Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 36
Et, pour rendre leur prière plus agréable, ils donnèrent deux mille écus au sire de la Trémouille qui les garda, dit-on, sans vergogne. De plus, les habitants consentaient à fournir des vivres à l'armée, contre espèces sonnantes; et c'était à considérer, car la famine régnait dans le camp[1295]. Cette trêve ne faisait pas l'affaire des gens d'armes qui y perdaient une belle occasion de dérober et piller. Des murmures s'élevèrent; plusieurs seigneurs et capitaines disaient qu'il ne serait pas difficile de prendre la ville et qu'il fallait essayer. La Pucelle, à qui ses Voix annonçaient perpétuellement la victoire, ne cessait d'appeler les soldats aux armes[1296]. Sans aucunement s'émouvoir, le Roi conclut la trêve proposée, ne se souciant pas d'obtenir par force plus qu'il n'avait gagné par douceur. S'il avait attaqué la ville, peut-être l'aurait-il prise et tenue à sa merci; mais c'était le pillage, l'incendie, le meurtre et le viol certains. Et les Bourguignons seraient venus la reprendre sur ses talons, y piller, brûler, violer, massacrer de nouveau. Que d'exemples on avait de ces malheureuses villes enlevées et perdues tout aussitôt, ruinées par les Français, ruinées par les Anglais et les Bourguignons, où chaque bourgeois gardait dans son coffre, pour s'en coiffer tour à tour, béret rouge et béret blanc! Fallait-il donc sans cesse renouveler ces massacres et ces abominations dont le ressentiment faisait exécrer les Armagnacs dans toute l'Île de France et rendait si difficile au roi légitime la recouvrance de sa ville de Paris? Le Conseil royal ne le crut pas; il pensa au contraire que Charles de Valois réussirait mieux à reprendre son bien en montrant en même temps sa mansuétude et sa force et en poursuivant avec une royale clémence jusqu'à la ville de Reims sa marche armée et pacifique.
[Note 1295: Morosini, t. III, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.--_Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Monstrelet, t. IV, p. 336.--Gilles de Roye, dans _Collection des chroniques belges_, pp. 206, 207.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, p. 260.]
[Note 1296: Jean Chartier, _Journal du siège_, _Chronique de la Pucelle_, _loc. cit._]
Après être demeurés trois jours sous les murs de la ville, les soldats rassasiés passèrent l'Yonne et s'en furent sous la ville de Saint-Florentin qui se mit aussitôt dans l'obéissance du roi. Le 4 juillet, ils atteignirent le village de Saint-Phal, à quatre heures de Troyes[1297].
[Note 1297: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 290-292.--Monstrelet, t. IV. p. 336.--_Journal du siège_, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_, p. 314.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 91.--_Procès_, t. V, pp. 264-265.]
En cette ville forte, quatre cents hommes au plus tenaient garnison, tous natifs du royaume de France: il n'y avait pas, il n'y avait jamais eu d'Anglais en Champagne; un bailli, messire Jean de Dinteville; deux capitaines, les sires de Rochefort et de Plancy, commandaient, dans la ville, pour le roi Henri et pour le duc de Bourgogne[1298]. Troyes était marchande: la draperie faisait sa richesse. Sans doute cette industrie déclinait depuis longtemps, atteinte par la concurrence et le déplacement des marchés; la misère publique et l'insécurité des routes précipitaient sa ruine. Pourtant la corporation des drapiers demeurait puissante et donnait au Conseil un grand nombre de magistrats[1299].
[Note 1298: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes et de la Champagne méridionale_, Paris, 1872 (5 vol. in-8º), t. II. p. 182.]
[Note 1299: F. Bourquelot, _Les foires de Champagne_, Paris, 1865, t. Ier, p. 65.--Louis Batiffol, _Jean Jouvenel, prévôt des marchands_, Paris, 1894, in-8º.]
Ces marchands avaient juré, en 1420, le traité qui assurait à la maison de Lancastre la couronne de France; ils se trouvaient à la merci des Bourguignons et des Anglais. Pour tenir ces grandes foires où ils portaient leurs draps, il leur fallait vivre en paix avec leurs voisins de Bourgogne, et, si les Godons avaient fermé les ports de Seine à leurs ballots, ils fussent morts de faim. Aussi les notables de la ville étaient-ils devenus Anglais. Ce n'était pas à dire qu'ils dussent le rester toujours. De grands changements s'étaient accomplis dans le royaume depuis quelques semaines, et les Gilles Laiguisé, les Hennequin, les Jouvenel, ne se piquaient pas de demeurer immuables dans leurs sentiments parmi les mutations de la fortune qui ôtaient la force aux uns pour la communiquer aux autres. Les victoires des Français leur donnaient à réfléchir. Le menu peuple, les ouvriers tisseurs, teinturiers, corroyeurs, nombreux le long des ruisseaux qui traversaient la cité, avaient le coeur bourguignon. Quant aux hommes d'Église, s'ils ne se sentaient émus d'aucun amour pour les Armagnacs, ils n'en étaient pas moins enclins à croire que le roi Charles venait à eux par un décret spécial de la providence divine.
Le seigneur évêque de Troyes était messire Jean Laiguisé, fils de maître Huet Laiguisé, un des premiers jureurs du traité de 1420[1300]. Le Chapitre l'avait élu sans attendre la licence du régent, qui s'éleva contre l'élection et menaça de confisquer les biens des chanoines, non que le nouveau pontife lui déplût; messire Jean Laiguisé avait sucé sur le sein de l'alme Université de Paris la haine des Armagnacs et le respect de la rose de Lancastre. Mais monseigneur de Bedford ne tolérait pas ce mépris des droits du souverain.
[Note 1300: _Gallia Christiana_, t. XIII, col. 514-516.--Courtalon-Delaistre, _Topographie historique du diocèse de Troyes_ (Troyes, 1783, 3 vol. in-8º), t. I, p. 384.--Th. Boutiot, Histoire de la ville de Troyes, t. II, pp. 477-478.--De Pange, _Le pays de Jeanne d'Arc, le fief et l'arrière-fief_, Paris, 1902, in-8º, p. 33.]
Peu de temps après, il souleva la réprobation de l'Église de France tout entière et fut jugé par les évêques pire que les plus cruels tyrans dont il est parlé dans l'Écriture, Pharaon, Nabuchodonosor, Artaxercès qui, châtiant Israël, avaient toutefois épargné les lévites. Plus méchant qu'eux et plus impie, monseigneur de Bedford attentait aux privilèges de l'Église gallicane, c'est-à-dire que, au profit du Saint-Siège, il dépouillait les ordinaires de la collation des bénéfices, levait un double décime sur le clergé de France, et demandait aux gens d'Église de lui faire abandon des biens reçus par eux depuis quarante ans. Qu'il agît de la sorte avec l'agrément du pape, sa conduite n'en était pas moins exécrable au sentiment des seigneurs évêques de France, décidés à en appeler du pape mal informé au pape mieux informé, et qui tenaient l'autorité de l'évêque de Rome, petite auprès de l'autorité du Concile. Ils gémissaient: l'abomination de la désolation était dans la Gaule chrétienne. Monseigneur de Bedford, pour pacifier l'Église de France, soulevée contre lui, convoqua à Paris les évêques de la province ecclésiastique de Sens, qui comprenait les diocèses de Paris, de Troyes, d'Auxerre, de Nevers, de Meaux, de Chartres et d'Orléans[1301].
[Note 1301: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCXX et preuves, _ccix_, pp. 238-239.--Robillard de Beaurepaire, _Les États de Normandie sous la domination anglaise_, Évreux, 1859, in-8º.]
Messire Jean Laiguisé se rendit à cette convocation. Le synode se tint à Paris, dans le prieuré de Saint-Éloi, sous la présidence du métropolitain, du 1er mars au 23 avril 1429[1302]. Les évêques rassemblés représentèrent à monseigneur le Régent le malheureux état des seigneurs ecclésiastiques, à qui les paysans, pillés par les gens de guerre, ne payaient plus leurs redevances, les terres d'Église abandonnées, le service divin cessé dans les campagnes, faute d'argent pour la célébration du culte. Ils furent unanimes à refuser le double décime au régent et au pape, menaçant d'en appeler du pape au concile. Quant à dépouiller les clercs de tous les biens qu'ils avaient reçus depuis quarante ans, ils déclarèrent que ce serait une impiété et ils avertirent charitablement monseigneur de Bedford du sort réservé dès ce monde aux impies par le juste jugement de Dieu. «Le Prince, lui dirent-ils, doit détourner de lui les misères et calamités advenues aux princes de plusieurs royaumes qui affligèrent de telles réquisitions l'Église que Dieu a délivrée par son précieux sang de la servitude du Démon, desquels les uns périrent par le glaive, plusieurs furent traînés en captivité, les autres dépouillés de leurs très illustres souverainetés. C'est pourquoi ils ne doivent pas croire qu'ils méritent la grâce de la divine Majesté, ceux-là qui s'efforcent de réduire en servitude l'Église son épouse[1303].»
[Note 1302: Labbe et Cossart, _Sacro-Sancta-Consilia_, t. XII, col. 392.]
[Note 1303: Labbe et Cossart, _Sacro-Sancta-Consilia_, t. XII, col. 390, 399.]
Les sentiments de Jean Laiguisé à l'égard du régent d'Angleterre étaient ceux du synode. Il n'en faut pas conclure que l'évêque de Troyes voulût la mort du pécheur, ni même qu'il fût l'ennemi des Anglais[1304]. L'Église use communément de prudence à l'endroit des puissances temporelles. Sa mansuétude est grande et sa patience inlassable. Elle menace longtemps avant que de frapper et admet l'impie à résipiscence dès qu'il donne signe de repentir. Mais on pouvait croire que, si Charles de Valois prenait pouvoir et volonté de protéger l'Église de France, le seigneur évêque et le chapitre de Troyes craindraient, en lui résistant, de résister à Dieu lui-même, car toute puissance vient de Dieu qui _deposuit potentes_.
[Note 1304: De Pange, _Le pays de Jeanne d'Arc, le fief et l'arrière-fief_, p. 33.]
Le roi Charles ne s'était point aventuré en Champagne sans prendre ses sûretés; il savait sur qui compter en cette ville de Troyes. Il avait reçu des avis, des promesses; il entretenait des relations secrètes avec plusieurs bourgeois de la cité, et non des moindres[1305]. Dans la première quinzaine de mai, un notaire royal et dix clercs et notables marchands, qui se rendaient vers lui, avaient été arrêtés au sortir de leurs murailles, sur la route de Paris, par un capitaine au service des Anglais, le sire de Chateauvillain[1306]. Probablement que d'autres, plus heureux, purent accomplir leur mission. Il n'est pas difficile de deviner les questions agitées dans ces conciliabules. Les marchands demandaient que, au cas où le roi Charles deviendrait leur maître, il leur garantît l'entière liberté de leur trafic; les clercs voulaient être assurés qu'il respecterait les biens de l'Église. Et le roi, sans doute, ne ménageait point les promesses.
[Note 1305: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 285.]
[Note 1306: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, pp. 316 et suiv.]
La Pucelle s'arrêta avec une partie de l'armée devant le château fort de Saint-Phal, appartenant à Philibert de Vaudrey, capitaine de la ville de Tonnerre, au service du duc de Bourgogne[1307]. En ce lieu de Saint-Phal, elle vit venir à elle un cordelier qui, craignant qu'elle ne fût le diable, faisait des signes de croix, jetait de l'eau bénite et n'osait approcher sans l'avoir exorcisée. C'était frère Richard qui venait de Troyes[1308]. Il y a intérêt à dire ce qu'était ce religieux, autant qu'on peut le savoir.
[Note 1307: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 287, 288.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 490.--A. Assier, _Une cité champenoise au XVe siècle_, Troyes, 1875, in-12.]
[Note 1308: _Procès_, t. I, pp. 99, 100.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 338.--_Chronique de la Pucelle_, p. 315.--_Journal du siège_, pp. 109-110.]
On ignore le lieu de sa naissance[1309]. Disciple du frère Vincent Ferrier et du frère Bernardin de Sienne, comme eux il enseignait l'avènement prochain de l'Antéchrist et le salut des fidèles par l'adoration du saint nom de Jésus[1310]. Après avoir fait le pèlerinage de Jérusalem, il vint en France et prêcha dans la ville de Troyes l'avent de 1428. L'avent, qu'on nomme parfois aussi le carême de la Saint-Martin, commence le dimanche qui tombe entre le 27 novembre et le 3 décembre, et dure quatre semaines pendant lesquelles les chrétiens se préparent à célébrer le mystère de la Nativité.
[Note 1309: Ed. Richer dit qu'il se nommait Roch Richard, licencié en théologie; _Histoire manuscrite de la Pucelle_ (Bibl. Nat., fr. 10448), livre I, folios 50 et suiv.--Abbé Dunand, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. II, p. 214.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 499.]
[Note 1310: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 104.--Vallet de Viriville, _Procès de condamnation de Jeanne d'Arc_, 1867, Introduction; _Notes sur deux médailles de plomb relatives à Jeanne d'Arc_, Paris, 1861, p. 22.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCXXXIX.]
--Semez, disait-il, semez, bonnes gens; semez foison de fèves, car Celui qui doit venir viendra bien bref[1311].
[Note 1311: _Journal du siège_, p. 110.]
Par les fèves qu'il fallait semer, il entendait les bonnes oeuvres qu'il convenait d'accomplir avant que Notre-Seigneur vînt, sur les nuées, juger les vivants et les morts. Or, il importait de semer les oeuvres sans tarder, car bientôt serait la moisson. La venue de l'Antéchrist devait précéder de peu de temps la fin du monde et la consommation des siècles. Au mois d'avril 1429, frère Richard se rendit à Paris; le synode de la province de Sens tenait alors ses dernières séances. Que le bon frère ait été appelé dans la grande ville par l'évêque de Troyes présent au synode, c'est possible, mais il ne paraît pas que ce moine errant y fût venu pour défendre les droits de l'Église gallicane[1312].
[Note 1312: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--Labbe, Boutiot, _loc. cit._]
Le 16 avril, il fit son premier sermon à Sainte-Geneviève; le lendemain et jours suivants, jusqu'au dimanche 24, il prêcha tous les matins, de cinq heures à dix et onze heures, en plein air, sur un échafaud adossé au charnier des Innocents, à l'endroit de la danse macabre. Autour de l'estrade, haute d'une toise et demie, se pressaient cinq ou six mille personnes auxquelles il annonçait la venue prochaine de l'Antéchrist et la fin du monde[1313]. «En Syrie, disait-il, j'ai rencontré des Juifs qui cheminaient par troupe; je leur demandai où ils allaient et ils me répondirent: «Nous nous rendons en foule à Babylone, parce qu'en vérité, le Messie est né parmi les hommes, et il nous restituera notre héritage, et il nous rétablira dans la terre de promission.» Ainsi parlaient ces Juifs de Syrie. Or, l'Écriture nous enseigne que celui qu'ils appellent le Messie est en effet l'Antéchrist de qui il est dit qu'il naîtra à Babylone, capitale du royaume de Perse, qu'il sera nourri à Bethsaïde et s'établira dans sa jeunesse à Coronaïm. C'est pourquoi Notre-Seigneur a dit: «_Vhe! vhe! tibi Bethsaïda. Vhe! Coronaïm_». L'an 1430, ajoutait frère Richard, apportera les plus grandes merveilles qu'on ait jamais vues[1314]. Les temps étaient proches. Il était né, l'homme de péché, le fils de perdition, le méchant, la bête vomie par l'abîme, l'abomination de la désolation; il sortait de la tribu de Dan, dont il est écrit: «Que Dan devienne semblable à la couleuvre du chemin et au serpent du sentier!» Bientôt reviendraient sur la terre les prophètes Élie et Énoch, Moïse, Jérémie et saint Jean l'Évangéliste; et bientôt se lèverait ce jour de colère, qui réduirait le siècle en poudre, selon le témoignage de David et de la Sibylle[1315]. Et le bon frère concluait qu'il fallait se repentir, faire pénitence, renoncer aux faux biens. Enfin, c'était, au sentiment des clercs, un prud'homme, savant en oraisons; et ses sermons tournaient le peuple à la dévotion plus, croyait-on, que ceux de tous les sermonneurs qui, depuis cent ans, avaient prêché dans la ville. Il était à propos qu'il vînt, car, en ce temps-là, le peuple de Paris s'adonnait avec fureur aux jeux de hasard; les clercs eux-mêmes s'y livraient sans honte, et l'on avait vu, sept ans auparavant, un chanoine de Saint-Merry, grand amateur de dés, tenir un jeu dans sa propre maison[1316]. Et malgré la guerre et la famine, les femmes de Paris se chargeaient de parures; le soin de leur beauté les occupait bien plus que le salut de leur âme.
[Note 1313: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 234.]
[Note 1314: _Ibid._, p. 235.]
[Note 1315: Th. Basin, _Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI_, t. IV, pp. 103, 104.]
[Note 1316: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]
Frère Richard tonnait surtout contre les damiers des hommes et les atours des dames. Un jour, notamment, qu'il prêchait à Boulogne-la-Petite, il cria sus aux dés et aux hennins et parla si bien que le coeur de ceux qui l'écoutaient en fut changé. De retour au logis, les bourgeois jetèrent dans la rue leurs tables à jeu, leurs damiers, leurs cartes, leurs billards et leurs billes, leurs dés et leurs cornets, et ils en firent un grand feu devant leur porte. Plus de cent de ces feux restèrent allumés dans les rues pendant trois ou quatre heures. Les femmes suivirent le bon exemple: ce jour-là et le lendemain, elles brûlèrent publiquement leurs atours de tête, bourreaux, truffaux, pièces de cuir ou de baleine dont elles dressaient le devant de leurs chaperons; les demoiselles quittèrent leurs cornes et leurs queues, ayant enfin honte de s'attifer en diablesses[1317].
[Note 1317: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 234-235.]
Le bon frère fit brûler pareillement les racines de mandragores que beaucoup de gens gardaient alors chez eux. Ces racines présentent parfois l'aspect d'un petit homme très laid, d'une difformité bizarre et diabolique. C'est là, peut-être, ce qui fit qu'on leur attribua des vertus singulières. On les habillait magnifiquement, de fin lin et de soie, et l'on conservait ces poupées, dans la croyance qu'elles portaient bonheur et procuraient des richesses. Les sorcières en faisaient grand commerce et ceux qui croyaient que la Pucelle était sorcière l'accusaient très faussement de porter sur elle une mandragore. Frère Richard haïssait ces racines magiques d'autant plus véhémentement qu'il leur reconnaissait le pouvoir de procurer des richesses, sources de tous les maux de ce monde. Cette fois encore sa parole fut entendue; et beaucoup de Parisiens rejetèrent avec épouvante les mandragores qu'ils avaient payées fort cher à ces vieilles femmes qui veulent trop savoir[1318].
[Note 1318: _Procès_, t. I, pp. 89, 213.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]
Pour mieux édifier les Parisiens, il leur faisait prendre des médailles d'étain, sur lesquelles était frappé le nom de Jésus, objet de sa dévotion particulière[1319].
[Note 1319: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 242, 243.--Vallet de Viriville, _Notes sur deux médailles de plomb relatives à Jeanne d'Arc_, dans _Revue Archéologique_, 1861, pp. 429, 433.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, chap. X.]
Ayant prêché dix fois en ville et une fois dans le village de Boulogne, le bon frère annonça qu'il s'en retournait en Bourgogne et prit congé des Parisiens.
--Je prierai pour vous, dit-il, priez pour moi. _Amen_.
Alors toutes gens, les grands et les petits, pleuraient amèrement et abondamment comme si chacun d'eux eût porté en terre son plus doux ami. Il pleura avec eux et consentit à retarder un peu son départ[1320].
[Note 1320: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]
Le dimanche 1er mai, il devait parler pour la dernière fois au dévot peuple de Paris. Il avait donné rendez-vous à ses fidèles à Montmartre, au lieu même où monseigneur saint Denys avait souffert le martyre. La montagne était, par le malheur des temps, presque inhabitée. Dès la veille au soir, plus de six mille personnes s'y rendirent pour s'assurer d'une bonne place et passèrent la nuit, les uns dans des masures abandonnées, le plus grand nombre dans les champs à la belle étoile. Le matin étant venu, ils ne virent point paraître frère Richard et l'attendirent en vain. Déçus et contristés, ils apprirent enfin que défense de prêcher avait été faite au bon frère[1321]. Il n'avait rien dit dans ses sermons qui pût déplaire aux Anglais. Les habitants de Paris qui l'avaient entendu, le croyaient bon ami du régent et du duc de Bourgogne. Peut-être qu'il prit la fuite, ayant appris que la faculté de théologie voulait procéder contre lui. En effet, il professait des opinions singulières et dangereuses sur la fin du monde[1322].
[Note 1321: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.]
[Note 1322: Il reste à savoir comment l'auteur du journal dit d'_Un bourgeois de Paris_ n'en fut pas scandalisé, tout bon universitaire qu'il était, mais, au contraire, s'édifia des propos de ce bon père.--Th. Basin, _Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI_, t. IV, p. 104.]
Frère Richard s'en fut à Auxerre. Et il alla prêchant par la Bourgogne et la Champagne. S'il était du parti du roi Charles il ne le laissa point paraître. Car, au mois de juin, les Champenois et spécialement les habitants de Châlons le considéraient comme un prud'homme attaché au duc de Bourgogne. Et nous avons vu que le 4 juillet il soupçonna la Pucelle d'être un diable ou une possédée[1323].
[Note 1323: J. Rogier dans _Procès_, t. IV, p. 290.]
Elle ne s'y trompa pas. En voyant le bon frère se signer et jeter de l'eau bénite, elle comprit qu'il la prenait pour une chose horrible en manière de femme, pour un fantôme formé par l'esprit du mal et à tout le moins pour une sorcière. Pourtant elle n'en fut pas offensée comme elle l'avait été des soupçons de messire Jean Fournier. À ce prêtre, qui l'avait entendue en confession, elle ne pardonnait pas de douter qu'elle fût bonne chrétienne[1324]. Mais frère Richard ne la connaissait pas; il ne l'avait jamais vue. D'ailleurs elle s'habituait à ces façons. Le Connétable, frère Yves Milbeau, tant, d'autres qui venaient à elle lui demandaient si elle était de Dieu ou du diable[1325]. Elle dit au bon prêcheur, sans colère, avec un peu de moquerie:
[Note 1324: _Procès_, t. II, p. 446.]
[Note 1325: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 71.--Eberhard Windecke, pp. 178, 179.]
--Approchez hardiment, je ne m'envolerai pas[1326].
[Note 1326: _Procès_, t. I, p. 100.]
En même temps, frère Richard reconnaissait à l'épreuve de l'eau bénite et du signe de la croix que cette jeune fille n'était point un diable et qu'il n'y avait point de diable en elle. Et, comme elle se disait venue de Dieu, il la crut pleinement et la tint pour un ange du Seigneur[1327].
[Note 1327: _Ibid._, t. I, p. 100.]
Il lui confia la raison de sa venue[1328]: Ceux de Troyes doutaient qu'elle fût chose de Dieu; il s'était rendu à Saint-Phal pour s'en éclaircir. Maintenant il savait qu'elle était chose de Dieu, et ce n'était pas pour l'étonner; il tenait comme certain que l'année 1430 amènerait les plus grandes merveilles qu'on eût jamais vues, et il s'attendait à rencontrer un jour ou l'autre le prophète Élie marchant et conversant parmi les vivants[1329]. Dès ce moment, il s'attacha résolument au parti de la Pucelle et du dauphin. Il croyait le monde trop près de son terme pour s'intéresser au rétablissement du fils de l'Insensé dans son héritage; ce n'étaient pas les vaticinations de la Pucelle touchant le royaume de France qui l'attiraient vers cette sainte fille, mais il comptait que, après avoir établi la royauté de Jésus-Christ sur la terre des Lis, la prophétesse Jeanne et Charles, vicaire temporel de Jésus-Christ, conduiraient le peuple chrétien à la délivrance du Saint-Sépulcre, oeuvre méritoire, qu'il convenait d'accomplir avant la consommation des siècles.
[Note 1328: _Ibid._, t. I, pp. 99, 100.--_Relation du greffier de la Rochelle_, p. 342.]
[Note 1329: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]