Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

Part 12

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Cependant, remis d'une alerte si chaude, les gens de messire Baudot s'armèrent comme ils purent et s'efforcèrent de reprendre le village. Tantôt ils en chassaient les Français, tantôt ils s'en retiraient eux-mêmes après avoir beaucoup souffert. Le seigneur de Créquy, entre autres, fut cruellement blessé au visage. Mais l'espoir d'être secourus leur renforçait le coeur. Ceux de Clairoix parurent. Le duc Philippe en personne s'approchait avec ceux de Coudun. Les Français débordés, abandonnant Margny, se retiraient lentement. Le butin, peut-être, alourdissait leur marche. Tout à coup, voyant les Godons de Venette s'avancer sur la prairie pour leur couper la retraite, la peur les prend; au cri de «Sauve qui peut!» ils s'élancent d'une course folle et atteignent en désordre la berge de l'Oise. Les uns se jetaient dans les bateaux, les autres se pressaient contre le boulevard du Pont. Ils s'attirèrent ainsi le mal dont ils avaient peur. Car les Anglais poussèrent le chanfrein de leurs chevaux dans le dos des fuyards, gagnant à cela que les canons des remparts ne pouvaient plus tirer sans atteindre les Français[401].

[Note 401: Perceval de Cagny, p. 176.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 458.--Monstrelet.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy; Lefèvre de Saint-Remy; Chastellain, _loc. cit._]

Ceux-ci ayant forcé la barrière du boulevard, les Anglais étaient en passe d'y pénétrer sur leurs talons, de franchir le pont et d'entrer dans la place. Le capitaine de Compiègne vit le danger et donna l'ordre de fermer la porte de la ville. Le pont fut levé et la herse baissée[402].

[Note 402: Mémoire à consulter sur G. de Flavy, _loc. cit._--Du Fresne de Beaucourt, _Jeanne d'Arc et Guillaume de Flavy_, dans _Bulletin de la Société de l'Histoire de France_, t. III, 1861, pp. 173 et suiv.--Z. Rendu, _Jeanne d'Arc et G. de Flavy_, Compiègne, 1865, in-8º de 32 p.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 209.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, appendice I, pp. 282, 286.]

Gardant en cette déroute l'illusion héroïque de la victoire, Jeanne, sur la prairie, entourée seulement de quelques personnes de son service et de sa parenté, faisait face aux Bourguignons et pensait encore tout renverser devant elle.

On lui criait:

--Mettez-vous en peine de regagner à la ville, ou nous sommes perdus.

Le regard ébloui par des vols d'anges et d'archanges, elle répondait:

--Taisez-vous, il ne tiendra qu'à vous qu'ils ne soient déconfits. Ne pensez que de férir sur eux.

Et elle disait ce qu'elle disait toujours:

--Allez en avant! ils sont à nous[403]!

[Note 403: Perceval de Cagny, p. 175.]

Ses gens prirent la bride de son cheval et la firent retourner de force du côté de la ville. Il était trop tard; on ne pouvait plus entrer dans le boulevard qui commandait le pont: les Anglais occupaient la tête de la chaussée. La Pucelle, avec sa petite troupe fidèle fut encognée dans l'angle que formaient le flanc du boulevard et le remblai de la route, par des gens de Picardie qui, frappant, écartant ceux qui la protégeaient, l'atteignirent[404]. Un archer la tira de côté par sa huque de drap d'or et la fit choir à terre. Tous, ils l'entouraient et lui criaient ensemble:

--Rendez-vous!

[Note 404: Perceval de Cagny, p. 175.--Chastellain, t. II, p. 49.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 122; t. III, p. 207.--Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 87.]

Pressée de donner sa foi, elle répondit:

--J'ai juré et baillé ma foi à autre que vous et je lui en tiendrai mon serment[405].

[Note 405: Perceval de Cagny, p. 176.]

Un de ceux qui la lui demandaient affirma qu'il était noble homme. Elle se rendit à lui.

C'était un des archers attachés à la lance du bâtard de Wandomme; il se nommait Lyonnel. Voyant sa fortune faite, il se montrait plus joyeux que s'il avait pris un roi[406].

[Note 406: Lettre du duc de Bourgogne, dans _Procès_, t. V, p. 166.--Perceval de Cagny, p. 175.--Monstrelet, t. IV, p. 400.--Lefèvre de Saint-Remy, p. 175.--Chastellain, t. II, p. 49.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 174.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 118.--P. Champion, _loc. cit._, pp. 46-49.--Lanéry d'Arc, _Livre d'or_, pp. 513-518.]

En même temps que la Pucelle, furent pris Pierre d'Arc, son frère; Jean d'Aulon, son intendant, et le frère de Jean d'Aulon, Poton, qu'on surnommait le Bourguignon[407]. À l'estimation des Bourguignons, les Français perdirent dans cette affaire quatre cents combattants, tués ou noyés[408]; mais, au dire des Français, la plupart des gens de pied furent recueillis dans les bateaux amarrés au bord de l'Oise[409].

[Note 407: Richer, _Histoire manuscrite de la Pucelle_, livre IV, fol. 188 et suiv.--P. Champion, _loc. cit._, pièce justificative XXXIII.--Monstrelet, t. IV, p. 388.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy, _loc. cit._--Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de Saint-Quentin, _loc. cit._--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 255.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 459.]

[Note 408: Selon le _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 255, 400 Français tués ou noyés.]

[Note 409: Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 176.--Perceval de Cagny, p. 175.]

Sans les archers, arbalétriers et couleuvriniers disposés par le sire de Flavy à la tête du pont, le boulevard était enlevé. Les Bourguignons n'eurent que vingt blessés et pas de morts[410]. La Pucelle n'avait pas été beaucoup défendue.

[Note 410: Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de Saint-Quentin, dans _Procès_, t. V, p. 166.]

Elle fut conduite désarmée à Margny[411]. À la nouvelle que la sorcière des Armagnacs était prise, le camp des Bourguignons s'emplit de cris et de réjouissances. Le duc Philippe voulut la voir. Quand il s'approcha d'elle, il y eut, dans sa chevalerie et son clergé, des gens pour le louer de son courage, pour vanter sa piété, pour admirer que ce très puissant duc n'eût pas peur des larves vomies par l'enfer[412].

[Note 411: Monstrelet, t. IV, p. 388.--Chastellain, t. II, p. 50.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 253 et suiv.]

[Note 412: Jean Jouffroy, dans d'Achery, _Spicilegium_, III, pp. 823 et suiv.]

À ce compte, sa chevalerie était aussi brave que lui, car beaucoup de gentilshommes accouraient pour satisfaire la même curiosité. Parmi eux, se trouvait messire Enguerrand de Monstrelet, natif du comté de Boulogne, serviteur de la maison de Luxembourg, auteur de chroniques. Il entendit les paroles que le duc adressa à la prisonnière, et bien que, par état, il dût avoir de la mémoire, il les oublia. C'est peut-être qu'il ne les trouva pas assez chevalereuses pour les mettre en son livre[413].

[Note 413: Monstrelet, t. IV, p. 388.]

Jeanne resta sous la garde de messire Jean de Luxembourg, à qui elle appartenait désormais, l'archer qui l'avait prise l'ayant cédée à son capitaine le bâtard de Wandomme, qui l'avait cédée à son tour à messire Jean son maître[414].

[Note 414: _Ibid._, t. IV, p. 389.--P. Champion, _loc. cit._, p. 168.]

La tige des Luxembourg s'étendait de l'occident à l'orient chrétien, jusqu'à la Bohême et la Hongrie, et il en avait fleuri six reines, une impératrice, quatre rois, quatre empereurs. Issu d'une branche cadette de cette illustre maison et cadet lui-même mal apanagé, Jean de Luxembourg avait gagné durement sa chevalerie au service du duc de Bourgogne. Lorsqu'il prit à rançon la Pucelle, il avait trente-neuf ans, était couvert de blessures et borgne[415].

[Note 415: La _Chronique des cordeliers_ et Monstrelet, _passim_.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 165-166.]

Le soir même, de ses quartiers de Coudun, le duc de Bourgogne fit écrire aux villes de son obéissance la prise de la Pucelle. «De cette prise seront grandes nouvelles partout, est-il dit dans sa lettre aux habitants de Saint-Quentin; et sera connue l'erreur et folle créance de tous ceux qui aux faits de cette femme se sont rendus enclins et favorables[416].»

[Note 416: _Procès_, t. V, p. 167.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 95.]

Le duc manda pareillement cette nouvelle au duc de Bretagne par son héraut Lorraine; au duc de Savoie, à sa bonne ville de Gand[417].

[Note 417: _Procès_, t. V, p. 358.--Le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. III, p. 534.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 169-171.]

Les survivants de ceux que la Pucelle avait amenés à Compiègne abandonnèrent le siège et rentrèrent le lendemain dans leurs garnisons. Le capitaine lombard Barthélemy Baretta, lieutenant de Jeanne, demeura dans la ville avec trente-deux hommes d'armes, deux trompettes, deux pages, quarante-huit arbalétriers, vingt archers ou targiers[418].

[Note 418: Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 177.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 333.]

CHAPITRE VIII

LA PUCELLE À BEAULIEU.--LE BERGER DU GÉVAUDAN.

La nouvelle parvint à Paris, le matin du 25, que Jeanne était aux mains des Bourguignons[419]. Dès le lendemain 26, l'Université adressa au duc Philippe sommation de remettre sa prisonnière au vicaire général du Grand Inquisiteur de France. En même temps le vicaire général requérait par lettre le redoutable duc d'amener prisonnière par devers lui cette fille suspecte de plusieurs crimes sentant l'hérésie[420].

[Note 419: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 458.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 255.--J. Quicherat, _Aperçus nouveaux_, p. 96.--Ul. Chevalier, _L'objuration de Jeanne d'Arc au cimetière de Saint-Ouen et l'authenticité de sa formule_, Paris, 1902, in-8º, p. 18.]

[Note 420: _Procès_, t. I, pp. 8-10.--E. O'Reilly, _Les deux procès_, t. II, pp. 13-14.--Le P. Denifle et Châtelain, _Chartularium Universitatis Parisiensis..._, t. IV, p. 516, nº 2372.]

«... Nous vous supplions de bonne affection, très puissant prince, disait-il, et nous prions vos nobles vassaux que par vous et eux Jeanne nous soit envoyée sûrement et brièvement et avons espérance qu'ainsi ferez comme vrai protecteur de la foi et défenseur de l'honneur de Dieu[421]...»

[Note 421: _Procès_, t. I, p. 12.--E. O'Reilly, _Les deux procès_.]

Le vicaire général du Grand Inquisiteur de France, frère Martin Billoray[422], maître en théologie, appartenait à l'ordre des frères prêcheurs dont les membres exerçaient les charges principales du saint office. Au temps d'Innocent III, alors que l'Inquisition exterminait les Cathares et les Albigeois, les fils de Dominique figuraient dans les peintures des cloîtres et des chapelles en chiens du Seigneur sous la forme de grands lévriers blancs tachetés de noir, qui mordaient à la gorge les loups de l'hérésie[423]. Au XVe siècle, en France, les dominicains étaient toujours les chiens du Seigneur; ils chassaient encore l'hérétique, mais couplés à l'évêque. Le Grand Inquisiteur ou son vicaire ne s'y trouvait point en état d'intenter de son propre mouvement et de poursuivre à lui seul une action judiciaire; les évêques maintenaient vis-à-vis de lui leur droit de juger les crimes contre l'Église. Les procès en matière de foi se faisaient par deux juges, l'ordinaire, qui pouvait être l'évêque lui-même ou l'official, et l'Inquisiteur ou son vicaire; et l'on observait les formes inquisitoriales[424].

[Note 422: _Ibid._, t. I, p. 3, 12; t. III, p. 318; t. V, p. 392.]

[Note 423: _Domini canes._ On les voit ainsi figurés sur les fresques de la chapelle des Espagnols, à Santa-Maria-Novella, de Florence.]

[Note 424: Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en France_, chap. II.]

Dans l'affaire de la Pucelle, ce n'était pas seulement un évêque qui mettait la très sainte Inquisition en mouvement, c'était la fille des rois, la mère des études, le beau clair soleil de France et de la chrétienté, l'Université de Paris. Elle s'attribuait le privilège de connaître dans les causes relatives aux hérésies ou opinions produites en la ville et aux environs, et ses avis, de toutes parts demandés, faisaient autorité sur toute la face du monde où la croix est plantée. Depuis un an, ses docteurs et maîtres en grande multitude et pleins de lettres, au jugement même de leurs adversaires, réclamaient la remise de la Pucelle à l'Inquisiteur, comme utile au bien de l'Église et congruente aux intérêts de la foi; car ils soupçonnaient véhémentement cette fille de ne point venir de Dieu, mais d'être trompée et abusée par les artifices du diable; d'agir, non par puissance céleste, mais par le ministère des démons; d'user de sorcellerie et de pratiquer l'idolâtrie[425].

[Note 425: Le P. Denifle et Châtelain, _Chartularium Universitatis Parisiensis_, t. IV, p. 510; _Le procès de Jeanne d'Arc et l'Université de Paris_, Paris, 1897, in-8º, 32 pages.]

Tout ce qu'ils possédaient de science divine et de raison raisonnante corroborait cette grave suspicion. Ils étaient Bourguignons et Anglais, de fait et de consentement, fidèles observateurs du traité de Troyes qu'ils avaient juré, dévoués au Régent qui leur montrait beaucoup d'égards; ils abhorraient les Armagnacs qui ruinaient et désolaient leur ville, la plus belle du monde[426]; ils tenaient le dauphin Charles pour déchu de ses droits sur le royaume des Lis. Aussi se trouvaient-ils enclins à croire que la Pucelle des Armagnacs, la chevaucheuse du dauphin Charles se gouvernait par l'inspiration de plusieurs démons très horribles. Ils étaient des hommes: on croit ce qu'on a intérêt à croire; ils étaient des prêtres et voyaient partout le diable, principalement dans une femme. Sans s'être encore livrés à un examen approfondi des faits et dits de cette pucelle, ils en découvraient assez pour demander instamment une enquête. Elle se disait envoyée de Dieu, fille de Dieu; et se manifestait bavarde, vaine, rusée, glorieuse en ses habits; elle avait menacé les Anglais, s'ils ne sortaient de France, de les faire tous occire; elle commandait les armées; elle était donc homicide, téméraire; elle était séditieuse, car ceux-là sont séditieux qui tiennent le parti contraire au nôtre. Naguère, venue en la compagnie de frère Richard, hérétique et séditieux[427], elle avait menacé les Parisiens de les mettre à mort sans merci, et commis ce péché mortel de donner l'assaut à la ville le jour de la Nativité de la très sainte Vierge. Il était urgent d'examiner si elle avait été mue en tout cela par un bon ou un mauvais esprit[428]?

[Note 426: _Journal d'un bourgeois de Paris_, _passim_.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 450.]

[Note 427: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.--T. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. IV, pp. 103-104.--Monstrelet, t. IV, chap. LXIII.--Bougenot, _Deux documents inédits relatifs à Jeanne d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 fév. 1892, pp. 203-204.]

[Note 428: Le P. Denifle et Châtelain, _Chartularium Universitatis Parisiensis..._, t. IV, p. 515, nº 2370; _Le procès de Jeanne d'Arc et l'Université de Paris_.]

Le duc de Bourgogne, bien que très attaché aux intérêts de l'Église, ne déféra pas à l'invitation pressante de l'Université; et messire Jean de Luxembourg, après avoir gardé la Pucelle trois ou quatre jours en ses quartiers devant Compiègne, la fit conduire au château de Beaulieu en Vermandois, à quelques lieues du camp[429]. Il se montrait, comme son maître, très obéissant fils de notre sainte mère l'Église; mais la prudence conseillait de laisser venir les Anglais et les Français et d'attendre leurs offres.

[Note 429: Monstrelet, t. IV, p. 389.--Perceval de Cagny, p. 176.--Morosini, t. III, pp. 300-302; t. IV, pp. 254-355.--De La Fons-Mélicocq, _Une cité picarde au moyen âge ou Noyon et les Noyonnais aux XIVe et XVe siècles_, Noyon, 1841, t. II, pp. 100-105.--En 1441, Lyonnel de Wandomme qui était gouverneur de cette place en fut chassé par les habitants à la mort de Jean de Luxembourg (Monstrelet, t. V, p. 456).]

Jeanne, à Beaulieu, fut traitée avec courtoisie; elle gardait son état. Messire Jean d'Aulon, son intendant, la servait en sa prison; il lui dit piteusement un jour:

--Cette pauvre ville de Compiègne, que vous avez beaucoup aimée, à cette fois sera remise aux mains et dans la subjection des ennemis de France.

Elle lui répondit:

--Non! ce ne sera point. Car toutes les places que le Roi du ciel a réduites et remises en la main et obéissance du gentil roi Charles par mon moyen ne seront point reprises par ses ennemis, tant qu'il fera diligence pour les garder[430].

[Note 430: Perceval de Cagny, p. 177, très suspect.]

Un jour, elle essaya de s'échapper en se coulant entre deux pièces de bois. Son intention était d'enfermer les gardes dans la tour et de prendre les champs, mais le portier la vit et l'arrêta. Elle en conclut qu'il ne plaisait pas à Dieu qu'elle échappât pour cette fois[431]. Cependant elle avait le coeur trop bon pour désespérer. Ses Voix, éprises comme elle de rencontres merveilleuses et de chevaleresques aventures, lui disaient qu'il fallait qu'elle vît le roi d'Angleterre[432]. Ainsi, dans son malheur, ses rêves l'encourageaient et la consolaient.

[Note 431: _Procès_, t. I, pp. 163-164, 249.]

[Note 432: _Ibid._, t. I, p. 151.]

Il y eut grand deuil sur la Loire, quand les habitants des villes fidèles au roi Charles apprirent le malheur advenu à la Pucelle. Le peuple qui la vénérait comme une sainte, qui allait jusqu'à dire qu'elle était la plus grande de toutes les saintes de Dieu après la bienheureuse Vierge Marie, qui lui élevait des images dans les chapelles des saints, qui ordonnait pour elle des messes et des collectes dans les églises, qui portait sur soi des médailles de plomb où elle était représentée comme si l'Église l'avait déjà canonisée[433], ne lui retira pas sa foi et continua de croire en elle[434]; cette fidélité scandalisait les docteurs et maîtres de l'Université qui en faisaient un grief à la pauvre Pucelle. «Jeanne, disaient-ils, a tellement séduit le peuple catholique, que beaucoup, en sa présence, l'ont adorée comme sainte, et en son absence l'adorent encore[435].»

[Note 433: Vallet de Viriville, _Note sur deux médailles de plomb relatives à Jeanne d'Arc_, Paris, 1861, in-8º de 30 pages.--Forgeais, _Notice sur les plombs historiés trouvés dans la Seine_, Paris, 1860, in-8º.--J. Quicherat, _Médaille frappée en l'honneur de la Pucelle, Six dessins sur Jeanne d'Arc tirés d'un manuscrit du XVe siècle_, dans _l'Autographe_, nº 24, 15 nov. 1864.]

[Note 434: P. Lanéry d'Arc, _Le culte de Jeanne d'Arc au XVe siècle_, Paris, 1887, in-8º de 29 pages.]

[Note 435: _Procès_, t. I, p. 290.]

C'était vrai de maintes personnes, en maints endroits. Les conseillers de la ville de Tours ordonnèrent des prières publiques pour demander à Dieu la délivrance de la Pucelle. On fit une procession générale, à laquelle assistèrent les chanoines de l'église cathédrale, le clergé séculier et régulier de la ville, tous marchant nu-pieds[436].

[Note 436: Carreau, _Histoire manuscrite de Touraine_, dans _Procès_, t. V, pp. 253-254.]

Dans des villes du Dauphiné, on récita à la messe des oraisons pour la Pucelle:

«_Collecte._--Dieu puissant et éternel qui, dans votre sainte et ineffable miséricorde, et dans votre admirable puissance, avez commandé à la Pucelle de relever et sauver le royaume de France, et de repousser, confondre et anéantir ses ennemis et qui avez permis que, pendant qu'elle accomplissait cette oeuvre sainte, ordonnée par vous, elle tombât aux mains et dans les liens de ses ennemis, nous vous prions, par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints de la délivrer de leurs mains, sans qu'elle ait éprouvé aucun mal, afin qu'elle achève d'accomplir ce pour quoi vous l'avez envoyée.

»Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.»

«_Secrète._--Dieu tout-puissant, père des vertus, que votre bénédiction sacro-sainte descende sur cette oblation; que votre puissance admirable se déploie, que par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, Elle délivre la Pucelle des prisons de ses ennemis afin qu'elle achève d'accomplir ce pourquoi vous l'avez envoyée.

»Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.»

«_Post-Communion._--Dieu tout-puissant, daignez écouter les prières de votre peuple: par la vertu des sacrements que nous venons de recevoir, par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints, brisez les fers de la Pucelle qui, en exécutant les oeuvres que vous lui avez commandées, a été et est encore enfermée dans les prisons de nos ennemis; que votre compassion et votre miséricorde divine lui permettent d'accomplir, exempte de péril, ce pourquoi vous l'avez envoyée.

»Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc[437].»

[Note 437: _Procès_, t. V, p. 104.--E. Maignien, _Oraisons latines pour la délivrance de Jeanne d'Arc_, Grenoble, 1867, in-8º (_Revue des Sociétés savantes_, t. IV, pp. 412-414).--G. de Braux, _Trois oraisons pour la délivrance de Jeanne d'Arc_, dans _Journal de la Société d'archéologie lorraine_, juin 1887, pp. 125, 127.]

Apprenant que cette pucelle, par lui jadis soupçonnée de mauvais desseins, puis reconnue toute bonne, venait de tomber aux mains des ennemis du royaume, messire Jacques Gélu, seigneur archevêque d'Embrun, dépêcha au roi Charles un exprès avec une lettre sur la conduite à tenir en ces conjonctures malheureuses[438].

[Note 438: _Vita Jacobi Gelu ab ipso conscripta_, dans _Bulletin de la Société archéologique de Touraine_, III, 1867, pp. 266 et suiv.--Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 313 et suiv.]

S'adressant au prince dont il a jadis guidé l'enfance, messire Jacques commence par lui rappeler ce que, avec le secours du Ciel, la Pucelle a fait pour lui, d'un si grand courage. Il le prie d'examiner sa conscience pour voir s'il n'a en rien offensé la bonté de Dieu. Car c'est peut-être dans sa colère contre le roi que le Seigneur a permis que cette vierge fût prise. Il l'invite, sur son honneur, à tout tenter et à tout dépenser afin de la ravoir.

«Je vous recommande, dit-il, que, pour le recouvrement de cette fille et pour le rachat de sa vie, vous n'épargniez ni moyens ni argent, ni quel prix que ce soit, si vous n'êtes prêt d'encourir le blâme indélébile d'une très reprochable ingratitude.»

Il lui conseille, en outre, de faire ordonner partout des prières pour la délivrance de cette Pucelle afin que si cet accident était arrivé par quelque manquement ou du roi ou du peuple, il plût à Dieu de le pardonner[439].

[Note 439: Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire générale des Alpes Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 319-320.]

Ainsi parla, non sans force ni sans charité, ce vieil évêque, moins évêque qu'ermite, à qui toutefois il souvenait d'avoir été conseiller delphinal dans des temps mauvais et qui aimait chèrement le roi et le royaume.

On a soupçonné le sire de la Trémouille et le seigneur archevêque de Reims, d'avoir voulu se débarrasser d'elle et de l'avoir poussée à sa perte; on a cru découvrir les ténébreux moyens par lesquels ils la firent battre à Paris, à La Charité, à Compiègne[440]. La vérité est qu'ils n'eurent pas besoin de s'en mêler. À Paris, c'eût été grand hasard qu'elle pût passer le fossé, puisque ni elle, ni ses compagnons n'en connaissaient la profondeur; d'ailleurs ce ne fut pas la faute du roi et de son Conseil si les carmes, sur lesquels on comptait, n'ouvrirent pas les portes. Le siège de La Charité fut conduit non par la Pucelle, mais par le sire d'Albret et plusieurs vaillants capitaines. Lors de la sortie de Compiègne, il était certain que, si l'on s'attardait à Margny, on serait coupé par les Anglais de Venette et les Bourguignons de Clairoix et bientôt écrasé par ceux de Coudun. On s'oublia dans les délices du pillage; il arriva ce qui devait arriver.