Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 23
Sur ces paroles, l'évêque déclara les débats clos et remit au lendemain le prononcé de la sentence[829].
[Note 829: _Procès_, t. I, pp. 441-442.]
Le lendemain, jeudi après la Pentecôte, 24 mai, Jeanne fut visitée de bon matin, en sa prison, par maître Jean Beaupère qui l'avertit qu'elle serait tantôt conduite à l'échafaud pour être prêchée.
--Si vous êtes bonne chrétienne, fit-il, vous direz que vous soumettez tous vos faits et dits à notre sainte mère l'Église et spécialement aux juges ecclésiastiques.
Maître Jean Beaupère crut entendre qu'elle répondit:
--Ainsi ferai-je[830].
[Note 830: _Ibid._, t. II, p. 21.]
Si telle fut sa réponse, c'est qu'elle avait été brisée par une nuit d'angoisse, et que sa chair se troublait à la pensée de mourir par le feu.
Au moment du départ, comme elle était debout près d'une porte, maître Nicolas Loiseleur lui donna les mêmes avis et, pour la mieux engager à les suivre, il lui fit une fausse promesse:
--Jeanne, croyez-moi, dit-il. Il ne tient qu'à vous d'être sauvée. Prenez l'habit de votre sexe et faites ce qu'on décidera. Autrement vous êtes en péril de mort. Si vous faites ce que je vous dis, il vous en arrivera tout bien et aucun mal. Vous serez mise entre les mains de l'Église[831].
[Note 831: _Procès_, t. III, p. 146.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 445 et suiv.]
On la mena en charrette, sous escorte, dans le quartier de la ville nommé Bourg-l'Abbé, qui était au pied du château, et l'on s'arrêta à trois ou quatre cents tours de roue, dans le cimetière Saint-Ouen, dit aussi les _aîtres Saint-Ouen_, où chaque année, à la fête du patron de l'abbaye, se tenait une foire très fréquentée[832]. C'est là que Jeanne devait être prêchée, comme tant d'autres malheureuses l'avaient été avant elle. On donnait de préférence ces spectacles exemplaires dans les lieux où le peuple y pût assister en foule. Une église paroissiale s'élevait depuis cent ans, au bord de ce vaste charnier que fermait, au midi, la haute nef de l'abbatiale. Deux échafauds avaient été dressés[833], l'un grand et l'autre petit, contre le beau vaisseau de l'église, à l'ouest du portail qu'on nommait _portail des Marmousets_, à cause d'une multitude de petites figures qui y étaient sculptées[834].
[Note 832: _Ibid._, t. II, p. 351.]
[Note 833: _Ibid._, t. III, p. 54.]
[Note 834: De Beaurepaire, _Notes sur le cimetière de Saint-Ouen de Rouen_, dans _Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen_, 1875-1876, pp. 211, 230, plan.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc et l'authenticité de sa formule_, p. 44.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 351.]
Sur le grand échafaud les deux juges, le seigneur évêque et le vicaire inquisiteur, prirent place, assistés du révérendissime cardinal de Winchester, des seigneurs évêques de Thérouanne, de Noyon et de Norwich, des seigneurs abbés de Fécamp, de Jumièges, du Bec, de Cormeilles, du Mont-Saint-Michel-au-péril-de-la-mer, de Mortemart, de Préaux et de Saint-Ouen de Rouen, où se faisait l'assemblée, des prieurs de Longueville et de Saint-Lô, ainsi que d'une foule de docteurs et de bacheliers en théologie, de docteurs et de licenciés en l'un et l'autre droit[835]; et il se trouvait là encore beaucoup de personnages considérables du parti des Anglais. L'autre échafaud était une sorte d'ambon, où monta le docteur qui devait prêcher Jeanne, selon l'usage de la sainte inquisition. C'était maître Guillaume Erard, docteur en théologie, chanoine des églises de Langres et de Beauvais[836]. Très pressé, pour l'heure, d'aller en Flandre où il était attendu, il confia à frère Jean de Lenisoles, son jeune serviteur, que cette prédication lui causait grand déplaisir. «Je voudrais bien être en Flandre, disait-il. Cette affaire m'est fort désagréable[837].»
[Note 835: _Procès_, t. I, pp. 442, 444.--O'Reilly, _Les deux procès_, t. I, pp. 70-93.]
[Note 836: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 402, 408.]
[Note 837: _Procès_, t. III, p. 113.]
Il y avait pourtant un endroit par lequel elle devait lui agréer, puisqu'elle lui donnait lieu d'attaquer le roi de France, Charles VII, et de montrer de la sorte son dévouement aux Anglais; car il leur était fort attaché.
On fit paraître à côté de lui, devant le peuple, Jeanne en habit d'homme[838].
[Note 838: _Procès_, t. I, pp. 469-470.]
Maître Guillaume Erard commença son sermon de cette manière:
«Je prendrai pour thème cette parole de Dieu en Saint-Jean, chapitre XV: «La branche ne peut porter de fruits d'elle-même si elle ne demeure attachée à la vigne[839].» C'est ainsi que tous les catholiques doivent rester attachés à la vraie vigne de notre sainte mère l'Église, que la main de Notre-Seigneur Jésus-Christ a plantée. Or, Jeanne que voici, tombant d'erreur en erreur et de crime en crime, s'est séparée de l'unité de notre sainte mère l'Église et a scandalisé en mille manières le peuple chrétien.»
[Note 839: _Ibid._, t. I, p. 444.--E. Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle d'Orléans_, liv. I, fol. 8; liv. II, fol. 198 vº.]
Puis il lui reprocha d'avoir beaucoup failli, d'avoir péché contre la Majesté royale, et contre Dieu et la foi catholique, toutes choses dont elle devait désormais se garder sous peine d'être brûlée.
Il s'éleva véhémentement contre l'orgueil de cette femme; il dit qu'il n'y avait jamais eu en France de monstre comme celui qui s'était manifesté en Jeanne; qu'elle était sorcière, hérétique, schismatique, et que le roi, qui la protégeait, encourait les mêmes reproches, du moment qu'il voulait recouvrer son trône par le moyen d'une semblable hérétique[840].
[Note 840: _Procès_, t. III, p. 61.]
Vers le milieu de son sermon, il commença à s'écrier à haute voix:
--Ah! tu es bien abusée, noble maison de France, toi qui as été la maison très chrétienne! Charles, qui se dit roi et de toi gouverneur, a adhéré, comme hérétique et schismatique, aux paroles et actes d'une femme malfaisante, diffamée et de tout déshonneur pleine. Et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie par lequel cette femme, suivant son dire, a été examinée et n'a point été reprise. C'est grande pitié[841]!
[Note 841: _Ibid._, t. II, pp. 15, 17.]
Maître Guillaume répéta deux ou trois fois les mêmes propos sur le roi Charles. Puis, s'adressant à Jeanne, il dit en levant le doigt:
--C'est à vous, Jeanne, que je parle; et je vous dis que votre roi est hérétique et schismatique.
Ces paroles offensaient cruellement Jeanne en son amour pour les lis de France et pour le roi Charles. Il se fit en elle un grand émoi, et elle entendit ses Voix qui lui disaient:
--Réponds hardiment à ce prêcheur qui te prêche[842].
[Note 842: _Ibid._, t. I, pp. 456-457.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, pp. 46-47.]
Leur obéissant de bon coeur, elle interrompit maître Guillaume:
--Par ma foi, messire, lui dit-elle, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sous peine de ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui le mieux aime la foi et l'Église, et n'est point tel que vous dites[843].
[Note 843: _Procès_, t. II, pp. 15, 17, 335, 345, 353, 367.]
Maître Guillaume donna ordre à l'huissier Jean Massieu de la faire taire[844]. Puis il acheva son sermon, et conclut en ces termes:
--Jeanne, voici messeigneurs les juges qui plusieurs fois vous ont sommée et requise que vous voulussiez soumettre tous vos faits et dits à notre sainte mère l'Église. Et en ces dits et faits étaient plusieurs choses, lesquelles, comme il semblait aux clercs, n'étaient bonnes à dire et à soutenir[845].
[Note 844: _Ibid._, t. II, p. 14.]
[Note 845: _Ibid._, t. I, pp. 444-445.]
--Je vous répondrai, fit Jeanne.
Sur l'article de la soumission à l'Église, elle rappela qu'elle avait demandé que toutes les oeuvres qu'elle avait faites et ses dits fussent envoyés à Rome devers notre Saint-Père le Pape, auquel, Dieu premier, elle se rapportait.
Elle ajouta:
--Et quant aux dits et faits que j'ai faits, je les ai faits de par Dieu[846].
[Note 846: _Ibid._, t. I, p. 445.]
Et elle déclara qu'elle n'entendait pas qu'on envoyât son procès au Pape, pour l'en faire juge.
--Je ne veux pas, dit-elle, que la chose se passe ainsi. Je ne sais pas ce que vous mettriez dans le procès. Je veux être menée au Pape et qu'il m'interroge[847].
[Note 847: _Procès_, t. II, p. 358.]
On la poussait à charger son roi. On y perdit sa peine.
--De mes faits et dits je ne charge personne quelconque, ni mon roi ni autre. Et, s'il y a quelque faute, c'est à moi et non à autre[848].
[Note 848: _Ibid._, t. I, p. 445.]
--Voulez-vous révoquer tous vos dits et faits? Vos faits et dits que vous avez faits, qui sont réprouvés par les clercs, voulez-vous les révoquer?
--Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape.
--Mais cela ne suffit pas. On ne peut aller quérir notre Saint-Père si loin. Les ordinaires sont juges chacun en son diocèse. Ainsi, il est besoin que vous vous en rapportiez à notre mère sainte Église, et que vous teniez pour vrai ce que les clercs et les gens qui s'y connaissent disent et ont déterminé au sujet de vos dits et faits[849].
[Note 849: _Ibid._, t. I, pp. 445-446.]
Admonestée jusqu'à la troisième monition, Jeanne refusa d'abjurer[850]. Elle attendait avec confiance la délivrance promise par ses Voix, certaine que tout à coup viendraient des hommes d'armes de France et que, dans un grand tumulte de gens de guerre et d'anges, elle serait enlevée. C'est pour cela qu'elle avait tant voulu garder son habit d'homme.
[Note 850: _Ibid._, t. I, p. 446.]
Deux sentences avaient été préparées, l'une pour le cas où la coupable abjurerait son erreur, l'autre pour le cas où elle y persévérerait. La première relevait Jeanne de l'excommunication; par la seconde, le tribunal, déclarant qu'il ne pouvait plus rien pour elle, l'abandonnait au bras séculier. Le seigneur évêque les avait toutes deux sur lui[851].
[Note 851: _Procès_, t. III, p. 146.]
Il prit la seconde et commença de lire.
«Au nom du Seigneur, ainsi soit-il. Tous les pasteurs de l'Église qui ont à coeur de prendre un soin fidèle de leur troupeau...»
Pendant cette lecture, les clercs qui se tenaient autour de Jeanne la pressaient d'abjurer tandis qu'il en était temps encore. Maître Nicolas Loiseleur l'exhortait à faire ce qu'il lui avait recommandé et à prendre un habit de femme.
Maître Guillaume Erard lui disait:
Faites ce qu'on vous conseille et vous serez délivrée de prison[852].
[Note 852: _Ibid._, t. II, pp. 17, 331; t. III, pp. 52, 156.]
Les Voix montaient vers elle, instantes.
--Jeanne, nous avons si grande pitié de vous! Il faut que vous révoquiez ce que vous avez dit ou que nous vous abandonnions à la justice séculière.... Jeanne, faites ce qu'on vous conseille. Voulez-vous vous faire mourir[853]?
[Note 853: _Procès_, t. III, p. 123.]
La sentence était longue; le seigneur évêque la lisait lentement:
.................................................................... «Nous, juges, ayant devant les yeux le Christ et l'honneur de la foi orthodoxe, afin que notre jugement émane de la face du Seigneur, nous disons et décrétons que tu as été mensongère, inventrice de révélations et apparitions prétendues divines; séductrice, pernicieuse, présomptueuse, légère en ta foi, téméraire, superstitieuse, devineresse, blasphématrice envers Dieu, les saints et les saintes; contemptrice de Dieu même dans ses sacrements, prévaricatrice de la loi divine, de la doctrine sacrée et des sanctions ecclésiastiques, séditieuse, cruelle, apostate, schismatique, engagée en mille erreurs contre notre foi, et à toutes ces enseignes, témérairement coupable envers Dieu et la sainte Église[854].»
[Note 854: _Ibid._, t. I, pp. 473, 475.]
.................................................................... Le temps s'écoulait. Le seigneur évêque avait déjà lu la plus grande partie de la sentence[855]. Le bourreau était là, tout prêt à emmener la condamnée dans sa charrette[856].
[Note 855: _Ibid._, t. I, p. 473 note.]
[Note 856: _Ibid._, t. III, pp. 65, 147, 149, 273.--De Beaurepaire, _Recherches sur le procès_, p. 358.]
Jeanne cria, les mains jointes, qu'elle voulait bien obéir à l'Église[857].
[Note 857: _Procès_, t. II, p. 323.]
Le juge interrompit la lecture de la sentence.
À ce moment, une rumeur courut dans la foule composée en grande partie d'hommes d'armes anglais et d'officiers du roi Henri. Ignorants des usages de l'inquisition qui n'avait point été admise dans leur pays, ces Godons ne comprenaient rien à ce qui se passait, sinon que la sorcière était sauve; et comme ils estimaient la mort de Jeanne nécessaire à l'Angleterre, ils s'indignaient des étranges façons d'agir du seigneur évêque et des docteurs. Ce n'était point ainsi que, dans leur île, on en usait avec les sorcières; on les brûlait sans miséricorde, et tôt. Des murmures irrités s'élevèrent; quelques pierres furent lancées aux clercs du procès[858]; maître Pierre Maurice, qui mettait un grand zèle à affermir Jeanne dans ses bons propos, fut menacé, et peu s'en fallut que des coués ne lui fissent un mauvais parti[859]; maître Jean Beaupère et les délégués de l'Université de Paris reçurent leur part d'outrages; on les accusait de favoriser les erreurs de Jeanne[860]. Qui savait mieux qu'eux l'injustice de ces reproches?
[Note 858: _Ibid._, t. II, pp. 137, 376.]
[Note 859: _Ibid._, t. II, p. 356; t. III, pp. 157, 178.]
[Note 860: _Ibid._, t. II, p. 55.]
Quelques-uns des hauts personnages assis sur l'estrade à côté des juges se plaignirent au seigneur évêque de ce qu'il n'allait pas au bout de la sentence et admettait Jeanne à résipiscence.
Même il fut injurieusement traité, car on l'entendit qui s'écriait:
--Vous me le payerez.
Il menaçait de suspendre le procès.
--Je viens d'être insulté, disait-il. Je ne procéderai pas plus avant jusqu'à ce qu'il m'ait été fait amende honorable[861].
[Note 861: _Procès_, t. III, pp. 90, 147, 156.]
Dans le tumulte, maître Guillaume Erard, dépliant une feuille de papier double, lut à Jeanne la cédule d'abjuration libellée au moment où l'on avait recueilli l'opinion des maîtres. Elle n'était pas plus longue qu'un _Pater_, et comprenait six à sept lignes d'écriture. Rédigée en français, elle commençait par ces mots: «Je, Jeanne...» La Pucelle s'y soumettait à la détermination, au jugement et aux commandements de l'Église; reconnaissait avoir commis le crime de lèse-majesté et séduit le peuple. Elle s'engageait à ne plus porter les armes ni l'habit d'homme, ni les cheveux taillés en rond[862].
[Note 862: _Ibid._, t. III, pp. 52, 65, 132, 156, 197.]
Quand maître Guillaume eut lu la cédule, Jeanne déclara qu'elle ne comprenait pas ce qu'il voulait dire et que là-dessus elle avait besoin d'être avisée[863]. On l'entendit qui demandait conseil à saint Michel[864]. Elle croyait encore fidèlement à ses Voix, qui pourtant ne l'avaient point aidée en cette cruelle nécessité, et qui ne lui épargnaient pas la honte de les renier, car, si simple qu'elle était, elle savait bien au fond ce que les clercs lui demandaient et qu'ils ne la laisseraient pas aller sans avoir obtenu d'elle un grand renoncement. Et ce qu'elle en disait n'était plus que pour gagner du temps et parce que, ayant peur de la mort, cependant elle ne pouvait se résoudre à mentir.
[Note 863: _Ibid._, t. III, pp. 156, 157.]
[Note 864: _Procès_, t. II, p. 323.]
Sans perdre un instant, maître Guillaume dit à messire Jean Massieu l'huissier:
--Conseillez-la pour cette abjuration.
Et il lui passa la cédule.
Messire Jean Massieu s'excusa d'abord; puis il avertit Jeanne du péril où elle se mettrait par son refus.
--Comprenez bien, lui dit-il, que, si vous allez à rencontre d'aucuns de ces articles, vous serez brûlée. Je vous conseille de vous en rapporter à l'Église universelle si vous devez abjurer ces articles ou non.
Maître Guillaume Erard demanda à Jean Massieu:
--Eh bien, que lui dites-vous?
Jean Massieu répondit:
--Je fais connaître à Jeanne le texte de la cédule et je l'invite à signer. Mais elle déclare qu'elle ne saurait.
À ce moment Jeanne, qu'on pressait toujours de signer, dit à haute voix:
--Je veux que l'Église délibère sur les articles. Je m'en rapporte à l'Église universelle si je les dois abjurer ou non. Que la cédule soit lue par l'Église et par les clercs aux mains desquels je dois être placée. Si leur avis est que je doive la signer et faire ce qui m'est dit, je le ferai volontiers.
Maître Guillaume Erard répliqua vivement:
--Faites-le maintenant, sinon vous serez brûlée aujourd'hui même.
Et il défendit à Jean Massieu de conférer davantage avec elle.
Jeanne dit alors qu'elle aimait mieux signer que d'être brûlée[865].
[Note 865: _Procès_, t. II, p. 331; t. III, p. 156.]
Tout de suite, messire Jean Massieu lui donna une seconde lecture de la cédule. Elle répétait les mots à mesure que l'huissier les prononçait[866]. Soit qu'il passât sur sa face contractée par des émotions violentes une sorte de ricanement, soit que sa raison, sujette de tous temps à des troubles étranges, eût sombré dans les affres et les tortures d'un procès d'Église et qu'elle ressentît vraiment, après tant de douleurs, les lugubres joies de la folie; soit que, au contraire, en son bon sens et d'esprit rassis, elle se moquât des clercs de Rouen, comme elle en était bien capable après s'être moquée des clercs de Poitiers, elle avait l'air de plaisanter et l'on remarquait dans l'assistance qu'elle prononçait en riant les mots de son abjuration[867]. Parmi ces bourgeois, ces prêtres, ces artisans et ces hommes d'armes qui voulaient sa mort, sa gaieté apparente ou réelle excita des colères. Force gens disaient: «C'est une pure trufferie. Jeanne n'a fait que se moquer[868].»
[Note 866: _Ibid._, t. III, pp. 156, 197.]
[Note 867: _Procès_, t. II, p. 338; t. III, p. 147.]
[Note 868: _Ibid._, t. III, pp. 55, 143.]
Maître Laurent Calot, secrétaire du roi d'Angleterre, se montrait des plus agités. On le voyait à la fois près des juges et près de l'accusée, très violent. Un seigneur de Picardie qui se trouvait là, celui-là même qui dans le château de Beaurevoir avait essayé des mignardises avec la prisonnière, crut remarquer que cet Anglais faisait signer de force un papier à Jeanne[869]. Il se trompait; il y a toujours dans les foules des gens pour voir les choses de travers: l'évêque n'eût rien souffert de pareil; il était à la dévotion du Régent, mais sur les formes il ne cédait point. Cependant, sous une tempête d'injures, sous une grêle de pierres, dans le cliquetis des épées, les insignes maîtres, les illustres docteurs pâlissaient. Le prieur de Longueville guettait le moment de s'excuser auprès de monseigneur le cardinal de Winchester[870].
[Note 869: _Ibid._, t. III, p. 123.]
[Note 870: _Ibid._, t. II, p. 361.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 135.]
Un chapelain du cardinal interpella vivement, sur l'estrade, le seigneur évêque.
--Vous faites mal d'accepter une abjuration pareille, c'est une dérision.
--Vous mentez, répliqua messire Pierre. Juge en cause de foi, je dois plutôt chercher le salut de cette femme que sa mort.
Le cardinal fit taire son chapelain[871].
[Note 871: _Procès_, t. III, pp. 147, 156.]
On rapporte que le comte de Warwick, s'avançant vers les juges, se plaignit à eux de ce qu'ils avaient fait et ajouta:
--Le roi est mal servi, puisque Jeanne échappe.
Et l'on assure que l'un d'eux répondit:
--Messire, n'ayez cure; nous la rattraperons bien[872].
[Note 872: _Ibid._, t. II, p. 376.]
Il est peu croyable qu'il s'en soit trouvé un seul pour le dire; mais, sans doute, plusieurs, dès ce moment, le pensaient.
Quel mépris devait éprouver l'évêque de Beauvais pour ces esprits obtus, incapables de comprendre le service qu'il rendait à la vieille Angleterre en obligeant cette fille à reconnaître que tout ce qu'elle avait déclaré et soutenu à l'honneur de son roi n'était que mensonge et illusion.
Avec une plume que Massieu lui tendit, Jeanne fit une croix au bas de la cédule[873].
[Note 873: _Ibid._, t. II, p. 17; t. III, p. 164.]
Monseigneur de Beauvais lut, au milieu des grognements et des jurements des Anglais, la sentence la plus miséricordieuse. Par cette sentence, Jeanne était relevée de l'excommunication, réconciliée avec notre sainte mère l'Église[874].
[Note 874: _Procès_, t. I, p. 450.]
De plus la sentence portait:
.................................................................... «... Parce que tu as péché témérairement envers Dieu et envers la sainte Église, nous, juges, pour que tu fasses une pénitence salutaire, notre clémence et notre modération étant sauves, nous te condamnons finalement et définitivement à la prison perpétuelle, avec le pain de douleur et l'eau d'angoisse, de telle sorte que là tu pleures tes fautes et n'en commettes plus qui soient à pleurer[875].»
[Note 875: _Ibid._, t. I, p. 452.]
.................................................................... Cette peine, comme toutes les autres peines, excepté la mort et la mutilation des membres, était dans les pouvoirs des juges d'Église et ils la prononçaient si fréquemment que, dans les premiers temps de la sainte inquisition, les pères du concile de Narbonne disaient que les pierres et le mortier allaient manquer avec l'argent[876]. C'était une peine, sans doute, mais une peine qui différait par son caractère et sa signification des peines infligées par la justice laïque; c'était une pénitence. Selon la justice ecclésiastique, toute miséricordieuse, la prison était un lieu favorable où le condamné faisait, en mangeant le pain de douleur et en buvant l'eau de tribulation, une pénitence perpétuelle. Insensé celui qui, refusant d'y entrer ou s'en échappant, rejetait cette médecine salutaire! Il s'évadait ainsi du doux tribunal de la pénitence, et l'Église, avec tristesse, le retranchait de la communion des fidèles. En prononçant cette peine, qu'un bon catholique devait nommer plutôt un bien, monseigneur l'évêque et monseigneur le sacré vicaire de l'inquisition se conformaient à l'usage de notre sainte mère l'Église dans sa réconciliation avec les hérétiques. Mais étaient-ils en état de faire exécuter leur sentence? La prison à laquelle ils avaient condamné Jeanne, la prison expiatoire, l'emmurement salutaire, c'était la chartre d'église, les cachots de l'officialité. Pouvaient-ils l'y placer?
[Note 876: L. Tanon, _Tribunaux de l'inquisition_, p. 454.]
Jeanne, se tournant vers eux, leur dit:
--Or ça, entre vous gens d'Église, menez-moi en vos prisons et que je ne sois plus entre les mains des Anglais[877].
[Note 877: _Procès_, t. II, p. 14.]
Plusieurs de ces clercs le lui avaient promis[878]; ils l'avaient trompée; ils savaient que ce n'était pas possible, les gens du roi d'Angleterre ayant stipulé de reprendre Jeanne après le procès[879].
[Note 878: _Ibid._, t. III, p. 52, 149.]
[Note 879: _Ibid._, t. I, p. 19.]
Le seigneur évêque donna cet ordre:
--Menez-la où vous l'avez prise[880].
[Note 880: _Ibid._, t. II, p. 14.]
Juge d'Église, il commettait le crime de livrer sa fille réconciliée, sa fille pénitente, à des laïques parmi lesquels elle ne pourrait pleurer ses péchés, et qui, en haine de son corps, au mépris de son âme, la devaient tenter et faire retomber dans sa faute.
Tandis que Jeanne était ramenée en charrette à la tour sur les champs, les soldats l'insultaient et leurs chefs les laissaient faire[881].
[Note 881: _Procès_, t. II, p. 376.]
Cependant, le vicaire inquisiteur, assisté de plusieurs docteurs et maîtres, se rendit dans la prison et exhorta Jeanne charitablement. Elle promit de mettre des vêtements de femme et se laissa raser la tête[882].
[Note 882: _Ibid._, t. I, pp. 452-453.]