Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 17
Mais une nouvelle difficulté apparaissait. Il fallait, dans une telle cause, que l'accusée comparût en même temps devant l'ordinaire et devant l'inquisiteur. Les deux juges étaient également nécessaires à la bonté du procès. Or, le Grand Inquisiteur pour le royaume de France, frère Jean Graverent, se trouvait alors retenu à Saint-Lô, où il poursuivait en matière de foi un bourgeois de la ville, nommé Jean Le Couvreur[595]. En l'absence du frère Jean Graverent, l'évêque de Beauvais avait invité le vice-inquisiteur pour le diocèse de Rouen à procéder conjointement avec lui contre Jeanne. Cependant le vice-inquisiteur semblait ne rien entendre, ne soufflait mot et laissait l'évêque dans l'embarras avec son procès. C'était frère Jean Lemaistre, prieur des frères prêcheurs de Rouen, bachelier en théologie, religieux plein de prudence et de scrupules[596]. Enfin, sur sommation par huissier, il se rendit chez l'évêque de Beauvais, ce 19 février, à quatre heures du soir, et se déclara prêt à intervenir, s'il en avait le droit, ce dont toutefois il doutait[597]. Il donna la raison de son incertitude: il était l'inquisiteur de Rouen; l'évêque de Beauvais exerçait la juridiction épiscopale de Beauvais sur un territoire emprunté: dès lors était-ce à l'inquisiteur de Rouen? n'était-ce pas plutôt à l'inquisiteur de Beauvais qu'il appartenait de siéger au côté de l'évêque de Beauvais? Il annonça qu'il demanderait au Grand Inquisiteur du royaume de France un mandat qui s'étendît sur le diocèse de Beauvais, et qu'en attendant ces pouvoirs, il consentait à siéger, pour l'acquit de sa conscience et pour empêcher que toute la procédure ne devînt caduque, ce qui eût été le cas, au sentiment de tous, si la cause avait été instruite sans le concours de la Très Sainte Inquisition[598]. Toutes les difficultés étaient levées. La Pucelle fut citée à comparaître le mercredi 21 février[599].
[Note 595: _Ibid._, t. I, p. 32.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 102.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 24-27.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans, Jeanne d'Arc et les dominicains_, pp. 141-143.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, p. 124.]
[Note 596: _Procès_, t. I, p. 33.]
[Note 597: _Ibid._, t. I, p. 35.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 394.--Doinel, dans _Mémoire de la Société archéologique-historique de l'Orléanais_, 1892, t. XXIV, p. 403.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans, Jeanne d'Arc et les dominicains_, p. 141.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 32.]
[Note 598: _Procès_, t. I, p. 35.]
[Note 599: _Ibid._, t. I, pp. 40-42.]
Ce jour, à huit heures du matin, l'évêque de Beauvais, le vicaire de l'inquisiteur et quarante et un conseillers et assesseurs dont quinze docteurs en théologie, cinq docteurs en l'un et l'autre droit, six bacheliers en théologie, onze bacheliers en droit canon, quatre licenciés en droit civil, se réunirent dans la chapelle du château. L'évêque siégea seul comme juge. À ses côtés les conseillers et assesseurs, revêtus du camail des chanoines ou de la bure des mendiants, exprimaient ou la douceur évangélique ou la gravité sacerdotale. Il y avait des regards de flamme et des yeux baissés. Frère Jean Lemaistre, vice-inquisiteur de la foi, se tenait parmi eux, silencieux, dans la livrée noire et blanche de l'obéissance et de la pauvreté[600].
[Note 600: _Ibid._, t. I, pp. 38-39.]
Avant d'introduire l'accusée, l'huissier rendit compte à l'évêque que Jeanne, touchée par la citation, avait répondu que volontiers elle comparaîtrait, que toutefois elle demandait que des hommes d'Église du parti de la France fussent adjoints en nombre égal à ceux du parti de l'Angleterre. Elle demandait aussi qu'il lui fût permis d'entendre la messe[601]. L'évêque rejeta ces deux requêtes[602] et Jeanne fut introduite, en habit d'homme, les fers aux pieds. On la fit asseoir près de la table où se tenaient les greffiers.
[Note 601: _Procès_, t. I, pp. 42-43.]
[Note 602: _Ibid._, t. I, p. 43.]
Ce qui éclata tout de suite entre ces théologiens et cette jeune fille, ce fut la haine et l'horreur réciproques. Contrairement aux usages de son sexe, que les ribaudes elles-mêmes n'osaient enfreindre, elle montrait ses cheveux, des cheveux bruns taillés sur l'oreille. C'étaient peut-être les premiers cheveux de femme que voyait tel de ces jeunes religieux, tel de ces jeunes maîtres assis derrière leurs anciens. Elle portait des chausses comme un garçon. Ils trouvaient son habit impudique, abominable[603]. Elle les irritait et les indignait. Si l'évêque de Beauvais l'avait forcée à comparaître en robe et en chaperon, ils l'eussent regardée sans doute avec moins de colère. Cet habit d'homme leur rendait présentes les oeuvres accomplies par la Pucelle, avec le secours des démons, dans le camp du dauphin Charles, se disant roi. En ôtant comme avec la main, par magie, toute force aux gens d'armes anglais, elle avait nui grandement à la plupart de ces hommes d'Église qui la jugeaient. Les uns songeaient aux bénéfices dont elle les avait dépouillés; d'autres, docteurs et maîtres de l'Université, se rappelaient qu'elle avait failli mettre Paris à feu et à sang[604]; d'autres, abbés et chanoines, lui en voulaient peut-être plus encore de les avoir fait trembler jusqu'en Normandie. Et le tort ainsi causé à une notable partie de l'Église de France, pouvaient-ils le lui pardonner quand ils savaient qu'elle l'avait fait par sorcellerie, divination, et invocation des diables? «Il faut être bien ignorant, disait Sprenger, pour nier la réalité de la magie.» Comme ils étaient très savants, ils voyaient des magiciens et des sorciers où d'autres n'en auraient pas soupçonné; ils estimaient que le doute touchant le pouvoir des démons sur les hommes et sur les choses était non seulement hérésie et impiété, mais encore subversion de toute société naturelle et politique. Ces docteurs assis là, dans la chapelle du château, avaient fait brûler chacun dix, vingt, cinquante sorcières, et toutes avaient confessé leur crime. N'eût-ce pas été folie que de douter après cela qu'il fût des sorcières?
[Note 603: _Ibid._, p. 43.]
[Note 604: Le P. Denifle et Châtelain, _Le procès de Jeanne d'Arc et l'Université de Paris_.]
On pouvait s'étonner que des créatures capables de faire tomber la grêle, et de jeter des sorts sur les animaux et les hommes, se laissassent prendre, juger, torturer et brûler sans défense, mais c'était un fait constant; tous les juges ecclésiastiques avaient pu l'observer. Et les hommes très doctes en rendaient compte: ils expliquaient que les sorciers et les sorcières perdaient leur pouvoir dès qu'ils étaient aux mains des gens d'Église. On tenait cette explication pour satisfaisante. La pauvre Pucelle avait comme les autres, perdu son pouvoir; ils ne la craignaient plus.
Jeanne les haïssait pour le moins autant qu'ils la haïssaient. Cette antipathie que les saintes ignorantes, les belles inspirées, d'esprit libre, capricieux, ardent, éprouvaient naturellement pour les docteurs enflés de leur science et tout raidis de scolastique, elle l'avait ressentie naguère à l'égard des clercs de Poitiers, qui cependant étaient du parti de France, ne lui voulaient pas de mal et ne l'avaient pas beaucoup tourmentée. On peut juger par là de la répulsion que lui inspiraient les clercs de Rouen. Elle savait qu'ils cherchaient à la faire mourir. Mais elle ne les craignait pas; elle attendait avec confiance que les anges et les saintes, accomplissant leur promesse, vinssent la délivrer. Elle ne savait ni quand ni comment arriverait le salut; elle ne doutait pas qu'il n'arrivât. En douter eût été douter de saint Michel, de sainte Catherine et de Notre-Seigneur; c'eût été croire que ses Voix étaient mauvaises. Ses Voix lui avaient dit de ne rien craindre et elle ne craignait rien[605]. Intrépide simplicité; d'où lui venait cette confiance en ses Voix, sinon de son coeur?
[Note 605: _Procès_, t. I, pp. 88, 94, 151, 155 et _passim_.]
L'évêque la requit de jurer en la forme prescrite, les deux mains sur les saints Évangiles, qu'elle répondrait la vérité sur tout ce qui lui serait demandé.
Elle ne pouvait. Ses Voix lui défendaient de rien confier à personne des révélations dont elles la gratifiaient abondamment.
Elle répondit:
--Je ne sais sur quoi vous voulez m'interroger. Vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirai pas.
Et comme l'évêque insistait pour qu'elle jurât de dire toute la vérité:
--De mon père et de ma mère, dit-elle, et de ce que j'ai fait après ma venue en France, je jurerai volontiers. Mais des révélations de la part de Dieu, oncques n'en ai dit ni révélé à personne, hors à Charles, mon roi. Et je n'en révélerai rien, me dût-on couper la tête.
Et, soit qu'elle voulût gagner du temps, soit qu'elle comptât avoir bientôt sur ce point un nouvel avis de son Conseil, elle ajouta qu'avant huit jours elle saurait bien si elle devait révéler ces choses.
Enfin elle jura selon les formes, à genoux, les deux mains sur le missel[606]. Puis elle répondit sur son nom, son pays, ses parents, son baptême, ses parrains et marraines. Elle dit qu'elle avait à peu près dix-neuf ans, à ce qu'il lui semblait[607].
[Note 606: _Procès_, t. I, p. 45.]
[Note 607: _Ibid._, t. I, p. 46.]
Interrogée sur ce qu'elle avait appris:
--J'ai appris de ma mère _Notre Père_, _Je vous salue, Marie_ et _Je crois en Dieu_.
Mais quand on lui demanda de dire _Notre Père_, elle s'y refusa, ne voulant le dire qu'en confession. C'était pour que l'évêque l'entendît au tribunal de la pénitence[608].
[Note 608: _Procès_, t. I, pp. 46-47]
La séance était très agitée; chacun parlait à la fois. Jeanne, de sa voix douce, avait scandalisé les docteurs.
L'évêque lui fit défense de sortir de prison, sous peine d'être convaincue du crime d'hérésie.
Elle n'accepta point cette défense:
--Si je m'évadais, dit-elle, nul ne pourrait me reprocher d'avoir rompu ma foi, car oncques ne donnai ma foi à personne.
Elle se plaignit ensuite d'être aux fers.
L'évêque lui représenta que c'était parce qu'elle avait tenté de s'évader.
Elle en convint:
--C'est vrai, j'ai voulu m'évader, et je le voudrais encore comme c'est permis à tout prisonnier[609].
[Note 609: _Ibid._, t. I, p. 47.]
Aveu d'une grande hardiesse, si elle avait bien entendu ces paroles du juge, qu'en sortant de prison, elle encourait les peines dues aux hérétiques. C'était, un crime contre l'Église que de s'échapper des prisons de l'Église, c'était un crime et une folie; car les prisons de l'Église sont des séjours de pénitence, et il est aussi criminel qu'insensé, le pécheur qui se refuse à la pénitence salutaire; il est semblable au malade qui ne veut point être guéri. Mais Jeanne n'était pas proprement dans une prison ecclésiastique; elle était dans le château de Rouen, prisonnière de guerre, aux mains des Anglais. Pouvait-on dire qu'en s'évadant, elle encourait l'excommunication et les peines spirituelles et temporelles dues aux ennemis de la foi? Il y avait là une difficulté. Le seigneur évêque la leva incontinent par une belle fiction juridique. Trois hommes d'armes d'Angleterre, John Gris, écuyer, John Bervox et William Talbot étaient commis par le roi à la garde de Jeanne. L'évêque, agissant comme juge ecclésiastique, les commit lui-même à cette garde et leur fit jurer sur les saints Évangiles de lier et enfermer cette fille[610]. De ce fait la Pucelle était prisonnière de notre sainte Mère l'Église et elle ne pouvait rompre ses fers sans tomber dans l'hérésie.
[Note 610: _Procès_, t. I, pp. 47-8.]
La deuxième audience fut fixée au lendemain 22 février[611].
[Note 611: _Ibid._, t. I, p. 48.]
CHAPITRE XI
LA CAUSE DE LAPSE (_Suite_).
Après l'audience, quand il s'agit de rédiger le procès-verbal, un conflit s'éleva entre les notaires ecclésiastiques et deux ou trois greffiers royaux qui avaient enregistré, eux aussi, les réponses de l'accusée. Les deux rédactions, comme on pouvait s'y attendre, différaient l'une de l'autre en plusieurs endroits. On décida que Jeanne serait interrogée à nouveau sur les points contestés[612]. Les notaires d'Église se plaignaient aussi du mal qu'ils avaient à saisir les paroles de Jeanne à travers les interruptions des assistants qui les hachaient.
[Note 612: _Procès_, t. III, pp. 131-136.]
En un procès d'inquisition il n'y avait pas de lieu déterminé pour les interrogatoires non plus que pour les autres actes de la procédure; les juges interrogeaient soit dans une chapelle, soit dans une salle capitulaire, ou bien encore dans la prison ou dans une chambre de torture. Pour éviter le tumulte de la première séance, comme le croyait Messire Guillaume Manchon[613], et parce qu'il n'y avait plus de raison de procéder aussi solennellement qu'à l'ouverture des débats, le juge et les conseillers se réunirent dans la chambre de Parement, petite pièce située au bout de la grande salle du château[614]; et l'on mit deux gardes anglais à la porte. Selon le droit inquisitorial, les assesseurs désignés n'étaient pas tenus d'assister à toutes les délibérations[615]. Cette fois, quarante-deux étaient présents, trente-six anciens et six nouveaux, et parmi ces grands clercs, frère Jean Lemaistre, le vice-inquisiteur de la foi, l'humble frère prêcheur, non plus, comme au temps de saint Dominique, chien carnassier du Seigneur, mais, par suite des entreprises de l'Église des Gaules sur la puissance pontificale, chien de l'évêque, pauvre moine n'osant ni agir ni s'abstenir, muet, craintif, le dernier et moindre de tous, en attendant de devenir du jour au lendemain juge souverain et sans appel[616].
[Note 613: _Procès_, t. III, p. 135.]
[Note 614: _Ibid._, t. I, p. 48.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp. 323-324.]
[Note 615: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, p. 420.]
[Note 616: _Procès_, t. I, pp. 48-50.]
Jeanne fut introduite par messire Jean Massieu, huissier. Elle tenta encore d'éluder le serment de tout dire; mais il lui fallut jurer sur l'Évangile[617].
[Note 617: _Procès_, t. I, p. 50.]
Ce fut maître Jean Beaupère qui l'interrogea; il était docteur en théologie. L'Université de Paris, qui le regardait comme une de ses plus belles lumières, l'avait nommé deux fois recteur, chargé des fonctions de chancelier, en l'absence de Gerson, et envoyé en l'an 1419, avec messire Pierre Cauchon, en la ville de Troyes, pour donner aide et conseil au roi Charles VI, et, trois ans après, vers la reine d'Angleterre et le duc de Glocester, pour obtenir, par leur appui, la confirmation de ses privilèges. Il venait d'être nommé chanoine de Rouen par le roi Henri VI[618].
[Note 618: Du Boulay, _Historia Universitatis Paris._, t. V, p. 919.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27-30.]
Maître Jean Beaupère demanda d'abord à Jeanne à quel âge elle avait quitté la maison de son père. Elle ne sut pas le dire, bien qu'elle eût répondu la veille qu'elle avait présentement dix-neuf ans environ[619].
[Note 619: _Procès_, t. I, p. 51.]
Interrogée sur les occupations de son enfance, elle répondit qu'elle vaquait aux soins du ménage et n'allait guère aux champs avec les bêtes.
--Pour filer et coudre, dit-elle, je ne crains femme de Rouen[620].
[Note 620: _Ibid._, t. I, p. 51.]
Ainsi, portant jusque dans ces choses domestiques son goût de chevalerie et son ardeur de prouesses, elle défiait au fuseau et à l'aiguille toutes les femmes d'une ville, sans en connaître une seule.
Interrogée sur ses confessions et ses communions, elle répondit qu'elle se confessait à son curé ou à un autre prêtre quand celui-ci était empêché. Mais elle ne voulut pas dire si elle avait communié à d'autres fêtes qu'à Pâques[621].
[Note 621: _Procès_, t. I, pp. 51-52.]
Maître Jean Beaupère procédait sans ordre et sautait brusquement d'un sujet à l'autre, afin de la surprendre. Il lui parla tout à coup de ses Voix. Elle lui répondit comme il suit:
--Étant en l'âge de treize ans, j'ai eu une Voix de Dieu pour m'aider à me bien gouverner. Et la première fois j'ai eu grand'peur. Et la Voix vint quasiment à l'heure de midi, en été, dans le jardin de mon père...
Elle entendit la Voix à droite, vers l'église. Rarement elle l'entend sans une lumière. Cette lumière est du côté que la Voix est ouïe[622].
[Note 622: _Ibid._, t. I, p. 52.]
En apprenant que Jeanne entendait la Voix à droite, un docteur plus savant et plus doux que n'était maître Jean eût sans doute interprété favorablement cette circonstance, puisqu'on lit dans Ezéchiel que les anges se tenaient à droite de la demeure, puisque nous voyons, au dernier chapitre de saint-Marc, que les femmes virent l'Ange assis à droite et puisque enfin saint Luc observe en termes exprès que l'Ange apparut à Zacharie à droite de l'autel encensé, sur quoi le vénérable Bède fit cette réflexion: «il apparut à droite, parce qu'il apportait un signe de la divine miséricorde[623]». Mais l'interrogateur n'attacha son esprit à rien de semblable; et, croyant embarrasser Jeanne, il lui demanda comment elle voyait la lumière, puisqu'elle était de côté[624]. Jeanne ne répondit pas et comme distraite:
[Note 623: Bréhal, _Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc_, édit. Lanéry d'Arc, p. 409.]
[Note 624: Voir Appendice I, la lettre du docteur G. Dumas.]
--Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien les Voix qui viendraient à moi.... Elle me semble être une digne Voix. Je crois que cette Voix m'a été envoyée de la part de Dieu. Après avoir entendu trois fois cette Voix, j'ai connu que c'était la voix d'un ange.
--Quels enseignements vous donnait cette Voix pour le salut de votre âme?
--Elle m'apprit à me bien conduire, à fréquenter l'église, et elle m'a dit qu'il me fallait aller en France[625].
[Note 625: _Procès_, t. I, p. 52.]
Et Jeanne conta comment, sur l'ordre de la Voix, elle était allée à Vaucouleurs, vers sire Robert de Baudricourt, qu'elle avait reconnu, sans l'avoir oncques vu auparavant; comment le duc de Lorraine l'avait appelée auprès de lui pour qu'elle le guérît et comment elle s'était rendue en France[626].
[Note 626: _Ibid._, t. I, pp. 53-54.]
Elle fut ensuite amenée à dire qu'elle savait bien que Dieu aimait le duc d'Orléans et qu'elle avait sur lui plus de révélations que sur homme vivant, excepté son roi, qu'il lui avait fallu changer son habit de femme en habit d'homme et que son conseil l'avait bien avisée[627].
[Note 627: _Procès_, t. I, p. 54.]
On lui donna lecture de la lettre aux Anglais. Elle reconnut qu'elle l'avait dictée dans les mêmes termes, à trois endroits près. Elle n'avait pas dit: _corps pour corps_, ni _chef de guerre_; et elle avait dit _rendez au roi_, au lieu de _rendez à la Pucelle_. Les juges n'avaient pas altéré le texte de la lettre, comme on peut s'en assurer en le comparant à d'autres textes qui ne passèrent pas par leurs mains et qui contiennent les expressions niées par Jeanne[628].
[Note 628: _Ibid._, t. I, pp. 55-56; t. V, p. 95.]
Au début de sa vocation, elle croyait que Notre-Seigneur, vrai roi de France, lui avait ordonné de remettre la lieutenance du royaume à Charles de Valois. Les propos où elle exprime ces idées sont rapportés par trop de personnes étrangères les unes aux autres pour qu'on puisse douter qu'elle les ait prononcés. «Le roi aura le royaume en commande; le roi de France est lieutenant du roi des cieux.» Ce sont là des paroles sorties de sa bouche et elle a vraiment dit au dauphin: «Faites don de votre royaume au roi des cieux[629].» Mais ce qu'on est bien obligé de reconnaître, c'est qu'à Rouen il ne subsiste plus en elle aucune trace de ces idées mystiques et qu'elle semble même incapable de les avoir jamais eues. Dans toutes les réponses qu'elle fait à ses interrogateurs, elle se montre si étrangère à tout raisonnement un peu abstrait et aux spéculations même les moins compliquées, qu'on se figure mal qu'elle ait pu concevoir la royauté temporelle de Jésus-Christ sur la terre des Lis. Rien dans son langage ni dans ses pensées ne la montre préparée à de telles méditations et l'on en arrive à croire que cette théologie politique lui avait été enseignée, dans son âge tendre et ductile, par des clercs désireux de remédier aux maux de l'Église et du royaume, mais qu'elle n'en avait point pénétré profondément l'esprit ni bien possédé le sens, et que les termes mêmes lui en avaient peu à peu échappé, dans une vie rude et parmi des gens d'armes dont l'âme simple s'accordait avec la sienne mieux que l'âme plus ornée de ses initiateurs contemplatifs.
[Note 629: _Ibid._, t. II, p. 456; t. III, pp. 91-92.--Morosini, t. III, p. 104.--Eberhard Windecke, pp. 152-153.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 132-133.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. IV, p. 440, chap. I: _La royauté du Jésus-Christ_.]
Interrogée sur sa venue à Chinon, elle répondit:
J'allai sans empêchement vers mon roi; quand j'arrivai à la ville de Sainte-Catherine de Fierbois, j'envoyai premièrement à la ville de Château-Chinon où était mon roi. J'y arrivai vers l'heure de midi et me logeai dans une hôtellerie et, après dîner, j'allai à mon roi qui était dans le château.
Les greffiers, s'il faut les en croire, s'émerveillaient à l'envi de sa mémoire. Ils admiraient qu'elle se rappelât avec exactitude ce qu'elle avait dit huit jours auparavant[630]. Pourtant ses souvenirs étaient parfois étrangement incertains, et l'on a quelque raison de penser avec le Bâtard qu'elle attendit deux jours à l'auberge avant d'être reçue par le roi[631].
[Note 630: _Procès_, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]
[Note 631: _Ibid._, t. III, p.]
À propos de cette audience au château de Chinon, elle dit à ses juges qu'elle avait reconnu le roi comme elle avait reconnu le sire de Baudricourt, par révélation[632].
[Note 632: _Ibid._, t. I, p. 56.]
L'interrogateur lui demanda:
--Quand la Voix vous montra votre roi, y avait-il là quelque lumière[633]?
[Note 633: _Ibid._, p. 56.]
Cette question se rapportait à des circonstances étranges qui intéressaient grandement les juges, car ils y soupçonnaient la Pucelle de s'être rendue coupable de fraude sacrilège ou peut-être de sorcellerie, avec la complicité du roi de France. Ils avaient appris, en effet, par leurs informateurs, que Jeanne se vantait d'avoir donné un signe au roi, en la forme d'une couronne précieuse[634]. Voici la vérité sur ce point.
[Note 634: Il ne paraît pas possible d'admettre avec Quicherat (_Aperçus nouveaux_), que Jeanne imaginait la fable de la couronne à mesure qu'on la pressait de questions au sujet «du signe». À la façon dont les juges conduisaient l'interrogatoire, on voit bien qu'ils connaissaient toute cette histoire extraordinaire.]
Madame sainte Catherine, ainsi qu'on le rapportait dans son histoire, reçut un jour, de la main d'un ange, une couronne resplendissante et la posa sur la tête de l'impératrice des Romains. Cette couronne signifiait la béatitude éternelle[635]. Jeanne, qui était nourrie de cette histoire, disait que semblable chose lui était advenue. En France elle avait fait plusieurs récits merveilleux de couronnes et dans l'un de ces récits elle se représentait en la grande salle du château de Chinon, au milieu des seigneurs, recevant de la main d'un ange une couronne, pour la donner à son roi[636]. C'était vrai, au sens spirituel, car elle avait mené Charles à son sacre et couronnement. Jeanne n'était pas très exercée à concevoir deux ordres de vérités. Il se peut toutefois qu'elle eut des doutes sur la réalité matérielle de cette vision. Il se peut même qu'elle la tînt pour vraie seulement au sens spirituel. En tout cas, elle avait promis d'elle-même spontanément à sainte Catherine et à sainte Marguerite de n'en point parler à ses juges[637].
[Note 635: _Legenda aurea_, éd. 1846, pp. 789 et suiv.]
[Note 636: _Procès_, t. I, pp. 120-122.]
[Note 637: _Ibid._, t. I, p. 90.]
--Vîtes-vous quelque ange au-dessus du roi? demanda l'interrogateur.
Elle refusa de répondre[638].
[Note 638: _Ibid._, t. I, p. 56.]