Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

Part 26

Chapter 263,731 wordsPublic domain

Celui-ci laissait la renommée d'un homme cupide, indiffèrent au bien du royaume. Son plus grand tort fut peut-être d'avoir gouverné dans un temps de guerres et de pilleries, quand amis et ennemis dévoraient le royaume. On l'accusa d'avoir voulu perdre la Pucelle, dont il était jaloux. Cette idée est sortie de la maison d'Alençon, où l'on n'aimait guère le sire chambellan[975]. Ce qui est certain, au contraire, c'est que la Trémouille fut, après le chancelier, le plus hardi à mettre en oeuvre la Pucelle de Dieu, et si, par la suite, cette jeune fille contraria ses projets, rien ne prouve qu'il ait formé le dessein de la faire détruire par les Anglais; elle se détruisit elle-même et se consuma par sa propre ardeur. À tort ou à raison, le sire chambellan passait pour un très mauvais homme, et, quoique le duc de Richemont fût avare, dur, violent, maladroit au delà du possible, bourru, malfaisant, toujours battu et toujours mécontent, on crut n'avoir pas perdu au change. Le connétable venait au bon moment, alors que le duc de Bourgogne faisait la paix avec le roi de France.

[Note 975: Perceval de Cagny, pp. 170, 173 et _passim_.]

Les Anglais, entrés dans le royaume, comme disait ce chartreux, par le trou fait au crâne du duc Jean, sur le pont de Montereau, ne se tenaient dans le royaume que sous la main du duc Philippe; ils n'étaient qu'une poignée; la main du géant s'étant retirée, un souffle suffisait à les emporter. Voyant se réaliser l'horoscope du roi Henri VI: «Exeter perdra ce que Monmouth a gagné», le Régent mourut de douleur et de colère[976].

[Note 976: Carlier, _Histoire des Valois_, 1764, in-4º, t. II, p. 442.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 307.--Le Régent croyait lui aussi à l'astrologie (B-N. ms 1352.)]

Le 13 avril 1436, le comte de Richemont entra dans Paris. La mère nourricière des clercs bourguignons et des docteurs cabochiens, l'Université elle-même, s'était entremise pour la paix[977].

[Note 977: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, pp. 120-121.--Dom Félibien, _Histoire de Paris_, t. IV, p. 597.]

Or, un mois après que Paris se fut rangé dans l'obéissance du roi Charles, une fille âgée de vingt-cinq ans, environ, qui jusque-là s'était fait appeler Claude, parut en Lorraine et fit connaître à plusieurs seigneurs de la ville de Metz qu'elle était Jeanne la Pucelle[978].

[Note 978: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud de Metz_, dans _Procès_, t. V, pp. 321, 324.--Jacomin Husson, _Chronique de Metz_, éd. Michelant, Metz, 1870, pp. 64-65.--Cf. Lecoy de la Marche, _Une fausse Jeanne d'Arc_, dans _Revue des Questions historiques_, octobre 1871, pp. 562 et suiv.--Vergniaud-Romagnési, _Des portraits de Jeanne d'Arc et de la fausse Jeanne d'Arc_ dans _Mémoires de la Société d'Agriculture d'Orléans_, t. I, (1853), pp. 250, 253.--De Puymaigre, _La fausse Jeanne d'Arc_ dans _Revue Nouvelle d'Alsace-Lorraine_, t. V (1885), pp. 533 et suiv.--A. France, _Une fausse Jeanne d'Arc_ dans _Revue des Familles_, 15 février 1891.]

À cette époque, le père et l'aîné des frères de Jeanne[979], étaient morts. Isabelle Romée vivait; ses deux fils cadets étaient au service du roi de France, qui les avait anoblis et faits Du Lys. Jean, l'aîné, dit Petit-Jean[980], avait été nommé bailli de Vermandois, puis capitaine de Chartres. Aux environs de cette année 1436, il était prévôt et capitaine de Vaucouleurs[981].

[Note 979: Varanius est seul à dire que Jacques d'Arc mourut de la douleur d'avoir perdu sa fille. _Procès_, t. V, p. 85.]

[Note 980: _Procès_, t. V, p. 280.]

[Note 981: _Procès_, t. V, pp. 279-280.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 6, note 1.]

Le cadet, Pierre, ou Pierrelot, tombé avec Jeanne aux mains des Bourguignons devant Compiègne, venait de quitter enfin les prisons du bâtard de Vergy[982]. Ils croyaient bien tous deux que leur soeur avait été brûlée à Rouen; mais avertis qu'elle vivait et les voulait voir, ils prirent rendez-vous à la Grange-aux-Ormes, village situé dans les prairies du Sablon, entre la Seille et la Moselle, à une lieue environ au sud de la ville de Metz. Arrivés en cet endroit, le 20 mai, ils la virent et la reconnurent aussitôt pour leur soeur; et elle les reconnut pour ses frères[983].

[Note 982: _Procès_, t. V, p. 210.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 176.]

[Note 983: _Procès_, t. V, pp. 321, 324.]

Elle était accompagnée de seigneurs messins parmi lesquels se trouvait un très noble homme, messire Nicole Lowe qui fut chambellan de Charles VII[984]. Ces seigneurs la reconnurent à plusieurs enseignes pour la Pucelle Jeanne qui avait mené le roi Charles à Reims. On nommait alors enseignes certains signes sur la peau[985]. Or une prophétie relative à Jeanne disait qu'elle avait une petite tache rouge sous l'oreille[986]; cette prophétie fut faite après l'événement; nous devons donc croire que la Pucelle était marquée de ce signe. Fut-ce à telle enseigne que les gentilhommes messins la reconnurent?

[Note 984: Le _Metz ancien_, (Metz, 1856, 2 vol. in-fº) du baron d'Hannoncelles, où se trouve la généalogie de Nicole Lowe.]

[Note 985: «Et fut recongneu par plusieurs enseignes.» (_Procès_, V, p. 322).--M. Lecoy de la Marche (_Une fausse Jeanne d'Arc_, dans _Revue des questions historiques_, octobre 1871, p. 565), et M. Gaston Save (_Jehanne des Armoises, Pucelle d'Orléans_, Nancy, 1893, p. 11), comprennent qu'elle fut reconnue par plusieurs officiers ou porte-étendards. J'ai entendu _enseignes_ dans le sens de signes naturels sur la peau. (Cf. La Curne.)]

[Note 986: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. V, p. 322.]

[Note 987: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 354.]

Nous ignorons comment elle prétendait avoir échappé à la mort, mais on a des raisons de croire[987] qu'elle attribuait son salut à sa sainteté. Annonçait-elle qu'un ange l'avait retirée des flammes? On lisait dans les livres que jadis les lions du cirque léchaient les pieds nus des vierges et que l'huile bouillante rafraîchissait comme un baume le corps des saintes martyres; et l'on voyait même dans les histoires que maintes fois le glaive avait pu seul trancher la vie des pucelles de Notre-Seigneur. Rien de plus sûr; mais de semblables récits tirés hors du vieux temps et ramenés à l'heure présente auraient paru moins croyables; et, sans doute, cette jeune fille n'ornait pas autant son aventure. Très probablement elle donnait à entendre qu'à sa place on avait brûlé une autre femme.

Si l'on s'en rapporte à la confession qu'elle fit plus tard, elle venait de Rome où, vêtue du harnois de guerre, elle s'était vaillamment comportée au service du pape Eugène. Peut-être fit-elle connaître aux Lorrains les belles actions qu'elle avait accomplies là. Or, Jeanne avait prophétisé (du moins le croyait-on) qu'elle mourrait dans une bataille contre les infidèles et qu'une Pucelle de Rome hériterait de sa puissance. Mais, loin d'accréditer Jeanne recouvrée, cet oracle, à le supposer connu des seigneurs messins, leur dénonçait l'imposture[988]. Quoi qu'il en soit, ils crurent ce que cette femme leur disait.

[Note 988: Voyez néanmoins ce qu'en dit M. Germain Lefèvre-Pontalis, à qui nous devons de connaître cette prophétie (Eberhard Windecke, pp. 108 à 111).]

Peut-être que, comme beaucoup de gentilshommes de la république, ils se sentaient plus d'amitié pour le roi Charles que pour le duc de Bourgogne. Et sûrement, ayant chevalerie, ils estimaient la chevalerie en toute personne et ils admiraient la Pucelle pour sa grande vaillance. Aussi lui firent-ils bonne chère.

Messire Nicole Lowe lui donna un roussin et une paire de houseaux. Le roussin valait trente francs; c'était un prix quasi royal, car des deux chevaux donnés par le roi à la pucelle Jeanne, dans la ville de Soissons et dans la ville de Senlis, l'un valait trente-huit livres dix sous et l'autre trente-sept livres dix sous[989]. Le cheval de Vaucouleurs n'avait été payé que seize francs[990].

[Note 989: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. V, p. 322.--Chronique de Philippe de Vigneulles, dans les _Chroniques Messines_ de Huguenin, p. 198.]

[Note 990: _Procès_, t. II, p. 457.--L. Champion, _Jeanne d'Arc écuyère_, ch. II; ch. VI.]

Nicole Grognot, gouverneur de la ville[991], offrit à la soeur des deux frères Du Lys une épée, Aubert Boullay un chaperon[992].

[Note 991: Variante de la _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, envoyée de Metz à Pierre du Puy, dans _Procès_, t. V, pp. 322, 324.]

[Note 992: _Ibid._, pp. 322, 324.]

Elle sauta à cheval avec cette adresse qui, sept ans auparavant, si l'on en croit des récits assez fabuleux, avait émerveillé le vieux duc de Lorraine[993]. Et elle tint certains propos à messire Nicole Lowe qui affermirent ce seigneur dans la croyance que c'était bien là cette Pucelle Jeanne qui était allée en France. Elle parlait volontiers comme une prophétesse, par images et paraboles, et sans rien découvrir de ses intentions.

[Note 993: D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. VII, Preuves, col. vj.]

Elle disait qu'elle n'aurait pas de puissance avant la Saint-Jean-Baptiste. Or, ce terme qu'elle assignait à sa mission était précisément celui que la pucelle Jeanne, en 1429, après la bataille de Patay, avait marqué, disait-on, pour l'extermination de la gent anglaise en France[994].

[Note 994: _Procès_, t. V, pp. 322, 324.--Eberhard Windecke, p. 108.--Morosini, t. III, p. 62, note.]

Cette prophétie ne se réalisa point; aussi n'en fut-il plus parlé. Et Jeanne, si tant est qu'elle l'eût faite, ce qui est bien possible, dut être la première à l'oublier. Au reste, le terme de la Saint-Jean était d'un usage constant pour les baux, foires, règlement de gages, louage de service, etc., et l'on conçoit que le calendrier des prophétesses ne différât point du calendrier du laboureur.

Dès le lendemain de leur arrivée à la Grange-aux-Ormes, le lundi 21 mai, les frères Du Lys emmenèrent celle qu'ils tenaient pour leur soeur en cette ville de Vaucouleurs[995] où la fille d'Isabelle Romée était allée trouver sire Robert de Baudricourt et où vivaient encore, en 1436, tant de personnes de toute condition qui l'avaient vue au mois de février 1429, telles que les époux Leroyer et le seigneur Aubert d'Ourches[996].

[Note 995: M. le baron de Braux me fit l'honneur de m'écrire de Boucq par Foug, Meurthe-et-Moselle, le 28 juin 1896: que Bacquillon (_Procès_, V, p. 322) n'était qu'une lecture vicieuse d'un des manuscrits du doyen de Saint-Thibaud. «En comparant, ajouta-t-il, les diverses lectures (V. Quicherat et les _Chroniques messines_), on peut s'assurer qu'il s'agit de Vaucouleurs, _Valquelou_, mal lu.»]

[Note 996: _Procès_, t. II, pp. 406, 408, 445, 449.]

Après une semaine à Vaucouleurs, elle se rendit à Marville, petite ville entre Corny et Pont-à-Mousson, à une lieue de la Moselle, où elle passa les fêtes de la Pentecôte et demeura trois semaines dans la maison d'un nommé Jean Quenat[997]. Sur son départ, elle reçut la visite de plusieurs habitants de Metz qui, la reconnaissant pour la Pucelle de France, lui donnèrent des joyaux[998]. On se rappelle que plusieurs chevaliers messins, venus auprès du roi Charles à Reims, lors du sacre, avaient vu Jeanne. À Marville, Geoffroy Desch, à l'exemple de Nicole Lowe, donna un cheval à la Pucelle retrouvée. Geoffroy Desch appartenait à une des familles les plus puissantes de la république de Metz. Il était parent de ce Jean Desch, secrétaire de la ville en 1429[999].

[Note 997: La _Chronique de Tournai_ dit de la vraie Jeanne qu'elle était de Mareville petite ville entre Metz et Pont-à-Mousson. «Cette Jeanne avait longtemps demeuré et servi dans une métairie de ce lieu.»]

[Note 998: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. V, pp. 322, 324.--Lecoy de la Marche, _Jeanne des Armoises_, p. 566.--G. Save, _Jehanne des Armoises, pucelle d'Orléans_, p. 14.]

[Note 999: _Procès_, t. V, pp. 352 et suiv.]

De là, elle s'en fut en pèlerinage à Notre-Dame de Liance, que les Picards appelaient Lienche, et qui devint un peu plus tard Notre-Dame de Liesse. On y vénérait une image noire de la Sainte-Vierge, rapportée, selon la tradition, de Terre-Sainte, par les croisés. Cette chapelle, située entre Laon et Reims, était, au dire des religieux qui la desservaient, un des lieux désignés dans l'itinéraire du sacre, et les rois, avec leur suite, avaient coutume de s'y rendre au retour de Reims; peut-être n'était-ce pas très vrai. Mais les habitants de Metz se montraient particulièrement dévots à la bonne dame de Liance, et l'on concevait que Jeanne, échappée des prisons anglaises, allât rendre grâces de sa merveilleuse délivrance à la Vierge noire de Picardie[1000].

[Note 1000: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. V, pp. 322, 324.--Dom Lelong, _Histoire du diocèse de Laon_, 1783, p. 371.--Abbé Ledouble, _Les origines de Liesse et du pèlerinage de Notre-Dame_, Soissons, 1885, pp. 6 et suiv.]

Elle se rendit ensuite à Arlon, auprès d'Élisabeth de Gorlitz, duchesse de Luxembourg, tante par alliance du duc de Bourgogne[1001]. Veuve pour la seconde fois et vieille, elle excitait par sa rapacité la colère et la haine de son peuple. Jeanne reçut de cette princesse un très bon accueil. Rien d'étrange à cela: les personnes qui vivaient saintement et faisaient des miracles étaient recherchées par les princes et les seigneurs, désireux de connaître par elles des secrets ou d'obtenir ce qu'ils souhaitaient, et la duchesse de Luxembourg pouvait bien croire que cette fille fût la pucelle Jeanne elle-même, puisque les deux frères Du Lys, les seigneurs messins et les habitants de Vaucouleurs le croyaient.

[Note 1001: _Procès_, t. V, p. 322, note 2.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 21, note 1.]

Pour la foule des hommes, la vie et la mort de Jeanne étaient entourées de mystère et pleines de prodiges. Beaucoup, dès la première heure, avaient douté qu'elle eût péri de la main du bourreau. Quelques-uns s'exprimaient à ce sujet avec d'étranges réticences; ils disaient: «Les Anglais la firent ardre publiquement à Rouen ou une autre femme en semblance d'elle[1002].» Certains avouaient ne pas savoir ce qu'elle était devenue[1003].

[Note 1002: _Chronique normande_ (Ms. du British Museum), dans _Procès_, t. IV, p. 344.--Symphorien Champier, _Nef des Dames_, Lyon, 1503, _ibid._]

[Note 1003: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 272.--_Chronique Normande_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 2e série, t. III, p. 116.--D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, p. vj., Preuves.--G. Save, _Jehanne des Armoises_, pp. 6-7.--On sait que Gabriel Naudé soutint le paradoxe que Jeanne ne fut jamais brûlée qu'en effigie, _Considérations politiques sur les coups d'État_, Rome, 1639, in-4º.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 8.]

Aussi quand retentit soudain dans les Allemagnes et par toute la France le bruit que la Pucelle était vivante et qu'on l'avait vue près de Metz, la nouvelle fut diversement accueillie; les uns y croyaient et les autres non. On peut juger de l'émotion qu'elle causa par l'exemple de ces deux bourgeois d'Arles qui en disputèrent entre eux avec une extrême ardeur. L'un affirmait que la Pucelle vivait encore; l'autre soutenait qu'elle était bien morte; chacun paria pour ce qu'il croyait véritable. La gageure était sérieuse; elle fut faite et tenue devant notaire, le 27 juin 1436, cinq semaines seulement après l'entrevue de la Grange-aux-Ormes[1004].

[Note 1004: Lanéry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc_, Orléans, 1887, in-8º.--_Revue du Midi._]

Cependant le frère aîné de la Pucelle, Jean du Lys, dit Petit-Jean, s'était rendu, dans les premiers jours du mois d'août à Orléans, pour y annoncer que sa soeur était vivante. En récompense de cette bonne nouvelle, il reçut pour lui et sa suite, dix pintes de vin, douze poules, deux oisons et deux levrauts[1005].

[Note 1005: _Procès_, t. V, p. 275.--Lottin, _Recherches_, t., p. 286.]

Deux magistrats avaient acheté la volaille, Pierre Baratin, dont on trouve le nom dans les comptes de forteresse, en 1429[1006], lors de l'expédition de Jargeau, et Aignan de Saint-Mesmin, vieillard de soixante-six ans, très riche bourgeois[1007].

[Note 1006: _Procès_, t. V, p. 202.--Lecoy de la Marche, _Jeanne des Armoises_, p. 568.]

[Note 1007: Il mourut à l'âge de cent dix-huit ans. (_Procès_ III, p. 29.)]

Entre la ville du duc Charles et la ville de la duchesse de Luxembourg, les courriers se croisaient. Une lettre d'Arlon parvint à Orléans, le 9 août. Vers la mi-août, un poursuivant d'armes arriva à Arlon; il se nommait Coeur-de-Lis, en l'honneur de la ville d'Orléans, dont l'emblème héraldique est un coeur de lis, c'est-à-dire une sorte de trèfle. Les magistrats d'Orléans l'avaient envoyé vers Jeanne avec une missive dont nous ignorons la teneur; Jeanne lui remit une lettre pour le roi, de qui elle sollicitait probablement une audience. Il la porta tout de suite à Loches où le roi Charles s'occupait alors des fiançailles de sa fille Yolande avec le prince Amédée de Savoie[1008].

[Note 1008: _Procès_, t. V, p. 326.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 376, note.--G. Lefèvre-Pontalis, _La fausse Jeanne d'Arc_, p. 23, n. 5.]

Le poursuivant d'armes, après quarante et un jours de voyage, revint, le 2 septembre, vers les procureurs qui l'avaient envoyé. Ceux-ci firent servir, selon l'usage, dans la chambre de la maison de ville, du pain, du vin, des poires et des cerneaux et firent boire le messager, qui disait avoir grand'soif. Il en coûta deux sous quatre deniers parisis à la ville, sans préjudice de six livres pour frais de voyage, qui furent payées le mois suivant. Le varlet de la ville, qui fournit les cerneaux, était Jacquet Leprestre, déjà en fonctions à l'époque du siège. Les procureurs avaient reçu une autre lettre de cette Pucelle le 25 août[1009].

[Note 1009: _Ibid._, t. V, p. 327.]

Jean du Lys faisait en vérité tout ce qu'il aurait fait si vraiment il avait retrouvé sa soeur miraculeuse. Il se rendit auprès du roi et il lui annonça l'extraordinaire nouvelle. Le roi en crut bien quelque chose, puisqu'il ordonna qu'on remît à Jean du Lys une gratification de cent francs. Sur quoi, Jean alla réclamer ces cent francs au trésorier du roi, qui en bailla vingt. Les coffres du Victorieux n'étaient pas encore pleins à cette époque.

Jean, de retour à Orléans, se présenta devant la chambre de la ville; il fit connaître aux procureurs qu'il ne lui restait plus que huit francs, et que c'était peu de chose pour s'en retourner en Lorraine avec les quatre personnes de sa suite. Les magistrats lui firent donner douze francs[1010].

[Note 1010: _Procès_, t. V, p. 326.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 284-285.]

Jusque-là, chaque année, l' «anniversaire» de la feue Pucelle était célébré la surveille et la veille de la Fête-Dieu en l'église Saint-Sanxon[1011]. L'an 1435, huit religieux des quatre ordres mendiants chantèrent chacun une messe pour le repos de l'âme de Jeanne. En cette année 1436 les magistrats firent brûler quatre cierges pesant ensemble neuf livres et demie, auxquels était suspendu l'écu de la Pucelle, à l'épée d'argent soutenant la couronne de France; mais à la nouvelle que Jeanne était vivante, ils cessèrent d'ordonner un service funèbre à son intention[1012].

[Note 1011: Depuis 1432. Toutefois il ne reste pas trace d'obit pour les années 1433 et 1434. Il fut célébré de nouveau en 1439.]

[Note 1012: _Procès_, t. V, pp. 274, 275.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 286.]

Tandis que ses affaires étaient ainsi menées en France, Jeanne se tenait auprès de la duchesse de Luxembourg; elle y rencontra le jeune comte Ulrich de Wurtemberg qui ne voulut plus la quitter. Il lui fit faire une belle cuirasse et l'emmena à Cologne. Elle ne cessait pas de se dire la Pucelle de France envoyée de Dieu[1013].

[Note 1013: _Chronique du doyen de Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. V. p. 323.--Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, p. 325.--Lecoy de la Marche, _loc. cit._, p. 566.]

Depuis le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, ses vertus lui étaient revenues. Le comte Ulrich, lui reconnaissant un pouvoir surnaturel, la pria d'en user pour lui et pour les siens. Il était grand querelleur et fort engagé dans le schisme qui déchirait alors l'archevêché de Trèves. Deux prélats se disputaient ce siège; l'un Udalric de Manderscheit, désigné par le Chapitre, l'autre, Raban de Helmstat, évêque de Spire, nommé par le pape[1014]. Udalric tint la campagne avec une petite armée, assiégea par deux fois et canonna la ville dont il se disait le véritable pasteur. Ce traitement jeta de son côté la plus grande partie du diocèse[1015]; mais Raban, très vieux et débile, avait aussi des armes; elles étaient puissantes, bien que spirituelles: il prononça l'interdit contre tous ceux qui tenaient le parti de son compétiteur.

[Note 1014: _Art de vérifier les dates_, t. XV, pp. 236 et suiv.; _Gallia Christiana_, t. XIII, pp. 970 et suiv.; Gams, _Series Episcoporum_ (1873), pp. 317, 319.]

[Note 1015: Quicherat dit, par erreur (_Procès_, t. IV, p. 502, note), que la contestation pour l'archevêché de Trèves eut lieu entre Raban de Helmstat et Jacques de Syrck. Sur Jacques de Syrck ou de Sierck, cf. de Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. IV, p. 264.]

Le comte Ulrich de Wurtemberg, qui comptait parmi les plus ardents partisans d'Udalric, interrogea à son sujet la Pucelle de Dieu[1016]. Des cas du même genre avaient été soumis à la première Jeanne, lors de son séjour en France; on lui avait demandé, par exemple, lequel des trois papes, Benoît, Martin et Clément, était le vrai père des fidèles, et, sans s'expliquer sur-le-champ, elle avait promis de désigner, dans Paris, à tête reposée, le pape auquel on devait obéissance[1017]. La seconde Jeanne répondit avec plus d'assurance encore; elle déclara connaître le véritable archevêque et se flatta de l'introniser.

[Note 1016: Jean Nider, _Formicarium_, liv. V, chap. VIII.--D. Calmet, _Histoire de Lorraine_, t. II, p. 906.]

[Note 1017: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]

Celui-là, selon elle, était Udalric de Manderscheit, que le Chapitre avait désigné. Mais Udalric cité devant le Concile de Bâle y fut déclaré intrus; et, ce qui n'était point leur règle constante, les pères confirmèrent la nomination faite par le pape.

L'intervention de la Pucelle dans cette querelle ecclésiastique attira malheureusement sur elle l'attention de l'inquisiteur général de la ville de Cologne, Henry Kalt Eysen, insigne professeur de théologie: recueillant les bruits qui couraient par la ville sur la protégée du jeune prince, il connut qu'elle portait des vêtements dissolus, se livrait aux danses avec des hommes, buvait et mangeait plus qu'il n'est permis et pratiquait la magie. Il sut notamment que, dans une assemblée, cette fille déchira une nappe, puis la rétablit dans son premier état, et qu'ayant brisé contre la muraille un verre, elle en réunit ensuite les morceaux par un merveilleux artifice. À ces oeuvres, Kalt Eysen la soupçonnait véhémentement d'hérésie et de sorcellerie. Il la cita devant son tribunal; elle refusa de comparaître; cette désobéissance affligea l'inquisiteur général, qui fit rechercher la défaillante. Mais le jeune comte de Wurtemberg cacha sa Pucelle chez lui, et puis il la fit sortir secrètement de la ville. Elle échappa ainsi au sort de celle qu'elle ne se souciait pas d'imiter jusqu'à la fin. L'inquisiteur l'excommunia, faute de mieux[1018].

[Note 1018: Jean Nider, _Formicarium_, dans _Procès_, t. IV, p. 502; t. V, p. 324.]