Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 21
[Note 774: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuves, pp. 74-75.]
L'interrogateur posa une fois encore la question dont la réponse était pour Jeanne de vie ou de mort:
--Voulez-vous mettre tous vos dits et faits, soit bons ou mauvais, à la détermination de notre mère, sainte Église?
--Quant à l'Église, je l'aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne; et ce n'est pas moi qu'on doit empêcher d'aller à l'église, ni d'ouïr la messe. Quant à ce qui est des bonnes oeuvres que j'ai faites et de mon avènement, il faut que je m'en attende au Roi du ciel qui m'a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France. Et vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne, que Dieu leur enverra, et en laquelle il branlera presque tout le royaume de France. Je le dis, afin que, quand ce sera advenu, on ait mémoire de ce que j'ai dit[775].
[Note 775: _Procès_, t. I, p. 174.]
Mais elle ne put assigner le terme auquel viendrait la grande besogne, et maître Jean de la Fontaine en revint au point d'où dépendait le sort de Jeanne.
--Vous en rapportez-vous à la détermination de l'Église?
--Je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame et à tous les benoîts saints et saintes de paradis. M'est avis que c'est tout un de Notre-Seigneur et de l'Église, et qu'on n'en doit point faire de difficulté. Pourquoi faites-vous difficulté, que ce ne soit tout un?
Il faut rendre cette justice à maître Jean de la Fontaine, qu'il répondit avec clarté:
--Il y a l'Église triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées. L'Église militante, c'est notre Saint Père le Pape, vicaire de Dieu sur terre, les cardinaux, les prélats de l'Église et le clergé, et tous les bons chrétiens et catholiques, laquelle Église, bien assemblée, ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit. Voulez-vous vous en rapporter à l'Église militante?
--Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie et tous les benoîts saints et saintes du paradis et l'Église victorieuse de là-haut, et de leur commandement; et à cette Église-là je soumets tous mes bons faits, et tout ce que j'ai fait ou à faire. Et de répondre si je me soumettrai à l'Église militante, je n'en répondrai maintenant autre chose[776].
[Note 776: _Procès_, t. I, pp. 174, 176.]
On lui offrit de nouveau un habit de femme pour entendre la messe; elle le refusa:
--Quant à l'habit de femme, je ne le prendrai pas encore, tant qu'il plaira à Notre-Seigneur. Et si tant est qu'il me faille mener en jugement, qu'il me faille dévêtir en jugement, je requiers messeigneurs de l'Église qu'ils me donnent la grâce d'avoir une chemise de femme et un couvre-chef sur ma tête. J'aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m'a fait faire. Je crois fermement que Notre-Seigneur ne laissera pas advenir que je sois mise si bas, que je n'aie secours bientôt de Dieu, et par miracle.
Voici encore quelques questions qui lui furent faites:
--Est-ce que vous ne croyez pas aujourd'hui que les fées soient de mauvais esprits?
--Je n'en sais rien.
--Savez-vous point si sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent les Anglais?
--Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce que Dieu hait.
--Est-ce que Dieu hait les Anglais?
--De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais ou de ce qu'il fera à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais bien qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français, et contre les Anglais.
--Est-ce que Dieu était pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France?
--Je ne sais si Dieu haïssait les Français. Mais je crois qu'il voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s'ils étaient en péché[777].
[Note 777: _Procès_, t. I, p. 178.]
On posa quelques questions à Jeanne touchant la bannière sur laquelle elle avait fait peindre des anges.
Elle répondit qu'elle avait fait peindre les anges comme ils sont dans les églises[778].
[Note 778: _Procès_, t. I, p. 180.]
Et la séance fut levée.
L'après-dînée, eut lieu, dans la prison[779], le dernier interrogatoire. Elle en avait subi quinze en vingt-cinq jours; elle répondit d'un même courage. Plus encore qu'à l'ordinaire les sujets furent divers et mêlés. D'abord, l'interrogateur s'efforça en vain de surprendre les charmes et les maléfices qui avaient rendu heureux et victorieux l'étendard peint de figures d'anges. Il voulut savoir ensuite pourquoi les clercs mettaient sur les lettres de Jeanne les saints noms de Jésus et de Marie[780].
[Note 779: _Ibid._, t. I, p. 181.]
[Note 780: _Ibid._, t. I, pp. 182-183.]
Puis cette question insidieuse:
--Croyez-vous que, si vous étiez mariée, vos Voix vous viendraient?
Comme elle était d'une chasteté passionnée, comme on pouvait comprendre, à certains de ses propos, qu'elle tenait sa virginité pour un porte-bonheur, on était curieux de savoir si, convenablement sollicitée, elle ne traiterait pas avec mépris l'état de mariage, et ne condamnerait pas l'oeuvre de chair entre époux, en quoi elle eût gravement erré et glissé dans l'hérésie des Cathares[781].
[Note 781: Martène et Durand, _Thesaurus novus anecdotorum_, t. V, col. 1760 et seq.]
Elle répondit:
--Je ne sais et m'en attends à Notre-Seigneur[782].
[Note 782: _Procès_, t. I, p. 183.]
Autre question bien plus dangereuse pour elle, qui aimait son roi de tout son coeur:
--Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre roi fit bien de tuer ou faire tuer monseigneur de Bourgogne?
--Ce fut grand dommage pour le royaume de France[783].
[Note 783: _Ibid._, t. I, p. 184.]
L'interrogateur lui posa cette question solennelle:
--Vous semble-t-il que vous soyez tenue de répondre pleinement la vérité au pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu'on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience?
--Je requiers que je sois menée devant lui. Et puis je répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre[784].
Par cette parole, elle en appelait au pape; et cet appel était de droit. «Aux choses douteuses qui touchent la foi, avait dit saint Thomas, l'on doit toujours recourir au pape ou au concile général.» Si Jeanne ne signifia pas son appel dans les formes juridiques, le pouvait-elle, ignorant ces formes, et sans avocat, sans conseil? Selon son pouvoir, elle en appelait au père commun des fidèles, comme l'y autorisaient la justice et l'usage.
[Note 784: _Ibid._, t. I, pp. 184-185.]
Les docteurs et maîtres se turent. Ainsi se fermait la seule voie de salut qui restât à l'accusée; elle était bien perdue. Mais ce qui surprend, ce n'est pas que des juges du parti de l'Angleterre n'aient point admis l'appel de Jeanne, c'est que les docteurs et maîtres du parti français, les clercs des pays tenus dans l'obéissance du roi Charles n'aient point tous signé cet appel, n'aient pas tous demandé d'une seule voix que la cause de cette Pucelle, estimée bonne par les examinateurs de Poitiers, fût portée devant le pape et le concile.
Au lieu de répondre à la requête de Jeanne, l'interrogateur s'enquit des anneaux magiques et des apparitions diaboliques dont il avait été déjà tant question[785].
[Note 785: _Procès_, t. I, p. 185.]
--Est-ce que vous baisâtes ou accolâtes oncques saintes Catherine et Marguerite?
--Je les accolai toutes deux.
--Fleuraient-elles bon?
--Il est bon à savoir; et sentaient bon.
--En accolant, sentiez-vous point de chaleur ou autre chose?
--Je ne les pouvais point accoler sans les sentir et toucher.
--Par quelle partie les accoliez-vous? Par haut ou par bas?
--Il affiert mieux à les accoler par le bas que par le haut.
--Leur avez-vous point donné de chapeaux de fleurs?
--En l'honneur d'elles, à leurs images ou ressemblances dans les églises j'en ai plusieurs fois donné. Quant à celles qui m'apparaissent, je n'en ai point baillé dont j'aie mémoire.
--Savez-vous rien de ceux qui vont cheminant avec les fées?
--Je ne le fis oncques, ni n'en sus quelque chose. Mais j'en ai bien ouï parler, et qu'on y allait le jeudi. Mais je n'y crois point et crois que c'est sorcerie[786].
[Note 786: _Procès_, t. I, pp. 185-186.]
Enfin, une question sur son étendard, que les juges pensaient enchanté, amena une de ces réponses, en manière de proverbe, qu'elle aimait.
--Pourquoi votre étendard fut-il plus porté en l'église de Reims, au sacre, que ceux des autres capitaines?
--Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur[787].
[Note 787: _Ibid._, t. I, p. 187.]
À la suite des enquêtes et des interrogatoires, le procès préparatoire fut déclaré clos et le procès dit ordinaire s'ouvrit le mardi après les Rameaux, 27 mars, dans une chambre voisine de la grande salle du château.
Avant d'ordonner la lecture de l'acte d'accusation, monseigneur de Beauvais offrit à Jeanne un avocat. S'il avait tardé jusque-là à lui en offrir un, c'est, sans doute, parce qu'à son avis, elle n'en avait pas eu besoin. On sait que l'avocat de l'hérétique était tenu à borner étroitement ses moyens de défense, s'il ne voulait lui-même tomber dans l'hérésie. Au cours du procès préparatoire, il lui était permis seulement de rechercher les noms des témoins à charge et de les faire connaître à l'accusé. Si l'hérétique avouait, il était superflu de lui donner un avocat[788]. Or, monseigneur de Beauvais prétendait fonder l'accusation, non sur les dires des témoins, mais sur les aveux de l'accusée. C'est pourquoi, sans doute, il attendit pour offrir un conseil à Jeanne, l'ouverture du procès ordinaire, qui comportait la discussion sur des points de doctrine.
[Note 788: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 130-131.--E. Méru, _Directorium Inquisitorium_, Romæ, 1578, p. 295.]
--Jeanne, lui dit-il alors, toutes les personnes ici présentes sont des hommes d'Église, de science consommée, qui veulent et entendent procéder envers vous en toute piété et mansuétude, ne cherchant ni vengeance ni châtiment corporel, mais votre instruction et votre séjour dans la voie de la vérité et du salut. Comme vous n'êtes ni assez docte, ni assez instruite, soit dans les lettres, soit dans les matières ardues dont il s'agit, pour prendre conseil de vous-même sur ce que vous devez faire ou répondre, nous vous offrons de choisir, pour conseil, un ou plusieurs assistants, à votre volonté[789].
[Note 789: _Procès_, t. I, pp. 200-201.]
En une telle juridiction, cette offre était gracieuse; et, si monseigneur de Beauvais réduisait l'accusée à choisir entre les conseillers et assesseurs, appelés par lui-même au procès, il lui faisait encore la part plus large qu'il n'y était obligé. Le choix de l'avocat n'appartenait pas au prévenu; il appartenait au juge, qui devait désigner un homme probe et loyal. Bien plus! Il était licite au juge ecclésiastique de refuser jusqu'au bout tout conseil à l'accusé. Nicolas Eymeric, en son _Directorium_, décide que l'évêque et l'inquisiteur, agissant conjointement, forment une autorité suffisante pour interpréter la loi et peuvent procéder simplement, _de plano_, sans tumulte d'avocats ni figure de jugement[790].
[Note 790: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, pp. 400 et suiv.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 34.]
Il est à remarquer que monseigneur de Beauvais offrit un conseil à l'accusée, eu égard à son ignorance des choses divines et humaines; mais sans arguer de son jeune âge. Devant d'autres juridictions, un procès contre un mineur de vingt-cinq ans non assisté était nul de plein droit[791]. S'il en était allé de même en droit inquisitorial, l'évêque aurait évité ce cas de nullité; il le pouvait faire sans inconvénient, puisqu'il avait le choix de l'avocat. «Notre justice n'est pas la même que la leur», disait avec raison Bernard Gui, en comparant la procédure inquisitoriale à celle des autres cours d'Église, qui fonctionnaient conformément au droit romain.
[Note 791: Méru, _Directorium Inquisitorium_, Schola, p. 147.]
Jeanne n'accepta pas l'offre du juge:
--Premièrement, répondit-elle, de ce que vous m'admonestez pour mon bien et sur notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi. Quant au conseil que vous m'offrez, aussi je vous remercie, mais je n'ai point intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur[792].
[Note 792: _Procès_, t. I, p. 201.]
Aussitôt, maître Thomas de Courcelles commença de lire, en langue française, le libellé de l'accusation, tel que le promoteur l'avait rédigé en soixante-dix articles. Ce libellé reproduisait, dans un ordre méthodique, les faits déjà reprochés à Jeanne et qu'on tenait gratuitement comme avoués par elle et dûment prouvés. Soixante-dix chefs de crimes épouvantables contre la foi et notre sainte mère l'Église. Interrogée sur chaque article, Jeanne, avec une candeur héroïque, refit ses réponses précédentes. Cette longue lecture fut continuée et achevée le mercredi après les Rameaux, 28 mars. Selon sa coutume, elle demanda délai pour répondre sur certains points[793]. Le 31 mars, veille de Pâques, ce délai étant expiré, monseigneur de Beauvais se rendit dans la prison et, avec l'assistance des docteurs et maîtres de l'Université, réclama les réponses différées. Elles se rapportaient presque toutes à l'accusation qui contenait toutes les autres, à l'hérésie qui enveloppait toutes les hérésies, au refus d'obéir à l'Église militante. Jeanne, en résumé, déclara qu'elle était résolue à s'en rapporter à Notre-Seigneur plutôt qu'à homme du monde, ce qui était ruiner l'autorité du pape et du concile[794].
[Note 793: _Ibid._, t. I, pp. 204, 323.]
[Note 794: _Procès_, t. I, pp. 324-325.]
Les docteurs et maîtres de l'Université de Paris furent d'avis de distiller le copieux libellé du promoteur, d'en tirer la quintessence et de réduire à un petit nombre d'articles les soixante-dix chefs d'accusation[795]. Maître Nicolas Midi, docteur en théologie, exécuta ce travail et le soumit aux juges et aux assesseurs[796]. L'un d'eux proposa des corrections. Frère Jacques de Touraine, de l'ordre des frères mineurs, docteur en théologie, chargé de la rédaction définitive, admit la plupart des corrections demandées[797]. Les propositions[798] condamnables que les juges prétendaient (bien à tort) avoir tirées des réponses aux interrogatoires, se trouvèrent de la sorte résumées en douze articles[799].
[Note 795: _Ibid._, t. III. p. 143.]
[Note 796: _Ibid._, t. III, p. 60.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 38.]
[Note 797: _Ibid._, t. III, p. 232.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 124, 129.]
[Note 798: _Ibid._, t. II, pp. 22, 212; t. III, p. 306; t. V, p. 461.]
[Note 799: _Ibid._, t. I, pp. 328, 336.]
Ces douze articles ne furent pas communiqués à Jeanne. Le jeudi 12 avril, vingt et un docteurs et maîtres se réunirent dans la chapelle de l'évêché, et après avoir examiné les articles, donnèrent une consultation dont le sens était défavorable à l'accusée.
Selon eux, les apparitions et révélations dont elle se vantait ne venaient point de Dieu; c'étaient ou des inventions humaines ou des effets de l'esprit malin; elle n'avait pas pour y croire des signes suffisants. Ces docteurs et maîtres découvraient dans le cas de cette femme des mensonges, des invraisemblances, une créance trop légèrement donnée, des divinations superstitieuses, des faits scandaleux et irréligieux, des dits téméraires, présomptueux, pleins de jactance, des blasphèmes contre Dieu et les saints, de l'impiété dans la manière de se conduire avec père et mère, des contrariétés au précepte sur l'amour du prochain, de l'idolâtrie, ou tout au moins des fictions mensongères, des propositions schismatiques, destructives de l'unité, autorité et puissance de l'Église; mauvaise science et suspicion véhémente d'hérésie[800].
[Note 800: _Procès_, t. I, pp. 337, 340.]
Si elle n'avait pas été soutenue et réconfortée par les Voix du ciel, les voix de son coeur, Jeanne ne serait pas allée jusqu'à la fin de cet horrible procès où torturée à la fois par des princes de l'Église et des goujats d'armée, elle endura de corps et d'esprit des souffrances intolérables à la commune nature humaine; elle les endura sans que sa constance, sa foi, sa divine espérance, on dirait presque sa gaieté en fussent atteints. Enfin, à bout de forces et non de courage, elle tomba brisée, en proie à une maladie qu'on croyait mortelle; elle semblait perdue, ou plutôt, hélas! sauvée[801].
[Note 801: _Procès_, t. III, p. 51.]
Le mercredi 18 avril, monseigneur de Beauvais et le vice-inquisiteur de la foi, se rendirent avec plusieurs docteurs et maîtres auprès d'elle afin de l'exhorter charitablement; elle était encore très malade[802]. Monseigneur de Beauvais lui représenta que, interrogée devant des personnes de haute sagesse, sur des points ardus, maintes choses dites par elle avaient été notées comme contraires à la foi. C'est pourquoi, considérant qu'elle était femme sans lettres, il lui offrait de la pourvoir d'hommes savants et probes pour l'instruire. Il priait les docteurs présents de lui donner des conseils salutaires, et l'invitait elle-même, si elle connaissait d'autres personnes, à les lui désigner, promettant qu'il les ferait venir sans faute.
[Note 802: _Ibid._, t. I, pp. 374-375.]
--L'Église, ajouta-t-il, ne ferme point son sein à qui lui revient.
Jeanne répondit qu'elle le remerciait de ce qu'il lui disait pour son salut, et elle ajouta:
--Il me semble, vu la maladie que j'ai, que je suis en grand péril de mort. S'il en est ainsi, Dieu veuille faire de moi à son plaisir. Je vous requiers de me faire avoir confession, et le corps de mon Sauveur aussi, et de me mettre en terre sainte.
Monseigneur de Beauvais lui représenta que si elle voulait recevoir les sacrements, elle devait se soumettre à l'Église.
--Si mon corps meurt en prison, répondit-elle, je m'attends à vous que vous le fassiez mettre en terre sainte; si vous ne l'y faites mettre, je m'en attends à Notre-Seigneur[803].
[Note 803: _Procès_, t. I, pp. 376, 378.]
Elle soutint ensuite énergiquement la vérité des révélations qu'elle avait eues de par Dieu, saint Michel, saintes Catherine et Marguerite.
Et comme on lui demandait une fois encore si elle soumettait soi et ses actes à notre sainte mère l'Église, elle répondit:
--Quelque chose qui m'en doive advenir, je n'en ferai ou dirai autre chose que ce que j'ai déjà dit au procès.
Les docteurs et maîtres l'exhortèrent l'un après l'autre à se soumettre à notre sainte mère l'Église, alléguant de nombreux passages de l'Écriture sainte; ils lui promirent le corps de Notre-Seigneur, si elle voulait obéir; mais elle demeura ferme dans son propos.
--De cette soumission, dit-elle, je ne répondrai autre chose que ce que j'ai déjà fait. J'aime Dieu, je le sers et suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et soutenir la sainte Église de tout mon pouvoir[804].
[Note 804: _Procès_, t. I, pp. 380-381.]
On avait recours aux processions dans les grandes nécessités.
--Ne voulez-vous point, lui fut-il demandé, qu'on ordonne une belle et notable procession pour vous mettre en bon état, si vous n'y êtes?
Elle répondit:
--Je veux très bien que l'Église et les catholiques prient pour moi[805].
[Note 805: _Ibid._, t. I, p. 381.]
Parmi les docteurs consultés, plusieurs recommandèrent qu'elle fût de nouveau instruite et admonestée charitablement. Le mercredi 2 mai, soixante-trois révérends docteurs et maîtres se réunirent dans la salle de Parement du château[806]. Elle fut introduite et maître Jean de Castillon, docteur en théologie, archidiacre d'Évreux[807], lut une cédule en français dans laquelle les faits et dits reprochés à Jeanne étaient résumés en six articles. Puis plusieurs docteurs et maîtres lui adressèrent tour à tour des admonitions et des conseils charitables. Ils l'exhortèrent à se soumettre à l'Église militante universelle, à notre Saint-Père le Pape et au saint Concile général. Ils l'avertirent que, si l'Église l'abandonnait, elle serait en grand danger d'encourir la peine du feu éternel quant à son âme, sans préjudice de la peine du feu corporel quant au corps, et par la sentence d'autres juges.
[Note 806: _Ibid._, t. I, pp. 381-382.]
[Note 807: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 114, 117.]
Jeanne répondit comme devant[808].
[Note 808: _Procès_, t. I, pp. 383, 399.]
Le lendemain jeudi 3 mai, jour de l'Invention de la Sainte Croix, l'archange Gabriel lui apparut; elle n'était pas bien sûre de l'avoir déjà vu; mais cette fois elle ne pouvait douter; ses Voix lui dirent que c'était bien lui; et elle en eut grand réconfort.
Ce même jour, elle demanda à ses Voix si elle devait se soumettre à l'Église, comme tous les clercs l'en pressaient.
Les Voix lui répondirent:
--Si tu veux que Notre-Seigneur t'aide, attends-toi à lui de tous tes faits.
Jeanne voulut savoir d'elles si elle serait brûlée.
Les Voix lui dirent de s'en attendre à Notre-Seigneur et qu'il l'aiderait[809]. Ce secours mystérieux raffermissait le coeur de Jeanne.
[Note 809: _Ibid._, t. I, pp. 400-401.]
L'opiniâtreté dont elle faisait preuve n'était pas sans exemple parmi les hérétiques et les possédées. Au contraire, les juges d'Église étaient accoutumés à l'endurcissement des femmes abusées par le diable. Pour les obliger à dire la vérité, quand les exhortations et les admonitions ne suffisaient pas on recourait à la torture. Et ce moyen ne réussissait pas toujours. Beaucoup de ces mauvaises femelles (_mulierculae_) supportaient les plus cruelles souffrances avec une constance qui passait les forces ordinaires de la nature humaine. Aussi les docteurs ne croyaient-ils pas que cette constance fût naturelle; ils l'attribuaient à un artifice infernal. Le démon était capable encore de protéger ses servantes tombées aux mains des juges d'Église; il leur accordait le pouvoir de se taire dans les tortures. C'est ce qu'on appelait le don de taciturnité[810].
[Note 810: Nicolas Eymeric, _Directorium inquisitorium..._, Rome, 1586, in-fol., p. 24, col. 1.--Ludovicus a Paramo, _De origine et progressu officii sanctæ inquisitionis_, MDXCIIX, in-fol., lib. III, questio 5, p. 709.]
Le mercredi 9 mai, Jeanne fut menée à la grosse tour du château et introduite dans la chambre de torture. Là monseigneur de Beauvais, en présence du vice-inquisiteur et de neuf docteurs et maîtres, lui donna lecture des articles auxquels elle avait jusque-là refusé de répondre, et la menaça, si elle ne confessait point toute la vérité, d'être mise à la géhenne.
Les instruments étaient préparés; les deux exécuteurs, Mauger Leparmentier, clerc marié, et son compagnon, se tenaient près d'elle, attendant les ordres du seigneur évêque.
Jeanne, qui six jours auparavant avait reçu de ses Voix grand réconfort, répondit avec fermeté:
--Vraiment, si vous me deviez faire arracher les membres et faire partir l'âme hors du corps, je ne vous dirais autre chose et, si je vous disais quelque chose, après dirais-je toujours que vous me l'avez fait dire par force[811].
[Note 811: _Procès_, t. I, pp. 399-400.]