Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 20
--Quand mon roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu le signe et même l'ange qui le bailla, je demandai à mon roi s'il était content, et il répondit qu'oui. Alors je partis et m'en allai à une petite chapelle assez près, et j'ouïs dire alors qu'après mon départ plus de trois cents personnes virent le signe. Pour l'amour de moi et pour qu'on cessât de m'interroger, Dieu voulut permettre de voir le signe à tous ceux de mon parti qui le virent.
--Votre roi et vous, fîtes-vous point de révérence à l'ange quand il apporta le signe?
--Oui, pour ce qui est de moi. Je m'agenouillai et ôtai mon chaperon[731].
[Note 731: _Procès_, t. I, pp. 120, 122.]
CHAPITRE XII
LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).
Le lundi 12 mars, frère Jean Lemaistre reçut de frère Jean Graveran, inquisiteur de France, mandat de procéder contre une certaine femme, nommée Jeanne, vulgairement la Pucelle, jusqu'à la sentence définitive inclusivement[732]. Ce même jour, au matin, maître Jean de la Fontaine, en présence de l'évêque, interrogea pour la deuxième fois Jeanne dans sa prison[733].
[Note 732: _Procès_, t. I, pp. 122-124.]
[Note 733: _Ibid._, t. I, p. 125.]
Il en revint d'abord au signe.
--L'ange qui apporta le signe parla-t-il point?
--Oui: il dit à mon roi qu'on me mît en besogne, et que le pays serait bientôt allégé.
--L'ange qui apporta le signe était-il l'ange qui vous apparut en premier, ou en était-ce un autre?
--C'est toujours tout un. Et oncques ne me faillit.
--De ce que vous avez été prise, l'ange ne vous a-t-il pas failli aux biens de la fortune?
--Je crois, puisqu'il plaît à Notre-Seigneur, que c'est le mieux que je sois prise.
--L'ange ne vous a-t-il pas failli aux biens de la grâce?
--Comment me viendrait-il à faillir, quand il me conforte tous les jours[734]?
[Note 734: _Procès_, t. I, p. 126.]
Maître Jean de la Fontaine fit alors une question narquoise et aussi enjouée qu'il se pouvait en un procès d'Église:
--Saint Denys ne vous est-il oncques apparu[735]?
[Note 735: _Ibid._, t. I, p. 126.]
Saint Denys, patron des rois très chrétiens, saint Denys, cri de France, saint Denys, avait laissé prendre par les Anglais son abbaye et cette riche église où les reines venaient recevoir la couronne, où les rois avaient leur sépulture; il s'était tourné Anglais et Bourguignon et il n'y avait guère d'apparence qu'il vînt converser avec la Pucelle des Armagnacs.
À cette demande:
--Parliez-vous à Dieu même, quand vous promîtes de garder votre virginité?
Elle répondit:
--Il devait bien suffire de le promettre aux envoyés de la part de Dieu, à savoir saintes Catherine et Marguerite[736].
[Note 736: _Procès_, t. I, p. 126.]
C'est bien là qu'ils voulaient la prendre, car le voeu se fait à Dieu seul. À quoi on pouvait répondre qu'il est loisible de promettre une chose bonne à un ange ou à un homme, et que cette chose bonne, ainsi promise, peut être l'objet d'un voeu. On voue à Dieu ce que l'on a promis aux saints. Pierre de Tarentaise (IV, dist. xxviij, a. 1) enseigne que tout voeu se fait à Dieu: ou immédiatement à lui-même, ou médiatement dans la personne des saints[737].
[Note 737: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, pp. 224, 434, 435.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, pp. 351 et suiv., 481 et suiv.]
Comme d'après une allégation produite dans l'enquête, Jeanne avait fait promesse de mariage à un jeune paysan, l'interrogateur tenta d'établir que ce voeu de virginité fait en une mauvaise forme, il n'avait tenu qu'à elle d'y manquer; mais Jeanne soutint qu'elle n'avait point promis le mariage, et elle ajouta:
--La première fois que j'ouïs ma Voix, je fis voeu de garder ma virginité tant qu'il plairait à Dieu.
Mais cette fois-là, c'était saint Michel, et non les saintes, qui lui avait apparu[738]. Elle ne pouvait se reconnaître elle-même dans les images confuses de ses songes et de ses extases. Et sur les rêves incertains d'une enfant ces docteurs édifiaient laborieusement une accusation capitale.
[Note 738: _Procès_, t. I, p. 128.]
L'interrogateur lui posa une question d'une extrême gravité:
--De toutes ces visions que vous dites avoir, n'aviez-vous point parlé à votre curé ou à un autre homme d'Église?
--Non. J'en parlai seulement à Robert de Baudricourt et à mon roi[739].
[Note 739: _Procès_, t. I, pp. 128, 129.]
Ce vavasseur de Champagne, homme d'âge mûr et de sens rassis, qui, du temps du roi Jean, ouït, comme elle, une voix dans son champ et reçut commandement d'aller vers le roi, l'alla dire tout de suite à son curé. Celui-ci lui ordonna de jeûner pendant trois jours, de faire pénitence et de retourner ensuite au champ où la voix lui avait parlé. Le vavasseur obéit. De nouveau la voix se fit entendre et réitéra l'ordre précédemment donné. Le paysan en instruisit son curé qui lui dit: «Mon frère, moi et toi ferons abstinence et jeûnerons encore par trois jours, et je prierai Notre-Seigneur Jésus-Christ pour toi.» Ainsi firent-ils, et, le quatrième jour, le bon homme retourna au champ. Après que la voix eut parlé pour la troisième fois, le curé enjoignit à son paroissien d'aller tout de suite accomplir sa mission, puisque telle était la volonté de Dieu[740].
[Note 740: _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 47.]
Sans doute, ce vavasseur, selon les apparences, avait agi plus prudemment que la fille de la Romée. Celle-ci, en cachant ses visions à son curé méconnaissait l'autorité de l'Église militante. Toutefois, pour sa défense, on pouvait alléguer avec l'apôtre Paul, que là où est l'Esprit de Dieu, là est la liberté[741]. Si vous êtes conduit par l'Esprit, vous n'êtes plus sous la loi[742]. Hérétique ou sainte: c'était là tout le procès.
[Note 741: II, _Corinth._, IV.]
[Note 742: _Galates_, V.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, p. 275.]
Puis vint cette question singulière:
--Avez-vous eu des lettres de saint Michel ou de vos Voix?
Elle répondit:
--Je n'ai point congé de vous le dire; et d'ici huit jours, j'en répondrai volontiers ce que je saurai[743].
[Note 743: _Procès_, t. I, p. 130.]
Tel était son tour de langage quand elle voulait taire ce qu'elle ne voulait pas nier. La question était donc embarrassante. Aussi bien les interrogatoires procédaient d'informations riches en faits vrais ou faux; et l'on observe le plus souvent, dans les demandes adressées à l'accusée, une certaine prévision de la réponse. Qu'est-ce que c'était que ces lettres de saint Michel et des saintes, dont elle ne niait pas l'existence, mais que les juges ne produisaient pas? Était-ce ceux de son parti qui les envoyaient à Jeanne pour qu'elle agît selon leurs intentions, croyant obéir à Dieu?
L'interrogateur, sans insister davantage, pour cette fois, passa à un autre grief:
--Est-ce que vos Voix ne vous ont point appelée _fille de Dieu, fille de l'Église, la fille au grand coeur_?
--Avant le siège d'Orléans levé et depuis, tous les jours, quand elles parlent à moi, elles m'ont plusieurs fois appelée _Jeanne la Pucelle, fille de Dieu_[744].
[Note 744: _Procès_, t. I, pp. 130-131.]
L'interrogatoire suspendu fut repris dans l'après-midi.
Maître Jean de la Fontaine questionna Jeanne sur un songe de son père dont les juges étaient instruits par l'enquête[745].
[Note 745: _Ibid._, t. I, pp. 131-132.]
Et il est triste de penser que lorsqu'on faisait à Jeanne un crime d'avoir violé le commandement de Dieu: «Tes père et mère honoreras», ni sa mère ni aucun de ses parents ne demandaient à être entendus comme témoins. Pourtant, il y avait des personnes d'Église dans sa famille[746]; mais un procès en matière de foi causait une invincible épouvante.
[Note 746: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. 14, 15.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XLVI et suiv.]
On revint à l'habit d'homme, et non pour la dernière fois[747]. C'est chose merveilleuse que la profondeur des méditations où se plongeaient les clercs touchant les chausses et le gippon de cette Pucelle; ils les considéraient avec une sombre terreur dans leurs rapports avec le Deutéronome.
[Note 747: _Procès_, t. I, p. 133.]
Ils l'interrogèrent ensuite sur le duc d'Orléans, pour rendre manifeste, par les réponses mêmes qu'elle ferait, que ses Voix l'avaient trompée en lui promettant la délivrance du prisonnier; ils y réussirent aisément. Alors elle allégua que le temps lui avait manqué:
--Si j'eusse duré trois ans sans empêchement, je l'eusse délivré.
Il y avait (dans ses révélations) plus bref terme que de trois ans et plus long que d'un an[748].
[Note 748: _Procès_, t. I, p. 134.]
Interrogée de nouveau sur le signe baillé à son roi, elle répondit qu'elle en aurait conseil de sainte Catherine.
Le lendemain, mardi 13 mars, l'évêque et le vice-inquisiteur se rendirent dans la prison. Le vice-inquisiteur ouvrit la bouche pour la première fois[749]:
[Note 749: _Ibid._, t. I, pp. 134, 138.]
--Avez-vous juré et promis à sainte Catherine de ne point dire ce signe?
Il parlait du signe donné au roi. Jeanne répondit:
--J'ai juré et promis de ne pas dire ce signe, de moi-même. Parce qu'on me pressait trop de le dire. Je promets que je n'en parlerai plus à homme qui vive[750].
[Note 750: _Ibid._, t. I, p. 139.]
Et tout aussitôt:
--Le signe ce fut que l'ange certifiait à mon roi, en lui apportant la couronne, et lui disait qu'il aurait tout le royaume de France entièrement à l'aide de Dieu, et moyennant mon labeur, et qu'il me mît en besogne. C'est, à savoir, qu'il me baillât des gens d'armes. Autrement il ne serait mie sitôt couronné et sacré....
--En quelle manière l'ange apporta-t-il la couronne? est-ce qu'il la mit sur la tête de votre roi?
--Elle fut baillée à un archevêque, c'est à savoir celui de Reims, comme il me semble, en la présence du roi. Ledit archevêque la reçut et la bailla au roi; et j'étais moi-même présente; et elle est mise au trésor du roi.
--En quel lieu fut-elle apportée?
--Ce fut en la chambre du roi, au château de Chinon.
--Quel jour et à quelle heure?
--Du jour je ne sais, et de l'heure, il était haute heure. Je n'ai autrement mémoire de l'heure et du mois, au mois d'avril ou de mars, comme il me semble, il y aura deux ans au mois d'avril prochain ou en ce présent mois. C'était après Pâques[751].
[Note 751: _Procès_, t. I, pp. 140-141.]
--Est-ce qu'à la première journée que vous vîtes le signe, votre roi le vit?
--Oui. Il l'eut lui-même.
--De quelle matière était la couronne?
--C'est bon à savoir qu'elle était de fin or; et elle était si riche que je ne saurais nombrer sa richesse; et la couronne signifiait qu'il tiendrait le royaume de France.
--Y avait-il pierreries?
--Je vous ai dit que je n'en sais rien.
--Est-ce que vous la maniâtes ou la baisâtes?
--Non.
--Est-ce que l'ange qui l'apporta venait de haut? Ou s'il venait par terre?
--Il vint de haut. J'entends qu'il venait par le commandement de Notre-Seigneur. Et entra par l'huis de la chambre.
--Est-ce que l'ange venait par terre et marchait depuis l'huis de la chambre?
--Quand il vint devant le roi, il fit révérence au roi, en s'inclinant devant lui, et prononçant les paroles que j'ai dites du signe. Et avec cela, lui remémorait la belle patience qu'il avait eue au long des grandes tribulations qui lui étaient survenues; et depuis l'huis, il marchait et errait sur la terre, en venant au roi.
--Quel espace y avait-il de l'huis jusques au roi?
--Il y avait bien espace, comme je pense, de la longueur d'une lance; et par où il était venu s'en retourna. Quand l'ange vint, je l'accompagnai et allai avec lui, par les degrés, à la chambre du roi. Et l'ange entra le premier. Et je dis au roi: «Sire, voilà votre signe, prenez-le[752]!»
[Note 752: _Procès_, t. I, pp. 141-142.]
Et l'on découvre que cette fable est vraie au sens moral. Cette couronne qui «fleure bon et fleurera bon, pourvu qu'elle soit bien gardée», c'est la couronne de la victoire; et lorsque la Pucelle voit l'ange qui l'apporta, c'est sa propre image qui lui apparaît. Un théologien de son parti n'avait-il pas dit qu'elle pouvait être appelée un ange? Non qu'elle en eût la nature; mais elle en faisait l'office[753].
[Note 753: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, p. 212.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. I, p. 346.]
Elle se mit à décrire les anges venus avec elle vers le roi:
--Certains s'entre-ressemblaient volontiers, les autres non, en la manière que je les voyais. Quelques-uns avaient des ailes. Il y en avait qui portaient des couronnes, les autres non. Et ils étaient en la compagnie de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et elles furent avec l'ange que j'ai dit, et les autres anges aussi, jusque dans la chambre du roi[754].
[Note 754: _Procès_, t. I, p. 144.]
Et longtemps encore, pressée par l'interrogateur, elle égrenait les candides merveilles.
Quand on lui redemanda si l'ange lui avait écrit des lettres, elle répondit que non[755]. Mais cette fois, il s'agissait de l'ange porte-couronne, et non de saint Michel. Et, bien qu'elle eût dit que c'était tout un, elle pouvait y faire quelque différence. Nous ne saurons donc jamais si elle reçut des lettres de monseigneur saint Michel archange ou de mesdames Catherine et Marguerite.
[Note 755: _Ibid._, t. I, p. 145.]
L'interrogateur s'enquit ensuite d'une tasse perdue que Jeanne avait retrouvée ainsi que les gants de Reims[756]. Les saints ne dédaignaient pas toujours de retrouver les objets perdus, comme il se voit par l'exemple de saint Antoine de Padoue; c'était avec l'aide de Dieu. Les devins imitaient leur pouvoir en invoquant les démons et par profanation des choses saintes.
[Note 756: _Procès_, t. I, p. 146.]
On lui demanda aussi de répondre sur un prêtre concubinaire. C'était encore un fait de divination qu'on lui reprochait. Elle avait su, par mauvaise science, qu'un prêtre avait une concubine. On rapportait d'elle plusieurs faits semblables; on disait, par exemple, qu'à la vue d'une ribaude, elle avait su que cette femme avait fait mourir son enfant[757].
[Note 757: Eberhard Windecke, pp. 184, 186.]
Puis ces questions, posées déjà bien des fois:
--Quand vous allâtes devant Paris eûtes-vous de vos Voix révélation? Eûtes-vous révélation d'aller devant la ville de La Charité? Eûtes-vous quelque révélation d'aller à Pont-l'Évêque?
Elle niait qu'elle eût alors révélation de ses Voix.
La dernière interrogation fut:
--Ne dîtes-vous point devant Paris: «Rendez la ville de par Jésus»?
Elle répondit que non, qu'elle avait dit: «Rendez la ville au roi de France[758].»
[Note 758: _Procès_, t. I, pp. 147-148.]
Les Parisiens, qui repoussaient l'assaut, l'entendirent qui disait: «Rendez-vous de par Jésus à nous tôt.» Et ces paroles correspondent à tout ce que nous savons des idées de Jeanne en ses commencements. Elle croyait que Messire voulait que les villes du royaume fussent rendues à celle qu'il avait envoyée pour les reprendre. Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer que Jeanne, lors de son procès, était devenue tout à fait étrangère à ses premières illuminations et parlait un tout autre langage.
Le lendemain, mercredi 14 mars, deux interrogatoires encore dans la prison. Celui du matin roula d'abord sur le saut de Beaurevoir. Elle avoua qu'elle avait fait le saut sans congé de ses Voix, aimant mieux mourir que d'être mise aux mains des Anglais[759].
[Note 759: _Ibid._, t. I, pp. 150-152.]
On l'accusait aussi d'avoir renié Dieu. Mais c'était faux[760].
[Note 760: _Ibid._, t. I, p. 157.]
L'évêque intervint:
--Vous avez dit que nous, évêque, nous nous mettions en grand danger, en vous mettant en cause. Qu'était-ce? Et quel danger, tant de nous que des autres?
--J'ai dit à monseigneur de Beauvais: «Vous dites que vous êtes mon juge, je ne sais si vous l'êtes. Mais avisez-vous bien de ne pas juger mal. Car vous vous mettriez en grand danger; et je vous en avertis, afin que, si Notre-Seigneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir de vous le dire.»
--Quel est ce péril ou danger?
--Sainte Catherine m'a dit que j'aurais secours. Je ne sais si ce sera à être délivrée de prison; ou, quand je serai au jugement, s'il y viendra quelque trouble par le moyen duquel je pourrai être délivrée. Je pense que ce sera l'un ou l'autre. Le plus souvent mes Voix me disent que je serai délivrée par grande victoire. Et après, elles me disent: «Prends tout en gré, ne te chaille de ton martyre; tu t'en viendras enfin au royaume de Paradis.» Cela, mes Voix me le disent simplement et absolument. Je veux dire: sans faute. Et je dis mon martyre pour la peine et adversité que je souffre en prison. Et ne sais si plus fort je souffrirai. Mais je m'en attends à Notre-Seigneur[761].
[Note 761: _Procès_, t. I, pp. 154, 156.]
Il semble que les Voix annonçaient ainsi à la Pucelle la délivrance tout ensemble au sens littéral et au sens spirituel, contraires l'un à l'autre. Dans cette réponse, empreinte à la fois d'illusion et de crainte, et faite pour inspirer la pitié aux hommes les plus durs, ces prêtres ne virent que le moyen de la prendre insidieusement. Feignant de comprendre qu'elle tirait de ses révélations une confiance hérétique en son salut éternel, l'interrogateur lui fit, sous une forme nouvelle, la question à laquelle elle avait déjà répondu saintement. Il lui demanda si ses Voix lui avaient dit qu'elle irait finalement au royaume de Paradis, si elle se tenait assurée d'être sauvée et de ne point être damnée en enfer.
À quoi elle répondit, dans la grande foi que ses Voix lui inspiraient:
--Je crois fermement ce que mes Voix m'ont dit, que je serai sauvée, aussi fermement que si j'y fusse déjà.
C'était errer dans la foi. L'interrogateur, qui n'avait pas coutume d'apprécier les réponses, ne put se défendre de faire observer que celle-là était de grand poids[762].
[Note 762: _Procès_, t. I, p. 156.]
Aussi ce même jour, dans l'après-midi, on lui montra une conséquence de son erreur: à savoir, qu'elle n'avait pas besoin de se confesser si elle tenait de ses Voix l'assurance de son salut éternel[763].
[Note 763: _Ibid._, t. I, p. 157.]
Jeanne fut interrogée, à cette séance, sur l'affaire de Franquet d'Arras. En demandant à la Pucelle le seigneur Franquet, son prisonnier, pour le juger à mort, le bailli de Senlis avait mal agi, et les juges faisaient retomber la faute sur Jeanne[764].
[Note 764: _Procès_, t. I, pp. 158-159.]
L'interrogateur releva les péchés mortels imputables à l'accusée: premièrement, avoir attaqué Paris un jour de fête; deuxièmement, avoir dérobé la haquenée du seigneur évêque de Senlis; troisièmement, avoir fait le saut de Beaurevoir; quatrièmement, avoir pris l'habit d'homme; cinquièmement, avoir été consentante de la mort d'un prisonnier de guerre. Sur tous ces points Jeanne ne se croyait pas en péché mortel; toutefois, quant au saut de Beaurevoir, elle jugeait avoir mal fait, mais elle en avait demandé pardon à Dieu[765].
[Note 765: _Ibid._, t. I, pp. 159-161.]
Il était suffisamment établi que l'accusée avait erré sur la foi. Le tribunal de l'inquisition, grandement miséricordieux, voulait le salut du pécheur. C'est pourquoi dès le lendemain, jeudi 15 mars au matin, monseigneur de Beauvais exhorta Jeanne à se soumettre à l'Église, et s'efforça de lui faire comprendre qu'elle devait obéir à l'Église militante, car l'Église militante était telle chose et l'Église triomphante telle autre. Jeanne l'écouta sans confiance[766]. On l'interrogea encore, ce jour-là, sur sa fuite du château de Beaulieu et sur son intention de quitter sa tour, sans le congé de monseigneur de Beauvais. Elle y était bien résolue.
[Note 766: _Ibid._, t. I, p. 162.]
--Si je voyais l'huis ouvert, je m'en irais, et ce me serait le congé de Notre-Seigneur. Je le crois fermement, si je voyais l'huis ouvert et si mes gardes et les autres Anglais ne savaient résister, j'entendrais que ce serait le congé, et que Notre-Seigneur m'envoyerait secours. Mais sans congé, je ne m'en irais pas, si ce n'était que je fisse une entreprise pour m'en aller, pour savoir si Notre-Seigneur en serait content. Le proverbe dit: «Aide-toi, Dieu t'aidera[767].» Je le dis pour que, si je m'en allais, on ne dise pas je m'en suis allée sans congé[768].
[Note 767: «Il fault remettre tout à lui et soubz lui faire» ce qui est possible aux hommes, car on dit: «Ayde-toy, Dieu te aidera.» _Le Jouvencel_, t. II, p. 33.]
[Note 768: _Procès_, t. I, pp. 163-164.]
On revint sur l'habit d'homme.
--Lequel aimez-vous le mieux, prendre habit de femme et ouïr la messe, ou demeurer en habit d'homme et ne pas ouïr la messe?
--Certifiez-moi d'ouïr la messe si je suis en habit de femme, et sur ce je vous répondrai.
--Je vous certifie que vous ouïrez la messe, quand vous serez en habit de femme.
--Et que dites-vous, si j'ai juré et promis à notre roi de ne point mettre bas cet habit? Toutefois, si je vous réponds: «Faites-moi faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez pour aller à la messe; puis au retour je reprendrai l'habit que j'ai...»
--Prenez l'habit de femme simplement et absolument.
--Baillez-moi habit comme à une fille de bourgeois, c'est à savoir houppelande longue, et je la prendrai, et même le chaperon de femme, pour aller ouïr la messe. Le plus instamment que je puisse, je requiers qu'on me laisse cet habit que je porte, et qu'on me laisse ouïr la messe sans le changer[769].
[Note 769: _Procès_, t. I, pp. 165-166.]
Sa résistance à quitter l'habit d'homme ne s'explique pas seulement parce que cet habit la gardait mieux que tout autre contre les entreprises des gens d'armes, ce qui d'ailleurs est sujet à objection. Elle ne voulait pas prendre l'habit de femme pour la raison que ses Voix ne le lui avaient pas permis; et l'on devine bien pourquoi: elle était chef de guerre. Quelle humiliation pour un chef de guerre de porter des jupes comme une bourgeoise! Et dans quel moment la voulait-on enjuponner? Quand les Français devaient, d'un moment à l'autre, la venir délivrer par un prodigieux fait d'armes. Ne fallait-il pas qu'ils trouvassent leur Pucelle en habit d'homme, toute prête à s'armer et à combattre avec eux?
L'interrogateur lui demanda ensuite si elle voulait se soumettre à l'Église, si elle faisait la révérence à ses Voix, si elle croyait à leur sainteté, si elle ne leur offrait point des chandelles ardentes, si elle leur obéissait, si, dans la guerre, elle n'avait rien fait sans leur congé ou contre leur commandement[770].
[Note 770: _Ibid._, t. I, pp. 166-169.]
Puis cette question, qui, de l'avis des docteurs, était la plus difficile qu'on pût poser:
--Si le diable se mettait en forme d'ange, comment connaîtriez-vous que c'est bon ange ou mauvais ange?
Elle répondit avec une simplicité qui parut présomptueuse:
--Je connaîtrais bien si c'était saint Michel ou une chose contrefaite d'après lui[771].
[Note 771: _Procès_, t. I, pp. 170-171.]
Le surlendemain, samedi, 17 mars, Jeanne fut interrogée, le matin et le soir, dans sa prison[772].
[Note 772: _Ibid._, t. I, p. 173.]
Elle avait, jusque-là, montré une grande répugnance à décrire la figure et l'habit de l'ange et des saintes qui l'étaient venus visiter dans son village. Maître Jean de la Fontaine tâcha d'obtenir quelques clartés à cet endroit:
--En quelle forme et apparence, grandeur et habit, vous vient saint Michel?
--Il est en la forme d'un très vrai prudhomme[773].
[Note 773: _Ibid._, t. I, p. 173.]
Ce serait la mal connaître, que de croire qu'elle voyait l'archange dans une longue robe de docteur, ou portant chape de drap d'or; d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il figurait dans les églises; il y était représenté, en peinture ou en sculpture, vêtu d'une armure étincelante avec un heaume cerclé d'une couronne d'or[774]. Tel il lui apparaissait, «en la forme d'un très vrai prudhomme», à prendre le mot comme dans la chanson de Roland, où il est dit d'un grand coup d'épée que c'est un coup de prudhomme. Il venait à elle en habit de preux, comme Arthur et Charlemagne, tout armé.