Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 6

Chapter 63,774 wordsPublic domain

De Neufchâteau à Vaucouleurs la Meuse coule libre et pure entre les trochées de saules et d'aulnes et les peupliers qu'elle arrose, se joue tantôt en brusques détours, tantôt en longs circuits, et divise et réunit sans cesse les glauques filets de ses eaux, qui parfois se perdent tout à coup sous terre. L'été, ce n'est qu'un ruisseau paresseux qui courbe en passant les roseaux du lit qu'il n'a presque pas creusé; et, si l'on approche du bord, on voit la rivière, ralentie par des îlots de joncs, couvrir à peine de ses moires un peu de sable et de mousse. Mais dans la saison des pluies, grossie de torrents soudains, plus lourde et plus rapide, elle laisse, en fuyant, une rosée souterraine qui remonte çà et là, en flaques claires, à fleur d'herbe, dans la vallée.

Cette vallée s'étend, toute unie, large d'une lieue à une lieue et demie, entre des collines arrondies et basses, couronnées de chênes, d'érables et de bouleaux. Bien que fleurie au printemps, elle est d'un aspect austère et grave et prend parfois un caractère de tristesse. L'herbe la revêt avec une monotonie égale à celle des eaux dormantes. On y sent, même dans les beaux jours, la menace d'un climat rude et froid. Le ciel y semble plus doux que la terre. Il l'enveloppe de son sourire humide; il est le mouvement, la grâce et la volupté de ce paysage tranquille et chaste. Puis, quand vient l'hiver, il se mêle à la terre dans une apparence de chaos. Les brouillards y deviennent épais et tenaces. Aux vapeurs blanches et légères qui flottaient, par les matins tièdes, sur le fond de la vallée, succèdent des nuages opaques et de sombres montagnes mouvantes, qu'un soleil rouge et froid dissipe lentement. Et, le long des sentiers du haut pays, le passant matinal a cru, comme les mystiques dans leurs ravissements, marcher sur les nuées.

C'est ainsi qu'après avoir laissé à sa gauche le plateau boisé du haut duquel le château de Bourlémont domine le val de la Saônelle et à sa droite Coussey avec sa vieille église, la rivière flexible passe entre le Bois Chesnu au couchant et la côte de Julien au levant, rencontre, sur sa rive occidentale, les villages de Domremy et de Greux, qui se touchent, sépare Greux de Maxey-sur-Meuse, atteint, entre autres hameaux blottis au creux des collines ou dressés sur les hautes terres, Burey-la-Côte, Maxey-sur-Vaise et Burey-en-Vaux, et va baigner les belles prairies de Vaucouleurs[130].

[Note 130: J. Ch. Chapellier, _Étude historique et géographique sur Domremy, pays de Jeanne d'Arc_, Saint-Dié, 1890, in-8º.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, in-18.]

Dans ce petit village de Domremy, situé à moins de trois lieues en aval de Neufchâteau et à cinq lieues en amont de Vaucouleurs, une fille naquit vers l'an 1410 ou 1412[131], destinée à l'existence la plus singulière. Elle naissait pauvre. Jacques ou Jacquot d'Arc, son père[132], originaire du village de Ceffonds en Champagne[133], vivait d'un gagnage ou petite ferme, et menait les chevaux au labour. Ses voisins et voisines le tenaient pour bon chrétien et vaillant à l'ouvrage[134]. Sa femme était originaire de Vouthon, village situé à une lieue et demie au nord-ouest de Domremy, par delà les bois de Greux. Ayant nom Isabelle ou Zabillet, elle reçut, à une époque qu'on ne saurait indiquer, le surnom de Romée[135]. On appelait ainsi ceux qui étaient allés à Rome ou avaient fait quelque grand pèlerinage[136], et l'on peut croire qu'Isabelle gagna son nom de Romée en prenant les coquilles et le bourdon[137]. Un de ses frères était curé, un autre, couvreur; un de ses neveux charpentier[138]. Elle avait déjà donné à son mari trois enfants: Jacques ou Jacquemin, Catherine et Jean[139].

[Note 131: C'est ce qu'on peut induire de _Procès_, t. I, p. 46. Mais Jeanne ne savait pas à quel âge elle avait quitté la maison de son père (_Procès_, t. I, p. 51). Je n'ai pas fait usage de _Procès_, t. V, p. 116, qui est tout à fait fabuleux.]

[Note 132: Darc (_Procès_, t. I, p. 191, t. II, p. 82); Dars (Siméon Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. 360); Day (_Procès_, t. V, p. 150); Daiz (communication de M. Pierre Champion), et cette graphie paraît attester la prononciation de Jeanne d'Arc.--Sur l'orthographe du nom de d'Arc, cf. Lanéry d'Arc, _Livre d'Or de Jeanne d'Arc_, notices 647-657.]

[Note 133: _Procès_, t. I, pp. 46, 208.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _La famille de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8º, 1878, p. 185; _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, Paris-Orléans, 1879, in-12, p. x et _passim_.--Boucher de Molandon, _Jacques d'Arc, père de la Pucelle_, Orléans, 1885, in-8º.]

[Note 134: _Procès_, t. II, pp. 378 et suiv.]

[Note 135: _Procès_, t. I, pp. 191 et 208; t. II, p. 74, n. 1.--Armand Boucher de Crèvecoeur, _Les Romée et les de Perthes, famille maternelle de Jeanne d'Arc_, Abbeville, 1891, in-8º.--Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, notices 1278 à 1308.]

[Note 136: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Romeus_.--G. de Braux, _Jeanne d'Arc à Saint-Nicolas_, Nancy, 1889, p. 8.--_Revue catholique des Institutions et du Droit_, août 1886.--E. de Bouteiller, _Nouvelles recherches_, p. XII.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 43.]

[Note 137: Très probablement avant la naissance de Jeanne: «J'ai pour surnom d'Arc ou Romée» dit Jeanne (_Procès_, t. I, p. 191). On voit qu'elle se donne indifféremment le surnom de son père ou celui de sa mère, bien qu'elle dise (_Procès_, t. I, p. 191) que les filles, dans son pays, portaient le surnom de leur mère.]

[Note 138: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, Paris, 1879, pp. 3 à 20.--Ch. du Lys, _Traité sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la Pucelle d'Orléans et de ses frères_, édit. Vallet de Viriville, Paris, 1857, p. 28.--E. Georges, _Jeanne d'Arc considérée au point de vue Franco-Champenois_, Troyes, 1893, in-8º, p. 101.]

[Note 139: Rien de moins certain que l'ordre de naissance des enfants de Jacques d'Arc (_Procès_, à la table, au mot: _Arc_).]

La maison de Jacques d'Arc touchait au pourpris de l'église paroissiale, dédiée à saint Remi, apôtre des Gaules[140]. On n'eut que le cimetière à traverser pour porter l'enfant sur les fonts. Les formules d'exorcismes, que le prêtre récite à la cérémonie du baptême, étaient, à cette époque, dans ces contrées, beaucoup plus longues, dit-on, pour les filles que pour les garçons[141]. Sans savoir si messire Jean Minet[142], curé de la paroisse, les prononça dans leur teneur exacte sur la tête de l'enfant, nous rappelons cet usage comme un des nombreux indices de l'invincible défiance qu'inspira toujours à l'Église la nature féminine.

[Note 140: _Procès_, t. II, p. 393 et _passim_.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, XVI, p. 357.]

[Note 141: A. Monteil, _Histoire des Français_, 1853, in-18, t. II, p. 194.]

[Note 142: _Procès_, t. I, p. 46, Jean Minet était originaire de Neufchâteau.]

Selon la coutume d'alors, cette enfant eut plusieurs parrains et marraines[143]. Les compères furent Jean Morel, de Greux, laboureur; Jean Barrey, de Neufchâteau; Jean Le Langart ou Lingui et Jean Rainguesson; les commères, Jeannette, femme de Thevenin le Royer, dit Roze, de Domremy; Béatrix, femme d'Estellin, laboureur au même lieu; Edite, femme de Jean Barrey, Jeanne, femme d'Aubrit, dit Jannet, qu'on appela le maire Aubrit, quand il fut nommé officier de plume au service des seigneurs de Bourlémont[144]; Jeannette, femme de Thiesselin de Vittel, clerc à Neufchâteau, de toutes la plus savante, car elle avait entendu lire des histoires dans des livres. On désigne encore, parmi les commères, la femme de Nicolas d'Arc frère de Jacques, ainsi que deux obscures chrétiennes nommées l'une Agnès, l'autre Sibylle[145]. Il se rencontrait là nombre de Jean, de Jeanne et de Jeannette, comme en toute assemblée de bons catholiques. Saint Jean-Baptiste jouissait d'une très haute renommée; sa fête, célébrée le 24 juin, était une grande date de l'année religieuse et civile; elle servait de terme usuel pour baux, locations et contrats de toutes sortes. Saint Jean l'Évangéliste, qui avait reposé la tête contre la poitrine du Seigneur et qui devait revenir sur la terre à la consommation des siècles, passait aux yeux de certains religieux, aux yeux surtout des mendiants, pour le plus grand des saints du Paradis[146]. C'est pourquoi, en l'honneur du Précurseur ou de l'apôtre bien-aimé, on imposait très souvent, de préférence à tout autre nom, les noms de Jean et de Jeanne aux nouveau-nés. Et, pour mieux approprier ces saints noms à la petitesse de l'enfance et à l'infimité promise à la plupart des destinées humaines, on les diminuait en Jeannot et Jeannette. Les paysans des bords de la Meuse avaient un goût particulier pour ces petits noms à la fois humbles et caressants, Jacquot, Pierrollot, Zabillet, Mengette, Guillemette[147]. L'enfant reçut, de la femme du clerc Thiesselin, le nom de Jeannette. Au village, elle ne porta que celui-là. Plus tard, en France, on l'appela Jeanne[148].

[Note 143: J. Corblet, _Parrains et marraines_, dans _Revue de l'Art chrétien_, 1881, t. XIV, pp. 336 et suiv.]

[Note 144: Siméon Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, LI, p. 98.]

[Note 145: Cf. _Procès_, à la table, aux articles: _parrains_ et _marraines_.--Il n'est pas toujours possible du donner aux personnes les noms et l'état qu'elles avaient précisément à la date où nous les voyons intervenir.]

[Note 146: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue Historique_, t. IV, p. 342. Cf. Eustache Deschamps, ballade 354, t. III, p. 83, éd. Queux de Saint-Hilaire.]

[Note 147: _Procès_, t. II, pp. 74-388; t. V, pp. 151, 220 et _passim_.]

[Note 148: _Procès_, t. I, p. 46.--Henri Lepage, _Jeanne d'Arc est-elle Lorraine?_ Nancy, 1852, pp. 57 à 79.]

Elle fut nourrie dans la maison paternelle. Pauvre demeure de Jacques[149]! La façade était percée d'une ou deux fenêtres chiches de lumière. Le toit de pierres plates, incliné sur un demi-pignon, descendait presque à terre du côté du jardin. Sur le seuil, à la coutume du pays, s'amassaient le fumier, les souches et les instruments de labour, recouverts de rouille et de boue. Mais l'humble jardin, à la fois verger et potager, était, au printemps, tout fleuri de blanc et de rose[150].

[Note 149: _Procès_, t. V, pp. 244 et suiv.--La maison de Jacques d'Arc était sans doute sur la route; les Du Lys, ou plutôt les Thiesselin, la démolirent et bâtirent à la place une maison qui n'existe plus. Les écus qui en ornaient la façade ont été appliqués sur la porte de celle qu'on montre aujourd'hui comme la maison de Jeanne. Ce qu'on donne pour la chambre de Jeanne est le fournil (É. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 74. Voir un article de Henri Arsac, dans l'_Écho de l'Est_, du 26 juillet 1890). Il y a sur ce sujet toute une littérature (Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, pp. 330 et suiv.).]

[Note 150: Émile Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, _passim_.]

Ces bons chrétiens eurent encore un enfant, le dernier, Pierre qu'on nommait Pierrelot[151].

[Note 151: _Procès_, t. V, pp. 151, 220.]

Jeanne grandit sur une terre avare, parmi des gens rudes et sobres, nourris de vin rose et de pain bis, endurcis par une dure vie. Elle grandit libre. Les enfants, chez les paysans laborieux, vivent le plus souvent entre eux, hors du regard des parents. La fille d'Isabelle semble s'être très bien accordée avec les enfants du village. Une petite voisine, Hauviette, de trois ou quatre ans plus jeune qu'elle, était sa compagne de tous les jours. Elles avaient plaisir à coucher dans le même lit[152]. Mengette, dont les parents habitaient tout contre, venait filer dans la maison de Jacques d'Arc. Elle s'y acquittait avec Jeanne des soins du ménage[153]. Souvent aussi Jeanne, emportant sa quenouille, allait faire la veillée chez un laboureur, Jacquier, de Saint-Amance, qui avait une fille toute jeune[154]. Les garçons, comme de raison, croissaient avec les filles. Jeanne et le fils de Simonin Musnier, étant voisine et voisin, furent élevés ensemble. En son enfance, le fils Musnier tomba malade; Jeanne l'alla soigner[155].

[Note 152: _Procès_, t. II, p. 417.]

[Note 153: _Ibid._, t. II, p. 429.]

[Note 154: _Ibid._, t. II, p. 408.]

[Note 155: _Ibid._, t. II, p. 423.]

Il n'était pas sans exemple en ce temps-là que des villageoises connussent leurs lettres. Maître Jean Gerson, peu d'années auparavant, conseillait à ses soeurs, paysannes champenoises, d'apprendre à lire, promettant, si elles y réussissaient, de leur donner des livres d'édification[156]. Bien que nièce de curé, Jeanne n'étudia pas sa Croix-de-Dieu, semblable en cela à plusieurs enfants de son village, non pourtant à tous, car il y avait à Maxey une école où allaient les garçons de Domremy[157].

[Note 156: E. Georges, _Jeanne d'Arc considérée au point de vue Franco-Champenois_, p. 115.--De La Fons-Mélicocq, _Documents inédits pour servir à l'histoire de l'instruction publique en France et à l'histoire des moeurs au XVe siècle_, dans _Bulletin de la Société des Antiquaires de la Morinie_, t. III, pp. 460 et suiv.]

[Note 157: _Procès_, t. I, pp. 65-66.--(_Item._, je donne à Oudinot, à Richard et à Gérard, clercz enfantz du maistre de l'escole de Marcey dessoubz Brixey, doubz escus pour priier pour mi et pour dire les sept psaulmes.) Testament de Jean de Bourlémont, 23 octobre 1399, dans S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, preuve XIII.]

Elle apprit de sa mère _Notre Père_, _Je vous salue, Marie_, et _Je crois en Dieu_[158]. Elle entendit conter quelques belles histoires de saints et de saintes. Ce fut tout l'enseignement qu'elle reçut. Aux jours fériés, dans la nef de l'église, elle se tenait sous la chaire, assise sur les talons, à la manière des paysannes, tandis que les hommes demeuraient debout contre le mur, et elle entendait le sermon du curé[159].

[Note 158: _Procès_, t. I, pp. 46, 47.]

[Note 159: Voyez dans Montfaucon, _Monuments de la Monarchie française_, t. III, la gravure de la seconde miniature des «Douze périls d'enfer».]

Dès qu'elle en eut l'âge, elle travailla aux champs, sarclant, bêchant et, comme font encore aujourd'hui les filles du pays lorrain, accomplissant des tâches d'homme.

Les prairies, don du fleuve, étaient la principale richesse des riverains de la Meuse. Quand la récolte des foins était faite, tous les habitants de Domremy avaient droit de pâture dans les prairies du village, et ils y pouvaient mettre des têtes de bétail en nombre proportionnel à celui des fauchées de pré qu'ils possédaient en propre. Chaque famille prenait à son tour la garde des troupeaux ainsi rassemblés. Jacques d'Arc, qui avait un peu d'herbage, mettait ses boeufs et ses chevaux avec les autres. Lorsque venait son tour de garde, il s'en déchargeait sur sa fille Jeanne, qui allait au pré, sa quenouille à la main[160].

[Note 160: _Procès_, t. I, pp. 51, 66.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. lij.]

Mais elle aimait mieux vaquer aux soins du ménage, coudre et filer. Elle était pieuse. Elle ne jurait ni Dieu ni les saints et, pour affirmer qu'une chose était vraie, elle se contentait de dire: «Sans faute»[161]. Quand les cloches sonnaient l'_Angelus_, elle se signait et s'agenouillait[162]. Le samedi, jour de la Sainte Vierge, gravissant le coteau d'herbes, de vignes et de vergers au pied duquel s'appuie le village de Greux, elle gagnait le plateau boisé d'où l'on découvre, à l'est, la verte vallée et les collines bleuissantes. Sur la hauteur, à une petite lieue du village, dans un ravin plein d'ombre et de murmures, la fontaine de Saint-Thiébault, dont l'eau très pure guérit de la fièvre et cicatrise les plaies, jaillit sous les hêtres, les frênes et les chênes. Au-dessus de la fontaine, s'élève la chapelle de Notre-Dame de Bermont. Dans la belle saison, elle est toute parfumée de l'odeur des prés et des bois. Et l'hiver enveloppe ce haut lieu de tristesse et de silence. En ce temps-là, vêtue du manteau royal et la couronne au front, dans ses bras son divin enfant, Notre-Dame de Bermont recevait les prières et les offrandes des jeunes garçons et des jeunes filles. Elle faisait des miracles. Jeanne l'allait visiter en compagnie de sa soeur Catherine, de quelques filles ou garçons du pays ou toute seule. Et le plus souvent qu'elle pouvait, elle brûlait un cierge en l'honneur de cette céleste dame[163].

[Note 161: _Ibid._, t. II, p. 404.]

[Note 162: _Ibid._, t. I, p. 423.]

[Note 163: _Procès_, table, au mot: _Bermont_.--Du Haldat, _Notice sur la chapelle de Belmont_, dans les _Mémoires de l'Académie Stanislas de Nancy_, 1833-1834, p. 96.--E. Hinzelin, _Chez Jeanne d'Arc_, p. 95.--Lanéry d'Arc, _Livre d'Or_, p. 330.]

À une demi-lieue à l'est de Domremy, s'élevait une colline couverte d'un bois épais où l'on ne s'aventurait guère de peur des sangliers et des loups. Les loups étaient la terreur du pays. Les maires des villages payaient des primes pour chaque tête de loup ou de louveteau qu'on leur apportait[164]. Ce bois, que Jeanne voyait du seuil de sa porte, c'était le Bois Chesnu, le bois de chênes, ce qu'on pouvait entendre au sens de bois chenu, vieille forêt[165]. Nous verrons plus tard comment à ce Bois Chesnu fut appliquée, en France, une prophétie de Merlin l'Enchanteur.

[Note 164: Alexis Monteil, _Histoire des Français_, t. I, p. 91.]

[Note 165: _Procès_, table, au mot: _Bois Chesnu_.]

Au pied de la colline, du côté du village, était une fontaine[166] que les groseilliers épineux, en recourbant leurs branches, bordaient de leurs buissons grisâtres. On la nommait la Fontaine-aux-Groseilliers, la Fontaine-aux-Nerpruns[167]. Si, comme le croyait un maître de l'Université de Paris[168], Jeanne appelait cette fontaine la Fontaine-aux-Bonnes-Fées-Notre-Seigneur, c'était assurément parce que les gens du village la désignaient de même manière. Et il semblerait que ces âmes rustiques eussent voulu, par ce nom, rendre chrétiennes ces dames des bois et des eaux qui ne l'étaient guère, et en qui certains docteurs reconnaissaient des démons autrefois adorés des païens comme déesses[169].

[Note 166: _Ibid._, table, au mot: _Fontaine des Groseilliers_.]

[Note 167: _Procès_, t. I, pp. 67-210; t. II, pp. 391 et suiv.]

[Note 168: _Journal d'un bourgeois de Paris_, éd. Tuetey, p. 267.]

[Note 169: _Procès_, t. I, p. 209.]

Et c'était la vérité. Déesses vénérées et redoutées à l'égal des Parques, elles s'étaient nommées les Fatales[170] et on leur avait attribué un pouvoir sur les destinées des hommes. Mais, depuis longtemps déchues de leur puissance et de leurs honneurs, ces fées de village se faisaient aussi simples que les gens près desquels elles vivaient. On les invitait aux baptêmes et l'on mettait leur couvert dans la chambre attenante à celle de l'accouchée. À ces festins, elles mangeaient seules, entraient, sortaient sans qu'on le sût; il ne fallait pas trop les épier, de peur de leur déplaire. C'est l'usage des personnes divines d'aller et de venir mystérieusement. Elles faisaient des dons aux nouveau-nés. Il y en avait de très bonnes; mais, pour la plupart, sans être méchantes, elles se montraient irritables, capricieuses, jalouses, et, si on les offensait, même par mégarde, elles jetaient des sorts. Elles laissaient voir parfois, à d'inexplicables préférences, qu'elles étaient femmes. Plus d'une prenait pour ami un chevalier ou un rustre; le plus souvent ces belles amours finissaient mal. Enfin, terribles ou douces, elles étaient encore les _Fatales_, elles étaient toujours les destinées[171].

[Note 170: _Ibid._, t. I, pp. 67, 187, 209; t. II, pp. 390, 404, 450.]

[Note 171: Wolf, _Mythologie des fées et des elfes_, 1828, in-8º.--A. Maury, _Les fées au moyen âge_, 1843, in-18 et _Croyances et légendes du moyen âge_, Paris, 1896, in-8º.]

Tout proche, à l'orée du bois, au-dessus du grand chemin de Neufchâteau, s'élevait un hêtre très vieux qui répandait une belle et grande ombre[172]. Il était vénéré presque à l'égal de ces arbres tenus pour sacrés avant que les hommes apostoliques eussent évangélisé les Gaules[173]. Ses branches, qu'aucune main n'osait toucher, descendaient jusqu'à terre. «Les lis, disait un laboureur, ne sont pas plus beaux[174].» Comme la fontaine, l'arbre avait plusieurs noms. On l'appelait l'Arbre-des-Dames, l'Arbre-aux-Loges-les-Dames, l'Arbre-des-Fées, l'Arbre-Charmine-Fée-de-Bourlémont, le Beau-Mai[175].

[Note 172: Richer, _Histoire manuscrite de Jeanne d'Arc_, ms. fr. 10448, fol. 14-15.]

[Note 173: Sur le culte des arbres, voir l'étude de M. Henry Carnoy dans _la Tradition_, du 15 mars 1889.]

[Note 174: _Procès_, t. II, p. 422.]

[Note 175: _Ibid._, à la table, au mot: _Arbre des Fées_.]

Qu'il fût des fées et qu'on en eût vu sous l'Arbre-aux-Loges-les-Dames, tout le monde à Domremy le savait. Dans les anciens jours, au temps où Berthe filait, un seigneur de Bourlémont, nommé Pierre Granier[176], devenu le bel ami d'une fée, l'allait trouver le soir sous le hêtre. Un roman traitait de leurs amours. Et l'une des marraines de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait entendu lire cette histoire qui ressemblait sans doute à celle de Mélusine, tant connue en Lorraine[177]. Seulement on doutait si les fées venaient encore sous le hêtre. Les uns croyaient que non, les autres croyaient qu'oui. Béatrix, marraine aussi de Jeanne, disait: «J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre dans l'ancien temps. Mais, pour leurs péchés, elles n'y viennent plus[178].»

[Note 176: _Procès_, t. II, p. 404.]

[Note 177: _Ibid._, t. II, p. 404 et _passim_.--_Simple crayon de la noblesse des ducs de Lorraine et de Bar_ dans Le Brun des Charmettes, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 266.--Jules Baudot, _Les princesses Yolande et les ducs de Bar de la famille des Valois_, 1re partie: _Mélusine_, Paris, 1901, in-8º, p. 121.]

[Note 178: _Propter eorum peccata_, dans _Procès_, t. II, p. 396. Le sens n'est pas douteux.]

La simple créature entendait par là que ces dames fées étaient les ennemies de Dieu, et que le curé les avait mises en fuite. Jean Morel, parrain de Jeanne, pensait de même[179].

[Note 179: _Ibid._, t. II, p. 390.]

En effet, la veille de l'Ascension, aux Rogations ou Petites Litanies, les croix étaient portées par les champs et le curé allait sous l'Arbre-des-Fées chanter l'évangile de saint Jean. Il le chantait encore à la Fontaine-aux-Groseilliers et aux autres fontaines de la paroisse[180]. Et pour chasser les mauvais esprits, on ne connaissait rien qui valût l'évangile de saint Jean[181].

[Note 180: _Procès_, t. II, p. 397.]

[Note 181: Bergier, _Dictionnaire de Théologie_, au mot: _Conjuration_.]

Le seigneur Aubert d'Ourches estimait que les fées avaient disparu de Domremy depuis vingt ou trente ans. Au rebours, plusieurs dans le village croyaient savoir que les chrétiens allaient encore se promener avec elles, et que le jeudi était le jour des rendez-vous[182].

[Note 182: _Procès_, t. II, p. 450.]

Une troisième marraine de Jeanne, la femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses yeux les fées autour de l'arbre. Elle l'avait dit à sa filleule. Et la femme d'Aubery était réputée bonne et prude femme, non devineresse ni sorcière[183].

[Note 183: _Ibid._, t. I, pp. 67, 209.]

Jeanne soupçonnait en tout cela quelque sortilège. Pour elle, elle n'avait jamais rencontré les dames sous l'arbre. Mais qu'elle eût vu des fées ailleurs, c'est ce qu'elle n'aurait pas su dire[184]. Les fées ne sont pas comme les anges; elles ne se font pas toujours connaître pour ce qu'elles sont[185].

[Note 184: _Ibid._, t. I, pp. 178, 209 et suiv.]

[Note 185: Sur les traditions relatives aux fées à Domremy et sur ce qu'en pensait Jeanne: _Procès_, table, au mot: _Fées_.]