Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 39

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À neuf heures du matin, Charles de Valois entra dans l'église avec une suite nombreuse. Le roi d'armes de France appela par leurs noms, devant le maître-autel, les douze pairs du royaume. Des six pairs laïques, aucun ne répondit. À leur place se présentèrent le duc d'Alençon, les comtes de Clermont et de Vendôme, les sires de Laval, de la Trémouille et de Maillé.

Des six pairs ecclésiastiques, trois répondirent à l'appel du roi d'armes: l'archevêque duc de Reims, l'évêque comte de Châlons, l'évêque duc de Laon. Les évêques détaillants de Langres, de Chaumont et de Noyon furent suppléés. En l'absence d'Arthur de Bretagne, connétable de France, l'épée fut tenue par Charles, sire d'Albret[1407].

[Note 1407: Lettres de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, pp. 127, 129.--Monstrelet, t. IV, ch. LXIV.--Perceval de Cagny, p. 159.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 343.--_Chronique de Tournai_ (t. III du _Recueil des Chroniques de Flandre_), p. 414.--_Gallia Christiana_, t. IX, col. 551; t. XI, col. 698.]

Devant l'autel se tenait Charles de Valois, revêtu d'habits fendus sur la poitrine et les épaules. Il jura, premièrement, de conserver à l'Église paix et privilèges; deuxièmement, de préserver le peuple des exactions et de ne le pas trop charger; troisièmement, de gouverner avec justice et miséricorde[1408].

[Note 1408: _Chronique de la Pucelle_, p. 322, note 1.--_Collection de Champagne_, vol. 125, Sacre des rois, fol. 86.]

Il fut armé chevalier par son cousin d'Alençon[1409].

[Note 1409: Perceval de Cagny, p. 159.--_Chronique de la pucelle_, p. 322--_Journal du siège_, p. 114.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 97.]

Puis l'archevêque lui fit les onctions avec l'huile mystique, dont le Saint-Esprit fortifie les prêtres, les rois, les prophètes et les martyrs et, nouveau Samuel, consacra le nouveau Saül, manifestant que toute puissance est de Dieu et que, à l'exemple de David, les rois sont les pontifes, les annonciateurs et les témoins du Seigneur. Cette effusion d'huile, dont étaient consacrés les rois, dans Israël, rendait brillants et forts les rois de la France très chrétienne depuis Charlemagne, depuis Clovis, car, s'il reçut de saint Remi non proprement le sacre, mais le baptême et la confirmation, Clovis fut consacré en même temps chrétien et roi par le bienheureux évêque, au moyen de l'huile sainte, envoyée par Dieu lui-même à ce prince et à ses successeurs[1410].

[Note 1410: Chifletius, _De ampula Remensi nova et acurata disquisitio_, Anvers, 1651, in-4º.]

Et Charles reçut les onctions présage de force et de victoire, car il est écrit au livre des Rois: «Samuel prit la fiole d'huile, la versa sur la tête de Saül et dit: Voici que le Seigneur t'a sacré prince sur son héritage, et tu délivreras son peuple des mains des ennemis qui l'environnent. _Ecce unxit te Dominus super hereditatem suam in principem, et liberabis populum suum de manibus inimicorum ejus, qui in circuitu ejus sunt._» (_Reg._ I, X, 1, 6.)

Durant le mystère, comme on disait en ancien langage[1411], la Pucelle demeurait au côté du roi. Elle tint un moment déployé son étendard blanc devant lequel le vieil étendard de Chandos avait reculé. Puis d'autres tinrent l'étendard à leur tour, son page Louis de Coutes, qui ne la quittait jamais, frère Richard le prêcheur, qui l'avait suivie à Châlons et à Reims[1412]. Dans un de ses rêves, elle avait donné naguère une couronne éblouissante à son roi; elle s'attendait à ce que cette couronne fût apportée dans l'église par des messagers célestes[1413]. Les saintes ne recevaient-elles pas communément des couronnes de la main des anges? Un ange offrit à sainte Cécile une couronne tressée de roses et de lis. Un ange donna à la vierge Catherine la couronne impérissable, que la sainte posa sur la tête de l'Impératrice de Rome. Mais la couronne étrangement riche et magnifique que Jeanne attendait ne vint point.

[Note 1411: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 129.--F. Boyer, _Variante inédite d'un document sur le Sacre de Charles VII_, Clermont et Orléans, 1881, in-8º.]

[Note 1412: _Procès_, t. I, p. 104, 300.--_Chronique de la Pucelle_, p. 322.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 129.--Varin, D. Marlot, H. Jadart, _loc. cit._]

[Note 1413: _Procès_, t. I, p. 108.]

L'archevêque prit sur l'autel la couronne de prix modique fournie par le chapitre, et l'éleva à deux mains sur la tête du roi. Les douze pairs en cercle autour du prince y portèrent le bras pour la soutenir. Les trompettes éclatèrent, et le peuple cria: «Noël[1414]!»

[Note 1414: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 129.]

Ainsi fut oint et couronné Charles de France, issu de la royale lignée du noble roi Priam de Troie la Grande.

Le mystère fut terminé à deux heures après midi[1415]. On rapporte qu'alors la Pucelle s'agenouilla et, embrassant le roi par les jambes, lui dit avec des larmes:

--Gentil roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu, qui voulait que je levasse le siège d'Orléans et vous amenasse en cette cité de Reims recevoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume de France doit appartenir[1416].

[Note 1415: Morosini, t. III, p. 181.--Lettre de trois gentilshommes, _loc. cit._]

[Note 1416: _Chronique de la Pucelle_, pp. 322, 323.--_Journal du siège_, p. 114.]

Le roi fit les présents d'usage. Il offrit au Chapitre un tapis de satin vert, ainsi que des ornements de velours rouge et de damas blanc. De plus, il posa sur l'autel un vase d'argent du prix de treize écus d'or. Le seigneur archevêque s'en empara malgré les réclamations des chanoines, mais il ne lui servit de rien de l'avoir pris, car il lui fallut le rendre[1417].

[Note 1417: Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. IV, p. 175.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 107.]

Après la cérémonie, Charles ceignit la couronne, revêtit le manteau royal, bleu comme le ciel, fleuri de lis d'or, et traversa sur son coursier les rues de la ville de Reims. Le peuple en liesse criait: «Noël!» comme il avait crié à l'entrée de monseigneur le duc de Bourgogne.

Ce jour-là, le sire de Rais fut fait maréchal de France et le sire de la Trémouille comte; l'aîné des deux fils de madame de Laval, à qui la Pucelle avait offert le vin à Selles-en-Berri, fut fait comte aussi. Le capitaine La Hire reçut le comté de Longueville avec tout ce qu'il prendrait en Normandie[1418].

[Note 1418: _Chronique de la Pucelle_, p. 322.--_Journal du siège_, p. 114.--Perceval de Cagny, p. 159.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 129.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 97.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 99, note 2.]

Le roi Charles fut servi à dîner en l'hôtel épiscopal, dans l'ancienne salle du Tau, par le duc d'Alençon et le comte de Clermont[1419]. La table royale, selon la coutume, se prolongeait dans la rue et le festin débordait sur toute la ville. C'était un jour de franche lippée et de commune frairie. Dans les maisons, sous les portes, sur les bornes, on faisait ripaille, on se ruait en cuisine; il se dévorait boeufs par douzaines, moutons par centaines, poules et lapins par milliers. On se bourrait d'épices, et comme on avait grand'soif, on humait à plein pot les vins de Bourgogne et notamment le parfumé vin de Beaune. Le très vieux cerf de la cour archiépiscopale, qui était de bronze et creux, on le transportait, à chaque couronnement, dans la rue du Parvis; on le remplissait de vin, et le peuple y venait boire comme à la fontaine. Finalement les bourgeois et habitants de la cité du bienheureux Remi, riches et pauvres, empiffrés, saouls de viandes et de vin, ayant hurlé «Noël!» à plein gosier, tombaient endormis sur les fûts et les victuailles dont, le lendemain, les échevins moroses allaient disputer aigrement les restes aux gens du roi[1420].

[Note 1419: Monstrelet, t. IV, p. 339.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 32.]

[Note 1420: Thirion, _Les frais du sacre_ dans _Travaux de l'Académie de Reims_, 1894.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. IV, p. 45, n. 1.--Varin, _Arch. adm. de la ville de Reims_, t. III, p. 39.]

Jacques d'Arc était venu voir ce couronnement auquel sa fille avait tant ouvré. Il logeait à l'enseigne de l'_Âne rayé_, rue du Parvis, dans une hôtellerie tenue par Alix, veuve de Raulin Morieau. En même temps que sa fille, il revit son fils Pierre[1421]. Ce cousin que Jeanne appelait son oncle et qui l'avait accompagnée auprès de sire Robert à Vaucouleurs, Durand Lassois, était pareillement venu aux fêtes du sacre. Il parla au roi et lui conta tout ce qu'il savait de sa cousine[1422]. Jeanne trouva aussi à Reims un jeune compatriote, Husson Le Maistre, chaudronnier dans le village de Varville, à trois lieues de Domremy. Elle ne le connaissait pas, mais il avait bien entendu parler d'elle, et il était très familier avec Jacques et Pierre d'Arc[1423].

[Note 1421: _Procès_, t. III, p. 198; t. V, pp. 141, 266.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 47, 48.--L'abbé Cerf, _Le vieux Reims_, 1875, pp. 35 et 110.]

[Note 1422: _Procès_, t. II, p. 445.]

[Note 1423: _Ibid._, t. III, p. 198.]

Jacques d'Arc était un des notables de son village et peut-être le plus entendu aux affaires[1424]. Il ne s'était pas rendu à Reims à seule fin de voir sa fille chevaucher par les rues de la cité en habit d'homme; il venait demander au roi pour lui, pour ceux de son village, dépouillés par les gens de guerre, une exemption d'impôts. Cette demande, que la Pucelle transmit au roi, fut agréée. Le 31 du même mois, le roi ordonnait que les habitants de Greux et de Domremy fussent francs de toutes tailles, aides, subsides et subventions[1425]. Les Élus de la ville payèrent sur les deniers publics les dépenses de Jacques d'Arc, et, quand il fut sur son départ, ils lui donnèrent un cheval pour retourner chez lui[1426].

[Note 1424: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. L et suiv.; preuve, LI, pp. 97, 106; supplément aux preuves, pp. 359, 362.--Boucher de Molandon, _Jacques d'Arc, père de la Pucelle, sa notabilité personnelle_, Orléans, 1885, in-8º.]

[Note 1425: _Procès_, t. V, pp. 137, 139.]

[Note 1426: _Ibid._, t. I, pp. 141, 266, 267.]

Durant les cinq ou six jours qu'elle demeura à Reims, la Pucelle se montra au peuple. Les humbles, les simples venaient à elle; les bonnes femmes lui prenaient les mains et faisaient toucher leurs anneaux au sien[1427]. Elle portait au doigt un petit anneau que sa mère lui avait donné; il était de laiton, autrement appelé aurichalque[1428]. L'aurichalque était, comme on disait, l'or des pauvres. Cet anneau n'avait pas de pierre et portait au chaton les noms de _Jhesus Maria_, avec trois croix. Elle y tenait souventes fois les regards pieusement fixés parce qu'un jour elle l'avait fait toucher par madame sainte Catherine[1429]. Et que la sainte l'eût vraiment touché, ce n'était pas incroyable, puisqu'il était manifeste que peu de temps auparavant, en l'an 1413, soeur Colette, qui professait la chasteté virginale, avait reçu de l'apôtre vierge un riche anneau d'or, en signe d'alliance spirituelle avec le Roi des rois. Soeur Colette faisait toucher cet anneau aux religieux et aux religieuses de son ordre, et elle le confiait aux messagers qu'elle envoyait au loin, afin de les préserver des périls de la route[1430]. La Pucelle attribuait aussi à son anneau de grandes vertus; toutefois elle ne s'en servait point pour opérer des guérisons[1431].

[Note 1427: _Ibid._, t. I, p. 103.]

[Note 1428: Du Cange, _Glossarium_, aux mots: _Auriacum_, _electrum_ et _leto_.--Vallet de Viriville, _Les anneaux de Jeanne d'Arc_, dans _Mémoires de la Société des Antiquaires de France_, t. XXX, janvier 1867.]

[Note 1429: _Procès_, t. I, pp. 185, 238; Walter Bower, _ibid._, t. IV, p. 480.]

[Note 1430: _Sanctissimæ virginis Coletæ vita_, Paris, in-8º, gothique sans date, feuillet 8, verso.--_Bollandistes_, AA. SS., mars, t. I, p. 611.]

[Note 1431: _Procès_, t. I, p. 104.]

On attendait d'elle les menus services qu'il était d'usage de demander aux saintes gens et parfois aux sorciers. Avant la cérémonie du sacre, les nobles et les chevaliers avaient reçu des gants, selon la coutume. L'un d'eux perdit les siens; il demanda, ou d'autres demandèrent pour lui, qu'elle les lui fît retrouver. Elle ne dit point qu'elle le ferait; cependant la chose fut sue et diversement jugée[1432].

[Note 1432: _Ibid._, t. I, p. 104.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 37.]

Après le sacre du roi, si, mêlé au peuple dans la rue du Parvis, quelque clerc méditatif leva les yeux sur la haute face historiée de la cathédrale, déjà très vieille alors pour des hommes qui, connaissant mal les chroniques, mesuraient le temps sur la durée de la vie humaine, il vit sûrement, à gauche de l'arc aigu qui surmonte la rose, l'image colossale de Goliath dressé fièrement dans son armure à écailles, et cette même figure répétée à droite de l'arc, dans l'attitude d'un homme chancelant et qui tombe[1433]. Alors ce clerc dut se rappeler ce qui est écrit au premier livre des Rois:

[Note 1433: «Ces sculptures (Goliath et David) ont été certainement exécutées à la fin du XIIIe siècle» (L. Demaison, _Notice historique sur la cathédrale de Reims_, Reims, _s. d._, in-4º, p. 44). La rose est de 1280 (H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 41).]

«Les Philistins assemblèrent toutes leurs troupes pour combattre Israël. Or, il arriva qu'un homme, qui était bâtard, sortit du camp des Philistins. Il s'appelait Goliath; il était de Geth, et il avait six coudées et une palme de haut. Il était revêtu d'une cuirasse à écailles qui pesait cinq mille sicles d'airain. Et il vint disant: «J'ai jeté l'opprobre aux armées d'Israël. Donnez-moi un homme qui vienne combattre contre moi en un combat singulier.»

»Or, David enfant s'en était allé à Bethléem pour paître les troupeaux de son père. Mais David, s'étant levé dès la pointe du jour, laissa à un serviteur le soin de son troupeau. Il vint au lieu appelé Magala, où l'armée s'était avancée pour donner la bataille. Et voyant Goliath, il demanda: «Qui est ce Philistin incirconcis qui jette l'opprobre aux armées du Dieu vivant?»

»Ces paroles de David ayant été entendues, elles furent rapportées à Saül. Et Saül l'ayant fait venir devant lui, David lui parla de cette manière: «Que personne ne s'épouvante de ce Philistin, car moi, ton serviteur, je suis prêt à aller le combattre.» Saül lui dit: «Tu ne saurais résister à ce Philistin ni combattre contre lui, parce que tu es un enfant, et que celui-ci est un homme nourri à la guerre depuis sa jeunesse.» David répondit: «J'irai contre lui et je ferai cesser l'opprobre d'Israël.» Saül dit donc à David: «Va! et que le Seigneur soit avec toi!»

»David prit son bâton, choisit dans le torrent cinq pierres très polies et, tenant à la main sa fronde, il marcha contre les Philistins.

»Et Goliath, lorsqu'il eut aperçu David, voyant que c'était un bel enfant aux cheveux roux, lui dit: «Suis-je un chien, pour que tu viennes à moi avec un bâton?» Mais David répondit au Philistin: «Tu viens à moi avec l'épée, la lance et le bouclier. Mais moi, je viens à toi au nom du Seigneur des armées, du Dieu des batailles d'Israël, auquel tu as insulté aujourd'hui. Le Seigneur te livrera entre mes mains. Et que toute cette assemblée d'hommes reconnaisse que ce n'est point par l'épée, ni par la lance que Dieu sauve! Cette guerre est sa guerre et il vous livrera dans nos mains.»

»Le Philistin s'avança donc et marcha contre David. Et David lança une pierre avec sa fronde et en frappa le Philistin au front. Et Goliath tomba le visage contre terre.»

Alors le clerc qui méditait ces paroles du Livre songeait que, toujours semblable à lui-même, le Seigneur qui sauva Israël et abattit Goliath par la fronde d'un berger enfant avait suscité la fille d'un laboureur pour la délivrance du très chrétien royaume et l'opprobre du Léopard[1434].

[Note 1434: Voir le sacre de David et celui de Louis XII, par un peintre inconnu, vers 1498, au Musée de Cluny.--H. Bouchot, _L'Exposition des Primitifs français. La peinture en France sous les Valois_, liv. II, planche C.]

La Pucelle avait fait écrire de Gien, vers le 27 juin, au duc de Bourgogne, pour l'inviter à se rendre au sacre du roi. N'ayant pas reçu de réponse, elle dicta, le jour même du sacre, une deuxième lettre au duc. Voici cette lettre:

+ JHESUS MARIA.

Haultet reboubté prince, duc de Bourgoingne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain seigneur, que le roy de France et vous, faciez bonne paix ferme, qui dure longuement. Pardonnez l'un à l'autre de bon cuer, entièrement, ainsi que doivent faire loyaulx chrestians; et s'il vous plaist à guerroier, si alez sur les Sarrazins. Prince de Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis, que ne guerroiez plus ou saint royaume de France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume; et de la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur, s'il ne tient en vous. Et vous faiz à savoir de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain seigneur, pour vostre bien et pour vostre honneur et sur voz vie, que vous n'y gaignerez point bataille à l'encontre des loyaulx François, et que tous ceulx qui guerroient oudit saint royaume de France, guerroient contre le roy Jhesus, roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain seigneur. Et vous prie et requiers à jointes mains, que ne faictes nulle bataille ne ne guerroiez contre nous, vous, vos gens ou subgiez; et croiez seurement que, quelque nombre de gens que amenez contre nous, qu'ilz n'y gagneront mie, et sera grant pitié de la grant bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y vendront contre nous. Et a trois semaines que je vous avoye escript et envoié bonnes lettres par ung hérault, que feussiez au sacre du roy qui, aujourd'hui dimenche, xvije jour de ce présent mois de juillet, ce fait en la cité de Reims: dont je n'ay eu point de response, ne n'ouy oncques puis nouvelles dudit hérault. À Dieu vous commens et soit garde de vous, s'il lui plaist; et prie Dieu qu'il y mecte bonne pais. Escript audit lieu de Reims, ledit xvije jour de juillet.»

_Sur l'adresse:_ «Au duc de Bourgoigne[1435].»

[Note 1435: _Procès_, t. V, pp. 126-127.--Hennebert, _Une lettre de Jeanne d'Arc aux Tournaisiens_, dans _Arch. hist. et litt. du Nord de la France et du Midi de la Belgique_, nouv. série, t. I, 1837, p. 525.--Fac-similé dans l'_Album des Archives départementales_, nº 123.]

Sainte Catherine de Sienne, à Reims, n'aurait pas écrit autrement. La Pucelle, bien qu'elle n'aimât pas les Bourguignons, sentait à sa manière et fortement combien la paix avec le duc de Bourgogne était désirable. C'est à mains jointes qu'elle le prie de ne plus faire la guerre en France. «S'il vous plaît de guerroyer, lui dit-elle, allez sur les Sarrasins.» Elle avait déjà conseillé aux Anglais de s'unir aux Français pour faire la croisade. La destruction des infidèles était alors le rêve des âmes douces et pacifiques, et beaucoup de bonnes personnes comptaient que le fils riche et puissant du vaincu de Nicopolis ferait payer cher aux Turcs leur antique victoire[1436].

[Note 1436: Morosini, t. III, pp. 82, 83.--Eberhard Windecke, p. 61, note 9, et p. 108.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 416.--Jorga, _Notes et extraits pour servir à l'histoire des croisades au XVe siècle_, Paris, 1899-1902, 3 vol. in-8º.]

Par sa lettre, la Pucelle annonce, de la part du roi du ciel, au duc Philippe que, s'il combat contre le roi, il perdra la bataille. Ses voix lui avaient prédit la victoire de la France sur la Bourgogne; elles ne lui avaient pas révélé qu'au moment même où elle dictait sa lettre, les ambassadeurs du duc Philippe se trouvaient à Reims; c'était pourtant la vérité[1437].

[Note 1437: _Mémoires du Pape Pie II_, dans _Procès_, t. IV, pp. 514, 515.--Morosini, t. III, p. 190.]

Le duc Philippe, estimant que le roi Charles, maître de la Champagne, était un prince à ménager, lui envoya, à Reims, David de Brimeu, bailli d'Artois, à la tête d'une ambassade, pour le saluer et lui faire des ouvertures de paix[1438]. Les Bourguignons reçurent du chancelier et du Conseil un accueil empressé. On espérait que la paix serait conclue avant leur départ. Les seigneurs angevins le mandèrent aux reines Yolande et Marie[1439]. Ce n'était pas connaître le magnifique renard de Dijon. Les Français n'étaient pas encore assez forts, les Anglais assez faibles. Il fut convenu qu'une ambassade serait envoyée en août au duc de Bourgogne dans la ville d'Arras. Après quatre jours de conférences, une trêve de quinze jours fut signée et l'ambassade quitta Reims[1440]. Dans le même moment, le duc renouvelait solennellement à Paris sa plainte contre Charles de Valois, assassin de son père, et s'engageait à amener une armée au secours des Anglais[1441].

[Note 1438: _Procès_, t. IV, pp. 514, 515.--Monstrelet, t. IV, p. 340.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 37.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 130.--Troisième compte de Jean Abonnel, dans De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 404, nº 3.]

[Note 1439: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 130.]

[Note 1440: Le 20 ou le 21.--Monstrelet, t. IV, pp. 348 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 404 et suiv.]

[Note 1441: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 455.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 240, 241.--Stevenson, _Letters and Papers_, t. II, pp. 101 et suiv.--Rymer, _Foedera_, t. IV, part. IV, p. 150.]

Laissant à Reims, comme capitaine, Antoine de Hellande, neveu de l'archevêque duc[1442], le roi de France sortit de la ville le 20 juillet et se rendit à Saint-Marcoul-de-Corbeny où les rois avaient coutume de toucher les écrouelles au lendemain de leur sacre[1443].

[Note 1442: Archives de Reims, Compte des deniers patrimoniaux, t. I, années 1428-29.--_Procès_, t. V, p. 141.--Monstrelet, t. IV, p. 339.--H. Jadart, _Jeanne d Arc à Reims_, p. 51.]

[Note 1443: _Procès_, t. III, p. 199.--_Chronique de la Pucelle_, p. 323.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 97.--_Journal du siège_, p. 114.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 111.]