Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 38
Pour entendre la finesse de cette plaisanterie il faut savoir que madame d'Or, haute comme une botte, tenait l'emploi de sotte auprès de monseigneur Philippe[1369].
[Note 1369: Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 168.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CLXXIII, CLXXIV.--P. Champion, _Notes sur Jeanne d'Arc_, 1. _Madame d'Or et Jeanne d'Arc_, dans _le Moyen Âge_, juillet-août, 1907, pp. 193-199.]
La Pucelle ne put s'entendre, au sujet des prisonniers, avec les seigneurs de Rochefort et de Moslant. Ils avaient pour eux le droit de la guerre. Elle n'avait pour elle que les raisons de son bon coeur. Ce débat parut fort plaisant aux gens d'armes des deux obéissances. Quand il en fut instruit, le roi Charles sourit et dit que, pour appointer les parties, il payerait la rançon des prisonniers, qui fut fixée à un marc d'argent par tête. Les Bourguignons, en recevant cette somme, louèrent fort le roi de France de ses grandes manières[1370].
[Note 1370: _Chronique de la Pucelle_, p. 319.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 96.--_Journal du siège_, p. 112.--«Un prince de façon», Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, pp. 106, 107.]
Ce même jour de dimanche, environ neuf heures du matin, le roi Charles fit son entrée. Il avait revêtu ses habits de fête, éclatants de velours, d'or et de pierreries; le duc d'Alençon et la Pucelle, tenant sa bannière à la main, chevauchaient à ses côtés; il était suivi de toute sa chevalerie. Les habitants allumèrent des feux de joie et dansèrent des rondes; les petits enfants crièrent: «Noël!» frère Richard prêcha[1371].
[Note 1371: _Procès_, t. I, p. 102.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_ t. V, p. 130.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 342.--_Chronique de la Pucelle_, p. 319.--Morosini, t. III, p. 176.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, pp. 504 et suiv.]
La Pucelle fit ses dévotions dans les églises. En une de ces églises elle tint un enfant sur les fonts du baptême. On lui demandait souvent, comme à une princesse ou à une sainte femme, d'être marraine d'enfants qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne devait jamais revoir. Elle donnait de préférence aux garçons le nom de Charles, pour l'honneur de son roi, et aux filles son nom de Jeanne. Elle nommait parfois aussi ses filleuls comme les mères voulaient[1372].
[Note 1372: _Procès_, t. I, p. 103.]
Le lendemain, 11 juillet, l'armée, qui était restée aux champs sous le commandement de messire Ambroise de Loré, traversa la ville. L'entrée des gens d'armes était un fléau aussi redouté des bourgeois que la peste noire[1373]. Le roi Charles, qui traitait les habitants de Troyes avec d'extrêmes ménagements, prit soin de contenir le fléau. Par son commandement, les hérauts crièrent que nul ne fût si hardi, sous peine de la hart, d'entrer dans les maisons et de rien prendre contre le gré et la volonté de ceux de la ville[1374].
[Note 1373: T. Babeau, _Le guet et la milice bourgeoise à Troyes_, pp. 4 et suiv.]
[Note 1374: _Relation du greffier de La Rochelle_, p. 342.--_Chronique de la Pucelle_; p. 319.--_Journal du siège_, p. 112.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 505.--A. Roserot, _Le plus ancien registre des délibérations du Conseil de Troyes_, dans _Coll. de Documents inédits de la ville de Troyes_, t. III, pp. 175 et suiv.]
CHAPITRE XVIII
LA CAPITULATION DE CHÂLONS ET DE REIMS.--LE SACRE.
Au sortir de Troyes, l'armée royale s'engagea dans la Champagne pouilleuse, traversa l'Aube vers Arcis et prit son logis dans Lettrée, à cinq lieues de Châlons. De Lettrée, le roi envoya son héraut Montjoie à ceux de Châlons pour leur demander de le recevoir et de lui rendre pleine obéissance[1375].
[Note 1375: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 298.--Morosini, t. III, p. 179.--Éd. de Barthélémy, _Histoire de la ville de Châlons-sur-Marne_, pièces just. nº 25, pp. 334-335.]
Les villes de Champagne se tenaient comme les doigts de la main. Quand le dauphin était encore à Brinion-l'Archevêque, les habitants de Châlons en avaient été instruits par leurs amis de Troyes. Ceux-ci les avaient même avertis que frère Richard, le prêcheur, leur avait porté une lettre de Jeanne la Pucelle. Sur quoi ceux de Châlons écrivirent aux habitants de Reims:
«Nous avons été fort ébahis du frère Richard. Nous pensions que ce fût un très bon prud'homme. Mais il est devenu sorcier. Nous vous mandons que les habitants de Troyes font forte guerre aux gens du dauphin. Nous avons intention de résister de toute notre puissance à ces ennemis[1376].»
[Note 1376: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 290, 291.--Varin, _Archives législatives de la ville de Reims, Statuts_, t. I, pp. 596 et suiv. [_Coll. des documents inédits sur l'Histoire de France_, 1845].]
Ils ne pensaient pas un mot de ce qu'ils écrivaient et ils savaient que ceux de Reims n'en croyaient rien. Mais il importait de montrer une grande loyauté au duc de Bourgogne avant de recevoir un autre maître.
L'évêque comte de Châlons vint à Lettrée au-devant du roi, et lui remit les clés de la ville. C'était Jean de Montbéliard-Sarrebrück, des sires de Commercy[1377].
[Note 1377: _Gallia Christiana_, t. V, col. 891-895.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 319-320.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 96.--L. Barbat, _Histoire de la ville de Châlons_, 1855 (2 vol. in-4º), t. I, p. 350.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pièces just. nº 33.--Morosini, t. III, p. 182, n. 2.]
Le 14 juillet, le roi entra avec son armée dans la ville de Châlons[1378]. La Pucelle y trouva quatre ou cinq paysans de son village, qui venaient la voir, entre autres Jean Morel, un de ses parrains. Laboureur de son état, âgé de quarante-trois ans environ, il s'était enfui avec la famille d'Arc à Neufchâteau, au passage des gens de guerre. Jeanne lui donna une robe rouge, qu'elle avait portée[1379]. Elle vit aussi à Châlons un autre laboureur plus jeune que Morel d'une dizaine d'années, Gérardin d'Épinal, qu'elle appelait son compère, comme elle appelait Isabellette, femme de Gérardin, sa commère, pour la raison qu'elle avait tenu sur les fonts leur fils Nicolas et qu'une marraine est une mère en esprit. Au village, Jeanne se défiait de Gérardin, qui était Bourguignon; à Châlons, elle lui montra plus de confiance et, l'entretenant des progrès de l'armée, lui dit qu'elle ne craignait rien hors la trahison[1380]. Elle avait déjà de sombres pressentiments; sans doute elle sentait que désormais la candeur de son âme et la simplicité de sa pensée étaient trop rudement combattues par la malice des hommes et les forces confuses des choses; déjà monseigneur saint Michel, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite ne lui parlaient plus avec autant de clarté que devant, faute de pénétrer dans les chancelleries de France et de Bourgogne, qui n'étaient pas choses du ciel.
[Note 1378: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 298.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 130.--Perceval de Cagny, p. 158.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 96-97.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 85 vº.--E. de Barthélémy, _Châlons pendant l'invasion anglaise_, Châlons, 1851, p. 16.]
[Note 1379: _Procès_, t. II, pp. 391-392.]
[Note 1380: _Ibid._, t. II, pp. 421-423.]
Ceux de Châlons, à l'exemple de leurs amis de Troyes, écrivirent aux habitants de Reims qu'ils avaient reçu le roi de France et qu'ils leur conseillaient de faire de même. En cette lettre, ils disaient qu'ils avaient trouvé le roi Charles doux, gracieux, pitoyable et miséricordieux; et, dans le fait, ce roi prenait en douceur ses villes de Champagne. Ceux de Châlons ajoutaient qu'il était de haut entendement, beau de sa personne et de beau maintien[1381]. C'était beaucoup dire.
[Note 1381: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 295, 296.--Varin, _Archives de Reims, Statuts_, t. I, p. 601.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 13 et suiv.]
Les habitants de Reims se comportaient avec prudence. À la venue du roi de France, en même temps qu'ils lui envoyaient des messagers pour l'avertir que les portes de la ville lui seraient ouvertes, ils donnaient avis à leur seigneur le duc Philippe, ainsi qu'aux chefs anglais et bourguignons, des progrès de l'armée royale, selon ce qu'ils en pouvaient savoir, et ils leur mandaient de fermer le passage aux ennemis[1382]. Mais ils n'étaient pas pressés d'obtenir des secours pour la défense de leur ville, comptant que, s'ils n'en recevaient pas, ils se rendraient au roi Charles sans encourir aucun blâme des Bourguignons, et qu'ainsi ils n'auraient rien à craindre de l'un et l'autre parti. Pour l'heure, ils gardaient deux loyautés, ce qui n'était pas trop d'une en ces conjonctures difficiles et périlleuses. Quand on voit comme ces villes de Champagne pratiquaient ingénieusement l'art de changer de maître, il est bon de savoir que de cet art dépendait le salut de leurs corps et de leurs biens.
[Note 1382: J. Rogier, _loc. cit._--Varin, p. 599.]
Dès le 1er juillet, le capitaine Philibert de Moslant leur écrivit de Nogent-sur-Seine, où il se trouvait avec sa compagnie bourguignonne, que, s'ils avaient besoin de lui, il les viendrait secourir en bon chrétien[1383]. Ils firent mine de ne pas entendre. Après tout, le seigneur Philibert n'était pas leur capitaine. Ce qu'il en pensait faire n'était, comme il le disait, que par charité chrétienne. Les notables de Reims, qui ne voulaient pas être sauvés, avaient à se garder surtout de leur naturel sauveur, le sire de Chastillon, grand queux de France, capitaine de la ville[1384]. Et il fallait qu'ils lui demandassent secours de façon qu'ils n'obtinssent pas ce qu'ils demandaient, de peur d'être comme les Israélites de qui il est écrit: _Et tribuit eis petitionem eorum_.
[Note 1383: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 286 et suiv.--Varin, pp. 600 et s.]
[Note 1384: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 18.--Dom Marlot, _Hist. Metrop. Remensis_, t. II, pp. 709 et suiv.]
Alors que l'armée royale était encore sous Troyes, un héraut se présenta devant la ville de Reims, portant une lettre donnée par le roi, à Brinion-l'Archevêque, le lundi 4 juillet. Cette lettre fut remise au Conseil. «Vous pouvez bien avoir reçu nouvelle, disait le roi Charles aux habitants de Reims, de la bonne fortune et victoire qu'il a plu à Dieu nous donner sur les Anglais, nos anciens ennemis, devant la ville d'Orléans et, depuis lors, à Jargeau, Beaugency et Meung-sur-Loire, en chacun desquels lieux nos ennemis ont reçu très grand dommage; tous leurs chefs et des autres jusqu'au nombre de quatre mille y sont morts ou demeurés prisonniers. Ces choses étant advenues plus par grâce divine que par oeuvre humaine, selon l'avis des princes de notre sang et lignage et des conseillers de notre Grand-Conseil, nous nous sommes acheminés pour aller en la ville de Reims recevoir notre sacre et couronnement. C'est pourquoi nous vous mandons que, sur la loyauté et obéissance que vous nous devez, vous vous disposiez à nous recevoir dans la manière accoutumée, et comme vous avez fait à l'égard de nos prédécesseurs[1385].»
[Note 1385: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV. p. 291.--L. Paris, dans _Cabinet Historique_, 1855, t. I, p. 68.]
Et le roi Charles, usant envers le peuple de Reims de la même bénignité prudente qu'il avait montrée à ceux de Troyes, faisait pleine promesse de pardon et d'oubli.
«Que les choses passées, disait-il, et la crainte que j'en eusse encore mémoire ne vous arrêtent pas. Soyez assurés que, si vous vous conduisez envers moi comme vous devez, je vous traiterai en bons et loyaux sujets.»
Même il leur demandait d'envoyer des notables traiter avec lui: «Si, pour être mieux informés de nos intentions, quelques-uns de la ville de Reims voulaient venir vers nous avec le héraut que nous vous envoyons, nous en serions très content. Ils y pourront aller sûrement en tel nombre qu'il leur plaira[1386].»
[Note 1386: J. Rogier dans _Procès_, t. IV, p. 291.]
Au reçu de cette lettre, le Conseil fut convoqué, mais il se trouva que les échevins ne furent point en nombre pour délibérer; ce qui les tira d'un grand embarras. Ensuite de quoi ils firent assembler la commune par quartiers, et ils obtinrent des bourgeois ainsi consultés cette déclaration cauteleuse: «Nous entendons vivre et mourir avec le Conseil et les notables. Nous nous comporterons selon leur avis, en bonne union et paix, sans murmurer ni faire de réponse, si ce n'est par l'avis et ordonnance du capitaine de Reims et de son lieutenant[1387].»
[Note 1387: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 292, 293.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 17 et suiv.]
Le sire de Chastillon, capitaine de la ville, était alors à Château-Thierry avec ses lieutenants, Jean Cauchon et Thomas de Bazoches, tous deux écuyers. Les habitants de Reims jugèrent utile de mettre sous ses yeux la lettre du roi Charles; leur bailli, Guillaume Hodierne, se rendit auprès du soigneur capitaine et la lui montra. Le bailli répondit parfaitement au sentiment des habitants de Reims: il demanda au sire de Chastillon de venir, mais il le lui demanda de manière que le sire de Chastillon ne vînt pas. C'était le point essentiel; car, à ne le pas appeler, on se mettait en trahison ouverte, et, s'il venait, on risquait de subir un siège plein de calamités et de dangers.
À ces fins, le bailli déclara que les habitants de Reims, désireux de communiquer avec leur capitaine, le recevraient accompagné de cinquante chevaux seulement; en quoi ils montraient leur bon vouloir; ayant le droit de ne point recevoir garnison dans leur ville, ils consentaient à y laisser entrer cinquante lances, ce qui allait bien à deux cents combattants. Le sire de Chastillon, comme les habitants l'avaient prévu, jugea qu'en l'occurrence ce n'était pas assez pour sa sûreté et il mit, comme conditions à sa venue, que la ville fût emparée et munie, qu'il y entrât avec trois ou quatre cents combattants, qu'il en eût la garde ainsi que du château, avec cinq ou six notables pris, autant dire, comme otages. À ces conditions il était, disait-il, prêt à vivre et à mourir pour eux[1388].
[Note 1388: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 292-293.--Varin, _Archives de Reims_, pp. 910, 912.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 18.]
Il s'achemina avec sa compagnie jusque auprès de la ville et là fit savoir aux habitants qu'il était venu les aider. Il leur manda que dans cinq ou six semaines sans faute, une belle et grande armée anglaise, débarquée à Boulogne, marcherait à leur secours[1389].
[Note 1389: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 292, 294.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 18-19.]
À la vérité les Anglais levaient des troupes autant qu'ils pouvaient et faisaient flèche de tout bois. Ils armaient, disait-on, jusqu'aux prêtres. Le Régent employait à sa guerre les croisés débarqués en France, que le cardinal de Winchester conduisait contre les Hussites[1390]. Et, comme bien on pense, le conseil du roi Henri ne négligeait pas d'avertir les habitants de Reims des armements qu'il ordonnait. Le 3 juillet, il les avisait que des troupes étaient en passage de mer, et le 10, Colard de Mailly, bailli de Vermandois, leur faisait savoir que ces troupes étaient déjà passées. Mais ces nouvelles ne donnaient pas grande confiance aux Champenois dans la force des Anglais et lorsque le sire de Chastillon leur promit, à quarante jours, une grande et belle armée d'outre-mer, le roi Charles chevauchait à quelques lieues de leur ville avec trente mille combattants. Le sire de Chastillon s'aperçut qu'il était joué, ce dont il avait eu déjà quelque soupçon. Les habitants de Reims refusèrent de le recevoir. Il ne lui restait plus qu'à tourner bride et à rejoindre les Anglais[1391].
[Note 1390: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 451.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 101-102.--_Journal du siège_, p. 118.--Rymer, _Foedera_, t. X, p. 424.--S. Bougenot, _Notices et Extraits des manuscrits intéressant l'Histoire de France conservés à la bibliothèque impériale de Vienne_, p. 62.--Raynaldi, _Annales ecclesiatici_, t. IX, pp. 77, 78.--Morosini, t. IV, annexe XVII.]
[Note 1391: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 294, 298.]
Le 12 juillet, ils reçurent de monseigneur Regnault de Chartres, archevêque duc de Reims, une lettre les priant de se disposer à la venue du roi[1392].
[Note 1392: _Ibid._--L. Paris, _Cabinet Historique_, 1865, p. 77.]
Ce même jour, le Conseil de ville s'étant assemblé le greffier commença d'inscrire sur le registre des délibérations le procès-verbal de la séance:
«..... Après ce qu'on a exposé à Monseigneur de Chastillon, comment il estoit capitaine, et les seigneurs et autre multitude de peuple qui[1393].....»
[Note 1393: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 19.]
Il n'en écrivit pas davantage. Trouvant difficile de témoigner leur loyauté aux Anglais en préparant le sacre du roi Charles et contraire à la prudence de reconnaître un nouveau prince sans y être forcés, les citoyens renonçaient tout à coup à la parole qui est d'argent et se réfugiaient dans un silence d'or.
Le samedi 16, le roi Charles prit gîte à quatre lieues de la ville du sacre, au château de Sept-Saulx, construit plus de deux cents ans auparavant par les prédécesseurs guerriers de messire Regnault et dont le fier donjon commandait le passage de la Vesle[1394]. Il y reçut les bourgeois de Reims qui vinrent en grand nombre lui offrir pleine et entière obéissance[1395]. Puis il se remit en marche avec la Pucelle et toute son armée, et ayant franchi sa dernière étape sur la chaussée qui côtoyait la Vesle, il entra dans la grande cité champenoise au tomber du jour, par la porte méridionale nommée Dieulimire, qui, devant lui, abaissa ses ponts et leva ses deux herses[1396].
[Note 1394: Perceval de Cagny, p. 159.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 97.--_Chronique de la Pucelle_, p. 320.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 85 vº.--_Journal du siège_, p. 112.--Bergier, _Poème sur la tapisserie de Jeanne d'Arc_, p. 112.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 20, 21.--F. Pinon, _Notice sur Sept-Saulx_, dans _Travaux de l'Académie de Reims_, t. VI, p. 328.]
[Note 1395: J. Rogier, dans _Procès_, pp. 298 et suiv.--Dom Marlot, _Histoire de la Ville de Reims_, t. IV, Reims, 1846 (4 vol. in-4º), t. III, p. 174.]
[Note 1396: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 23.]
La tradition voulait que le sacre fut célébré, de préférence, un dimanche, et cette règle se trouvait mentionnée dans un cérémonial qui avait servi, croyait-on, pour le sacre de Louis VIII et qui faisait autorité[1397]. Les habitants de Reims travaillèrent pendant la nuit, afin que tout fût prêt pour le lendemain[1398]. Leur amour subit du roi de France les aiguillonnait et surtout la peur qu'il demeurât quelques jours dans la ville avec son armée. Ils ressentaient à recevoir et à garder des gens d'armes dans leurs murs une crainte commune aux bourgeois de toutes les villes, qui, dans leur épouvante, ne distinguaient point les hommes de guerre armagnacs des hommes de guerre anglais et bourguignons[1399]. Aussi furent-ils diligents à préparer toutes choses, avec la ferme intention d'en payer le moins possible. Attendu que le sacre ne leur rapportait «ni profit ni honneur[1400]», les échevins, d'habitude, en rejetaient la charge sur l'archevêque, qui en tenait, disaient-ils, les émoluments comme pair de France[1401].
[Note 1397: _Chronique de la Pucelle_, pp. 322-323, note.--«Ce rituel date bien du XIIIe siècle. Il nous a été conservé dans un manuscrit de la bibliothèque de Reims qui paraît avoir été écrit vers 1274.» Communication de M. H. Jadart.--Varin, _Archives de Reims_, t. I, p. 522.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. III, p. 566, et t. IV, Pièces just., nº 142.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 7.]
[Note 1398: _Chronique de la Pucelle_, p. 321.--Perceval de Cagny, p. 159.--Lettre de trois gentilhommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 128.]
[Note 1399: _Procès_, t. I, p. 91.]
[Note 1400: Thirion, _Les frais du sacre_, dans _Travaux de l'Académie de Reims_, 1894.--Voir dans Varin, _Archives de Reims_, la table des matières au mot: _Sacre_.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. III, pp. 461, 566, 640, 651, 819; t. IV, pp. 25, 31, 45.]
[Note 1401: _Chronique de la Pucelle_, p. 321, note 2.]
Les ornements royaux déposés, après le sacre du feu roi, dans le trésor de Saint-Denys, étaient aux mains des Anglais. La couronne de Charlemagne, brillante de rubis, de saphirs et d'émeraudes, fleuronnée de quatre fleurs de Lis, que recevaient les rois de France à leur couronnement, les Anglais voulaient la mettre sur la tête de leur roi Henri; ils se préparaient à ceindre le roi enfant de l'épée de Charlemagne, l'illustre Joyeuse, qui dormait dans son fourreau de velours violet, sous la garde de l'abbé bourguignon de Saint-Denys. Aux Anglais aussi le sceptre que surmontait un Charlemagne d'or en habit d'empereur, la verge de justice terminée par une main en corne de licorne, l'agrafe dorée du manteau de saint Louis et les éperons d'or, et le _Pontifical_ contenant, dans sa reliure de vermeil émaillée, les cérémonies du sacre[1402]. On dut se contenter d'une couronne conservée dans le trésor de la cathédrale[1403]. Quant aux autres insignes de la royauté de Clovis, de saint Charlemagne et de saint Louis, on les représenterait comme on pourrait et il n'était pas mauvais après tout que ce sacre gagné dans une chevauchée se sentît des travaux et des misères qu'il avait coûtés et que la cérémonie participât en quelque chose de la pauvreté héroïque des hommes d'armes et des gens des communes, qui y avaient conduit le dauphin.
[Note 1402: C. Leber, _Des cérémonies du sacre ou Recherches historiques et antiques sur les moeurs, les coutumes, les institutions et le droit public des Français, dans l'ancienne monarchie_, Paris-Reims, 1825, in-8º.--A. Lenoble, _Histoire du sacre et du couronnement des rois et des reines de France_, Paris, 1825, in-8º.]
[Note 1403: _Procès_, t. I, p. 91.--Varin, _Archives de Reims_, t. III. pp. 559 et suiv.]
Les rois étaient sacrés par l'huile, car l'huile signifie renommée, gloire et sapience. Le matin, les seigneurs de Rais, de Boussac, de Graville et de Culant furent députés par le roi pour aller quérir la Sainte Ampoule[1404].
[Note 1404: _Chronique de la Pucelle_, p. 321.--_Journal du siège_, p. 113.--Varin, _Archives de Reims_, t. II, p. 509; t. III, p. 555.]
C'était une fiole de cristal que le grand prieur de Saint-Remi tenait enfermée dans le tombeau de l'apôtre derrière le maître-autel de l'église abbatiale. Cette fiole contenait le saint chrême, dont le bienheureux Remi avait oint le roi Clovis, et elle était enchâssée dans un reliquaire en forme de colombe, parce qu'on avait vu la colombe du Paraclet apporter l'huile destinée au sacrement du premier roi chrétien. Il est vrai qu'on trouvait en de vieux livres qu'un ange était descendu du ciel avec l'ampoule miraculeuse[1405]; mais ces incertitudes ne troublaient point les esprits, et l'on ne doutait pas, dans le peuple chrétien, que le saint chrême n'eût des vertus merveilleuses. On savait, par exemple, qu'il ne diminuait point à l'usage, et que la fiole restait toujours pleine, en présage et gage de la pérennité du royaume de France. Selon les observations des témoins, lors du sacre du feu roi Charles, l'huile n'avait pas diminué après les onctions[1406].
[Note 1405: Flodoard, _Hist. ecclesiæ Remensis_, dans _coll. Guizot_, t. V, pp. 41 et suiv.--Eustache Deschamps, Ballade 172, t. I, p. 305, t. II, p. 104.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. II, p. 48, nº 1.--Vertot, dans _Académie des Inscriptions_, t. II.]
[Note 1406: Froissart, l. II, ch. LXXIV.]