Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 2 de 2

Part 11

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Le peuple réuni dans l'église de Saint-Pierre de Lagny, au pied de Notre-Dame-des-Aidances, espérait une semblable grâce. Les jeunes filles prièrent autour du corps inanimé de l'enfant. On demanda à la Pucelle de venir prier avec elles Notre-Seigneur et Notre-Dame. Elle se rendit à l'église, s'agenouilla parmi les jeunes filles et pria. L'enfant était noir. «Noir comme ma cotte», disait Jeanne. Quand la Pucelle et les jeunes filles eurent prié, il bâilla par trois fois et la couleur lui revint. Baptisé, il mourut aussitôt; on le mit en terre sainte. Il fut dit par la ville que cette résurrection était l'oeuvre de la Pucelle. À en croire les contes que l'on en faisait, l'enfant n'avait pas donné signe de vie depuis trois jours qu'il était né[369]; mais les commères de Lagny avaient sans doute allongé les heures pendant lesquelles il était resté inerte, comme ces bonnes femmes qui, d'un oeuf pondu par le mari de l'une d'elles, en firent cent avant la fin du jour.

[Note 369: _Procès_, t. I, pp. 105-106.]

CHAPITRE VII

SOISSONS ET COMPIÈGNE.--PRISE DE LA PUCELLE.

Au sortir de Lagny, la Pucelle se présenta devant les portes de Senlis avec sa compagnie et les hommes d'armes des seigneurs français auxquels elle s'était jointe, en tout mille chevaux, pour lesquels elle demanda l'entrée. Il n'y avait pas de disgrâce que les bourgeois craignissent autant que de recevoir des gens d'armes, et il n'y avait pas de privilège dont ils fussent plus jaloux que de les tenir dehors. Le roi Charles en avait fait l'expérience durant la bénigne campagne du sacre. Les habitants de Senlis firent répondre à la Pucelle que, vu la pauvreté de la ville en fourrages, grains, avoine, vivres et vin, il lui serait offert d'y entrer avec trente ou quarante hommes des plus notables, et non davantage[370].

[Note 370: Arch. mun. de Senlis dans _Musée des archives départementales_, pp. 304-305.--J. Flammermont, _Histoire de Senlis pendant la seconde partie de la guerre de cent ans_, p. 245.--Perceval de Cagny, p. 173.--Morosini, t. III, p. 294, n. 5.]

On veut que de Senlis Jeanne soit allée au château de Borenglise, en la paroisse d'Élincourt, entre Compiègne et Ressons, et, dans l'ignorance où l'on est des raisons qui l'y firent aller, on croit qu'elle se rendit en pèlerinage à l'église d'Élincourt, placée sous l'invocation de sainte Marguerite; et il est possible qu'elle ait tenu à faire ses dévotions à sainte Marguerite d'Élincourt, comme elle les avait faites à sainte Catherine de Fierbois, pour l'honneur de l'une des dames du ciel qui la visitaient tous les jours et à toute heure[371].

[Note 371: Histoire manuscrite de Beauvais, par Hermant, dans _Procès_, t. V, p. 165.--G. Lecocq, _Étude historique sur le séjour de Jeanne d'Arc à Élincourt-Sainte-Marguerite_, Amiens, 1879, in-8º de 13 pages.--A. Peyrecave, _Notes sur le séjour de Jeanne d'Arc à Élincourt-Sainte-Marguerite_, Paris, 1875, in-8º.--_Élincourt-Sainte-Marguerite, notice historique et archéologique_, Compiègne, 1888, chap. VII, pp. 113, 123.]

Il y avait alors, dans la ville d'Angers, un licencié ès lois, chanoine des églises de Tours et d'Angers et doyen de Saint-Jean d'Angers, qui, moins de dix jours avant la venue de Jeanne à Sainte-Marguerite d'Élincourt, le 18 avril, environ neuf heures du soir, ressentit une douleur à la tête qui lui dura jusqu'à quatre heures du matin, si forte qu'il crut mourir. Il se recommanda à madame sainte Catherine, envers qui il professait une dévotion particulière, et aussitôt il fut guéri. En reconnaissance d'une telle grâce, il se rendit à pied au sanctuaire de Sainte-Catherine de Fierbois; et le vendredi 5 mai, il y célébra la messe à haute voix pour le roi, «la Pucelle, digne de Dieu», et la prospérité et la paix du royaume[372].

[Note 372: _Procès_, t. V, pp. 164-165.--_Les miracles de madame sainte Katerine de Fierboys_, pp. 16, 62, 63.]

Le Conseil du roi Charles avait remis Pont-Sainte-Maxence au duc de Bourgogne, au lieu de Compiègne qu'il ne pouvait lui livrer, pour la raison que la ville se refusait de toutes ses forces à être livrée, et demeurait au roi malgré le roi. Le duc de Bourgogne garda Pont-Sainte-Maxence qu'on lui donnait et résolut de prendre Compiègne[373].

[Note 373: P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièces justificatives, pp. 150, 154.--Morosini, t. III, p. 276, n. 3.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 176.]

Le 17 avril, à l'expiration de la trêve, il se mit en campagne avec une florissante chevalerie et une puissante armée, quatre mille Bourguignons, Picards et Flamands et quinze cents Anglais, sous le commandement de Jean de Luxembourg, comte de Ligny[374].

[Note 374: Montrelet, ch. 33.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 175.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièces justificatives XLIV, XLV.]

Le duc faisait venir à ce siège de belles pièces d'artillerie, notamment Remeswalle, Rouge bombarde et Houppembière, qui toutes trois lançaient des pierres très grosses. On y amenait aussi les bombardes achetées par le duc à messire Jean de Luxembourg et payées comptant: Beaurevoir et Bourgogne, un gros «coullard» et un engin volant. Les villes des vastes États de Bourgogne envoyaient devant Compiègne leurs archers et leurs arbalétriers. Le duc se fournissait d'arcs de Prusse et de Constantinople, avec flèches barbées et non barbées. Il appelait des mineurs et divers ouvriers pour faire des mines de poudre devant la ville et pour jeter des fusées de feu grégeois; enfin, monseigneur Philippe, plus riche qu'un roi, le plus magnifique seigneur de la chrétienté et très expert en chevalerie, voulait faire un beau siège[375].

[Note 375: De La Fons-Mélicoq, _Documents inédits sur le siège de Compiègne de 1430_, dans _La Picardie_, t. III, 1857, pp. 22-23.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pièces justificatives, p. 176.]

La ville, une des plus grandes de France et des plus fortes, était défendue par quatre ou cinq cents hommes de garnison[376], sous le commandement du jeune seigneur Guillaume de Flavy. Issu d'une noble famille du pays, sans grands biens, toujours en querelle avec les seigneurs ses voisins et cherchant noise au pauvre peuple, il était aussi méchant et cruel qu'aucun seigneur armagnac[377]. Les habitants ne voulaient pas d'autre capitaine que lui; ils le gardèrent envers et contre le roi Charles et son chambellan. Et ils firent sagement, car pour les défendre il n'y avait pas meilleur que le seigneur Guillaume; on n'en aurait pas trouvé un second si entêté à son devoir. Au roi de France, qui lui avait donné l'ordre de livrer la ville, il avait refusé net; et lorsque ensuite le duc lui promit une grosse somme d'argent et une riche héritière en échange de Compiègne, il répondit que la ville était non pas à lui, mais au roi[378].

[Note 376: Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 178.--H. de Lépinois, _Notes extraites des archives communales de Compiègne_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1863, t. XXIV, p. 486.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc devant Compiègne et l'histoire des sièges de la même ville sous Charles VI et Charles VII, d'après des documents inédits avec vues et plans_, Paris, 1889, in-8º, p. 268.]

[Note 377: Jacques Duclercq, _Mémoires_, éd. de Reiffenberg, t. I, p. 419.--_Le Temple de Bocace_ dans les _Oeuvres de Georges Chastellain_, éd. Kervyn de Lettenhove, t. VII, p. 95.--P. Champion, _Guillaume de Flavy, capitaine de Compiègne, contribution à l'histoire de Jeanne d'Arc et à l'étude de la vie militaire et privée au XVe siècle_, Paris, 1906, in-8º, _passim_.]

[Note 378: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 125.--_Chronique des cordeliers_, fol. 495 recto.--Rogier, dans Varin, _Arch. de la ville de Reims_, IIe partie, Statuts, t. I, p. 604.--A. Sorel, _loc. cit._, p. 167.--P. Champion, _loc. cit._, p. 33.]

Le duc de Bourgogne s'empara sans peine de Gournay-sur-Aronde, et vint ensuite mettre le siège devant Choisy-sur-Aisne, qu'on appelait aussi Choisy-au-Bac, au confluent de l'Aisne et de l'Oise[379].

[Note 379: Monstrelet, t. IV, pp. 379, 381.--_Chronique des cordeliers_, fol. 495 recto.--_Livre des trahisons_, p. 202.]

L'écuyer gascon Poton de Saintrailles et les gens de sa compagnie passèrent l'Aisne entre Soissons et Choisy, surprirent les assiégeants, et se retirèrent aussitôt, emmenant quelques prisonniers[380].

[Note 380: Monstrelet, t. IV, pp. 382-383.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 49.]

Le 13 mai, la Pucelle entrée à Compiègne, logea rue de l'Étoile[381]. Le lendemain, les attornés lui offrirent quatre pots de vin[382]. Ils entendaient par là lui faire grand honneur, car ils n'en offraient pas davantage au seigneur archevêque de Reims, chancelier du royaume, qui se trouvait alors dans la ville avec le comte de Vendôme, lieutenant du roi, et plusieurs autres chefs de guerre. Ces très hauts seigneurs résolurent d'envoyer de l'artillerie et des munitions au château de Choisy qui ne pouvait plus longtemps se défendre[383]; et la Pucelle fut mise en oeuvre comme autrefois.

[Note 381: D'après une note de Dom Bertheau, dans A. Sorel, _Séjours de Jeanne d'Arc à Compiègne, maisons où elle a logé en 1429 et 1430, avec vue et plans_, Paris, 1888, in-8º, pp. 11-12.]

[Note 382: _Comptes de la ville de Compiègne_, CC. 13, folio 291.--Dom Gillesson, _Antiquités de Compiègne_, t. V, p. 95.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, p. 145, note 3.]

[Note 383: Choisy se rendit le 16 mai, _Chronique des cordeliers_, fol. 497 verso. _Livre des trahisons_, p. 201.--Monstrelet, t. IV, p. 382.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 49.--A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_, pp. 145-146.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, pp. 40-41, 162-163.]

L'armée se dirigea vers Soissons pour y passer l'Aisne[384]. Le capitaine de la ville était un écuyer de Picardie nommé Guichard Bournel par les Français, et Guichard de Thiembronne par les Bourguignons: il avait servi les uns et les autres. Jeanne le connaissait bien: il lui rappelait un pénible souvenir. Ç'avait été l'un de ceux qui, la prenant blessée dans les fossés de Paris, l'avaient mise malgré elle sur un cheval. À l'approche des seigneurs et gens du roi Charles, le capitaine Guichard fit faussement accroire aux habitants de Soissons que toute cette gendarmerie venait prendre garnison dans leur ville. Aussi les habitants décidèrent-ils de ne les point recevoir. Il fut fait là tout comme à Senlis; le capitaine Bournel reçut le seigneur archevêque de Reims, le comte de Vendôme et la Pucelle, avec petite compagnie, et l'armée passa la nuit aux champs[385]. Le lendemain on essaya, faute d'obtenir l'accès du pont, de traverser la rivière à gué, mais on n'y put réussir. C'était le printemps, les eaux avaient monté. L'armée rebroussa chemin. Quand elle fut partie, le capitaine Bournel vendit au duc de Bourgogne la cité qu'il avait charge de garder au roi de France, et la mit en la main de messire Jean de Luxembourg pour 4.000 saluts d'or[386].

[Note 384: Berry, dans _Procès_, t. IV, pp. 49-50.]

[Note 385: F. Brun, _Jeanne d'Arc et le capitaine de Soissons en 1430_, Soissons, 1904, p. 5 (Extrait de l'_Argus Soissonnais_).--P. Champion, _loc. cit._, p. 41.]

[Note 386: Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 50.--P. Champion, _loc. cit._, p. 168, pièce justificative XXXV, p. 168.--F. Brun, _Nouvelles recherches sur le fait de Soissons (Jeanne d'Arc et Bournel en 1430), à propos d'un livre récent_, Meulan, 1907, in-8º.]

À la nouvelle que le capitaine de Soissons avait de la sorte agi laidement, contre son honneur, Jeanne s'écria que, si elle le tenait, elle le ferait trancher en quatre pièces, ce qui n'était pas une imagination de sa colère. L'usage voulait, pour le châtiment de certains crimes, que le bourreau coupât en quartiers les condamnés auxquels il avait d'abord tranché la tête: cela s'appelait écarteler. C'est comme si Jeanne avait dit que ce traître méritait d'être écartelé. Le propos parut dur aux oreilles bourguignonnes; certains crurent même entendre que, dans son indignation, Jeanne reniait Dieu. Ils entendirent mal. Jamais elle ne reniait Dieu, ni saint ni sainte; loin de maugréer, quand elle était en colère, elle disait: «Bon gré Dieu!», ou «Saint Jean!», ou «Notre Dame[387]!»

[Note 387: _Procès_, t. I, p. 273.]

Devant Soissons, Jeanne et les chefs de guerre se séparèrent. Ceux-ci se dirigèrent avec leurs gens d'armes vers Senlis et les bords de la Marne. Le pays entre Aisne et Oise n'avait plus de quoi faire vivre tant de monde et de si grands personnages. Jeanne reprit avec sa compagnie le chemin de Compiègne[388]. À peine entrée dans la ville, elle en sortit pour battre les environs.

[Note 388: J'ai rejeté la rencontre contée par Alain Bouchard (_Les grandes Croniques de Bretaigne_, Paris, Galliot Du Pré, 1514, in-fol., fol. CCLXXXI) de Jeanne et des petits enfants dans l'église Saint-Jacques. M. Pierre Champion (_Guillaume de Flavy_, p. 283) a irréfutablement démontré le caractère fabuleux du récit.]

Elle fut notamment d'une expédition contre Pont-l'Évêque, place forte, à quelque distance de Noyon, et qu'occupait une petite garnison anglaise, sous les ordres du seigneur de Montgomery.

Les Bourguignons, qui faisaient le siège de Compiègne, se ravitaillaient par Pont-l'Évêque. À la mi-mai, les Français, au nombre de peut-être deux mille, commandés par le capitaine Poton, par messire Jacques de Chabannes et quelques autres, et accompagnés de la Pucelle, attaquèrent au petit jour les Anglais du seigneur de Montgomery, et l'affaire fut âprement menée. Mais les Bourguignons de Noyon étant venus à la rescousse, les Français battirent en retraite. Ils avaient tué trente hommes à l'ennemi et en avaient perdu autant; aussi le combat passa-t-il pour très meurtrier[389]. Il ne pouvait plus être question de traverser l'Aisne et de sauver Choisy.

[Note 389: Monstrelet, t. IV, p. 382.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 178.--_Chronique des cordeliers_, fol. 498 verso.]

Rentrée à Compiègne, Jeanne, qui ne prenait pas un moment de repos, courut à Crépy-en-Valois où se rassemblaient des troupes destinées à défendre Compiègne; puis elle se dirigea, avec ces troupes, par la forêt de Guise, vers la ville assiégée et elle y entra, le 23, à l'aube, sans avoir rencontré de Bourguignons. Il n'y en avait pas du côté de la forêt, sur la rive gauche de l'Oise[390].

[Note 390: _Procès_, t. I, p. 114.--Perceval de Cagny, p. 174.--Extrait d'un mémoire à consulter pour G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 176.--Morosini, t. III, p. 296, n. 1.]

Ils étaient tous de l'autre côté de la rivière. Là s'étend une prairie d'un quart de lieue au bout de laquelle la côte de Picardie s'élève. Cette prairie étant basse, humide, souvent inondée, on avait établi une chaussée allant du pont au village de Margny, dressé tout en face sur la côte abrupte. Le clocher de Clairoix pointait à trois quarts de lieue en amont, au confluent des deux rivières d'Aronde et d'Oise; le clocher de Venette, du côté opposé, à une demi-lieue en aval, vers Pont-Sainte-Maxence[391].

[Note 391: Plan manuscrit de Compiègne de 1509 dans Debout, _Jeanne d'Arc_, t. II, p. 293.--Plan de la ville de Compiègne, gravé par Aveline au XVIIe siècle, réduction publiée par la _Société historique de Compiègne_, mai 1877.--Lambert de Ballyhier, _Compiègne historique et monumental_, 1842, 2 vol. in-8º, planches.--Plan de restitution de la ville de Compiègne en 1430, dans A. Sorel, _La prise de Jeanne d'Arc_.--P. Champion, _Guillaume de Flavy_, p. 43.]

Un petit poste de Bourguignons commandé par un chevalier, messire Baudot de Noyelles, occupait le village de Margny, sur la hauteur. Le plus renommé homme de guerre du parti de Bourgogne, messire Jean de Luxembourg, se tenait avec ses Picards sur les bords de l'Aronde, au pied du mont Ganelon, à Clairoix. Les cinq cents Anglais du sire de Montgomery gardaient l'Oise à Venette. Le duc Philippe occupait Coudun, à une grande lieue de la ville, vers la Picardie[392].

[Note 392: Monstrelet, t. IV, pp. 383-384.]

Ces dispositions répondaient aux préceptes des plus expérimentés capitaines. Devant une place forte, on évitait de réunir sur une même position, dans un même logis, comme on disait, une grande quantité de gens d'armes. En cas d'attaque soudaine une grosse compagnie, pensait-on, si elle n'a qu'un logis, est surprise et mise en désarroi comme une moindre, et le mal est grave. C'est pourquoi il vaut mieux diviser les assiégeants en petites compagnies et placer ces compagnies assez près les unes des autres pour qu'elles puissent s'entre-aider. De cette manière, ceux d'un logis ne sont pas plutôt déconfits que les autres ont le loisir de se mettre en ordonnance pour les secourir. Les assaillants sont bien ébahis quand ils voient fondre sur eux des troupes fraîches et aux défenseurs le coeur en grandit de moitié. Ainsi pensait, notamment, messire Jean de Bueil[393].

[Note 393: _Le Jouvencel_, t. II, p. 196.]

Ce même jour, 23 mai, vers cinq heures du soir[394], montée sur un très beau cheval gris pommelé, Jeanne sortit par le pont et s'engagea sur la chaussée qui traversait la prairie, avec son étendard, sa compagnie lombarde, le capitaine Baretta et les trois ou quatre cents hommes, cavaliers et fantassins, entrés, la nuit, à Compiègne. Elle avait ceint l'épée bourguignonne trouvée à Lagny et portait sur son armure une huque de drap d'or vermeil[395]. Un tel habit eût mieux convenu pour une parade que pour une sortie; mais, dans la candeur de son âme villageoise et religieuse, elle aimait tout ce qui avait l'air cérémonieux et chevaleresque.

[Note 394: _Procès_, t. I, p. 116.--Lettre de Philippe le Bon aux habitants de Saint-Quentin, _Procès_, t. V, p. 166.--Lettre de Philippe le Bon à Amédée duc de Savoie, dans P. Champion, _loc. cit._, pièce justificative XXXVII.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 458.--William Wircester dans _Procès_, t. IV, p. 475, et le _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 255.]

[Note 395: _Procès_, t. I, pp. 78, 223, 224.--Chastellain, t. II, p. 49.--Le Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans _Procès_, t. IV, p. 428.]

L'entreprise était concertée entre le capitaine Baretta, les autres chefs de partisans et messire Guillaume de Flavy, qui, pour aider la rentrée des Français, fit placer à la tête du pont des archers, des arbalétriers, des couleuvriniers, et mit sur la rivière une grande quantité de petits bateaux couverts destinés à recueillir, au besoin, le plus de monde possible[396]. Jeanne ne fut pas consultée sur l'entreprise: on ne lui demandait jamais conseil; on l'emmenait comme un porte-bonheur, sans lui rien dire, et on la montrait comme un épouvantail aux ennemis qui, la tenant pour une puissante magicienne, craignaient de tomber victimes de ses maléfices, surtout au cas où ils fussent en état de péché mortel. Certains, sans doute, dans les deux partis, s'apercevaient, au contraire, qu'elle n'était pas une femme différente des autres[397]; mais c'étaient des gens qui ne croyaient à rien et ces sortes de gens sont toujours en dehors du sentiment commun.

[Note 396: Mémoires à consulter pour G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 177.--_Chronique de Tournai_, dans _Recueil des Chroniques de Flandre_, 1856, t. III, pp. 415-416.]

[Note 397: _Chastellain_, t. II, p. 49.]

Cette fois, elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'on allait faire: la tête pleine de rêves, elle s'imaginait partir pour quelque grande et haute action. Elle avait promis, dit-on, à ceux de la ville, de déconfire les Bourguignons et de ramener prisonnier le duc Philippe. Or, il n'était nullement question de cela; le capitaine Baretta et les chefs des partisans se proposaient de surprendre et de piller le petit poste bourguignon le plus rapproché de la ville et le plus accessible, celui qu'occupait messire Baudot de Noyelles à Margny, sur une côte très roide à laquelle on pouvait atteindre en vingt ou vingt-cinq minutes par la chaussée. Le coup valait d'être tenté. Ces enlèvements de postes, c'était le casuel des gens d'armes. Et, bien que les ennemis eussent assez habilement choisi leurs positions, on avait chance de réussir en s'y prenant avec une extrême célérité. Les Bourguignons se tenaient à Margny en très petit nombre. Nouvellement venus, ils n'avaient établi ni bastille ni boulevard, et leurs défenses se réduisaient aux masures du village.

Il était cinq heures après midi quand les Français se mirent en marche. On se trouvait dans les plus longs jours de l'année; ils ne comptaient donc pas sur l'obscurité pour enlever le poste. Les gens d'armes, à cette époque, ne se hasardaient pas volontiers dans la nuit; ils la jugeaient traîtresse, capable de servir aussi bien le fol que le sage, et avaient un dicton là-dessus; ils disaient: «La nuit n'a point de honte[398].»

[Note 398: _Le Jouvencel_, t. I. p. 91.]

Grimpés à Margny, les assaillants surprirent les Bourguignons épars et sans armes, et se mirent à frapper à leur plaisir. La Pucelle, pour sa part, renversait tout ce qui se trouvait devant elle.

Or, à ce moment, le sire Jean de Luxembourg et le sire de Créquy, venus à cheval de leur logis de Clairoix[399], gravissaient la côte de Margny, sans armures, avec huit ou dix gentilshommes. Ils se rendaient auprès de messire Baudot de Noyelles, et ne se doutant de rien, pensaient reconnaître, de ce point élevé, les défenses de la ville, comme naguère le comte de Salisbury aux Tourelles d'Orléans. Tombés en pleine escarmouche, ils envoyèrent en toute hâte à Clairoix quérir leurs armes et mander leur compagnie, qui ne pouvait atteindre le lieu du combat avant une bonne demi-heure. En attendant, tout démunis qu'ils étaient, ils se joignirent à la petite troupe de messire Baudot pour tenir tête à l'ennemi[400]. Surprendre ainsi monseigneur de Luxembourg, ce pouvait être une bonne chance et ce n'en pouvait pas être une mauvaise; car ceux de Margny eussent de toute façon appelé incontinent à leur secours ceux de Clairoix, comme en effet ils appelèrent les Anglais de Venette et les Bourguignons de Coudun.

[Note 399: Monstrelet, t. IV, p. 387.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 179.--Chastellain, t. II, p. 48.--Mémoire à consulter sur G. de Flavy, dans _Procès_, t. V, p. 176.]

[Note 400: Lettre du duc de Bourgogne aux habitants de Saint-Quentin, dans _Procès_, t. V, p. 166.--Monstrelet, Lefèvre de Saint-Remy, Chastellain, Mémoires à consulter sur G. de Flavy, _loc. cit._]

Ayant forcé et pillé le logis, les assaillants, qui devaient prudemment rabattre en toute hâte sur la ville avec leur butin, s'attardèrent à Margny; on devine pour quelle cause: c'est celle qui fit tant de fois les détrousseurs détroussés. Ces gens-là, ceux de la croix blanche comme ceux de la croix rouge, quelque péril qui les pressât, ne quittaient point la place tant qu'il s'y trouvait encore quelque chose à emporter.

Le danger où les soudoyers de Compiègne s'exposaient par convoitise, la Pucelle devait, pour sa part, largement l'accroître par vaillance et prouesse: elle ne consentait jamais à quitter le combat; il fallait qu'elle fût blessée, navrée de flèches et de viretons, pour qu'on parvînt à la faire démordre.