Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 16
Pour ce qui était de servir le roi, le seigneur évêque ne l'entendait pas aux dépens de la justice; il avait un orgueil de prêtre et n'était point homme à faire étendard de sa propre infamie. S'il parlait de la sorte, c'est qu'en France, depuis cent ans au moins, la juridiction inquisitoriale était considérée comme une juridiction royale[553]. Et quant à dire qu'on voulait un beau procès, c'était dire qu'il fallait observer soigneusement les formes et prendre garde à ce que rien de vicieux ne se glissât dans une cause intéressant les docteurs et maîtres du royaume de France et de la chrétienté tout entière. Messire Guillaume Manchon, qui connaissait les termes de pratique, ne pouvait s'y tromper. Un beau procès, dans la langue du droit, c'était un procès régulier. On disait, par exemple: «N... et N... ont, par beau procès juridique, trouvé un tel coupable[554].»
[Note 553: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en France_, pp. 550-551.]
[Note 554: De Beaurepaire, _Recherches sur le procès de condamnation_, p. 320.]
Chargé par l'évêque de choisir un autre greffier, pour l'assister, Guillaume Manchon désigna Guillaume Colles, surnommé Boisguillaume, comme lui notaire d'Église, qui lui fut adjoint[555].
[Note 555: _Procès_, t. I, p. 25; t. III, p. 137.--De Beaurepaire, _Recherches..._, p. 103.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 222-223.]
Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, fut institué comme huissier exécuteur[556].
[Note 556: _Procès_, t. I, p. 26.--De Beaurepaire, _Recherches..._, p. 115.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 223-224.]
Dans ces sortes de procès, si fréquents alors, il n'y avait proprement que deux juges, l'ordinaire et l'inquisiteur. Mais il était d'usage que l'évêque appelât, comme conseillers et comme assesseurs, des personnes expertes en l'un et l'autre droit. Le nombre et la qualité de ces conseillers variait beaucoup d'une cause à l'autre. Et il est clair que l'opiniâtre fauteur d'une hérésie très pestilente devait être examiné plus curieusement et jugé d'une manière plus solennelle qu'une vieille âme vendue à quelque petit diable qui ne pouvait grêler que des choux. Pour le commun des sorciers, pour la foule de ces femelles ou muliercules, comme disait certain inquisiteur qui se félicitait d'en avoir fait brûler beaucoup, les juges se contentaient de trois ou quatre avocats d'Église et d'autant de chanoines[557]. Quand il s'agissait d'une personne notable, ayant donné un exemple très pernicieux, d'un avocat du roi, par exemple, comme maître Jean Segueut, qui, cette même année, dans cette province de Normandie, avait parlé contre l'autorité temporelle de l'Église, on convoquait une nombreuse assemblée de docteurs et de prélats tant anglais que français et l'on demandait des consultations écrites aux docteurs et maîtres de l'Université de Paris[558]. Or, il convenait de juger la Pucelle des Armagnacs plus amplement et plus solennellement encore, avec un plus grand concours de docteurs et de pontifes. C'est ce que fit le seigneur évêque de Beauvais: il appela comme conseillers et comme assesseurs les chanoines de Rouen, en aussi grand nombre qu'il lui fut possible, et parmi ceux qui se rendirent à son appel on remarque Raoul Roussel, trésorier du chapitre; Gilles Deschamps, qui avait été aumônier du feu roi Charles VI, en l'an 1415; Pierre Maurice, docteur en théologie, recteur de l'Université de Paris, en 1428; Jean Alespée, un des seize qui, lors du siège de 1418, étaient allés, vêtus de noir et en belle contenance, mettre aux pieds du roi Henri V la vie et l'honneur de la cité; Pasquier de Vaux, notaire apostolique au concile de Constance, président de la Chambre des comptes de Normandie; Nicolas de Venderès, qu'un parti puissant portait alors au siège vacant de Rouen; enfin, Nicolas Loiseleur. Le seigneur évêque appela au même titre les abbés des grandes abbayes normandes, le Mont Saint-Michel-au-péril-de-la-mer, Fécamp, Jumièges, Préaux, Mortemer, Saint-Georges de Boscherville, la Trinité-du-mont-Sainte-Catherine, Saint-Ouen, le Bec, Cormeilles, les prieurs de Saint-Lô, de Rouen, de Sigy, de Longueville, et l'abbé de Saint-Corneille de Compiègne. Il appela douze avocats en cour d'Église; il appela d'insignes docteurs et maîtres de l'Université de Paris, Jean Beaupère, recteur en 1412; Thomas Fiefvé, recteur en 1427; Guillaume Erart, Nicolas Midi[559] et ce jeune docteur, plein de science et de modestie, le plus clair rayon du soleil de la chrétienté, Thomas de Courcelles[560]. Le seigneur évêque veut donner au tribunal qui jugera Jeanne l'autorité d'un synode, et, vraiment, c'est un concile provincial devant lequel elle est citée. Aussi bien va-t-on juger en même temps que cette fille, Charles de Valois qui se dit roi de France et légitime successeur de Charles le sixième. Voilà pourquoi s'assemblent tant d'abbés crossés et mitrés, tant d'insignes docteurs et maîtres.
[Note 557: Eymeric, _Directorium Inquisitorium_, quest. 85.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 109.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 9.]
[Note 558: De Beaurepaire, _Recherches..._, pp. 321 et suiv.]
[Note 559: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 27-114.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 103-104.--Boucher de Molandon, _Guillaume Erard l'un des juges de la Pucelle_, dans _Bulletin du Comité hist. et phil._, 1892, pp. 3-10.]
[Note 560: _Procès_, t. I, p. 39, note.--Du Boulay, _Historia Universitatis Paris._, t. V, pp. 912, 920.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 105.--De Beaurepaire, _Notes..._, pp. 30, 31.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 226-227.]
Et pourtant, l'évêque de Beauvais ne s'entoura pas de toutes les lumières qu'il aurait pu. Il consulta les deux évêques de Coutances et de Lisieux; il ne consulta pas le doyen des évêques de Normandie, l'évêque d'Avranches, messire Jean de Saint-Avit, que, durant la vacance du siège de Rouen, le chapitre de la cathédrale avait chargé de la célébration des ordres dans le diocèse. Mais messire Jean de Saint-Avit passait, avec raison, pour favorable au roi Charles[561]. Par contre, les docteurs et maîtres de l'Angleterre, résidant à Rouen, qui avaient été consultés dans le procès de Segueut, ne le furent point dans le procès de Jeanne[562]. Les docteurs et maîtres de l'Université de Paris, les abbés de Normandie, le chapitre de Rouen, s'en tenaient très résolument au traité de Troyes; ils étaient aussi prévenus que les clercs anglais contre la Pucelle du dauphin Charles, et ils étaient moins suspects; c'était tout avantage[563].
[Note 561: _Procès_, t. II, pp. 5, 6.--De Beaurepaire, _Notes..._, pp. 121-125.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 308-310.]
[Note 562: De Beaurepaire, _Recherches_, pp. 321 et suiv.]
[Note 563: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 101.]
Le mardi 9 de janvier, monseigneur de Beauvais convoqua dans sa maison huit conseillers, les abbés de Fécamp et de Jumièges, le prieur de Longueville, les chanoines Roussel, Venderès, Barbier, Coppequesne et Loiseleur.
--Avant d'intenter procès à cette femme, leur dit-il, nous avons jugé bon de mûrement et amplement délibérer avec des hommes doctes et habiles en droit humain et divin, dont le nombre, grâce à Dieu, est grand dans cette cité de Rouen.
L'avis des docteurs et maîtres fut qu'il fallait qu'il y eût des informations sur les faits et dits publiquement imputés à cette femme.
Le seigneur évêque leur apprit que déjà quelques informations avaient été faites par son ordre et qu'il était décidé à en ordonner d'autres, desquelles il serait ultérieurement rendu compte en présence du Conseil[564].
[Note 564: _Procès_, t. I, pp. 5-8.]
Il est certain qu'un tabellion d'Andelot, en Champagne, Nicolas Bailly, requis par messire Jean de Torcenay, bailli de Chaumont pour le roi Henri, se transporta à Domremy et procéda avec Gérard Petit, prévôt d'Andelot et quelques moines mendiants, à une enquête sur la vie et la réputation de Jeanne. Les interrogateurs entendirent douze ou quinze témoins et entre autres Jean Hannequin[565] de Greux et Jean Bégot chez qui ils logèrent[566]. Nous tenons de Nicolas Bailly, lui-même, qu'ils ne recueillirent aucun fait à la charge de Jeanne. Et, si l'on en croit Jean Moreau, bourgeois de Rouen, maître Nicolas, ayant apporté à monseigneur de Beauvais le résultat de ses recherches, fut traité de mauvais homme et de traître et n'obtint point la récompense de ses dépenses et labeurs[567]. C'est possible, encore qu'étrange. Mais qu'on n'ait recueilli ni à Vaucouleurs ni à Domremy ni dans les villages voisins aucun fait à la charge de Jeanne, voilà qui n'est nullement vrai. Bien au contraire on y ramassa un grand nombre d'accusations contre les habitants en général qui usaient de maléfices et contre Jeanne qui hantait les fées[568], portait dans son sein une mandragore et désobéissait à ses père et mère[569].
[Note 565: _Ibid._, t. II, p. 463.]
[Note 566: _Procès_, t. II, p. 453.]
[Note 567: _Ibid._, t. III, pp. 192-193.]
[Note 568: _Ibid._, t. I, pp. 105, 146, 234.]
[Note 569: _Ibid._, t. I, pp. 208-209, 213.]
Des informations copieuses furent faites non seulement en Lorraine et à Paris, mais dans des pays obéissant au roi Charles, à Lagny, à Beauvais, à Reims et jusque dans la Touraine et le Berry[570], qui fournirent assez pour brûler dix hérétiques et vingt sorcières. On y releva notamment des diableries horribles aux yeux des clercs, telles que tasse et gants perdus et retrouvés, prêtre concubinaire dévoilé, l'épée de sainte Catherine, l'enfant ressuscité. On en rapporta une lettre téméraire sur le pape et bien d'autres indices de sorcellerie, magie, hérésie et erreurs sur la foi[571]. Ces informations ne furent point insérées au procès[572]. C'était l'usage constant de la sacrée inquisition de tenir secrets et les témoignages et les noms des témoins[573]. En l'espèce, l'évêque de Beauvais pouvait alléguer l'intérêt des déposants qu'il eût trop peu ménagé en publiant les informations recueillies dans les provinces soumises au dauphin Charles. Car, à défaut de leurs noms, leurs dépositions seules pouvaient les faire reconnaître. Au reste, les propos que tenait Jeanne dans sa prison formaient la source la plus abondante d'informations: elle parlait beaucoup et sans prudence.
[Note 570: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 117.]
[Note 571: _Procès_, t. I, pp. 245-246.]
[Note 572: _Ibid._, t. II, p. 200.]
[Note 573: De Beaurepaire, _Recherches_, _loc. cit._--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 122-124.--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition_, pp. 389-395.]
Un peintre, dont on ne sait pas le nom, vint la voir en sa tour, et lui demanda tout haut, devant les gardes, quelles armes elle portait, comme s'il eût voulu la représenter avec son écu. Dans ce temps-là, on ne faisait guère de peintures sur le vif, si ce n'était de personnes de très haut rang, et le plus souvent dans l'attitude de la prière, agenouillées et les mains jointes. Et si l'on pouvait voir dans les Flandres et dans la Bourgogne des portraits où ne paraissaient nuls signes de dévotion, c'était en bien petit nombre. Quand on parlait d'un portrait, on songeait naturellement à une personne priant Dieu, la Sainte Vierge ou quelque saint. C'est pourquoi l'intention de faire le portrait de la Pucelle eût été, sans doute, fort mal vue par les juges d'Église. D'autant plus qu'ils pouvaient craindre que le peintre ne figurât cette femme excommuniée sous l'apparence d'une sainte canonisée par l'Église, ainsi que faisaient les Armagnacs. En y songeant, on est tenté de croire que cet homme était un faux peintre et un espion véritable. Jeanne lui dit les armes que le roi avait données à ses frères, un écu d'azur et une épée entre deux fleurs de lis d'or. Et ce qui confirme les soupçons, c'est qu'au procès, il lui fut reproché, comme faste et vanité, d'avoir fait peindre ses armes[574].
[Note 574: _Procès_, t. I, pp. 117, 300.]
Plusieurs clercs introduits dans sa prison lui faisaient croire qu'ils étaient des gens d'armes du parti de Charles de Valois[575]. Le promoteur lui-même, maître Jean d'Estivet, prit, pour la tromper, l'habit d'un pauvre prisonnier[576]. Un des chanoines de Rouen appelés au procès, maître Nicolas Loiseleur, fut particulièrement fertile en ruses, ce semble, pour découvrir les hérésies de Jeanne. Natif de Chartres, il n'était que maître ès arts, mais il avait un grand renom d'habileté; en 1427 et 1428, il s'acquitta de négociations difficiles qui le retinrent de longs mois à Paris; en 1430, il fut de ceux que le Chapitre députa vers le cardinal de Winchester afin d'obtenir une audience du roi Henri, à l'effet de lui recommander l'église de Rouen. Maître Nicolas Loiseleur était donc personne agréable au Grand Conseil[577].
[Note 575: _Ibid._, t. II, p. 362.]
[Note 576: _Ibid._, t. III, p. 63.]
[Note 577: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, pp. 72-82.--A. Sorel, _loc. cit._, pp. 243-247.]
S'étant concerté avec l'évêque de Beauvais et le comte de Warwick, il entra dans la prison de Jeanne en habit court, à la mode des laïques; les gardes avertis se retirèrent et maître Nicolas, resté seul avec la prisonnière, lui confia qu'il était natif, comme elle, des Marches de Lorraine, cordonnier de son état, qu'il tenait le parti des Français, et qu'il avait été pris par les Anglais. Il lui apporta du roi Charles des nouvelles qu'il imaginait à sa fantaisie. Jeanne n'avait rien de plus cher que son roi. Se l'étant ainsi gagnée, le feint cordonnier lui fit diverses questions sur les anges et les saintes qu'elle voyait. Elle lui répondait avec confiance, comme payse à pays et amie à ami. Il lui donnait des conseils, il lui recommandait de ne pas croire tous ces gens d'Église, de ne pas faire ce qu'ils lui demandaient:
--Car, lui disait-il, si tu leur donnes créance, tu seras détruite.
Maintes fois, à ce qu'on assure, maître Nicolas Loiseleur fit le cordonnier lorrain. Il dictait ensuite aux greffiers tout ce que Jeanne lui avait dit et c'était là un supplément précieux d'informations dont on faisait mémoire en vue des interrogatoires. Il paraît même que durant certaines de ces visites on apostait les greffiers dans une chambre voisine, près d'un judas[578]. S'il faut en croire les bruits de la ville, maître Nicolas faisait aussi sainte Catherine et, par ce moyen, amenait Jeanne à dire tout ce qu'il voulait.
[Note 578: _Procès_, t. II, pp. 10, 342; t. III, pp. 140, 141, 156, 160 et suiv.]
Peut-être ne se vantait-il point de tant d'artifice[579]; assurément il ne s'en cachait pas. Plusieurs maîtres insignes l'approuvaient; d'autres le blâmaient[580]. L'ange de l'école, maître Thomas de Courcelles, qu'il instruisit de ses déguisements, lui conseilla de les cesser. Les greffiers prétendirent par la suite avoir mis une extrême répugnance à prendre en cachette des paroles ainsi surprises par ruse. Il fallait que l'âge d'or de la justice inquisitoriale fût bien passé pour qu'un docteur aussi rigide que maître Thomas mollît sur les formes les plus solennelles de cette justice; il fallait que la procédure inquisitoriale fût profondément corrompue pour que deux notaires d'Église songeassent à en éluder les prescriptions les plus constantes. Ces clercs, en contrefaisant les gens d'armes, ce promoteur en se donnant l'apparence d'un pauvre prisonnier, accomplissaient les fonctions les plus régulières de la justice instituée par Innocent III. En faisant le cordonnier et sainte Catherine, si toutefois il recherchait le salut et non la perte de la pécheresse, et si, contrairement à la rumeur publique, loin de l'inciter à la révolte, il l'induisait à l'obéissance, s'il ne la trompait enfin que pour son bien temporel et spirituel, maître Nicolas Loiseleur procédait conformément aux règles établies. Il est dit dans le _Tractatus de hæresi_: «Que nul n'approche l'hérétique, si ce n'est de temps à autre deux personnes fidèles et adroites qui l'avertissent avec précaution et comme si elles avaient compassion de lui, de se garantir de la mort en confessant ses erreurs, et qui lui promettent que, s'il le fait, il pourra échapper au supplice du feu; car la crainte de la mort et l'espoir de la vie amollissent quelquefois un coeur qu'on n'aurait pu attendrir autrement[581].»
[Note 579: _Ibid._, t. III, p. 181.]
[Note 580: _Ibid._, t. III, p. 141.]
[Note 581: _Tractatus de hæresi pauperum de Lugduno_, apud Martene, _Thésaurus anecd._, t. V, col. 1787.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, pp. 131-132.]
Le devoir des greffiers était tracé en ces termes: «Les choses seront ainsi ordonnées, que certaines personnes seront apostées dans un lieu convenable pour surprendre les confidences des hérétiques et recueillir leurs paroles[582].»
[Note 582: Eymeric, _Directorium_, part. III: _Cautelæ inquisitorum contra hæreticorum cavilationes et fraudes._]
Et quant à l'évêque de Beauvais, qui avait ordonné ou permis ces procédures, il découvrait sa justification et sa louange dans cette parole de l'apôtre saint Paul aux Corinthiens: Je ne vous ai point fait de tort, mais j'ai usé de finesse pour vous surprendre: _Ego vos non gravavi; sed cum essem astutus, dolo vos cepi_ (II, _Corinth._, ch. XII, v. 16)[583].
[Note 583: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en France_, p. 394.]
Cependant, quand elle vit le promoteur Jean d'Estivet revêtu du camail, Jeanne ne le reconnut pas. Maître Nicolas Loiseleur se rendait souvent près d'elle en robe longue. Sous ces dehors il lui inspirait une grande confiance: elle se confessait à lui dévotement, et n'avait point d'autre confesseur[584]. Elle le voyait tantôt en cordonnier, tantôt en chanoine sans s'apercevoir que ce fût la même personne. C'est donc qu'elle était, à certains égards d'une incroyable simplicité. Ces grands théologiens devaient s'apercevoir qu'il n'était pas difficile de la prendre.
[Note 584: _Procès_, t. II, pp. 10, 342.]
C'était un fait connu de tous les hommes versés dans les sciences divines et humaines, que l'Ennemi des hommes ne faisait point de pacte avec une fille, sans lui prendre d'abord son pucelage[585]. À Poitiers, déjà les clercs de France y avaient songé et lorsque la reine Yolande leur eut assuré que Jeanne était vierge, ils ne craignirent plus qu'elle ne vînt du diable[586]. Le seigneur évêque de Beauvais attendait un semblable examen dans une contraire espérance. Madame la duchesse de Bedford elle-même y procéda à la prison, assistée de lady Anna Bavon et d'une autre matrone. On a dit que, pendant ce temps, le Régent, caché dans une pièce voisine, regardait par un trou du plancher[587]. Ce n'est pas sûr, mais ce n'est pas impossible: il était encore à Rouen quinze jours après que Jeanne y eut été amenée[588]. Imaginaire ou véritable, cette curiosité lui fut sévèrement reprochée. Si beaucoup d'autres l'eussent eue à sa place, chacun en jugera à part soi; mais il ne faut pas oublier que monseigneur de Bedford croyait que Jeanne était sorcière et que ce n'était pas l'habitude, en ce temps-là, d'étendre aux sorcières le respect dû aux dames. On doit songer aussi que ce point intéressait puissamment la vieille Angleterre que le Régent aimait de tout son coeur et de toutes ses forces.
[Note 585: Vallet de Viriville, _Nouvelles recherches sur Agnès Sorel_, pp. 33 et suiv.--Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Matrimonium_.]
[Note 586: _Procès_, t. III, pp. 102, 209.]
[Note 587: _Procès_, t. III, pp. 155, 163.]
[Note 588: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 40.]
À l'expertise de la duchesse de Bedford comme à celle de la reine de Sicile, Jeanne fut trouvée vierge. Les matrones connaissaient plusieurs signes de virginité; mais, pour nous, un signe plus certain c'est la parole de Jeanne qui, lorsqu'on lui demandait pourquoi on l'appelait la Pucelle et si elle l'était en effet, répondait: «Je peux bien dire que je suis telle[589].» Les juges ne firent pas état, qu'on sache, de ces conclusions favorables. Croyaient-ils, avec le sage roi Salomon, que toute recherche à cet égard est vaine; repoussèrent-ils les conclusions des matrones en vertu de l'adage: _Virginitatis probatio non minus difficilis quam custodia?_ Non, ils croyaient bien qu'elle était vierge. Ils le laissaient suffisamment entendre, en ne disant pas le contraire[590]. Et, puisqu'ils persistaient à la poursuivre comme sorcière, c'était donc qu'ils pensaient qu'elle pouvait, par exception, s'être donnée à des diables qui l'avaient laissée comme ils l'avaient prise. Les moeurs des démons étaient pleines de ces contrariétés qui déconcertaient les plus savants docteurs; on en découvrait tous les jours.
[Note 589: _Procès_, t. III, p. 175.]
[Note 590: _Procès_, t. II, pp. 217-218.]
Le samedi 13 janvier, le seigneur abbé de Fécamp, les docteurs et maîtres Nicolas de Venderès, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Jean de la Fontaine et Nicolas Loiseleur, se réunirent dans la maison du seigneur évêque et lecture leur fut donnée des informations recueillies en Lorraine et ailleurs sur la Pucelle. Et il fut décidé que, d'après ces informations, un certain nombre d'articles seraient rédigés en bonne forme; ce qui fut fait[591].
[Note 591: _Ibid._, t. I, pp. 27-28.]
Le mardi 23 janvier, les docteurs et maîtres sus-nommés prirent connaissance des articles et, les tenant pour bons, estimèrent qu'ils devaient servir de matière aux interrogatoires, puis ils décidèrent que l'évêque de Beauvais devait ordonner l'enquête préparatoire sur les faits et dits de Jeanne[592].
[Note 592: _Procès_, t. I, pp. 28-29.]
Le mardi 13 février, Jean d'Estivet, dit Bénédicité, promoteur, Jean de la Fontaine, commissaire, Boisguillaume et Manchon, greffiers, et Jean Massieu, huissier, prêtèrent serment d'exécuter fidèlement leur office. Aussitôt, maître Jean de la Fontaine, assisté de deux greffiers, procéda à l'enquête préparatoire[593].
[Note 593: _Ibid._, t. I, pp. 29-31.]
Le lundi 19 février, à huit heures du matin, les docteurs et maîtres réunis, au nombre d'onze, dans la maison de l'évêque de Beauvais, ayant ouï lecture des articles et de l'information préparatoire, donnèrent leur avis et l'évêque décida, conformément à cet avis, qu'il y avait matière suffisante pour que la femme nommée la Pucelle dût être citée et appelée en cause de foi[594].
[Note 594: _Ibid._, t. I, pp. 31-33.]