Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 40
Monseigneur saint Marcoul guérissait les scrofules[1444]. Il était de race royale, mais sa puissance, révélée longtemps après mort, lui venait surtout de son nom, et l'on pensait que saint Marcoul était désigné pour guérir les affligés qui portaient des marques au cou, ainsi que saint Clair pour rendre la vue aux aveugles et saint Fort pour donner la vigueur aux enfants. Le roi de France partageait avec lui le pouvoir de guérir les scrofules et comme il le tenait de l'huile apportée du ciel par une colombe, on estimait que cette vertu agissait davantage au moment du sacre, d'autant plus qu'il risquait de la perdre par paillardise, désobéissance à l'église chrétienne ou autres dérèglements: c'est ce qui était arrivé au roi Philippe Ier[1445]. Les rois d'Angleterre touchaient aussi les écrouelles; le roi Édouard III notamment opéra sur des scrofuleux couverts de plaies des cures admirables. Pour ces raisons, le mal des scrofules était dit mal Saint-Marcoul ou mal royal. Les vierges, ainsi que les rois, avaient le pouvoir de guérir le mal royal. Mais il fallait que la vierge, ayant jeûné, se mît nue et prononçât ces mots: _Negat Apollo pestem passe recrudescere, quam nuda virgo restringat_[1446]. Il était à craindre qu'il n'y eût là quelque sorcellerie, comme à charmer les blessures, tandis que le pouvoir de saint Marcoul et du roi de France venait de Dieu. On sent la différence[1447].
[Note 1444: _Gallia Christ._ IX, pp. 239, 51.--Le Poulle, _Notice sur Corbeny, son prieuré, et le pèlerinage de Saint-Marcoul_, Soissons, 1883, in-8º.--E. de Barthélemy, _Notice historique sur le pèlerinage de Saint-Marcoul et Corbeny_, dans _Ann. Soc. Acad. de Saint-Quentin_, 1878.]
[Note 1445: A. Du Laurent, _De mirabili strumas sanandi vi solis regibus Galliarum christianissimis divinitus concessa liber_, Paris, 1607, in-8º.--Cerf, _Du toucher des écrouelles par le roi de France_, dans _Trav. Acad. de Reims_, 1865-1867.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. III, pp. 196 et suiv.]
[Note 1446: G. Leber, _Des cérémonies du sacre_, p. 459.]
[Note 1447: L'abbé J.-B. Thiers, _Traité des superstitions selon l'Écriture sainte_, Paris, 1697, t. I, pp. 518-519.]
Le roi Charles fit ses dévotions, ses oraisons et ses offrandes à monseigneur saint Marcoul et toucha les écrouelles. Il reçut à Corbeny la soumission de la ville de Laon. Puis il s'en fut, le lendemain 22, à une petite ville forte de la vallée de l'Aisne, nommée Vailly, qui appartenait à l'archevêque duc de Reims. Il reçut à Vailly la soumission de la ville de Soissons[1448]. Comme le disait alors un prophète armagnac, «les clés des portes guerrières reconnaissaient les mains qui les avaient forgées[1449]».
[Note 1448: Perceval de Cagny, p. 160.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 323-324.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 98.--_Journal du siège_, p. 115.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 486 rº.--Morosini, t. III, p. 182, note 3.]
[Note 1449: Bréhal, dans _Procès_, t. III, p. 345.]
CHAPITRE XIX
LA LÉGENDE DE LA PREMIÈRE HEURE.
Il est toujours difficile de savoir comment à la guerre les choses se sont passées; dans ce temps-là c'était tout à fait impossible de se faire une idée un peu raisonnable des actions accomplies. Il y avait à Orléans, sans doute, quelques personnes assez avisées pour s'apercevoir que les engins abondants et subtils, rassemblés par les procureurs, avaient été d'un grand secours; mais les habitants admirent généralement que la délivrance s'était opérée par miracle, et ils en rapportèrent le mérite premièrement à leurs benoîts patrons, Monsieur saint Aignan et Monsieur saint Euverte, et après eux, à Jeanne la Pucelle de Dieu, ne concevant pas aux faits accomplis sous leurs yeux d'explication plus simple, plus facile, plus naturelle[1450].
[Note 1450: _Journal du siège_, pp. 16, 88.--_Chronique de l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 296.--Lottin, _Récits historiques sur Orléans_, t. I, p. 279.]
Guillaume Girault, ancien procureur de la ville et notaire au Châtelet, écrivit et signa de son nom une relation très brève de la délivrance, y consignant que, le mercredi, veille de l'Ascension, la bastille Saint-Loup fut prise comme par miracle à force d'armes, «présente et aidant Jeanne la Pucelle, envoyée de Dieu» et que, le samedi suivant, le siège que les Anglais avaient mis aux Tourelles du bout du pont fut levé «par le plus évident miracle qui ait apparu depuis la Passion». Et Guillaume Girault atteste que la Pucelle conduisait la besogne[1451]. Quand les témoins, les acteurs eux-mêmes ne se rendaient point un compte exact des événements, quelle idée pouvait-on s'en faire au loin?
[Note 1451: _Procès_, t. IV, pp. 282, 283.]
Les nouvelles des victoires françaises volaient avec une étonnante rapidité[1452]. À la brièveté des relations authentiques l'éloquence des clercs facondeux et l'imagination populaire amplement suppléaient. La campagne de la Loire et le voyage du sacre ne furent guère connus d'abord que par des fables, et le peuple ne put les concevoir que comme des événements surnaturels.
[Note 1452: La délivrance d'Orléans annoncée de Bruges à Venise le 10 mai (Morosini, t. III, pp. 23-24).]
Dans les lettres envoyées par la chancellerie royale aux villes du royaume et aux princes de la chrétienté, le nom de Jeanne la Pucelle était associé à tous les faits d'armes. Jeanne elle-même, par sa chancellerie monastique, faisait savoir à tous les grandes choses qu'elle croyait fermement avoir accomplies[1453].
[Note 1453: _Procès_, t. V, pp. 123, 139, 145, 147, 156, 159, 161.]
On pensait que tout s'était fait par elle, que le roi l'avait consultée en toutes choses quand, en réalité, les conseillers du roi et les capitaines ne lui demandaient guère son avis, l'écoutaient peu et la montraient à propos. On rapportait tout à elle seule. Sa personne, présente à des actions avérées et qui semblaient inouïes, fut emportée en un vaste cycle de fables surprenantes et disparut dans une forêt de contes héroïques[1454].
[Note 1454: Morosini, t. III, pp. 60, 61.]
Il y avait alors des âmes contrites qui, attribuant aux péchés du peuple tous les maux du royaume, cherchaient la salut commun dans l'humilité, le repentir et la pénitence[1455]. Elles attendaient la fin de l'iniquité et le règne de Dieu sur la terre. Jeanne procéda, du moins à ses débuts, de ces bonnes personnes. S'exprimant parfois en réformatrice mystique, elle disait que Jésus est roi du saint royaume de France, que le roi Charles est son lieutenant et n'a le royaume qu'en «commande». Elle prononçait des paroles qui donnaient à croire que sa mission était toute de charité, de paix et d'amour; celles-ci, par exemple: «J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents[1456]. «Ces doux pénitents, qui rêvaient un monde pur, fidèle et bénin, faisaient de Jeanne leur prophétesse et leur sainte. Ils lui prêtaient des propos édifiants qu'elle n'avait jamais tenus.
[Note 1455: Saint-Vincent Ferrier; Saint-Bernardin de Sienne.]
[Note 1456: _Procès_, t. III, p. 88.]
«Quand la Pucelle vint auprès du roi, disaient-ils, elle lui fit faire trois promesses: la première, de se démettre de son royaume, d'y renoncer et de le rendre à Dieu, de qui il le tenait; la deuxième, de pardonner à tous ceux des siens qui s'étaient tournés contre lui et l'avaient affligé; la troisième, qu'il s'humiliât assez, pour que tous ceux, pauvres et riches, amis et ennemis, qui viendraient à lui, il les reçût en grâce[1457].»
[Note 1457: Eberbard Windecke, pp. 52-53.--Cf. La déposition du duc d'Alençon, _Procès_, t. III, p. 91.]
Ou bien encore, ils la mettaient en action dans des apologues naïfs et charmants, comme celui-ci:
«Un jour, la Pucelle demanda au roi de lui faire un présent, et le roi y ayant consenti, elle réclama comme don le royaume de France. Le roi, surpris, ne révoqua point sa promesse. La Pucelle voulut qu'ayant reçu ce don, l'acte en fût solennellement dressé par les quatre notaires du roi et que lecture fût faite de cet acte. Tandis que le roi entendait cette lecture, elle le montra aux assistants et dit: «Voilà le plus pauvre chevalier du royaume.» Et, après un peu de temps, en présence des notaires, disposant du royaume de France, elle le remit à Dieu. Puis, agissant au nom de Dieu, elle en investit le roi Charles et ordonna que de cette transmission acte solennel fût dressé par écrit[1458].»
[Note 1458: L. Delisle, _Un nouveau témoignage relatif à la mission de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XLVI, p. 649.--Le P. Ayrolles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, pp. 57-58.]
Jeanne, avait annoncé, croyait-on, qu'à la Saint-Jean-Baptiste de l'an 1429, il ne demeurerait pas un Anglais en France[1459]. Ces hommes de bonne volonté s'attendaient à ce que les promesses de leur sainte fussent réalisées au jour fixé par elle. Ils annoncèrent qu'elle avait, le 23 juin, fait son entrée dans la ville de Rouen et que, le lendemain, jour de la Saint-Jean-Baptiste, les habitants de Paris avaient de bon coeur ouvert leurs portes au roi de France. Au mois de juillet on en faisait des récits dans Avignon[1460]. Les réformateurs, assez nombreux, ce semble, en France et dans la chrétienté, croyaient savoir que la Pucelle donnerait une constitution monastique aux Anglais et aux Français, dont elle ferait un seul peuple de béguins et de béguines, une même confrérie de pénitents et de pénitentes. Voici quelles étaient, selon eux, les intentions des deux partis et les principales clauses du traité:
[Note 1459: Grellier de la Chambre des comptes de Brabant, dans _Procès_, t. IV, p. 426.]
[Note 1460: Morosini, t. III, pp. 38, 46, 61.]
«Le roi Charles de Valois pardonne à tous, et il ne lui souvient plus des injures reçues. Les Anglais et les Français, tournés à contrition et pénitence, s'appliquent à conclure une bonne et droite paix. La Pucelle leur en a imposé elle-même les conditions. Conformément à sa volonté, Anglais et Français, durant une ou deux années, porteront un habit gris, avec une petite croix cousue dessus; le vendredi de chaque semaine, ils ne prendront que du pain et de l'eau; ils vivront en bonne union avec leurs femmes et ne dormiront point avec d'autres. Ils promettent à Dieu de ne faire nulle guerre, si ce n'est pour la défense de leur patrimoine[1461].»
[Note 1461: Morosini, t. III, pp. 64-65.]
Pendant la campagne du sacre, l'accord survenu entre les gens du roi et les habitants d'Auxerre demeurant ignoré, on rapportait, vers la fin de juillet, que, la ville prise d'assaut, quatre mille cinq cents bourgeois avaient été occis et mêmement quinze cents hommes d'armes tant chevaliers qu'écuyers des partis de Bourgogne et de Savoie. On nommait parmi les gentilshommes morts messire Humbert Maréchal, le seigneur de Varambon et un très fameux homme de guerre, le Viau de Bar. On racontait des histoires de trahisons et de massacres, des aventures horrifiques dans lesquelles la Pucelle était associée au valet de coeur déjà fameux. On disait qu'elle avait fait couper la tête à douze traîtres[1462]. C'était de vrais romans de chevalerie, dont voici un exemple:
Environ deux mille Anglais entouraient le camp du roi, guettant s'ils n'y pourraient causer quelque dommage. Alors, la Pucelle fit appeler le capitaine La Hire et lui dit:
--Tu as fait, en ton temps, de très nobles choses, mais au jour d'aujourd'hui, Dieu t'en a préparé à faire une plus notable que celles que jamais tu fis. Prends tes gens d'armes et va à tel bois, à deux lieues d'ici, tu y trouveras deux mille Anglais, tous la lance en main; tu les prendras tous et tu les tueras.
[Note 1462: _Ibid._, t. III, pp. 144 et suiv.]
La Hire alla vers les Anglais et tous furent pris et tués, ainsi qu'avait dit la Pucelle[1463].
Voilà les contes de Mélusine qu'on faisait d'elle, pour la joie des hommes simples et violents qui se complaisaient à l'idée d'une Pucelle coupe-têtes et tranche-montagne!
[Note 1463: Morosini, t. III, pp. 150, 153.]
Le bruit courait qu'après le sac d'Auxerre, le duc de Bourgogne avait été vaincu et pris dans une grande bataille, que le Régent était mort, que les Armagnacs étaient entrés dans Paris[1464]. La capitulation de Troyes fut enveloppée de prodiges. À la venue des Français, les habitants virent, disait-on, du haut de leurs remparts une grande compagnie d'hommes d'armes, bien cinq à six mille, tenant chacun à la main un pennon blanc. Au départ des Français ils les revirent rangés à un trait d'arc derrière le roi Charles. Aussi merveilleux que les chevaliers à l'écharpe blanche que les Bretons avaient vus peu de temps auparavant chevaucher dans le ciel, ces chevaliers aux blancs pennons, quand le roi partit, s'évanouirent[1465].
[Note 1464: _Ibid._, t. III, pp. 166, 167.]
[Note 1465: Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en Poitou, dans _Procès_, t. V, pp. 121-122.--_Relation du greffier de La Rochelle_, _op. cit._, p. 343.]
Tout ce qu'avaient cru, dans leur simplicité, les Orléanais subitement désassiégés, tout ce qu'avaient conté les mendiants des Armagnacs et les clercs du dauphin, fut avidement recueilli, accru, amplifié. Trois mois après sa venue à Chinon, Jeanne eut sa légende qui, vivace, fleurie et touffue, se répandit au dehors, en Italie, en Flandre, en Allemagne[1466]. Dans l'été de 1429, cette légende était entièrement trouvée. Toutes les parties éparses de ce qu'on peut appeler l'évangile de l'enfance existaient déjà.
[Note 1466: Morosini, t. III, p. 78, note I.--Eberhard Windecke, _passim_.--Fauché-Prunelle, _Lettres tirées des Archives de Grenoble_, dans _Bull. Acad. delph._, t. II, 1847, 1849, pp. 459, 460.--Lettre écrite par les agents d'une ville allemande, dans _Procès_, t. V, p. 347.--Lettre de Jean Desch, secrétaire de la ville de Metz, _ibid._, pp. 352, 355.]
Âgée de sept ans, Jeanne menait paître les troupeaux; les loups n'approchaient point de ses moutons; les oiseaux des bois, quand elle les appelait, venaient manger son pain dans son giron. Le pouvoir était en elle d'écarter les méchants. Personne sous le toit où elle reposait n'avait à craindre la fraude et la malice des hommes[1467].
[Note 1467: Lettres de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, dans _Procès_, t. V, pp. 114, 116.]
Les miracles qui accompagnent la naissance de Jeanne, quand c'est un poète latin qui les célèbre, revêtent la majesté romaine et prennent le caractère de prodiges antiques; et c'est un spectacle assez étrange que de voir, en 1429, un humaniste appeler les Muses ausoniennes sur le berceau de la fille de Zabillet Romée.
«Le tonnerre gronda, la mer frémit, la terre trembla, le ciel s'enflamma, le monde donna des signes de joie; une ardeur inconnue mêlée d'épouvante agita les peuples ravis. Ils chantent de doux poèmes et forment des danses rythmées en signe du salut destiné à la race française par cette naissance céleste[1468].»
[Note 1468: Poème anonyme sur l'arrivée de la Pucelle et la délivrance d'Orléans, _Procès_, t. V, p. 27, vers 70 et suiv.]
On fit plus. Dès la première heure on voulut que les merveilles qui avaient signalé la nativité de Jésus se fussent renouvelées lors de la venue de Jeanne au monde. On imagina qu'elle était née dans la nuit de Noël; les bergers du village, émus d'une joie indicible dont ils ignoraient la cause, couraient dans l'ombre pour découvrir la merveille inconnue. Les coqs, hérauts de cette allégresse nouvelle, font éclater à l'heure inaccoutumée des chants inouïs, et, battant des ailes, durant deux heures semblent vaticiner. Ainsi l'enfant eut dans sa crèche son adoration des bergers[1469].
[Note 1469: Lettre de Perceval de Boulainvilliers, dans _Procès_, t. V, p. 116.]
De sa venue en France on avait beaucoup à conter. On croyait savoir que, dans le château de Chinon, elle avait reconnu le roi qu'elle n'avait jamais vu auparavant, et qu'elle était allée droit à lui, bien qu'il se cachât sous des habits sans richesse, dans la foule des seigneurs[1470]. On disait qu'elle avait donné un signe au roi, qu'elle lui avait révélé un secret et qu'à la révélation de ce secret, connu de lui seul, il avait été inondé d'une joie céleste; et sur cette entrevue de Chinon, tandis que les assistants n'avaient guère à dire, plusieurs, qui ne s'y étaient pas trouvés, étaient inépuisables[1471].
[Note 1470: _Procès_, t. III, pp. 116, 192.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_, p. 47.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 67.--_Relation du greffier de La Rochelle_, pp. 336, 337.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 96.]
[Note 1471: _Procès_, t. III, pp. 103, 116, 209 et _passim_.--_Journal du siège_, p. 48.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 68.--_Mirouer des femmes vertueuses_, dans _Procès_, t. IV, p. 271.--Pierre Sala, _ibid._, p. 280.--Morosini, t. III, p. 104.--Eberhard Windecke, p. 153.]
Le 7 mai, à quatre heures après midi, une colombe blanche se posa sur l'étendard de la Pucelle; et l'on vit, le même jour, pendant l'assaut, deux oiseaux blancs voltiger sur ses épaules[1472]. Les saintes étaient fréquentées des colombes. Un jour que sainte Catherine de Sienne se tenait agenouillée dans la maison du foulon, une colombe blanche comme la neige se posa sur la tête de l'enfant[1473].
[Note 1472: _Journal du siège_, p. 294.--_Chronique de l'établissement de la fête_ dans _Procès_, t. V, p. 294.]
[Note 1473: _AA. SS._, 3 avril.--Didron, _Iconographie chrétienne_, pp. 438-439.--Alba Mignati, _Sainte Catherine de Sienne_, p. 16.]
Un petit conte qui courait alors est intéressant en ce qu'on y voit l'idée qu'on se faisait des relations du roi et de la Pucelle et aussi comme exemple des déformations que peut subir, en passant de bouche en bouche, le récit d'un fait véritable. Voici l'historiette, telle qu'elle a été recueillie par un marchand allemand:
Un jour, en une certaine ville, la Pucelle, avisée que les Anglais étaient proches, prit les champs, et aussitôt, tous les gens d'armes qui se trouvaient dans la ville sautèrent à cheval pour la suivre. Pendant ce temps le roi, qui dînait à table, apprenant que chacun allait en compagnie de la Pucelle, fit fermer les portes de la cité.
On en avertit la Pucelle qui répondit sans se troubler:
--Avant qu'il soit heure de none, il sera au roi tel besoin de venir à moi, qu'il me suivra tout de suite, son manteau à peine jeté sur lui, et sans éperons.
Ainsi en advint-il. Car les gens d'armes enfermés dans la ville mandèrent au roi qu'il fît immédiatement ouvrir les portes, sinon qu'ils le détruiraient. Les portes furent ouvertes et tous les gens d'armes coururent vers la Pucelle, sans se soucier du roi, qui jeta son manteau sur lui et les suivit.
Ce jour-là un grand nombre d'Anglais furent détruits[1474].
[Note 1474: Eberhard Windecke, p. 103.]
On reconnaît dans ce conte le souvenir très altéré des faits qui se passèrent le 6 mai, à Orléans. Les bourgeois couraient en foule à la porte Bourgogne, décidés à passer la Loire pour attaquer les Tourelles. Trouvant la porte fermée, ils se jetèrent furieux sur le sire de Gaucourt qui la gardait. Le vieux seigneur fit ouvrir la porte toute grande et leur dit: «Venez, je serai votre capitaine[1475].» Dans le conte, les bourgeois sont devenus des gens d'armes, et ce n'est plus le sire de Gaucourt qui fait méchamment fermer la porte, c'est le roi; il n'a pas à s'en féliciter, et l'on est surpris de trouver dès la première heure cette idée toute formée dans l'esprit du peuple, que bien loin d'aider la Pucelle à chasser les Anglais, le roi lui suscitait des obstacles et était toujours le dernier à la suivre.
[Note 1475: _Procès_, t. III, pp. 116-117.]
Entrevue dans ce chaos de récits plus confus que les nuées d'un ciel orageux, Jeanne apparaissait comme une merveille inouïe. Elle prophétisait et plusieurs de ses prophéties étaient déjà accomplies. Elle avait annoncé la délivrance d'Orléans, et Orléans était délivré. Elle avait annoncé qu'elle serait blessée, et elle avait reçu une flèche au-dessus de la mamelle gauche. Elle avait annoncé qu'elle mènerait le roi à Reims, et le roi avait été sacré dans cette ville. Elle avait fait d'autres prophéties encore touchant le royaume de France, comme de délivrer le duc d'Orléans, d'entrer dans Paris, de chasser tous les Anglais hors du saint royaume, et l'on en attendait l'accomplissement[1476].
[Note 1476: _Procès_, t. I, pp. 55, 84 et suiv., 133, 174, 232, 251, 252, 254, 331; t. III, pp. 99, 205, 254, 257 et _passim_.--_Journal du siège_, pp. 34, 44, 45, 48.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 212, 295.--Perceval de Cagny, p. 141.--Monstrelet, t. IV, p. 320.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 143.--Le Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans _Procès_, t. IV, p. 426.--_Chronique de Tournai_ (t. III du _Recueil des Chroniques de Flandre_), p. 411.--Morosini, t. III, p. 121.]
Elle prophétisait tous les jours, notamment au sujet de plusieurs hommes qui lui avaient manqué de respect et qui étaient morts de male mort[1477].
[Note 1477: Morosini, t. III, p. 57.]
À Chinon, tandis qu'elle était menée au roi, un homme d'armes qui chevauchait devant le château, pensant la reconnaître, demanda:
--N'est-ce point là la Pucelle? Jarnidieu, si je la tenais une nuit, je ne la laisserais pas pucelle.
Alors Jeanne prophétisa et dit:
--Ha! en nom Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort!
Moins d'une heure après, cet homme tomba à l'eau et se noya[1478].
[Note 1478: Déposition du frère Pasquerel, dans _Procès_, t. III, p. 102.]
Ce miracle fut mis tout de suite en vers latins. Dans le poème, où se déroule l'histoire merveilleuse de Jeanne jusqu'à la délivrance d'Orléans, le paillard qui renia Dieu et fit, comme tous les blasphémateurs, une mauvaise fin, est noble et se nomme Furtivolus[1479].
[Note 1479: Poème anonyme sur la Pucelle, dans _Procès_, t. V, p. 39, vers 105 et suiv.]
_...generoso sanguine natus, Nomine Furtivolus, veneris moderator iniquus._
Le capitaine Glasdall appela Jeanne putain et renia son Créateur. Jeanne lui annonça qu'il mourrait sans saigner, et Glasdall se noya dans la Loire[1480].
[Note 1480: Dépositions de J. Luillier et de frère Pasquerel, dans _Procès_, t. III, pp. 25, 108.]
Imitations manifestes des historiettes contées dans les vies des saints qu'on lisait alors. Une femme hérétique ayant tiré saint Ambroise par son vêlement, le bienheureux évêque lui dit: «Crains que, par un jugement de Dieu, il ne te survienne quelque châtiment.» Le lendemain cette femme mourut et le bienheureux Ambroise la conduisit au tombeau[1481].
[Note 1481: _La légende dorée_, vie de Saint Ambroise.]
Une religieuse encore vivante et qui devait mourir en odeur de sainteté, soeur Colette de Corbie, avait rencontré son Furtivolus et l'avait puni, mais avec douceur. Un jour qu'elle priait dans une église de Corbie, un étranger s'approcha d'elle et lui tint des propos contraires à la chasteté. «Plaise à Dieu, lui répondit-elle, de vous faire connaître la laideur du langage que vous venez de tenir.» L'étranger, pris de honte, gagna la porte. Mais une main invisible l'arrêta sur le seuil. Comprenant alors la grandeur de son péché, il demanda pardon à la sainte et put sortir librement de l'église[1482].
[Note 1482: Abbé J.-Th. Bizouard, _Histoire de sainte Colette et des clarisses en Franche-Comté, d'après des documents inédits et des traditions locales_, Paris, 1888, in-8º.]