus Et Jeanne la douce Pucelle.

[Note 73: P. Meyer, _Ballade contre les Anglais_ (1429), dans _Romania_, XXI, (1892), pp. 50, 52.]

[Note 74: Sur les _Coués_ ou t. I, p. 25, note 2.]

Les prophéties de Merlin l'Enchanteur et du vénérable Bède avaient accrédité la Pucelle dans le peuple[75]. À mesure que les actions de cette jeune fille étaient connues, on découvrait des prophéties qui les avaient annoncées. On trouva notamment que le sacre de Reims avait été connu d'avance par Engélide, fille d'un vieux roi de Hongrie[76]. On attribuait en effet à cette vierge royale une prédiction rédigée en langue latine et dont voici la traduction littérale:

[Note 75: Sur la légende Cf. _Merlin, roman en prose du XIIIe siècle_, éd. G. Paris et J. Ulrich, 1886, 2 vol. in-8º, introduction.--_Premier volume de Merlin_, Paris, Vérard, 1498, in-fol.--Hersart de la Villemarqué, _Myrdhin ou l'enchanteur Merlin, son histoire, ses oeuvres, son influence_, Paris, 1862, in-12.--La Borderie, _Les véritables prophéties de Merlin; examen des poèmes bretons attribués à ce barde_ dans _Revue de Bretagne_, t. LIII (1883).--D'Arbois de Jubainville, _Merlin est-il un personnage réel ou les origines de la légende de Merlin_ dans _Revue des Questions Historiques_, t. V (1868), pp. 559, 568.]

[Note 76: _Procès_, t. III, p. 340.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, p. 402.]

«Ô Lis insigne, arrosé par les princes et que le semeur mit, en pleine campagne, dans un verger délectable, immortellement ceint de fleurs et de roses bien odorantes. Mais, ô stupeur du Lis, effroi du verger! Des bêtes diverses, les unes venues du dehors, les autres nourries dans le verger, se soudant cornes à cornes, ont presque étouffé le Lis, comme alangui par sa propre rosée. Elles le foulent longuement, en détruisent presque toutes les racines et le veulent flétrir sous leurs souffles empoisonnés.

»Mais, par la vierge venue des contrées d'où s'est répandu le brutal venin les bêtes seront honteusement chassées du verger. Elle porte derrière l'oreille droite un petit signe écarlate, parle avec douceur, a le cou bref. Elle donnera au Lis des fontaines d'eau vive, chassera le serpent, dont le venin sera par elle à tous révélé. D'un laurier non fait d'une main mortelle elle laurera heureusement à Reims le jardinier du Lis, nommé Charles, fils de Charles. Tout alentour les voisins turbulents se soumettront, les sources frémiront, le peuple criera: «Vive le Lis! Loin la bête! Fleurisse le verger!» Il accédera aux champs de l'île, en ajoutant une flotte aux flottes, et là nombre de bêtes périront dans la défaite. La paix s'établira pour plusieurs. Les clés en grand nombre reconnaîtront la main qui les avait forgées. Les citoyens d'une illustre cité seront punis de leur parjure par la défaite, se remémorant maints gémissements et à l'entrée [de Charles?] de hauts murs crouleront. Alors le verger du Lis sera... (?) et il fleurira longtemps[77].»

[Note 77: _Procès_, t. III, pp. 344-345.]

Cette prophétie, attribuée à la fille inconnue d'un roi lointain, nous apparaît comme l'ouvrage d'un clerc français et armagnac. La royauté de France y est désignée par ce lis du verger délectable, autour duquel combattent des bêtes nourries dans le verger et des bêtes étrangères, c'est-à-dire les Bourguignons et les Anglais. Le roi Charles de Valois y est nommé par son nom et par le nom de son père et la ville du sacre désignée en toutes lettres. La reddition de plusieurs villes à leur légitime seigneur est exprimée de la façon la plus claire. La prophétie fut faite sans nul doute au moment même du couronnement; elle mentionne avec lucidité les faits alors accomplis et elle annonce en termes obscurs les événements qu'on attendait et qui tardèrent beaucoup à venir, ou ne vinrent point de la manière attendue, ou ne vinrent jamais, la prise de Paris après un terrible assaut, une descente des Français en Angleterre, la conclusion de la paix.

Il est grandement à croire qu'en disant que la libératrice du verger serait reconnaissable à la brièveté de son cou, à la douceur de son parler et à un petit signe écarlate, la fausse Engélide indiquait soigneusement ce qu'on remarquait en Jeanne elle-même. Nous savons d'ailleurs que la fille d'Isabelle Romée parlait d'une douce voix de femme[78]; un cou large et fortement ramassé sur les épaules s'accorde bien avec ce qu'on sait de son aspect robuste[79]; et la feinte fille du roi de Hongrie n'a pas, sans doute, imaginé l'envie derrière l'oreille droite[80].

[Note 78: Philippe de Bergame, dans _Procès_, t. IV, p. 523; t. V, p. 108, 120.]

[Note 79: _Procès_, t. III, p. 100.--Philippe de Bergame, _De claris mulieribus_, dans _Procès_, t. IV, p. 323.--_Chronique de la Pucelle_, p. 271.--Perceval de Boulainvilliers, _Lettre au duc de Milan_, dans _Procès_, t. V, p. 119-120.]

[Note 80: J. Bréhal, dans _Procès_, t. III, p. 345.]

CHAPITRE II

PREMIER SÉJOUR DE LA PUCELLE À COMPIÈGNE.--LES TROIS PAPES.--SAINT-DENYS.--LES TRÊVES.

De Crépy, après le départ de l'armée anglaise pour la Normandie, le roi Charles envoya le comte de Vendôme, les maréchaux de Rais et de Boussac avec leurs gens d'armes à Senlis. Les habitants lui donnèrent à savoir qu'ils désiraient les fleurs de lis[81]. La soumission de Compiègne était désormais assurée. Le roi somma les bourgeois de le recevoir; le mercredi 18, les clés de la ville lui furent apportées; le lendemain il fit son entrée[82]. Les attournés (c'était le nom des échevins)[83] lui présentèrent messire Guillaume de Flavy qu'ils avaient élu capitaine de leur ville comme le plus expérimenté et fidèle qui fût au pays. Ils demandaient que, suivant leur privilège, le roi, sur leur présentation, le confirmât et admît, mais le sire de la Trémouille prit pour soi la capitainerie de Compiègne, déléguant la lieutenance à messire Guillaume de Flavy, que néanmoins les habitants tinrent pour leur capitaine[84].

[Note 81: _Chronique de la Pucelle_, p. 328.--_Journal du siège_, p. 18.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Perceval de Cagny, pp. 163-164.--Morosini, pp. 212-213.--Flammermont, _Senlis pendant la seconde période de la guerre cent ans_, dans _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_, t. V, 1878, p. 241.]

[Note 82: Perceval de Cagny, p. 164.--Monstrelet, p. 352.--De l'Épinois, _Notes extraites des Archives communales de Compiègne_, pp. 483-484.--A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne, maisons où elle a logé en 1429 et 1430_, Paris, 1889, in-8º de 20 pages.]

[Note 83: La Curne, au mot: _Attournés_.--_Procès_, t. V, p. 174.]

[Note 84: _Chronique de la Pucelle_, p. 331.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne_, Paris, 1889, in-8º, pp. 117-118.--Duc de la Trémoïlle, _Les La Trémoïlle pendant cinq siècles_, Nantes, 1890, in-4º, t. I, pp. 185 et 212.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, capitaine de Compiègne, Paris, 1906, in-8º, Pièce justificative, XIII, p. 137.]

Le roi recouvrait une à une ses bonnes villes. Il enjoignit à ceux de Beauvais de le reconnaître pour leur seigneur. En voyant les fleurs de lis, que portaient les hérauts, les habitants crièrent: «Vive Charles de France!» Le clergé chanta un _Te Deum_ et il se fit de grandes réjouissances. Ceux qui refusèrent de reconnaître le roi Charles furent mis hors de la ville avec licence d'emporter leurs biens[85]. L'évêque et vidame de Beauvais, messire Pierre Cauchon, grand aumônier de France pour le roi Henri, négociateur d'importantes affaires ecclésiastiques, voyait à contre-coeur sa ville retourner aux Français[86]; c'était à son dommage, mais il ne put l'empêcher. Il n'ignorait pas qu'il devait pour une part cette disgrâce à la Pucelle des Armagnacs, qui faisait beaucoup pour son parti et avait la réputation de tout faire. Étant bon théologien, il soupçonna, sans doute, que le diable la conduisait et il lui en voulut tout le mal possible.

[Note 85: _Chronique de la Pucelle_, p. 327.--_Journal du siège_, p. 118.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 106.--Monstrelet, t. IV, pp. 353-354.--Morosini, t. III, pp. 214-215.]

[Note 86: A. Sarrazin, _Pierre Cauchon, juge de Jeanne d'Arc_, Paris, 1901, in-8º, pp. 49 et suiv.]

À ce moment l'Artois, la Picardie, cette Bourgogne du Nord se débourgognisait. Si le roi Charles était allé à Saint-Quentin, à Corbie, à Amiens, à Abbeville et dans les autres fortes villes et châteaux de Picardie, il y aurait été reçu par la plupart des habitants comme leur souverain[87]. Mais pendant ce temps ses ennemis lui auraient repris ce qu'il venait de gagner dans le Valois et l'Île-de-France.

[Note 87: Monstrelet, t. IV, p. 354.]

Entrée à Compiègne avec le roi, Jeanne logea à l'hôtel du Boeuf chez le procureur du roi. Elle couchait avec la femme du procureur, Marie Le Boucher qui était parente de Jacques Boucher, trésorier d'Orléans[88].

[Note 88: A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne_, p. 6.]

Il lui tardait de marcher sur Paris, qu'elle était sûre de prendre, puisque ses Voix le lui avaient promis. On conte qu'au bout de deux ou trois jours, n'y pouvant tenir, elle appela le duc d'Alençon et lui dit: «Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres capitaines», et qu'elle s'écria: «Par mon martin! je veux aller voir Paris de plus près que je ne l'ai vu[89].» Les choses n'ont pu se passer ainsi; la Pucelle ne donnait pas d'ordres aux gens de guerre. La vérité c'est que le duc d'Alençon prenait congé du roi avec une belle compagnie de gens et que Jeanne devait l'accompagner. Elle était prête à monter à cheval quand le lundi 22 août un messager du comte d'Armagnac lui apporta une lettre qu'elle se fit lire[90]. Voici ce que contenait cette missive:

Ma très chière dame, je me recommande humblement à vous et vous supplie pour Dieu que, actendu la division qui en présent est en sainte Église universal, sur le fait des papes (car il i a trois contendans du papat: l'un demeure à Romme, qui se fait appeler Martin quint, auquel tous les rois chrestiens obéissent; l'autre demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait appeller pape Climent VIIe; le tiers en ne sect où il demeure, se non seulement le cardinal de Saint-Estienne et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoist XIIIIe; le premier qui se dit pape Martin, fut esleu à Constance par le consentement de toutes les nacions des chrestiens; celui qui se fait appeler Climent fut esleu à Paniscole, après la mort du pape Benoist XIIIe, par trois de ses cardinaulx; le tiers, qui se nomme pape Benoist XIIIIe, à Paniscole fut esleu secrètement, mesmes par le cardinal de Saint-Estienne): Veuillez supplier à Nostre Seigneur Jhésuscrit que, par sa miséricorde infinite, nous veulle par vous déclarier, qui est des trois dessusdiz, vray pape, et auquel plaira que on obéisse de ci en avant, ou à cellui qui se dit Martin, ou à cellui qui se dit Climent, ou à celui qui se dit Benoist; et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation ou publique manifeste; car nous serons tous pretz de faire le vouloir et plaisir de Nostre Seigneur Jhésuscrit.

Le tout vostre conte D'ARMIGNAC[91]

[Note 89: Perceval de Cagny, pp. 164-165.--_Chronique de Tournai_, t. III du _Recueil des chroniques de Flandre_, éd. de Smedt, p. 414.]

[Note 90: _Procès_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 91: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

C'était un grand vassal de la Couronne qui écrivait de la sorte, appelait Jeanne sa très chère dame et se recommandait humblement à elle, non à la vérité en s'abaissant soi-même, mais comme qui dirait aujourd'hui avec affabilité.

Elle n'avait jamais vu ce seigneur, et sans doute elle n'avait jamais entendu parler de lui. Fils du connétable de France, tué en 1418, l'homme le plus cruel du royaume, Jean IV, alors âgé de trente-trois ou trente-quatre ans, possédait l'Armagnac noir et l'Armagnac blanc, le pays des Quatre-Vallées, les comtés de Pardiac, de Fesenzac, l'Astarac, la Lomagne, l'Île-Jourdain; il était le plus puissant seigneur de Gascogne après le comte de Foix[92].

[Note 92: A. Longnon, _Les limites de la France et l'étendue de la domination anglaise à l'époque de la mission de Jeanne d'Arc_, Paris, 1875, in-8º.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie générale_, III, col. 255-257.]

Tandis que son nom demeurait aux partisans du roi Charles et qu'on disait les Armagnacs pour désigner ceux qui étaient contraires aux Anglais et aux Bourguignons, Jean IV n'était lui-même ni Français ni Anglais, mais seulement Gascon. Il se disait comte par la grâce de Dieu, quitte à se reconnaître vassal du roi Charles pour recevoir des dons de son suzerain, qui pouvait n'avoir pas toujours de quoi payer ses houseaux, mais à qui ses grands vassaux coûtaient fort cher. Cependant Jean IV ménageait les Anglais, protégeait un aventurier à la solde du Régent et donnait des emplois dans sa maison à des gens qui portaient la croix rouge. Il était aussi féroce et perfide qu'aucun des siens. S'étant, contre tout droit, emparé du maréchal de Séverac, il lui extorqua la cession de ses biens et le fit ensuite étrangler[93].

[Note 93: _Chronique de Mathieu d'Escouchy_, t. I, p. 68 et Preuves, pp. 126, 128, 139-140.--Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. IV, p. 469-470.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 151.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle Biographie générale_, 1861, t. III, pp. 255-257.--Le P. Ayroles, _La vierge guerrière_, p. 66.]

Ce meurtre était alors tout frais. Voilà le fils docile de la sainte Église qui montrait tant de zèle à découvrir son vrai père spirituel. Il semble bien pourtant qu'il eût déjà son opinion faite à ce sujet et qu'il sût à quoi s'en tenir sur ce qu'il demandait. En réalité, le long schisme, qui avait déchiré la chrétienté, n'existait plus depuis douze ans, depuis que le conclave, ouvert le 8 novembre 1417, à Constance, dans la Maison des Marchands, avait proclamé pape, le 11 du même mois, jour de la Saint-Martin, le cardinal diacre Otto Colonna, qui prit le nom de Martin V. Martin V portait dans la Ville Éternelle la tiare sur laquelle Lorenzo Ghiberti avait ciselé huit figurines d'or[94], et l'habile Romain s'était fait reconnaître par l'Angleterre et même par la France, qui renonçait désormais à l'espoir d'avoir un pape français. Et si le conseil de Charles VII était en désaccord avec Martin V sur la question du concile, un édit de 1425 restituait au pape de Rome la jouissance de tous ses droits dans le royaume; Martin V était vrai pape et seul pape. Cependant, Alphonse d'Aragon, fort irrité de ce que Martin V soutenait contre lui les droits de Louis d'Anjou sur le royaume de Naples, imagina d'opposer un pape de sa façon au pape de Rome. Il avait précisément sous la main un chanoine qui se disait pape; et voici sur quel fondement: l'antipape Benoît XIII, réfugié à Peñiscola, avait, en mourant, nommé quatre cardinaux, dont trois désignèrent à sa place un chanoine de Barcelone, Gilles Muñoz, qui prit le nom de Clément VII. C'est ce Clément, emprisonné dans le château de Peñiscola, sur une morne pointe de terre, battue de trois côtés par la mer, que le roi d'Aragon avait imaginé d'opposer à Martin V[95].

[Note 94: _Annales juris pontificis_ (1872-1875), VII, 385.--E. Muntz, _La tiare pontificale du VIIIe au XVIe siècle_, dans _Mém. Acad. Inscript. et Belles-Lettres_, t. XXVI, I, pp. 235-324, fig.; _les Arts à la cour des papes pendant les XVe et XVIe siècles_, dans _Bibl. des Écoles françaises d'Athènes et Rome_, t. IV.]

[Note 95: Baluze, _Vitæ paparum Avenionensium_, 1693, I, pp. 1182 et suiv.--Fabricius, _Bibliotheca medii ævi_, 1734, I, p. 1109.]

Le pape Martin excommunia l'Aragonais, puis il ouvrit des négociations avec lui. Le comte d'Armagnac suivit le parti du roi d'Aragon. Il faisait venir de Peñiscola, pour baptiser ses enfants, de l'eau bénite par Benoît XIII. Il fut pareillement frappé d'excommunication. Ces foudres étaient tombées sur lui en cette même année 1429, et depuis un certain nombre de mois Jean IV était privé de la participation aux sacrements et aux prières publiques, ce qui ne laissait pas de lui causer des difficultés temporelles, sans compter qu'il avait peut-être peur du diable.

D'ailleurs la situation devenait intenable pour lui. Son grand allié, le roi Alphonse, cédait et sommait lui-même Clément VIII de se démettre. Quand il adressait sa requête à la Pucelle de France, l'Armagnac ne songeait plus évidemment qu'à quitter l'obéissance d'un antipape manqué, renonçant lui-même à la tiare, ou bien près d'y renoncer; car Clément VIII se démit à Peñiscola le 26 juillet. Ce ne peut être longtemps avant cette date que le comte dicta sa lettre, et il est possible que ce soit après. Dans tous les cas, en la dictant, il savait à quoi s'en tenir sur le souverain pontificat de Clément VIII.

Quant au troisième pape qu'il mentionnait dans sa missive, c'était un Benoît XIV, dont il n'avait pas de nouvelles et qui aussi ne faisait pas de bruit. Son élection au saint-siège avait eu cela de singulier qu'un seul cardinal y avait procédé. Benoît XIV tenait tous ses droits d'un cardinal créé par l'antipape Benoît XIII dans sa promotion de 1409, Jean Barrère, Français, bachelier es lois, prêtre, cardinal du titre de Saint-Étienne _in Coelio monte_. Ce n'est pas à l'obédience de Benoît XIV que l'Armagnac pensait se ranger; évidemment, il avait hâte de faire sa soumission à Martin V.

On ne voit pas bien, dès lors, pourquoi il demandait à Jeanne de lui désigner le vrai pape. Sans doute, c'était l'usage, en ce temps-là, de consulter sur toutes choses les saintes filles que Dieu favorisait de révélations. Telle se montrait la Pucelle et sa renommée de prophétesse s'était, en peu de jours, partout répandue. Elle découvrait les choses cachées, elle annonçait l'avenir. On se rappelle ce capitoul de Toulouse qui, trois semaines environ après la délivrance d'Orléans, fut d'avis de demander à la Pucelle un remède à l'altération des monnaies. Bonne de Milan, mariée à un pauvre gentilhomme de la reine Ysabeau sa cousine, lui présentait une requête à fin d'être remise dans le duché qu'elle prétendait tenir des Visconti[96]. Il était tout aussi expédient de l'interroger sur le pape et l'antipape. La difficulté est, en cette affaire, de découvrir les raisons qu'avait le comte d'Armagnac de consulter la sainte fille sur un point dont il paraît bien qu'il était suffisamment éclairci. Voici ce qui semble le plus probable.

[Note 96: D'après Le Maire, _Histoire et antiquités de la ville et duché d'Orléans_, p. 197, la suscription de cette supplique était ainsi conçue: «À très honorée et très dévote Pucelle Jeanne, envoyée du Roi des cieux pour la réparation et extirpation des Anglais tyrannisans la France».--_Procès_, t. V, p. 253.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 131.]