Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 18
Pour cette fois, il ne fut rien dit de la couronne.
Maître Jean Beaupère demanda à Jeanne si elle entendait souvent la Voix.
--Il n'est jour que je ne l'entende. Et elle me fait bien besoin[639].
[Note 639: _Procès_, t. III, p. 57.]
Elle ne parlait jamais de ses Voix sans exprimer qu'elles étaient son refuge et son réconfort, son allègement et son allégresse. Or, les théologiens s'accordaient à croire que le bon esprit laisse en se retirant l'âme comblée de joie, de paix et de consolation, et ils en donnaient pour preuve cette parole de l'ange à Zacharie et à Marie: «Ne craignez point[640]». Ce n'était pas toutefois une raison assez forte pour persuader à des clercs du parti anglais que des Voix ennemies des Anglais venaient de Dieu.
[Note 640: Jean Bréhal, dans les _Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc_, éd. Lanéry d'Arc, p. 409.]
Et la Pucelle ajouta:
--Oncques n'ai requis d'elle autre récompense finale que le salut de mon âme[641].
[Note 641: _Procès_, t. III, p. 57.]
L'interrogatoire se termina sur une charge capitale: l'assaut donné à Paris un jour de fête. C'est peut-être à ce sujet que frère Jacques de Touraine, de l'ordre des frères mineurs, qui de temps à autre faisait aussi des questions, demanda à Jeanne si elle avait jamais été en un lieu où des Anglais eussent été tués.
--En nom Dieu, si j'y ai été? répliqua Jeanne vivement. Comme vous parlez doucement! Que ne partaient-ils de France et n'allaient-ils dans leur pays!
Un seigneur d'Angleterre, qui se trouvait dans la salle, entendant ces paroles, dit à ses voisins:
--Vraiment, c'est une bonne femme. Que n'est-elle Anglaise[642]!
[Note 642: _Procès_, t. III, p. 48.]
La troisième séance publique fut fixée au surlendemain, samedi 24 février[643].
[Note 643: _Ibid._, t. I, p. 57.]
On était en carême; Jeanne observait le jeûne très rigoureusement[644].
[Note 644: _Ibid._, t. I, pp. 61, 70.]
Le vendredi 23 au matin, les Voix vinrent d'elles-mêmes l'éveiller. Elle se souleva sur son lit et s'y tint assise, les mains jointes, pour leur rendre grâces. Puis elle leur demanda ce qu'elle devait répondre aux juges, les priant de prendre conseil là-dessus de Notre-Seigneur. Les Voix prononcèrent d'abord des paroles qu'elle ne comprit pas. Cela arrivait quelquefois, surtout aux heures difficiles. Puis elles dirent[645]:
--Réponds hardiment, Dieu t'aidera.
[Note 645: _Ibid._, t. I, p. 62.]
Ce même jour, elle les entendit une deuxième fois à l'heure des vêpres et une troisième fois quand les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_ du soir. Dans la nuit du vendredi et du samedi, elles revinrent et lui révélèrent beaucoup de secrets pour le bien du roi de France. Elle en reçut un grand réconfort[646]. Très probablement elles lui renouvelèrent l'assurance qu'elle serait tirée des mains de ses ennemis et que ses juges, au contraire, se trouvaient en grand danger.
[Note 646: _Procès_, t. I, pp. 61-64.]
Elle se gouvernait entièrement par ses Voix. Quand elle était embarrassée sur ce qu'elle devait dire à ses juges, elle faisait une prière à Notre-Seigneur; elle lui disait dévotement: «Très doux Dieu, en l'honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m'aimez, que me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d'Église. Je sais bien, quant à l'habit, le commandement comment je l'ai pris; mais je ne sais point par quelle manière je dois le laisser. Pour ce, plaise vous à moi l'enseigner.»
Et tout aussitôt les Voix venaient[647].
[Note 647: _Ibid._, t. I, p. 279.]
À la troisième séance, tenue le 24 février, dans la chambre de Parement, siégèrent soixante-deux assesseurs, dont vingt nouveaux[648].
[Note 648: _Ibid._, t. I, pp. 58-60.]
Jeanne montra plus de répugnance encore que les autres jours à prêter sur les saints évangiles serment de répondre à tout ce qu'on lui demanderait. L'évêque l'avertit charitablement que ce refus obstiné la rendrait suspecte, et il la requit de jurer, sous peine d'être reconnue coupable sur tous les chefs d'accusation[649]. Ainsi le voulait en effet, la justice inquisitoriale. En l'an 1310, une béguine nommée La Porète refusa le serment au sacré inquisiteur de la foi, frère Guillaume de Paris; elle fut incontinent excommuniée, et, sans être davantage interrogée, après une longue procédure, livrée au prévôt de Paris, qui la fit brûler vive. La dévotion qu'elle montra sur le bûcher tira des larmes à tous les assistants[650].
[Note 649: _Procès_, t. I, pp. 60-61.]
[Note 650: _Grandes Chroniques_, éd. P. Paris, t. V, p. 188.]
Toutefois l'évêque ne put obtenir que la Pucelle jurât sans restrictions. Elle jura de dire la vérité sur tout ce qu'elle saurait touchant le procès, se réservant de taire ce qui, selon elle, ne s'y rapporterait pas. Elle parla volontiers des Voix qu'elle avait entendues la veille et dans la matinée, et ne céda point qu'elles lui avaient fait des révélations concernant le roi. Mais, quand maître Jean Beaupère se montra curieux de les connaître, elle demanda un délai de quinze jours pour répondre, sûre que d'ici là elle serait délivrée; et aussitôt elle se mit à vanter les secrets que ses Voix lui avaient confiés pour le bien du roi.
--Je voudrais qu'il les sût dès maintenant, dit-elle, dussé-je ne pas boire de vin d'ici à Pâques[651].
[Note 651: _Procès_, t. I, p. 64.]
«Ne pas boire de vin d'ici Pâques». Employait-elle de la sorte, sans y prendre garde, une locution en usage dans le pays de ce joli vin qui a des teintes de rose desséchée, de ce vin «gris» dont deux doigts avec un morceau de pain faisaient le repas des femmes de Domremy[652]? Ou bien avait-elle pris cette façon de dire aux gens d'armes de sa compagnie, avec les bonnes buffes et les bons torchons? Hélas! quel hypocras devait-elle boire pendant les cinq semaines qui restaient à courir avant Pâques? Elle employait là une expression toute faite, comme il lui arrivait souvent, et n'y attribuait aucun sens précis, à moins qu'à l'idée de vin ne se mêlât plus ou moins confusément dans son esprit une pensée cordiale, un espoir de voir, une fois délivrée, les seigneurs de France emplir leur tasse en l'honneur d'elle.
[Note 652: E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, pp. 37, 177.]
Maître Jean Beaupère lui demanda si, avec les Voix, elle voyait quelque chose.
Elle répondit:
--Je ne vous dirai pas tout. Je n'en ai pas congé... La Voix est bonne et digne... De cela je ne suis pas tenue de répondre.
Et elle pria qu'on lui donnât par écrit les points sur lesquels elle ne répondait pas tout de suite[653].
[Note 653: _Procès_, t. I, pp. 64-65.]
Quel usage pensait-elle faire de cet écrit? Elle ne savait pas lire; elle n'avait pas d'avocat. Voulait-elle montrer la cédule à quelque faux ami qui la trompait, comme Loiseleur? Ou pensait-elle la mettre sous les yeux de ses saintes?
Maître Beaupère demanda si la Voix avait un visage et des yeux.
Elle refusa de le dire et cita un dicton en usage chez les enfants: «Souvent on est pendu pour avoir dit la vérité[654].»
[Note 654: _Procès_, t. I. p. 65.--«Souvent on est blâmé de trop parler» proverbe commun au XVe siècle, cf. Le Roux de Lincy, _Les proverbes français_, t. II, p. 417.]
Maître Beaupère demanda:
--Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu?
La question était singulièrement captieuse: elle mettait Jeanne entre l'aveu de son péché et la plus condamnable témérité. Un des assesseurs, maître Jean Lefèvre, de l'ordre des frères ermites, fit observer qu'elle n'était pas tenue de répondre. Il y eut des murmures dans la salle.
Mais Jeanne:
--Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et si j'y suis, Dieu m'y garde. Je serais la plus dolente du monde si je savais ne pas être en la grâce de Dieu[655].
[Note 655: _Procès_, t. I, p. 65.]
Les assesseurs furent surpris qu'elle eût si bien répondu. Pourtant ils n'étaient point revenus à de meilleurs sentiments pour elle. Ils reconnaissaient qu'elle parlait bien au sujet de son roi, mais que, pour le reste, elle avait trop de subtilité et de cette subtilité propre à la femme[656].
[Note 656: _Ibid._, t. II, pp. 21, 358.]
Maître Jean Beaupère questionna ensuite Jeanne sur son enfance au village, essayant de la montrer cruelle, encline à l'homicide dès ses tendres années et adonnée à ces pratiques d'idolâtrie, pour lesquelles les habitants de Domremy étaient notoirement diffamés[657].
[Note 657: _Procès_, t. I, pp. 65-68.]
Il toucha alors un point d'une singulière importance pour pénétrer les origines obscures de la mission de Jeanne.
--Ne vous a-t-on pas regardée comme l'envoyée du bois Chesnu?
En poussant dans ce sens, on aurait peut-être obtenu des révélations importantes. Assurément Jeanne avait été accréditée en France par de fausses prophéties; mais ces clercs n'étaient pas en état de se débrouiller dans tous ces pseudo-Bède et pseudo-Merlin[658].
[Note 658: _Ibid._, t. I, p. 68.]
Jeanne répondit:
--Quand je vins trouver le roi, aucuns me demandaient s'il y avait dans mon pays un bois nommé le bois Chesnu, parce qu'il existait des prophéties disant que des environs de ce bois devait venir une jeune fille qui ferait des merveilles. Mais à cela je n'ajoutai pas foi.
À cela elle n'ajouta pas foi, il faut l'en croire; mais si elle n'accordait aucune créance à la prophétie de Merlin sur la vierge de la forêt chesnue, elle donnait au contraire une grande attention à la prophétie annonçant qu'une Pucelle libératrice viendrait des Marches de Lorraine, puisqu'elle la récitait, celle-là, aux époux Leroyer et à son oncle Lassois d'un tel accent qu'ils en demeuraient étonnés. Or, les deux vaticinations, il faut bien le reconnaître, se ressemblent comme deux soeurs. Maître Jean Beaupère, laissant Merlin l'Enchanteur, brusquement demanda:
--Jeanne, voulez-vous avoir un habit de femme?
Elle répondit:
--Donnez-m'en un, je le prendrai et partirai. Autrement non. Je me contenterai de celui-ci, puisqu'il plaît à Dieu que je le porte.
Sur cette réponse, qui contenait deux erreurs tendant à l'hérésie, le seigneur évêque leva la séance[659].
[Note 659: _Procès_, t. I, p. 68.]
Le lendemain 25 février était le premier dimanche du Carême. Ce jour-là ou un autre, mais plus probablement ce jour-là, monseigneur de Beauvais envoya une alose à Jeanne, qui, ayant mangé de ce poisson, eut la fièvre et fut prise de vomissements[660]. Deux maîtres ès arts de l'Université de Paris, docteurs en médecine, Jean Tiphaine et Guillaume Delachambre, assesseurs au procès, furent appelés par le comte de Warwick qui leur dit:
--Jeanne, d'après ce qu'on m'a rapporté, est souffrante. Je vous ai mandés pour aviser à la guérir. Le roi ne veut pour rien au monde qu'elle meure de mort naturelle. Car il l'a chère, l'ayant chèrement achetée. Il entend qu'elle ne trépasse que par justice et soit brûlée. Faites donc le nécessaire, visitez-la avec grand soin et tâchez qu'elle se rétablisse[661].
[Note 660: _Ibid._, t. III, pp. 48-49.]
[Note 661: _Procès_, t. III, p. 51.]
Conduits par maître Jean d'Estivet auprès de Jeanne, les médecins lui demandèrent de quel mal elle souffrait.
Elle répondit qu'elle avait mangé d'une carpe que monseigneur de Beauvais lui avait envoyée et qu'elle se doutait que là était la cause de son mal.
Soupçonnait-elle l'évêque d'avoir voulu l'empoisonner? C'est ce que maître Jean d'Estivet crut comprendre, car il se mit dans une violente colère:
--Putain, paillarde! s'écria-t-il, c'est toi qui as mangé des harengs et autres choses à toi contraires.
--Je ne l'ai pas fait, répliqua-t-elle.
Ils échangèrent tous deux des paroles injurieuses et Jeanne en fut plus malade[662].
[Note 662: _Ibid._, t. III, p. 49.]
Les médecins la palpèrent aux reins et au côté droit et lui trouvèrent de la fièvre. D'où ils conclurent à une saignée.
Ils en avisèrent le comte de Warwick qui s'inquiéta:
--Une saignée? Prenez garde! Elle est rusée et pourrait bien se tuer.
Néanmoins on fit la saignée et Jeanne guérit[663].
[Note 663: _Ibid._, t. III, pp. 51-52.]
Il n'y eut pas d'interrogatoire le lundi 26[664]. À l'ouverture de la quatrième séance, le mardi 27, maître Jean Beaupère lui demanda comment elle s'était portée; ce dont elle fut peu touchée. Elle lui répondit sèchement: «Vous le voyez bien. Je me suis portée le mieux que j'ai pu[665].»
[Note 664: Ce qui m'induit à placer cette indisposition à la date du 25 février, c'est la question de Jean Beaupère à la séance du 27: «Comment vous êtes-vous portée?» et la réponse ironique de Jeanne. Il ne faut pas, ce me semble, confondre cette indigestion, comme on le fait généralement, je crois, avec la grave maladie dont Jeanne fut atteinte après Pâques. L'alose et les harengs viennent mieux en carême, et maître Delachambre dit formellement qu'après la saignée Jeanne guérit.]
[Note 665: _Procès_, t. I, p. 70.]
Cette séance avait lieu dans la salle de Parement, en présence de cinquante-quatre assesseurs[666]. Cinq de ceux-là n'avaient pas encore assisté aux débats, et dans le nombre maître Nicolas Loiseleur, chanoine de Rouen, qui faisait, dans le procès, le cordonnier lorrain et madame sainte Catherine d'Alexandrie[667].
[Note 666: _Ibid._, t. I, pp. 68-69.]
[Note 667: _Ibid._, t. II, pp. 332, 362; t. III, pp. 60, 133, 141, 156, 162, 173, 181.]
Maître Jean Beaupère se montra curieux, comme le samedi précédent, de savoir si Jeanne avait entendu ses Voix. Elle les entendait tous les jours[668].
[Note 668: _Ibid._, t. I, p. 70.]
Il demanda:
--Est-ce une voix d'ange qui vous parle, ou la voix d'un saint ou d'une sainte? Ou bien est-ce Dieu qui vous parle sans truchement?
Jeanne:
--Cette voix est celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et leurs figures sont couronnées de belles couronnes, moult richement et moult précieusement. De vous le dire j'ai licence de Messire. Si vous en faites doute, envoyez à Poitiers où je fus interrogée[669].
[Note 669: _Procès_, t. I, p. 71.]
Elle se réclamait à bon droit des clercs de France. Les docteurs armagnacs n'avaient pas moins d'autorité en matière de foi que les docteurs anglais et bourguignons. Ne devaient-ils pas se retrouver tous ensemble au concile?
L'interrogateur demanda:
--Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes? Les connaissez-vous bien l'une d'avec l'autre?
Jeanne:
--Je sais bien que ce sont elles et je les connais bien l'une d'avec l'autre.
--Comment?
--Par la révérence qu'elles me font[670].
[Note 670: _Ibid._, t. I, p. 72.]
Réponse qu'on ne se hâtera pas de taxer d'erreur ou de fausseté, si l'on songe que l'ange salua Gédéon (_Jud._ VI) et que Raphaël salua Tobie(_Tob._ XII)[671].
[Note 671: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc_, p. 406.]
Jeanne donna ensuite une autre raison:
--Je les connais parce qu'elles se nomment à moi[672].
[Note 672: _Procès_, t. I, p. 72.]
Quand on lui demanda si ses saintes étaient vêtues toutes deux de la même étoffe, si elles étaient du même âge, si elles parlaient toutes deux à la fois, si l'une d'elles lui était apparue la première, elle refusa de répondre, alléguant qu'elle n'en avait pas congé[673].
[Note 673: _Procès_, t. I, pp. 72-73.]
Maître Jean Beaupère lui demanda quelle apparition vint à elle la première quand elle était âgée de treize ans, ou environ.
Jeanne:
--Ce fut saint Michel. Je le vis de mes yeux. Et il n'était pas seul, mais bien accompagné d'anges du ciel. Je ne suis venue en France que par l'ordre de Messire.
--Vîtes-vous saint Michel et ces anges corporellement et réellement?
--Je les vis des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois. Et quand ils s'éloignaient de moi, je pleurais et j'aurais bien voulu qu'ils m'eussent emportée avec eux.
--En quelle figure était saint Michel[674]?
[Note 674: _Ibid._, t. I, p. 73.]
Elle n'avait pas congé de le dire.
On lui demanda si elle avait eu congé de Dieu d'aller en France et si c'était Dieu qui lui avait prescrit de prendre l'habit d'homme.
En se taisant, elle se rendait suspecte d'hérésie et, de quelque manière qu'elle répondît, elle se chargeait gravement: ou bien elle prenait sur elle l'homicide et l'abomination, ou bien elle en attribuait la volonté à Dieu, ce qui était manifestement sacrilège.
Sur sa venue en France, elle dit:
--J'aimerais mieux être tirée à quatre chevaux que d'être venue en France sans congé de Messire.
Sur l'habit:
--L'habit est peu de chose, moins que rien. Je n'ai pris l'habit d'homme sur le conseil d'homme du monde. Je n'ai pris cet habit ni fait chose que par l'ordre de Messire et des anges[675].
[Note 675: _Procès_, t. I, pp. 74-75.]
Maître Jean Beaupère:
--Quand vous voyez cette Voix venir à vous, y a-t-il de la lumière?
Elle, alors, moqueuse comme à Poitiers:
--Toutes les lumières ne viennent pas à vous, mon beau seigneur[676].
[Note 676: _Ibid._, t. I, p. 75. J'ai restitué «mon beau Seigneur» d'après _Procès_, t. III, p. 80.]
Avec beaucoup de cautèle et de ruse, c'est le procès du roi de France que faisaient ces docteurs de Paris et de Rouen. Maître Jean Beaupère lança cette question:
--Comment votre roi ajouta-t-il foi à vos dires?
--Parce qu'il avait bons signes, et par ses clercs.
--Quelles révélations eut votre roi?
--Vous n'aurez pas cela de moi cette année.
En entendant cette parole de la jeune fille, monseigneur de Beauvais, qui était dans les conseils du roi Henri, ne songea-t-il donc point à cette parole du livre de _Tobie_ (XII, 7): «Il est bon de cacher le secret du roi»?
Jeanne dut ensuite répondre longuement sur l'épée de sainte Catherine. Les clercs la soupçonnaient d'avoir trouvé cette épée par divination et invocation du démon et d'avoir mis un charme dessus. Tout ce qu'elle put dire ne dissipa point leurs soupçons[677].
[Note 677: _Procès_, t. I, pp. 75-77.]
On passa à l'épée qu'elle avait gagnée sur un Bourguignon.
--Je la portais, dit-elle, à Compiègne, parce que c'était bonne épée de guerre, et bonne à donner de bonnes buffes et bons torchons[678].
[Note 678: _Ibid._, t. I, pp. 77-78.]
Voilà qui est clairement dit. La buffe était un soufflet, un coup de plat, le torchon un coup de tranchant[679]. Quelques instants après, à propos de sa bannière, elle déclara qu'elle la portait elle-même, quand elle chargeait les ennemis, pour éviter de tuer personne.
[Note 679: La Curne et Godefroy, aux mots: _Buffe_ et _Torchon_.]
Et elle ajouta:
--Oncques n'ai tué personne[680].
[Note 680: _Procès_, t. I, p. 78.]
Les docteurs trouvaient qu'elle variait dans ses réponses[681]. Sans doute, elle variait. Mais si les docteurs avaient vu, comme elle, à toute heure de jour et de nuit, le ciel leur dégringoler sur la tête; si toutes leurs pensées, tous leurs instincts bons ou mauvais, tous leurs désirs à peine formés, s'étaient mués aussitôt, à leur insu, en des ordres de Dieu, exprimés par des voix d'archanges et de bienheureuses, ils eussent varié tout autant, et sans doute ils eussent montré dans leurs paroles et dans leurs actions moins de douceur mêlée à moins de courage et moins de sens dans autant d'illusion.
[Note 681: _Ibid._, t. I, p. 34; t. II, p. 318.]
Les interrogatoires étaient longs; ils duraient trois et quatre heures[682]. Avant de clore celui-là, maître Jean Beaupère voulut savoir si Jeanne avait été blessée à Orléans. C'était un point intéressant. Il était généralement admis que les sorcières perdaient leur pouvoir avec leur sang. Enfin on la chicana sur la capitulation de Jargeau, et la séance fut levée[683].
[Note 682: _Procès_, t. II, pp. 350, 365.]
[Note 683: _Ibid._, t. I, pp. 79-80.]
Maître Jean Lohier, notable clerc normand, étant venu à Rouen, l'évêque comte de Beauvais donna ordre de le mettre au courant de la procédure. Le premier samedi de carême, 24 février, l'évêque le fit appeler dans sa maison près Saint-Nicolas-le-Painteur et l'invita à donner son opinion sur le procès. Maître Jean Lohier parla de telle sorte que l'évêque courut après les docteurs et maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loiseleur, et leur dit tout ému:
--Voilà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès! Il veut tout calomnier et dit que le procès ne vaut rien. Qui l'en voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudrait rien! On voit bien de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous n'en ferons rien; mais continuerons notre procès comme il est commencé.
Le lendemain, maître Jean Lohier rencontra dans l'église Notre-Dame messire Guillaume Manchon qui lui demanda:
--Avez-vous vu le procès?
--Je l'ai vu, répondit maître Jean. Ce procès ne vaut rien. Impossible de le soutenir, pour plusieurs raisons. _Primo_, il y manque la forme d'un procès ordinaire[684].
[Note 684: _Procès_, t. II, pp. 11, 341.]
Il entendait par là qu'on ne devait pas procéder contre Jeanne sans informations préalables sur les présomptions de culpabilité, soit qu'il ignorât les informations ordonnées par monseigneur de Beauvais, soit plutôt qu'il les jugeât insuffisantes[685].
[Note 685: Voir la déposition de Thomas de Courcelles, dans _Procès_, t. III, p. 38.]
--_Secundo_, poursuivit maître Jean Lohier, ce procès est déduit dans le château, en lieu clos et fermé, où juges et assesseurs, n'étant point en sûreté, n'ont pas pleine et entière liberté de dire purement et simplement ce qu'ils veulent. _Tertio_, le procès touche à plusieurs personnes qui ne sont pas appelées à comparoir, et on y engage notamment l'honneur du roi de France, dont Jeanne suivit le parti, sans citer le roi ni quelqu'un qui le représente. _Quarto_, ni libellés, ni articles n'ont été donnés, et cette femme, qui est une fille simple, on la laisse sans conseil pour répondre à tant de maîtres, à de si grands docteurs et en matières si graves, spécialement celle qui concerne ses révélations. Pour tous ces motifs, le procès ne me semble pas valable.
Il ajouta:
--Vous voyez comment ils procèdent. Ils la prendront, s'ils peuvent, par ses paroles. Ils tireront avantage des assertions où elle dit: «Je sais de certain», au sujet de ses apparitions. Mais si elle disait: «Il me semble», au lieu de: «Je sais de certain», m'est avis qu'il n'est homme qui la pût condamner. Je m'aperçois bien qu'ils agissent plus par haine que par tout autre sentiment. Ils ont l'intention de la faire mourir. Aussi ne me tiendrai-je plus ici. Je n'y veux plus être. Ce que je dis déplaît[686].
[Note 686: _Procès_, t. II, pp. 12, 341, 300; t. III, p. 138.]
Ce jour même, maître Jean quitta Rouen[687].
[Note 687: _Ibid._, t. II, pp. 12, 203, 252, 300; t. III, pp. 50, 138.]
L'aventure de maître Nicolas de Houppeville ressemble à celle de maître Jean Lohier. Maître Nicolas, très notable clerc, conférant avec des hommes d'Église, exprima cet avis que, faire juger Jeanne par des gens du parti contraire n'était pas une bonne façon de procéder; et il fit observer que Jeanne avait été déjà examinée par les clercs de Poitiers et par l'archevêque de Reims, métropolitain de l'évêque de Beauvais. Instruit de ces conciliabules, monseigneur de Beauvais se mit dans une violente colère et fit citer devant lui maître Nicolas. Celui-ci répondit qu'il relevait de l'official de Rouen et que l'évêque de Beauvais n'était point son juge. S'il est vrai, comme on l'a dit, que maître Nicolas fut mis ensuite dans les prisons du roi, ce fut pour une raison plus juridique, sans doute, que d'avoir fâché le seigneur évêque de Beauvais. Ce qui paraît plus probable, c'est que ce très notable clerc ne voulut pas siéger comme assesseur et qu'il quitta Rouen pour n'être pas appelé au procès[688].
[Note 688: _Procès_, t. I, pp. 252, 326, 354, 356; t. III, pp. 171-172.]