Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 41
Après que l'armée royale eut quitté Gien, la Pucelle avait annoncé, disait-on, qu'une grande bataille serait livrée entre Auxerre et Reims[1483]. Quand des prédictions, comme celle-ci, ne se vérifiaient pas, on les oubliait. D'ailleurs il était admis alors que les vrais prophètes pouvaient prophétiser parfois à faux. Le théologien subtil distinguait entre les prophéties de prédestination qui se réalisent toujours et celles de commination qui, étant conditionnelles, peuvent ne pas se réaliser, sans qu'on doive accuser de mensonge la bouche qui les fit[1484]. On admirait qu'une enfant des champs découvrît les choses futures et l'on s'écriait avec l'apôtre: « Je vous loue, ô Père, de ce que vous avez dérobé vos secrets aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélés aux petits.»
[Note 1483: Morosini, t. III, pp. 148, 156.--Eberhard Windecke, pp. 103, 105, 187.--Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne d'Arc_, p. 17.]
[Note 1484: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, pp. 220, 222.--Théodore de Leliis, dans _Procès_, t. II, pp. 39, 42.--Le P. Ayrolles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, p. 342.--Abbé Hyacinthe Chassagnon, _Les voix de Jeanne d'Arc_, Lyon, 1896, in-8º, pp. 312, 313.]
Les prophéties de la Pucelle se répandirent en un moment dans toute la chrétienté[1485]. Un clerc de Spire composa sur elle un traité intitulé _Sibylla Francica_, et divisé en deux rôles. Le premier rôle fut rédigé, au plus tard, dans le mois de juillet de l'année 1429. Le second est daté du 17 septembre de la même année. Ce clerc croit que la Pucelle exerçait la divination par l'astrologie. Il avait ouï dire à un religieux français, de l'ordre des Prémontrés, que Jeanne se plaisait, la nuit, à observer le ciel. Il remarque qu'elle ne prophétisa jamais que sur le royaume de France et il donne comme sortie de la bouche de la Pucelle la vaticination que voici: «Après avoir accompli vingt années de royauté, le dauphin dormira avec ses pères. Après lui, son fils aîné, maintenant enfant de six ans, régnera avec plus grande gloire, honneur et puissance royale qu'aucun des rois de France depuis Charlemagne[1486].»
[Note 1485: Eberhard Windecke, pp. 138 et suiv.--Morosini, t. III. pp. 62-63.]
[Note 1486: _Procès_, t. III, pp. 422 et suiv., pp. 433, 434, 465; t. V, pp. 475, 476.]
La Pucelle avait le don de voir certaines choses qui s'accomplissaient loin d'elle.
Elle sut, à Vaucouleurs, le jour même de la bataille des Harengs, qu'un grand meschef advenait au dauphin[1487].
[Note 1487: _Journal du siège_, p. 44.--_Chronique de la Pucelle_, p. 272.]
Un jour qu'elle mangeait assise auprès du roi, elle se mit à rire à la dérobée. Le roi, s'en avisant, lui demanda:
--Bien-aimée, pourquoi riez-vous de si grand coeur?
Elle répondit qu'elle le lui dirait après le repas.
Et quand on apporta l'aiguière:
--Sire, fit-elle, en ce jour, cinq cents Anglais sont noyés en la mer, qui voulaient passer par delà, en votre terre, pour vous porter dommage. Voilà pourquoi j'ai ri. Dans trois jours, il vous viendra nouvelles certaines que c'est vérité.
Et il en fut ainsi[1488].
[Note 1488: Eberhard Windecke, p. 117.]
Une autre fois, comme elle était dans une ville éloignée de plusieurs lieues du château où se tenait le roi, faisant sa prière avant de s'endormir, elle apprit par révélation que des ennemis du roi le voulaient empoisonner à son dîner. Aussitôt elle appela ses frères et les dépêcha au roi pour l'aviser de ne prendre aucune nourriture avant sa venue.
Quand elle parut devant lui, il était à table avec onze personnes autour de lui.
--Sire, dit-elle, faites emporter les mets.
Elle les donna à des chiens qui les mangèrent et moururent aussitôt.
Alors désignant un chevalier qui se tenait près du roi et deux autres convives:
--Ceux-là, dit-elle, voulaient vous empoisonner.
Le chevalier avoua sur l'heure que c'était la vérité, et il fut traité selon ses mérites[1489].
[Note 1489: Eberhard Windecke, p. 97.]
Elle avait reconnu qu'un prêtre était concubinaire[1490]; et, rencontrant un jour, au camp, une fille habillée en homme, elle avait su par illumination que cette fille était grosse et qu'ayant déjà accouché d'un enfant, elle l'avait fait périr[1491].
[Note 1490: _Procès_, t. I, p. 146.]
[Note 1491: Eberhard Windecke, p. 97.]
On attribuait aussi à la Pucelle la faculté de découvrir les objets cachés. Elle-même se l'était attribuée lors de son passage à Tours. Elle avait, disait-elle, connu par révélation une épée enfouie sous terre dans la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois, et s'était armée de cette épée. On pensait que c'était l'épée dont Charles Martel avait frappé les Sarrasins. D'autres soupçonnaient que ce fût celle d'Alexandre le Grand[1492].
[Note 1492: _Procès_, t. I, pp. 76, 234.--_Chronique de la Pucelle_, p. 277--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 69, 70.--_Journal du siège_, pp. 49, 50.--_Relation du greffier de La Rochelle_, pp. 337-338.--Morosini, t. III, pp. 108-109.--Abbé Bourassé, _Les miracles de madame Sainte Katerine_, Introduction.]
Jeanne avait connu pareillement avant le sacre, disait-on, une couronne précieuse, célée à tous les yeux. Et voici le conte que l'on faisait à ce sujet:
Un évêque gardait la couronne de saint Louis. On ne savait pas bien quel évêque c'était, mais on savait que la Pucelle lui avait envoyé un messager avec une lettre pour le prier de rendre la couronne. L'évêque répondit au messager que la Pucelle avait rêvé. Elle réclama une deuxième fois le saint joyau et l'évêque fit même réponse. Alors elle écrivit aux bourgeois de la ville épiscopale que, si la couronne n'était pas rendue au roi, le Seigneur leur enverrait un châtiment, et aussitôt il tomba dans le pays une grêle si abondante, que ce fut grande merveille. Communément c'étaient les sorciers qui faisaient grêler. Cette fois la grêle était une plaie envoyée par le Dieu qui affligea dix plaies à l'Égypte. Après quoi la Pucelle fit tenir aux bourgeois de la ville une troisième lettre dans laquelle elle leur décrivait la forme et la façon de la couronne que l'évêque tenait cachée, et les avertissait que, si elle n'était pas rendue au roi, il leur adviendrait pis qu'il n'était advenu. L'évêque, qui croyait que le merveilleux chapeau d'or n'était connu que de lui, admira que la forme et la façon en fussent décrites dans cette lettre. Il se repentit de sa méchanceté, pleura abondamment et ordonna que la couronne fût envoyée au Roi et à la Pucelle[1493].
[Note 1493: Morosini, t. III, pp. 160, 163.]
Nous discernons sans trop de peine de quels éléments ce conte a pu se former. La couronne de Charlemagne, que les rois de France ceignaient dans la cérémonie du sacre, était à Saint-Denys en France, aux mains des Anglais. Jeanne se vantait d'avoir donné au dauphin à Chinon une couronne précieuse, apportée par des anges. Elle disait que cette couronne avait été envoyée à Reims pour le couronnement, mais qu'on n'avait pas pu l'attendre[1494]. Quant au cel de la couronne par un évêque, cela ne fut-il pas inspiré par ce qu'on savait de l'avidité de messire Regnault de Chartres, archevêque de Reims, qui avait pris un vase d'argent déposé par le roi sur l'autel, après la cérémonie, et destiné au chapitre de la cathédrale[1495]?
[Note 1494: _Procès_, t. I, p. 91.]
[Note 1495: Dom Marlot, _Histoire de l'église de Reims_, t. IV, p. 175.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, appendice XVII.]
On parlait aussi de gants perdus à Reims et d'une tasse que Jeanne avait retrouvés[1496].
[Note 1496: _Procès_, t. I, p. 104.]
Pucelle guerrière et pacifique, béguine, prophétesse, magicienne, ange du Seigneur, ogresse, chacun dans le peuple la voit à sa façon, la rêve à son image. Les âmes pieuses lui prêtent une invincible douceur et les trésors divins de la charité, les simples la font simple comme eux; les hommes violents et grossiers se la représentent ainsi qu'une géante burlesque et terrible. Pourra-t-on désormais apercevoir quelques traits de son véritable visage? La voilà dès la première heure et pour toujours, peut-être, enfermée dans le buisson fleuri des légendes!
FIN DU TOME PREMIER
TABLE DU TOME PREMIER
PRÉFACE. i
I.--L'ENFANCE. 1
II.--LES VOIX. 33
III.--PREMIER SÉJOUR À VAUCOULEURS.--FUITE À NEUFCHÂTEAU.--VOYAGE À TOUL.--SECOND SÉJOUR À VAUCOULEURS. 70
IV.--VOYAGE À NANCY.--ITINÉRAIRE DE VAUCOULEURS À SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS. 105
V.--LE SIÈGE D'ORLÉANS, DU 12 OCTOBRE 1428 AU 6 MARS 1429. 122
VI.--LA PUCELLE À CHINON.--PROPHÉTIES. 167
VII.--LA PUCELLE À POITIERS. 215
VIII.--LA PUCELLE À POITIERS (_Suite_). 236
IX.--LA PUCELLE À TOURS. 252
X.--LE SIÈGE D'ORLÉANS, DU 7 MARS AU 28 AVRIL 1429. 267
XI.--LA PUCELLE À BLOIS.--LA LETTRE AUX ANGLAIS.--LE DÉPART POUR ORLÉANS. 282
XII.--LA PUCELLE À ORLÉANS. 300
XIII.--LA PRISE DES TOURELLES ET LA DÉLIVRANCE D'ORLÉANS. 345
XIV.--LA PUCELLE À TOURS ET À SELLES-EN-BERRY.--LES TRAITÉS DE JACQUES GÉLU ET DE JEAN GERSON. 371
XV.--LA PRISE DE JARGEAU.--LE PONT DE MEUNG.--BEAUGENCY. 403
XVI.--LA BATAILLE DE PATAY.--L'OPINION DES CLERCS D'ITALIE ET D'ALLEMAGNE.--L'ARMÉE DE GIEN. 430
XVII.--LA CONVENTION D'AUXERRE.--FRÈRE RICHARD.--LA CAPITULATION DE TROYES. 469
XVIII.--LA CAPITULATION DE CHÂLONS ET DE REIMS.--LE SACRE. 505
XIX.--LA LÉGENDE DE LA PREMIÈRE HEURE. 534
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LE JARDIN D'ÉPICURE. 1 --
JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE. 1 --
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LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE. 1 --
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SUR LA PIERRE BLANCHE. 1 --
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