Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 9

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Ainsi madame sainte Catherine trépassa de ce monde au bonheur céleste, le vingt-cinquième jour du mois de novembre, qui était un vendredi[254].

[Note 254: Voragine, _La légende dorée_, 1846, pp. 789-797.--Douhet, _Dictionnaire des légendes_, 1855, p. 282.]

Monseigneur saint Michel, archange, n'avait pas fait une fausse promesse: mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite vinrent comme il avait dit. Dès leur première visite, la jeune paysanne fit voeu entre leurs mains de garder sa virginité tant qu'il plairait à Dieu[255]. Si cette promesse avait un sens, il fallait que Jeanne, quelque âge qu'elle eût alors, ne fût plus tout à fait une enfant. Et il semble bien aussi qu'elle vit l'ange et les saintes au moment de devenir femme, si tant est qu'elle le devint jamais[256]. Les saintes nouèrent bientôt avec elle des relations familières[257]. Elles venaient tous les jours au village et souvent plusieurs fois le jour. En les voyant paraître dans cette clarté qu'elles apportaient du ciel, charmantes, en habit de reines, le front ceint d'une couronne d'or et de pierreries bien riche et bien précieuse, la villageoise se signait dévotement et leur faisait une profonde révérence[258]. Et comme elles étaient des dames bien nées, elles lui rendaient son salut. Chacune avait sa façon particulière de saluer, et sans doute parce que leur visage trop éblouissant ne pouvait être regardé en face, c'était surtout à leur manière de faire la révérence que Jeanne les distinguait l'une de l'autre. Elles se laissaient toucher volontiers par leur amie terrestre, qui embrassait leurs genoux, baisait le bas de leur robe et s'enivrait de la bonne odeur qu'elles exhalaient[259]. Elles parlaient d'une voix humble[260], à ce qu'il semblait à Jeanne. Elles appelaient la pauvre fille: fille de Dieu. Elles lui enseignaient à se bien conduire et à fréquenter l'église. Sans avoir toujours des choses très nouvelles à lui dire, puisqu'elles venaient à tout moment, elles lui tenaient des propos qui la remplissaient de joie et, après qu'elles avaient disparu, Jeanne pressait ardemment de ses lèvres la terre où leurs pieds s'étaient posés[261].

[Note 255: _Procès_, t. I, p. 128.--Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 29.--Nous examinerons, au moment du procès, s'il est possible de concilier les assertions de Jeanne relativement à ce voeu.]

[Note 256: _Procès_, t. I, p. 128; t. III, p. 219.]

[Note 257: _Ibid._, table, aux mots: _Voix_, _Catherine_ et _Marguerite_.]

[Note 258: _Ibid._, t. I, pp. 71-85; 167 et suiv.; 186 et suiv.]

[Note 259: _Procès_, t. I, pp. 185-186.]

[Note 260: Humblement n'exprime dans la langue ancienne qu'un sentiment affable. On trouve dans Froissart (cité par La Curne): «Li contes de Hainaut rechut ces seigneurs d'Engleterre, l'un après l'autre, moult humblement.»]

[Note 261: _Procès_, t. I, p. 130.]

Elle recevait souvent les Dames du ciel dans son petit jardin, contigu au pourpris de l'église. Elle les rencontrait près de la fontaine; souvent même elles se montraient à leur petite bien-aimée au milieu des compagnies. «Car, disait la fille d'Isabelle, les anges viennent bien des fois entre les chrétiens, et on ne les voit pas. Mais moi, je les vois[262].» C'était dans les bois, au bruit léger du feuillage et surtout pendant que les cloches sonnaient matines ou complies qu'elle entendait le plus distinctement les douces paroles. Aussi aimait-elle cette voix des cloches dans laquelle se mêlaient ses Voix. Et quand, à neuf heures du soir, Perrin le Drapier, marguillier de la paroisse, manquait à sonner les complies, elle le reprenait de sa négligence et le grondait, disant que ce n'était pas bien fait. Elle lui promettait des gâteaux si, à l'avenir, il sonnait exactement[263].

[Note 262: _Ibid._, t. I, p. 130.]

[Note 263: _Procès_, t. II, p. 413 et note 2.]

Elle ne révéla rien de ces choses à son curé, en quoi elle fut grandement répréhensible selon de bons docteurs et tout à fait irréprochable de l'avis de certains autres docteurs excellents. Car, si d'une part nous devons, en matière de foi, consulter nos supérieurs ecclésiastiques, d'autre part là où souffle l'Esprit, là règne la liberté[264].

[Note 264: _Ibid._, t. I, p. 52, glose marginale du ms. d'Urfé: _Celavit visiones curato, patri et matri et cuicumque_, dans _Procès_, t. I, p. 128, note.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d'Arc_, p. 471.]

Depuis que les deux saintes fréquentaient Jeanne, monseigneur saint Michel se montrait moins assidu auprès d'elle; mais il ne l'avait point abandonnée. Une heure vint où il lui conta la pitié qui était au royaume de France, la pitié qu'elle avait au coeur[265].

[Note 265: _Ibid._, t. I, p. 171: «Et luy racontet l'angle la pitié qui estoit ou royaume de France». _Pitié_ sujet de tendresse et d'amour: L'ange pense spécialement au Dauphin. Pour le sens et l'emploi de ce mot, comparez _Monstrelet_, t. III. p. 74: «... et le peuple plorant de pitié et de joie qu'ils avoient à regarder leur seigneur». Gérard de Nevers dans La Curne: «Pitié estoit de voir festoyer leur seigneur; on ne pourrait retenir ses larmes en voyant la joie qu'ils marquoient de recevoir leur seigneur.»]

Et les saintes visiteuses, dont la voix se faisait plus ardente et plus ferme, à mesure que la jeune fille prenait une âme plus héroïque et plus sainte, lui révélèrent sa mission:

--Fille de Dieu, lui dirent-elles, il faut que tu quittes ton village et que tu ailles en France[266].

[Note 266: _Procès_, t. I, p. 53.]

Cette idée d'une mission sainte et guerrière, dont Jeanne prit conscience par ses Voix, s'était-elle formée en son esprit spontanément, sans l'intervention d'aucune volonté étrangère, ou lui fut-elle suggérée par quelque personne dont elle subissait l'influence? C'est ce qu'il serait impossible de discerner, si un faible indice ne nous mettait sur la voie. Jeanne eut connaissance, à Domremy, d'une prophétie qui disait que la France serait désolée par une femme et puis rétablie par une pucelle[267]. Elle en fut étrangement frappée et il lui arriva, par la suite, d'en parler d'une manière qui prouve que non seulement elle y ajoutait foi, mais encore qu'elle croyait être la pucelle annoncée[268]. Qui la lui apprit? Quelque paysan? On a lieu de croire que les paysans l'ignoraient[269] et qu'elle courait parmi les personnes de dévotion[270]. D'ailleurs, pour être édifié à cet égard, il suffit de remarquer que Jeanne connut de cette prophétie une version spéciale, visiblement arrangée pour elle, puisqu'il y était spécifié que la pucelle réparatrice sortirait des Marches de Lorraine. Cette addition topique ne peut être le fait d'un conducteur de boeufs et décèle un esprit habile à gouverner les âmes, à susciter les actes. Le doute n'est plus possible, la prophétie ainsi complétée et dirigée part d'un clerc dont les intentions se laissent facilement voir. Dès lors on surprend une pensée qui agit et pèse sur la jeune visionnaire. Cet homme d'Église des bords de la Meuse qui, dans l'humilité des champs, songeait au sort du pauvre peuple et, pour tourner les visions de Jeanne au bien du royaume et à la conclusion de la paix, poussait l'ardeur de son zèle pieux jusqu'à recueillir des prophéties sur le salut du Lis de France et à les compléter avec une précision utile à ses desseins, il faut le chercher parmi ces prêtres, ces religieux lorrains ou champenois qui souffraient cruellement des malheurs publics[271]. Les marchands et les artisans, écrasés d'impôts et de tailles, ruinés par les changements des monnaies[272], les paysans, dont les maisons, les granges, les moulins étaient détruits, les champs ravagés, cessaient de contribuer aux frais du culte[273]. Chanoines et religieux, qui ne recevaient plus ni les redevances de leurs feudataires, ni les contributions des fidèles, quittaient le monastère et s'en allaient à travers le siècle mendier leur pain, laissant au cloître deux ou trois vieux moines et quelques enfants. Les abbayes fortifiées attiraient les capitaines et les soldats des deux partis, qui s'y retranchaient, les pillaient et les brûlaient, et si quelqu'une de ces saintes maisons échappait aux flammes, les villageois errants s'y réfugiaient et l'on ne pouvait empêcher les femmes d'envahir les réfectoires et les dortoirs[274]. C'est dans la multitude obscure des âmes troublées par l'affliction et les scandales de l'Église que se devine le prophète et l'initiateur de la Pucelle.

[Note 267: _Ibid._, t. II, p. 444.]

[Note 268: «Nonne alios dictum fuit quod Francia per mulierem desolaretur, et postea per Virginem restaurari debebat» Déposition de Durand Lassois dans _Procès_, t. II, p. 444.]

[Note 269: _Procès_, t. II, p. 447.]

[Note 270: _Ibid._, t. III, p 83.--Morosini, t. IV, annexe XVI.]

[Note 271: Monstrelet, t. III, p. 180.--Jean Chartier, _Chronique latine_, éd. Vallet de Viriville, t. I, p. 13.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 44 et suiv.]

[Note 272: Alain Chartier, _Quadriloge invectif_, éd. André Duchesne, Paris, 1617, pp. 440 et suiv.--_Ordonnances_, t. XI, pp. 101 et suiv.--Vuitry, _Les monnaies sous les trois premiers Valois_, Paris, 1881, in-8º, _passim_.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, ch. XI.]

[Note 273: Juvénal des Ursins et _Journal d'un bourgeois de Paris_, _passim_.--Lettre de Nicolas de Clemangis à Gerson, dans _Clemangis opera omnia_, 1613, in-4º, II, pp. 159 et suiv.]

[Note 274: Le P. Denifle, _La désolation des églises, monastères..._, Mâcon, 1897, in-8º, introduction.]

On ne sera pas tenté de le reconnaître en messire Guillaume Frontey, curé de Domremy: le successeur de messire Jean Minet, à le juger par ses propos, qui nous ont été conservés, était aussi simple que ses ouailles[275]. Jeanne fréquentait beaucoup de prêtres et de moines. Elle visitait son oncle le curé de Sermaize, et voyait son cousin, jeune religieux profès en l'abbaye de Cheminon[276], qui devait bientôt la suivre en France. Elle se trouvait en relation avec nombre de personnes ecclésiastiques très aptes à reconnaître sa piété singulière et le don qu'elle avait reçu de voir des choses invisibles au commun des chrétiens. Ils lui tenaient des propos qui, s'ils nous étaient conservés, nous ouvriraient sans doute une des sources de cette extraordinaire vocation. L'un d'eux, dont le nom ne sera jamais connu, prépara au roi et au royaume de France un angélique défenseur.

[Note 275: _Procès_, t. II, pp 402, 434.]

[Note 276: Toutefois ces deux personnages ne nous sont connus que par des documents généalogiques très suspects. _Procès_, t. V, p. 252--Boucher de Molandon, _La famille de Jeanne d'Arc_, p. 127.--G. de Braux et E. de Bouteiller, _Nouvelles recherches_, pp. 7 et suiv.]

Cependant Jeanne vivait en pleine illusion. Entièrement ignorante des influences qu'elle subissait, incapable de reconnaître en ses Voix l'écho d'une voix humaine ou la propre voix de son coeur, elle répondit avec crainte aux saintes qui lui ordonnaient d'aller en France:

--Je suis une pauvre fille ne sachant ni chevaucher ni guerroyer[277].

[Note 277: _Procès_, t. I, pp. 52, 53.]

Dès qu'elle eut ces révélations, elle renonça aux jeux et aux promenades. Elle ne dansa plus guère au pied de l'arbre des fées et seulement pour faire sauter les petits enfants[278]; elle prit aussi en dégoût, à ce qu'il semble, les travaux des champs, et surtout le soin des troupeaux. Dès l'enfance, elle avait donné des signes de piété. Elle se livrait maintenant aux pratiques d'une dévotion singulière; elle se confessait souvent et communiait avec une extraordinaire ferveur; elle entendait chaque jour la messe de son curé. On la trouvait à toute heure dans l'église, tantôt prosternée de son long sur la pierre, tantôt les mains jointes, le visage et les yeux levés vers Notre-Seigneur ou Notre-Dame. Elle n'attendait pas toujours le samedi pour aller à la chapelle de Bermont. Parfois, tandis que ses parents la croyaient à garder les bêtes, elle était aux pieds de la Vierge miraculeuse. Le curé du village, messire Guillaume Frontey, ne pouvait que louer la plus innocente de ses paroissiennes[279]. Il appréciait les sentiments de cette bonne fille. Un jour, il lui échappa de dire avec un soupir de regret:

[Note 278: _Procès_, t. II, pp. 404, 407, 409, 411, 414, 416 et _passim_.]

[Note 279: _Ibid._, t. II, pp. 402, 434.]

--Si Jeannette avait de l'argent, elle me donnerait pour dire des messes[280].

[Note 280: _Ibid._, t. II, p. 402.--Sur les pratiques religieuses de Jeanne, _Procès_, à la table, aux mots: _Messe_, _Vierge_, _Cloche_.]

Quant au bonhomme Jacques d'Arc, il est croyable qu'il se plaignait parfois de ces pèlerinages, contemplations et autres pratiques contraires à l'économie rurale. Jeanne paraissait à tout le monde étrange et bizarre. La voyant si pieuse, Mengette et ses compagnes disaient qu'elle l'était trop[281]. Elles la grondaient de ne point danser avec elles. Isabellette, entre autres, la jeune femme de Gérardin d'Épinal, la mère de ce petit Nicolas, filleul de Jeanne, blasonnait rustiquement une fille si peu dansante[282]. Colin, fils de Jean Colin, avec tous les gars du village, se moquaient d'elle à cause de sa dévotion. Ses extases faisaient sourire; elle passait pour un peu folle. Poursuivie de railleries, elle en souffrait[283]. Mais elle voyait des yeux de son corps les habitants du Paradis. Et, quand ils s'éloignaient d'elle, elle pleurait et elle aurait bien voulu qu'ils l'eussent emportée avec eux.

[Note 281: _Procès_, t. II, p. 429.]

[Note 282: _Ibid._, t. II, p. 426.]

[Note 283: _Ibid._, t. II, p. 432.]

--Fille de Dieu, il faut que tu quittes ton village et que tu ailles en France[284].

[Note 284: _Ibid._, t. I, pp. 52-53.]

Et mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite disaient encore:

--Prends l'étendard de par le Roi du ciel, prends-le hardiment et Dieu t'aidera.

En écoutant les dames aux belles couronnes parler ainsi, Jeanne brûlait du désir des longues chevauchées et de ces batailles où les anges passent sur le front des guerriers. Mais comment aller en France? Comment aller parmi les gens d'armes? Les Voix, qu'elle entendait, ignorantes et généreuses comme elle, ne lui révélaient que son âme et la laissaient dans un trouble douloureux:

--Je suis une pauvre fille, ne sachant ni chevaucher ni guerroyer.

Le village natal de Jeanne portait le nom du bienheureux Remi[285]; l'église paroissiale était sous le vocable du grand apôtre des Gaules qui, en baptisant le roi Clovis, avait oint de l'huile sainte le premier prince chrétien de la noble Maison de France, issue du noble roi Priam de Troie.

[Note 285: _Procès_, t. II, pp. 393, 400 et _passim_.]

Voici de quelle manière les clercs rapportaient la légende de Saint-Remi:

En ce temps-là, le pieux ermite Montan, qui vivait au pays de Laon, vit le choeur des anges et l'assemblée des saints et il entendit une voix grande et douce qui disait: «Le Seigneur a regardé la terre. Il a entendu les gémissements de ceux qui sont enchaînés; il a vu les fils de ceux qui ont péri, et il brisera leurs fers, afin que son nom soit annoncé parmi les nations et que les peuples et les rois se réunissent ensemble pour le servir. Et Cilinie enfantera un fils pour le salut du peuple.»

Or Cilinie était vieille et son mari Émilius était aveugle. Mais Cilinie, ayant conçu, mit au monde un fils et du lait dont elle nourrissait l'enfant elle frotta les yeux du père aveugle, qui revit aussitôt la lumière.

Cet enfant, annoncé par les anges, fut nommé Remi, qui veut dire rame, car il devait, par sa doctrine, comme avec une rame bien taillée, diriger l'Église de Dieu et spécialement l'Église de Reims sur la mer agitée de cette vie, et, par ses mérites et ses prières, la conduire vers le port du salut éternel.

Le fils de Cilinie passa sa pieuse jeunesse à Laon, dans la retraite et les exercices d'une sainte et chrétienne conversation. Il entrait à peine dans sa vingt-deuxième année, quand le siège épiscopal de Reims vint à vaquer par la mort du bienheureux évêque Bennade. Un immense concours de peuple désigna Remi à la garde des fidèles. Il refusait une charge trop pesante, disait-il, pour la faiblesse de son âge; mais un rayon d'une céleste lumière descendit tout à coup sur son front, et une liqueur divine se répandit sur sa chevelure qu'elle embauma d'un parfum inconnu. C'est pourquoi, sans plus tarder, les évêques de la province de Reims, d'un consentement unanime, lui donnèrent la consécration épiscopale. Assis dans le siège de saint Sixte, le bienheureux Remi s'y montra libéral en aumônes, assidu dans sa vigilance, fervent en ses oraisons, parfait en charité, merveilleux en doctrine et saint en tous ses propos. Il attirait sur lui l'admiration des hommes, comme la cité bâtie sur le sommet d'une montagne.

En ce temps-là, Clovis, roi de France, était païen avec toute sa chevalerie. Mais ayant remporté, par l'invocation du nom de Jésus-Christ, une grande victoire sur les Allemands, il résolut, à la prière de la sainte reine Clotilde, sa femme, de demander le baptême au bienheureux évêque de Reims. Instruit de ce pieux désir, saint Remi enseigna au roi et au peuple comment, en renonçant à Satan, à ses oeuvres et à ses pompes, on doit croire en Dieu et en Jésus-Christ son fils. Et, la solennité de Pâques approchant, il leur ordonna le jeûne selon la coutume des fidèles.

Le jour de la Passion de Notre-Seigneur, veille du jour où Clovis devait être baptisé avec ses barons, l'évêque alla trouver le roi et la reine dès le matin et les conduisit dans un oratoire consacré au bienheureux Pierre, prince des apôtres. La chapelle fut tout à coup remplie d'une lumière si brillante qu'elle effaçait l'éclat du soleil, et du milieu de cette lumière sortit une voix qui disait: «La paix soit avec vous; c'est moi, ne craignez point, et demeurez en mon amour.» Après ces paroles la lumière disparut, mais il resta dans la chapelle une odeur d'une suavité ineffable. Alors, resplendissant comme Moïse par l'éclat du visage et illuminé au dedans d'une clarté divine, le saint évêque prophétisa et dit: «Clovis et Clotilde, vos descendants reculeront les limites du royaume. Ils élèveront l'Église de Jésus-Christ et triompheront des nations étrangères, pourvu que, ne dégénérant pas de la vertu, ils ne s'écartent jamais des voies du salut, ne s'engageant pas dans la route du péché, et ne se laissant pas tomber dans les pièges de ces vices mortels qui renversent les empires et transportent la domination d'une nation à l'autre.»

Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au baptistère; on suspend des voiles, des tapis précieux; on tend les maisons de chaque côté des rues; on pare l'église, on couvre le baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les délices du paradis. Le cortège part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, le roi demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui avait promis: «Non, répondit le bienheureux Remi, mais c'est l'entrée de la route qui y conduit.» Quand ils furent parvenus au baptistère, le prêtre qui portait le saint chrême, arrêté par la foule, ne put atteindre jusqu'aux saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des fonts, le chrême manqua par un exprès dessein du Seigneur. Alors le pontife lève les yeux vers le ciel, et prie en silence et avec des larmes. Aussitôt descend une colombe, blanche comme la neige, portant dans son bec une ampoule pleine d'un chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule, asperge de chrême l'eau baptismale et incontinent la colombe disparaît.

Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi renonce à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres, demande avec instance le baptême et s'incline sur la fontaine de vie[286].

[Note 286: Grégoire de Tours, _Le livre des miracles_, éd. Bordier, 1864, in-8º, t. II, pp. 27, 31.--Hincmar, _Vita sancti Remigii_, dans la _Patrologie de Migne_, t. CXXV, pp. 1130 et suiv.--H. Jadart, _Bibliographie des ouvrages concernant la vie et le culte de saint Remi, évêque de Reims_, Reims, 1891, in-8º.]

Et depuis lors les rois de France sont sacrés de l'onction divine apportée du ciel par la colombe. La sainte ampoule qui la contient est gardée dans l'église Saint-Remi de Reims. Et avec la permission de Dieu, cette ampoule, au jour du sacre, se trouve toujours pleine[287].

[Note 287: Froissart, l. II, ch. LXXIV.--Le doyen de Saint-Thibaud, p. 328.--Vertot, _Dissertation au sujet de la sainte ampoule conservée à Reims_, dans _Mémoires de l'Acad. des Inscr. et Belles-Lettres_, 1736, t. II, pp. 619-33; t. IV, pp. 1350-65.--Leber, _Des cérémonies du sacre ou recherches historiques et critiques sur les moeurs, les coutumes dans l'ancienne monarchie_, Paris, Reims, 1825, in-8º, pp. 255 et suiv.]

Voilà ce que disaient les clercs; et sans doute les paysans de Domremy, sur un ton plus humble, en eussent pu dire autant et même davantage. Comme on peut croire, ils chantaient la complainte de saint Remi. Tous les ans, quand le premier jour d'octobre ramenait la fête patronale, le curé devait faire, selon l'usage, le panégyrique du saint[288].

[Note 288: A. Monteil, _Histoire des Français_, 1853, t. II, p. 194.]

Vers cette époque, un mystère se jouait à Reims, où les miracles de l'apôtre des Gaules étaient amplement représentés[289]. Et il y en avait de bien propres à toucher des âmes villageoises. En sa vie mortelle, monseigneur saint Remi guérit un aveugle démoniaque. Un homme ayant donné, pour le salut de son âme, ses biens au chapitre de Reims, mourut; dix ans après sa mort, monseigneur saint Remi le ressuscita et lui fit déclarer sa donation. Hébergé par des gens qui n'avaient pas de quoi boire, le saint remplit leur tonneau d'un vin miraculeux. Ayant reçu du roi Clovis un moulin en présent, comme le meunier refusait de le lui abandonner, monseigneur saint Remi, avec l'aide de Dieu, abîma le moulin dans les entrailles de la terre. Une nuit que le Saint se trouvait seul dans sa chapelle, tandis que tous ses clercs dormaient, les glorieux apôtres Pierre et Paul descendirent du paradis pour chanter avec lui les matines.

[Note 289: _Mystère de saint Remi_, bibliothèque de l'Arsenal, 3.364. Ce mystère date du XVe siècle, du temps des guerres en Champagne.

Voici des vers qui s'y rapportent aux malheurs du royaume:

SAINT-ESTIENNE.

Ô Jhesucrist, qui les sains cieulx As de lumière environnez, Soleil et lune enluminés, Et ordonnez à ta plaisance; Pour le très doulz païs de France Les martirs, non pas un mais tous, À jointes mains et à genoux Te requièrent que tu effaces La grant doleur de France; et faces Par ta sainte digne vertu Qu'ilz aient paix; adfin que tu, Ta doulce mère et tous les sains, Et ceulx qui sont de pechiez sains, Devotement servis y soient!...

SAINT-NICOLAS...

Dieu tout puissant fay tant qu'il ysse Hors du doulz païs sans amer Que toutes gens doivent amer C'est France, où sont les bons Chrestiens S'on les confort; si les soustiens Car l'engin de leur adversaire Et son faulx art les tire à faire Contre ta sainte voulenté. Ayez pitié de Crestienté Beau sire Dieux Tant en France qu'en autres lieux! Ce seroit Pitié à oultrance Que si noble roiaume, comme France, Fust par male temptacion Mis du tout à perdicion...

Fol. 3, verso.]