Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2
Part 15
Ni la prise de la Pucelle, ni la retraite des gens d'armes qu'elle avait amenés ne brisa la défense de Compiègne. Guillaume de Flavy et ses deux frères Charles et Louis, le capitaine Baretta avec ses Italiens et les cinq cents hommes de la garnison[496] se montrèrent énergiques, habiles, infatigables. Les Bourguignons conduisirent le siège de la même manière que les Anglais avaient conduit celui d'Orléans: mines, tranchées, taudis, boulevards, canonnades et ces mannequins gigantesques et ridicules, bons seulement à flamber, les bastilles. Guillaume de Flavy fit raser les faubourgs qui gênaient son tir et couler des bateaux pour barrer la rivière. Il répondit aux bombardes et gros couillards des Bourguignons avec son artillerie, et notamment par de petites couleuvrines de cuivre qui furent d'un bon usage[497]. Si le joyeux canonnier d'Orléans et de Jargeau, Maître Jean de Montesclère, n'était pas là, on avait un cordelier de Valenciennes, artilleur, nommé Noirouffle, grand, noir, affreux à voir, terrible à entendre[498]. Ceux de la ville, à l'exemple des Orléanais, faisaient des sorties malheureuses. Un jour, Louis de Flavy, frère du capitaine de la ville, fut tué d'un boulet bourguignon. Guillaume n'en fit pas moins jouer les ménestrels, ce jour-là, comme de coutume, pour tenir en joie les gens d'armes[499].
[Note 496: H. de Lépinois, _Notes extraites des archives communales de Compiègne_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1863, t. XXIV, p. 486.--A. Sorel, _Prise de Jeanne d'Arc_, p. 268.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 38, 48 et suiv.]
[Note 497: _Chronique des cordeliers_, fol. 500 vº.]
[Note 498: Chastellain, t. II, p. 53.]
[Note 499: Monstrelet, t. IV, p. 390.]
Au mois de juin, le boulevard qui défendait le pont sur l'Oise, de même que les Tourelles d'Orléans défendaient le pont sur la Loire, fut enlevé par l'ennemi, sans amener la reddition de la place. Pareillement la prise des Tourelles n'avait pas fait tomber la ville du duc Charles[500].
[Note 500: _Ibid._, t. IV, pp. 390-391.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 180.--Morosini, t. III, pp. 306-307.--Chastellain, t. II, pp. 51-54.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 233 et suiv.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 50.]
Quant aux bastilles, elles valaient sur l'Oise tout juste ce qu'elles avaient valu sur la Loire: elles laissaient tout passer. Les Bourguignons ne purent investir Compiègne, vu que le tour en était trop grand[501]. Ils manquaient d'argent; leurs gens d'armes, faute de paye et n'ayant rien à manger, désertaient avec cette tranquillité du bon droit qu'avaient alors, en pareille circonstance, les soudoyers de la croix rouge et de la croix blanche[502]. Le duc Philippe, pour comble de disgrâce, se trouva obligé d'envoyer une partie des troupes du siège contre les Liégeois révoltés[503]. Le 24 octobre, une armée de secours, commandée par le comte de Vendôme et le maréchal de Boussac, s'approcha de Compiègne. Les Anglais et les Bourguignons s'étant portés à sa rencontre, la garnison, les habitants, les femmes leur tombèrent sur le dos et les mirent en déroute[504]. L'armée entra dans la ville. Il fit beau voir flamber les bastilles. Le duc de Bourgogne perdit toute son artillerie[505]. Le sire de Luxembourg, qui s'en était venu à Beaurevoir où il avait reçu l'évêque comte de Beauvais, retourna devant Compiègne à propos pour prendre sa part du désastre[506]. Les mêmes causes qui avaient contraint les Anglais à se partir, comme on disait, d'Orléans, obligèrent les Bourguignons à quitter Compiègne. Mais puisque à cette époque il fallait trouver aux événements les mieux expliquables une cause surnaturelle, on attribua la délivrance de la ville au voeu du comte de Vendôme qui avait promis, dans la cathédrale de Senlis, à Notre-Dame-de-la-Pierre, un service annuel si la place était recouvrée[507].
[Note 501: _Le Jouvencel_, t. I, pp. 49 et suiv.]
[Note 502: _Chronique des cordeliers_, fol. 502 vº.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièces justificatives XLI, XLII, XLIII.]
[Note 503: _Livre des trahisons_, p. 202.]
[Note 504: Monstrelet, t. III, pp. 410-415.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 185.--_Livre des trahisons_, p. 202.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pièce justif. XIII, p. 341.--P. Champion, _loc. cit._, p. 176.]
[Note 505: Monstrelet, t. IV, p. 418.--De La Fons-Mélicocq, _Documents inédits sur le siège de Compiègne_, dans _La Picardie_, t. III, 1857, pp. 22-23.--Stevenson, _Letters and papers_, vol. II, part. I, p. 156.]
[Note 506: Monstrelet, t. IV, p. 419.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 57.]
[Note 507: Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pièces justificatives, p. 343.]
Le lord trésorier de Normandie levait des aides de quatre-vingt mille livres tournois, dont dix mille devaient être affectés à l'achat de Jeanne. L'évêque comte de Beauvais, qui prenait cette affaire à coeur, pressait le sire de Luxembourg de conclure, mêlait les menaces aux caresses, lui faisait briller l'or levé sur les États normands. Il semblait craindre, et cette crainte était partagée par les maîtres et docteurs, que le roi Charles ne fît aussi des offres, qu'il n'enchérît sur les dix mille francs d'or du roi Henri, que les Armagnacs enfin ne finissent par l'emporter à force de présents et ne reprissent leur porte-bonheur[508]. Le bruit courait que le roi Charles, à la nouvelle que les Anglais auraient Jeanne pour de l'argent, manda au duc de Bourgogne, par ambassade, de ne consentir à aucun prix à la conclusion d'une telle affaire, et qu'autrement les Bourguignons, qui étaient aux mains du roi de France, répondraient de la Pucelle[509]. Fausse rumeur, sans doute: toutefois les craintes du seigneur évêque et des maîtres de Paris n'étaient pas tout à fait vaines et il est certain que, sur les bords de la Loire, on suivait très attentivement les négociations, et qu'on cherchait un joint pour intervenir.
[Note 508: _Procès_, t. I, p. 9.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 175.]
[Note 509: Morosini, t. III, p. 236.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 18, note.]
D'ailleurs on pouvait toujours craindre un coup de main heureux des Français. Le capitaine La Hire battait la Normandie, le chevalier Barbazan la Champagne, le maréchal de Boussac faisait des courses entre la Seine, la Marne et la Somme[510].
[Note 510: Morosini, t. III, p. 276, note.]
Enfin, le sire de Luxembourg consentit le marché vers la mi-novembre; les Anglais prirent livraison de Jeanne. On décida de l'amener à Rouen par le Ponthieu, la côte de l'Océan, et le nord de la Normandie, où l'on risquait le moins de rencontrer les batteurs d'estrade des divers partis.
D'Arras elle fut conduite au château de Drugy, où l'on dit que les religieux de Saint-Riquier la visitèrent en sa prison[511]. Elle fut amenée ensuite au Crotoy, dont le château était baigné de tous côtés par la mer. Le duc d'Alençon, qu'elle appelait son beau duc, y avait été enfermé après la bataille de Verneuil[512]. Quand elle y passa, maître Nicolas Gueuville, chancelier de l'Église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens, y était prisonnier des Anglais. Il la confessa et lui donna la communion[513]. Et dans cette baie de Somme, morne et grise, au ciel bas, traversé du long vol des oiseaux de mer, Jeanne vit venir à elle le visiteur des premiers jours, monseigneur saint Michel archange; et elle fut consolée. On a dit que les demoiselles et les bourgeois d'Abbeville l'allèrent voir dans le château où on la tenait renfermée[514]. Ces bourgeois, lors du sacre, songeaient à se tourner français; ils l'eussent fait, si le roi Charles était venu chez eux; il ne vint pas, et les habitants d'Abbeville visitèrent peut-être Jeanne par charité chrétienne, mais ceux d'entre eux qui pensaient du bien d'elle n'en dirent pas, de peur de sentir la persinée comme elle[515].
[Note 511: Chronique de Jean de la Chapelle, dans _Procès_, t. V, pp. 358-360.--Lefils, _Histoire de la ville du Crotoy et de son château_, pp. 111-118.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique anglaise_, p. 8, nº 5.--L'abbé Bouthors, _Histoire de Saint-Riquier_, Abbeville, 1902, pp. 185, 215, 220.]
[Note 512: Perceval de Cagny, pp. 22, 137.]
[Note 513: _Procès_, t. III, p. 121.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp. 63 et suiv.--Lanéry d'Arc, _Livre d'or_, p. 521.]
[Note 514: _Procès_, t. I, p. 89; t. III, p. 121.--Le P. Ignace de Jésus Maria, _Histoire généalogique des comtes de Ponthieu et maïeurs d'Abbeville_, Paris, 1657, p. 490.--_Procès_, t. V, p. 361.]
[Note 515: Monstrelet, t. IV, pp. 353-354.--_Procès_, t. V, p. 143.]
Les docteurs et maîtres de l'Université la poursuivaient avec un acharnement à peine croyable; avertis au mois de novembre que le marché était conclu entre Jean de Luxembourg et les Anglais, ils écrivirent, par l'organe du recteur, au seigneur évêque de Beauvais pour lui reprocher ses retardements dans l'affaire de cette femme et l'exhorter à plus de diligence.
«Il ne vous importe pas médiocrement, disait cette lettre, que, tandis que vous gérez dans l'Église du Dieu saint un célèbre présulat, les scandales commis contre la religion chrétienne soient extirpés, surtout quand il est, par bonheur, advenu que le jugement s'en trouve départi à votre juridiction[516].»
[Note 516: _Procès_, t. I, pp. 15-16.--M. Fournier, _La faculté de décret et l'Université de Paris_, t. I, p. 353.]
Ces clercs, pleins de foi et de zèle pour venger, comme ils disaient, l'honneur de Dieu, se tenaient toujours prêts à brûler des sorcières; ils craignaient le diable; mais, sans peut-être se l'avouer, ils le craignaient vingt fois plus quand il était Armagnac.
On fit sortir Jeanne du Crotoy à marée haute et on la conduisit en barque à Saint-Valéry, puis à Dieppe, à ce qu'on suppose, et enfin à Rouen[517].
[Note 517: _Procès_, t. I, p. 21.--Le P. Ignace de Jésus Maria, dans _Procès_, t. V, p. 363.--F. Poulaine, _Jeanne d'Arc à Rouen_, Paris, 1899, in-16.--Ch. Lemire, _Jeanne d'Arc en Picardie et en Normandie_, Paris, 1903, pp. 10 et _passim_.--Lanéry d'Arc, _Livre d'or_, pp. 524, 549.]
Elle fut menée dans le vieux château, construit sous Philippe-Auguste, au penchant de la colline de Bouvreuil[518]. Le roi Henri VI, débarqué en France pour son couronnement, y était établi depuis la fin du mois d'août. C'était un enfant triste et pieux, que le comte de Warwick, gouverneur du château, traitait durement[519]. Ce château avait sept tours, y compris le donjon, et il était très fort[520]. Jeanne fut enfermée dans une tour qui donnait sur les champs[521]. On la mit en la chambre du milieu, qui se trouvait entre le souterrain et la chambre haute. On y montait par huit marches[522]; elle occupait tout un étage de la tour qui avait quarante-trois pieds de diamètre en comprenant les murs[523]. Un escalier de pierre y grimpait obliquement. Une partie des ouvertures ayant été bouchée, l'on n'y voyait plus très clair[524]. Les Anglais avaient commandé à un serrurier de Rouen, nommé Étienne Castille, une cage de fer où l'on ne pouvait, disait-on, se tenir que debout. Jeanne, à son arrivée, si l'on en croit des propos tenus par des greffiers ecclésiastiques, fut attachée dedans par le cou, les pieds et les mains[525], et on l'y laissa jusqu'à l'ouverture du procès. Un apprenti maçon vit peser la cage chez Jean Salvart, _à l'Écu de France_, devant la cour de l'official[526]. Mais jamais, dans la prison, personne n'y trouva Jeanne enfermée. Ce traitement, si toutefois il lui fut infligé, ne fut pas imaginé pour elle: lorsque le capitaine La Hire, au mois de février de cette même année 1430, prit Château-Gaillard, près Rouen, il trouva le bon chevalier Barbazan dans une cage de fer dont il ne voulait pas sortir, alléguant qu'il était prisonnier sur parole[527]. Jeanne, au contraire, s'était gardée de rien promettre, ou plutôt avait promis de s'échapper dès qu'elle le pourrait[528]. Aussi les Anglais, qui la croyaient capable de sortilèges, étaient-ils en grande méfiance[529]. Poursuivie par des juges d'Église, elle devait être placée dans les prisons de l'officialité[530], mais les Godons ne laissaient à personne le soin de la garder. Quelqu'un d'entre eux disait qu'elle leur était chère, car ils l'avaient chèrement payée. Ils lui mettaient les fers aux pieds, et lui passaient autour de la taille une chaîne cadenassée à une poutre de cinq à six pieds. La nuit, cette chaîne, traversant le pied du lit, s'allait tendre à la grosse poutre[531]. De même Jean Hus, en 1415, remis à l'évêque de Constance et transféré à la forteresse de Gottlieben, demeura enchaîné nuit et jour, jusqu'à ce qu'il fût conduit au bûcher.
[Note 518: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie au XVe siècle_, Rouen, 1896, in-4º, chap. V.]
[Note 519: _Procès_, t. III, pp. 136-137.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 198.]
[Note 520: L. de Duranville, _Le château de Bouvreuil_, dans la _Revue de Rouen_, 1852, p. 387.--A. Deville, _La tour de la Pucelle du château de Rouen_, dans _Précis des travaux de l'Académie de Rouen_, 1865-1866, pp. 236-268.--Bouquet, _Notice sur le donjon du château de Philippe-Auguste_, Rouen, 1877, pp. 7 et suiv.]
[Note 521: _Procès_, t. II, pp. 317, 345; t. III, p. 121.]
[Note 522: _Ibid._, t. III, p. 154.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 190, note 1.--L. Delisle, dans _Revue des Sociétés savantes_, 1867, 4e série, t. V, p. 440.--F. Bouquet, _Jeanne d'Arc au donjon de Rouen_, dans _Revue de Normandie_, 1867, t. VI, pp. 873-83.--L. Delisle, dans _Revue des Sociétés savantes_, t. V (1867).--Lanéry d'Arc, pp. 528-33.]
[Note 523: Ballin, _Renseignements sur le Vieux-Château de Rouen_, dans _Revue de Rouen_, 1842, p. 35.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 188.]
[Note 524: _Procès_, t. II, p. 7.]
[Note 525: _Procès_, t. III, p. 155.]
[Note 526: _Ibid._, t. II, p. 36.--A. Sarrazin, pp. 191-192.]
[Note 527: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 240-241.]
[Note 528: _Procès_, t. I, p. 47.]
[Note 529: _Ibid._, t. II, p. 322.]
[Note 530: _Ibid._, t. II, pp. 216, 217.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 112.]
[Note 531: _Procès_, t. II, p. 18.]
Cinq hommes d'armes anglais[532], de l'espèce qu'on nommait houspilleurs, gardaient la prisonnière[533]; ce n'était pas la fleur de la chevalerie. Ils la tournaient en dérision, et elle le leur reprochait; ce dont ils devaient être trop contents. La nuit, deux d'entre eux se tenaient derrière la porte. Il en restait trois près d'elle, qui la troublaient en lui disant tantôt qu'elle allait mourir et tantôt qu'elle serait délivrée. Personne ne pouvait lui parler sans leur agrément[534].
[Note 532: Lea, _Histoire de l'inquisition au moyen âge_, traduct. S. Reinach, t. II, p. 576.]
[Note 533: _Procès_, t. III, p. 154.]
[Note 534: _Ibid._, t. II, pp. 318-319; t. III, pp. 131, 140, 148, 161.--A. Sarrazin, _P. Cauchon_, p. 200.]
Au reste, on entrait dans cette prison comme au moulin; des gens de tout état y allaient voir Jeanne à leur plaisir. Ainsi firent maître Laurent Guesdon, lieutenant du bailli de Rouen[535], et maître Pierre Manuel, avocat du roi d'Angleterre, qui y fut en compagnie de maître Pierre Daron, procureur de la ville de Rouen. Ils la trouvèrent ferrée aux pieds et gardée par des soldats[536].
[Note 535: _Procès_, t. III, pp. 186-187.]
[Note 536: _Procès_, t. III, pp. 199-200.]
Maître Pierre Manuel crut convenable de lui dire qu'à coup sûr elle ne serait point venue là si on ne l'y eût amenée. Les gens de bon sens étaient toujours surpris de voir les sorcières et les devineresses tomber dans quelque piège, comme de simples chrétiennes. Sans doute que l'avocat du roi était un homme de bon sens, car il fit à Jeanne des questions qui laissaient voir son ébahissement; il lui demanda:
--Saviez-vous que vous deviez être prise?
--Je m'en doutais bien, répondit-elle.
--Pourquoi alors, demanda derechef maître Pierre, si vous vous en doutiez, n'avez-vous pas su vous garder le jour où vous fûtes prise?
Elle répondit:
--Je ne savais ni le jour ni l'heure où je serais prise, ni quand cela m'arriverait[537].
[Note 537: _Ibid._, t. III, p. 200.]
Un jeune compagnon, nommé Pierre Cusquel, qui travaillait chez Jean Salvart, dit Jeanson, maître maçon du château, put, à la faveur de son patron, s'introduire aussi dans la tour. Il trouva Jeanne attachée par une longue chaîne fixée à une poutre, et les fers aux pieds. Il prétendit, beaucoup plus tard, l'avoir avertie de parler avec prudence et qu'il y allait de sa vie. Il est vrai qu'elle parlait abondamment à ses gardes et que tout ce qu'elle disait était rapporté aux juges. Et il se peut que le petit compagnon Pierre, dont le maître était à la dévotion des Anglais, ait voulu, ait su même la conseiller. On peut le soupçonner aussi de s'être vanté, comme tant d'autres[538].
[Note 538: _Procès_, t. III, p. 179.]
Le sire Jean de Luxembourg vint à Rouen et se rendit à la tour de la Pucelle avec son frère, le seigneur évêque de Thérouanne, chancelier d'Angleterre; sir Humfrey, comte de Stafford, connétable de France pour le roi Henri; le comte de Warwick, gouverneur du château de Rouen et le jeune seigneur de Macy, qui tenait Jeanne pour très chaste depuis qu'elle l'avait empêché de lui prendre les seins. Et voici le propos que le sire de Luxembourg tint à la prisonnière:
--Jeanne, je suis venu pour vous racheter, si toutefois vous voulez promettre que vous ne vous armerez jamais contre nous.
Ces paroles ne s'expliquent pas suffisamment par ce que nous savons des négociations relatives à la vente de la Pucelle; elles semblent indiquer qu'à ce moment même le marché n'était pas entièrement conclu ou que du moins le vendeur croyait pouvoir le rompre à sa volonté. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le propos du sire de Luxembourg, c'est la condition qu'il met au rachat de la Pucelle. Il lui demande de s'engager à ne plus combattre l'Angleterre et la Bourgogne. Il semblerait, à considérer cette clause, qu'il pense maintenant la vendre au roi de France ou à quelque personne agissant pour lui[539].
[Note 539: Morosini, t. III, p. 236.]
Cependant l'on ne voit pas que ce langage ait beaucoup inquiété les Anglais. Jeanne n'y ajouta nulle foi.
--En nom Dieu, lui répondit-elle, vous vous moquez de moi. Car je sais bien que vous n'avez ni le pouvoir ni le vouloir.
On affirme que, comme il persistait dans son dire, elle reprit:
--Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant, après ma mort, gagner le royaume de France.
Il semble fort douteux qu'elle ait dit que les Anglais la feraient mourir, car elle ne le croyait pas. Tant que dura le procès, elle s'attendit, sur la foi de ses Voix, à être délivrée. Elle ne savait ni quand ni comment la délivrance s'accomplirait, mais elle en était aussi assurée que de la présence de Notre-Seigneur dans le saint-sacrement. Peut-être dit-elle au sire de Luxembourg: «Je sais bien que ces Anglais voudront me faire mourir.» Puis elle répéta, très courageusement, ce qu'elle avait déjà dit mille fois:
--Mais quand ils seraient cent mille Godons de plus qu'ils ne sont de présent, ils n'auront pas le royaume.
En entendant ces paroles, sir Humfrey dégaina et c'est le comte de Warwick qui lui retint le bras[540]. On refuserait de croire que le connétable d'Angleterre leva son épée sur une femme chargée de fers, si l'on ne savait d'ailleurs que sir Humfrey, ayant, en ce même temps, ouï quelqu'un dire du bien de Jeanne, le voulut transpercer[541].
[Note 540: _Procès_, t. III, pp. 121, 123.]
[Note 541: _Ibid._, t. III, p. 140.]
Pour que l'évêque et vidame de Beauvais pût exercer la juridiction à Rouen, il fallait qu'il y eût à son profit concession de territoire. Le siège archiépiscopal de Rouen était vacant[542]. L'évêque de Beauvais demanda cette concession au chapitre avec lequel il avait eu des démêlés[543]. Les chanoines de Rouen ne manquaient ni de fermeté ni d'indépendance; il y avait parmi eux plus d'hommes honnêtes que de malhonnêtes; il y avait des hommes instruits, pleins de lettres, et même de bonnes âmes. Ils ne nourrissaient ni les uns ni les autres aucunes mauvaises intentions contre les Anglais. Le régent Bedford était chanoine de Rouen, comme le roi Charles VII était chanoine du Puy[544]. Le 20 octobre de cette même année 1430, il avait revêtu le surplis et l'aumusse et distribué le pain et le vin capitulaires[545]. Les chanoines de Rouen n'étaient pas prévenus en faveur de la Pucelle des Armagnacs; ils accueillirent la demande de l'évêque de Beauvais et lui firent concession de territoire[546].
[Note 542: C. de Beaurepaire, _Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d'Arc_, dans _Précis des travaux de l'Académie de Rouen_, 1867-1868, pp. 470-9.--U. Chevalier, _L'abjuration de Jeanne d'Arc_, p. 29.]
[Note 543: De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 17.]
[Note 544: _Gallia Christiana_, t. II, p. 732.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 213-214.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCXCV.]
[Note 545: C. de Beaurepaire, _Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d'Arc_, _loc. cit._--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp. 168, 171.]
[Note 546: 28 décembre 1430.--_Procès_, t. I, pp. 20, 23.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 46.]
Le 3 janvier 1431, le roi Henri ordonna par lettres royales de remettre la Pucelle à l'évêque et comte de Beauvais, se réservant de la reprendre par devers lui, au cas où elle serait mise hors de cause par la justice ecclésiastique[547].
[Note 547: _Procès_, t. I, pp. 18, 19.]
Toutefois, elle ne fut pas placée en chartre d'Église, au fond de quelqu'une de ces fosses où, contre le portail des Libraires, dans l'ombre de la prodigieuse cathédrale, pourrissaient les malheureux qui pensaient mal sur la foi[548]. Elle y aurait retrouvé accrus et affinés les supplices et les épouvantes de sa tour guerrière. Le Grand Conseil, en ne la confiant pas à l'officialité de Rouen, faisait moins de tort à l'accusée que de honte à ses juges.
[Note 548: A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, pp. 1771-78.]
Mis de la sorte en état d'agir, l'évêque de Beauvais procéda avec sa fougue de vieux cabochien, mais non sans art mondain ni science canonique[549]. Pour promoteur de la cause, c'est-à-dire comme magistrat chargé de soutenir l'accusation, il choisit Jean d'Estivet, dit Bénédicité, chanoine de Bayeux et de Beauvais, promoteur général du diocèse de Beauvais. Ami du seigneur évêque, chassé en même temps que lui par les Français, Jean d'Estivet était suspect d'animosité contre la Pucelle[550]. Le seigneur évêque institua Jean de la Fontaine, maître ès arts, licencié en droit canon, comme conseiller commissaire au procès[551]. Il choisit l'un des greffiers de l'officialité de Rouen, Guillaume Manchon, prêtre, pour faire office de premier greffier.
[Note 549: J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 147.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 9.]
[Note 550: _Procès_, t. I, p. 24; t. III, p. 162.--De Beaurepaire, _Notes sur les juges_, p. 26.--A. Sarrazin, _Jeanne d'Arc et la Normandie_, p. 220.]
[Note 551: _Procès_, t. I, p. 25.]
En l'avisant de ce qu'il attendait de lui, le seigneur évêque dit à messire Guillaume:
--Il vous faut bien servir le roi. Nous avons l'intention de faire un beau procès contre cette Jeanne[552].
[Note 552: _Ibid._, t. I, p. 25; t. III, p. 137.--A. Sarrazin, _loc. cit._, pp. 221-222.]