Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 35

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Il fallait donc aller à Reims; il fallait devancer les Anglais qui avaient résolu d'y amener leur roi enfant, pour qu'il y fût sacré selon le cérémonial[1260]. Mais les Français, en pénétrant dans la Normandie, auraient fermé au jeune roi Henri le chemin, déjà mal sûr pour lui, de Paris et de Reims, et vraiment il eût été puéril de dire que le sacre ne pouvait être retardé de quelques semaines. Si l'on renonçait à gagner des terres et des villes en Normandie, ce n'était donc pas seulement pour aller à la conquête de la Sainte Ampoule. Le seigneur archevêque de Reims avait d'autres considérations à présenter, celle-ci par exemple: En se plaçant hardiment entre le duc de Bourgogne et les Anglais ses alliés, on pouvait se flatter de produire quelque impression sur l'esprit du prince et de lui fournir, comme sujet de méditations salutaires, la vue de Charles, fils de Charles, roi de France, chevauchant à la tête d'une puissante armée.

[Note 1260: William Wyrcester, dans _Procès_, t. IV, p. 475.--Pie II, _Commentarii_, dans _Procès_, t. IV, p. 513.]

Pour atteindre la cité du bienheureux Remi, il fallait parcourir plus de cent lieues en pays rebelle, mais sans aucun risque d'y rencontrer de longtemps des gens d'armes ennemis. Anglais et Bourguignons levaient des troupes à force, engageaient, «endentaient». Pour le présent, ils n'avaient personne à opposer aux français. La Champagne, beau pays, peu boisé, avait beaucoup de blé, beaucoup de cultures, beaucoup de vin, beaucoup de gros bétail[1261]; elle n'était pas ruinée comme la Normandie; les hommes d'armes avaient chance de s'y nourrir, surtout si, comme on y comptait, les bonnes villes se laissaient tirer des vivres. Elles possédaient de grands biens; leurs greniers regorgeaient de blé. Quoiqu'elles reconnussent le roi Henri pour leur seigneur, elles ne se sentaient aucun attachement aux Anglais et aux Bourguignons; elles se gouvernaient elles-mêmes. C'étaient de riches marchandes qui ne voulaient que la paix et se donnaient au plus fort. À cette époque, elles soupçonnaient que la force passait aux Armagnacs. Elles avaient un clergé et des bourgeois à qui l'on pouvait parler. Il ne s'agissait pas de les assiéger avec de l'artillerie, des mines et des fossés, mais de les circonvenir avec de belles lettres d'amnistie, beaux traités de commerce et beaux engagements de respecter les privilèges du clergé. Avec elles on ne risquait pas de pourrir dans des taudis et de flamber dans des bastilles. On s'attendait à ce qu'elles ouvrissent leurs portes et, moitié amour, moitié peur, donnassent de l'argent au roi leur seigneur.

[Note 1261: Voyages du héraut Berry, Bibl. nat. ms. fr. 5873, fol. 7.]

La campagne était déjà préparée; elle l'était très habilement. On avait noué des intelligences, à Troyes, à Châlons; le roi Charles reçut de quelques notables de Reims avis, par lettres et messages, que s'il venait, ils lui feraient ouvrir les portes de leur ville. Il accueillit même trois ou quatre bourgeois qui lui dirent:

--Allez sûrement vers notre ville de Reims. Nous nous faisons fort de vous mettre en dedans[1262].

[Note 1262: Jean Rogier dans _Procès_, t. IV, pp. 284-285.]

Ces assurances enhardirent le Conseil royal; et la marche en Champagne fut résolue.

L'armée se rassembla à Gien; elle y croissait tous les jours. Les seigneurs de Bretagne et de Poitou arrivaient abondamment, la plupart en petite compagnie, sur un mauvais bidet[1263]. Les plus pauvres, équipés en archers, venaient faire, faute de mieux, le service des gens de trait. Les vilains et les gens de métier s'offraient. De la Loire à la Seine et de la Seine à la Somme, la terre n'était plus cultivée qu'autour des châteaux et des forteresses; la plupart des champs restaient en jachères; en beaucoup d'endroits on ne tenait plus ni foires ni marchés; les ouvriers chômaient partout. La guerre, ayant détruit tous les métiers, devenait l'unique métier. «Chacun dit Eustache Deschamps, veut devenir écuyer. Il n'y a presque plus d'artisans[1264].» Il vint au lieu du rassemblement trente mille hommes, dont beaucoup de piétons, beaucoup de gens des communes, qui servaient pour la nourriture. Encore faut-il compter les moines, les valets, les femmes, la séquelle. Et tout ce monde avait grand'faim. Le roi se rendit à Gien, et il y manda la reine qui était à Bourges[1265].

[Note 1263: _Chronique de la Pucelle_, p. 312.--Jean Chartier, _Chronique_, pp. 93-94.--_Journal du siège_, p. 108.--Cagny, p. 157.--Morosini, pp. 84-85.--Loiseleur, _Compte des dépenses_, pp. 90, 91.]

[Note 1264: Eustache Deschamps, éd. Queux de Saint-Hilaire et G. Raynaud, t. I, pp. 159, 217 et _passim_.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 44.--Lettre de Nicolas de Clamanges à Gerson, LIV.]

[Note 1265: _Chronique de la Pucelle_, p. 308.--_Perceval de Cagny_, p. 155.--_Journal du siège_, p. 180--Morosini, t. III, p. 85.]

Il pensait l'emmener à Reims pour qu'elle y fût sacrée avec lui, à l'exemple de la reine Blanche de Castille, de Jeanne de Valois et de la reine Jeanne, femme du roi Jean. Toutefois, les reines pour la plupart n'avaient pas été couronnées à Reims; la reine Ysabeau, mère du roi vivant, avait reçu la couronne des mains de l'archevêque de Rouen, dans la Sainte-Chapelle de Paris[1266]. Avant elle, les épouses des rois, à l'exemple de Berthe, femme de Pépin le Bref, venaient de préférence à Saint-Denys recevoir la couronne d'or, de saphir et de perles donnée par Jeanne d'Évreux aux religieux de l'abbaye[1267]. Tantôt les reines étaient couronnées avec leur époux, tantôt elles l'étaient seules et à part; plusieurs ne l'avaient jamais été.

[Note 1266: S.-J. Morand, _Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais_, Paris, 1790, in-4º, pp. 77 et _passim_.]

[Note 1267: Le P. J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en France_, Paris, 1625, in-fol., ch. L, pp. 373 et suiv.--Dom Félibien, _Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis_, 1706, in-fol., pp. 203, 275, 543.]

Pour que le roi Charles pensât emmener la reine Marie dans cette chevauchée, il fallait qu'il ne craignît ni fatigues trop rudes ni trop grands périls. Pourtant, au dernier moment, on changea d'avis. La reine, étant venue à Gien, fut renvoyée à Bourges; le roi se mit en chemin sans elle[1268].

[Note 1268: _Journal du siège_, p. 107.--_Chronique de la Pucelle_, p. 310.]

Quand le roy s'en vint en France, Il feit oindre ses houssiaulx, Et la royne lui demande: Où veult aller cest damoiseaulx[1269]?

[Note 1269: Cité d'après la _Chronique Messine_, par Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 424, note 1.]

La reine ne demandait rien. Elle était laide et de faible vouloir. Mais la chanson dit qu'en partant le roi fit graisser ses vieux houssiaux, faute d'en pouvoir mettre de neufs. Ces plaisanteries sur la pauvreté du roi de Bourges, tout anciennes qu'elles étaient, pouvaient paraître bonnes encore[1270]. Le roi n'était pas devenu riche. C'était l'usage de payer d'avance aux gens d'armes une partie des sommes convenues pour leurs gages. À Gien il fut fait un paiement de trois francs par homme d'armes. La somme parut maigre, mais on comptait gagner en route[1271].

[Note 1270: Voir plus bas, pp. 170-171.]

[Note 1271: _Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Perceval de Cagny, p. 157.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 87.]

Le vendredi 24 juin, la Pucelle partit d'Orléans pour Gien. Le lendemain, elle dicta de Gien une lettre aux habitants de Tournai pour les instruire que les Anglais avaient été chassés de leurs places sur la Loire et déconfits en bataille, pour les inviter à venir au sacre du roi Charles à Reims et pour leur recommander de se maintenir loyaux Français.

Voici cette lettre:

+ JHESUS + MARIA.

Gentilz loiaux Franchois de la ville du Tournay, la Pucelle vous faict savoir des nouvelles de par dechà, que en viij jours elle a cachié les Anglois hors de toutez les places qu'ilz tenoient sur la rivire de Loire par assaut ou aultrement; où il en a eu mains mors et prinz, et lez a desconfis en bataille. Et croiés que le conte de Suffort, Lapoulle son frère, le sire de Tallebord, le sire de Scallez et messires Jean Falscof et plusieurs chevaliers et capitainez ont esté prinz, et le frère du conte de Suffort et Glasdas mors. Maintenés vous bien loiaux Franchois, je vous en pry, et vous pry et vous requiers que vous soiés tous prestz de venir au sacre du gentil roy Charles à Rains où nous serons briefment, et venés au devant de nous quand vous saurés que nous aprocherons. À Dieu vous commans, Dieu soit garde de vous et vous doinst grace que vous puissiés maintenir la bonne querelle du royaume de France. Escript à Gien le XXVe jour de juing.

_Sur l'adresse_: Aux loiaux Franchois de la ville de Tournay[1272].

[Note 1272: _Procès_, t. V, p. 125.--_Registre des Consaux, extraits analytiques des anciens Consaux de la ville de Tournay_, éd. H. Vandenbroeck, t. II, p. 329.--F. Hennebert, _Une lettre de Jeanne d'Arc aux Tournaisiens_, dans _Arch. hist. et littéraires du Nord de la France_, 1837, t. I, p. 525.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. III, p. 516]

Une lettre de la même teneur dut être envoyée par la chancellerie monacale de la Pucelle à toutes les villes restées favorables au roi Charles, et les religieux durent faire eux-mêmes la liste de ces villes[1273]. Certes ils ne pouvaient oublier la ville du domaine royal, qui, dans les Flandres, en pleine domination bourguignonne, demeurait fidèle à son légitime seigneur. La ville de Tournai, cédée à Philippe le Bon par le Gouvernement anglais, en 1423, n'avait pas reconnu son nouveau maître. Jean de Thoisy, son évêque, résidait auprès du duc Philippe[1274]; mais elle restait «chambre du Roi» et l'attachement de ses habitants à la fortune du dauphin était connu de tous, exemplaire et fameux[1275]. Les consuls d'Albi, dans une note très brève, qu'ils rédigèrent sur les merveilles de l'année 1429, prirent soin de marquer que cette ville du nord, si lointaine, qu'ils ne savaient pas bien où elle était située, tenait pour la France, au milieu des ennemis de la France. «Le fait est, écrivirent-ils, que les Anglais occupaient tout le pays de Normandie et de Picardie, fors Tournay[1276].»

[Note 1273: Lettre de Charles VII aux Dauphinois, publiée par Fauché-Prunelle, dans _Bulletin de l'Acad. Delphinale_, t. II, p. 459; aux habitants de Tours, dans le _Cabinet Historique_, t. I, C, p. 109; à ceux de Poitiers, par Redet, dans les _Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest_, t. III, p. 106.--_Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue Historique_, t. IV, p. 459.]

[Note 1274: Monstrelet, t. IV, p. 352.]

[Note 1275: Morosini, t. III, pp. 184-185.--_Chronique de Tournai_, éd. de Smedt (_Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III, _passim_).--_Troubles à Tournai_ (1422-1430), dans _Mémoires de la Société historique et littéraire de Tournai_, t. XVII (1882).--_Extraits des anciens registres des Consaux_, éd. Vandenbroeck, t. II, _passim_.--Monstrelet, chap. LXVII et LXIX.--A. Longnon, _Paris sous la domination anglaise_, pp. 143, 144.]

[Note 1276: Le greffier de l'hôtel de ville d'Albi, dans _Procès_, t. IV, p. 301.]

Ceux du bailliage de Tournai, jaloux en effet de jouir des franchises et des privilèges que le roi de France leur avait accordés, n'eussent voulu pour rien au monde se disjoindre de la Couronne. Ils protestaient de leur fidélité et faisaient de belles processions pour le bien du roi et le recouvrement de son royaume; mais là s'arrêtait leur dévouement, et quand leur seigneur Charles leur réclamait instamment les arrérages de leurs contributions, dont il disait avoir très grand besoin, leurs magistrats en délibéraient et décidaient de demander de nouveaux délais, les plus longs possibles[1277].

[Note 1277: H. Vandenbroeck, _Extraits analytiques des anciens registres des Consaux de la ville de Tournai_, t. II, pp. 328-330.]

Il n'est pas douteux que la Pucelle n'ait dicté elle-même cette missive. On voit qu'elle y attribue à elle seule la victoire, toute la victoire. Sa candeur l'y obligeait. À son sens, Dieu avait tout fait, et il avait tout fait par elle. «La Pucelle a chassé les Anglais de toutes les places qu'ils tenaient.» Elle seule pouvait montrer une foi si naïve en elle-même. Frère Pasquerel n'aurait pas écrit avec cette sainte simplicité.

Il est remarquable que, dans cette lettre, sir John Falstolf est compté parmi les prisonniers. Cette erreur n'est pas particulière à Jeanne. Le roi mande à ses bonnes villes que trois capitaines anglais furent pris, Talbot, le sire de Scalles et Falstolf. Perceval de Boulainvilliers, dans son épître latine au duc de Milan, met Falstolf, qu'il nomme Fastechat, au nombre des mille prisonniers faits par les Dauphinois. Enfin, une missive, envoyée vers le 25 juin d'une des villes du diocèse de Luçon, témoigne d'une grande incertitude sur le sort de Talbot, Falstolf et Scalles, «qu'on dit être pris ou morts[1278]». Les Français avaient mis la main, peut-être, sur un seigneur qui ressemblait à John Falstolf de visage ou de nom; ou bien quelque homme d'armes, pour être reçu à rançon, avait dit être Falstolf. La lettre de la Pucelle parvint le 7 juillet à Tournai. Le lendemain, les consaux[1279] de la ville décidèrent d'envoyer une ambassade au roi Charles de France[1280].

[Note 1278: Lettre de Perceval de Boulainvilliers, dans _Procès_, t. V, p. 120.--Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en Poitou, _ibid._, p. 122.--Morosini, t. III, pp. 74-76.]

[Note 1279: _Consau_ pour Conseil, Assemblée. _Consaux_ a signifié également conseillers (La Curne).]

[Note 1280: Hennebert, _Archives historiques et littéraires du Nord de la France_, 1837, t. I, p. 520.--_Extraits des anciens registre des consaux_, éd. Vandenbroeck, t. II, _loc. cit._]

Le 27 juin ou environ, la Pucelle fit porter au duc de Bourgogne des lettres pour qu'il fût au sacre du roi. Elle ne reçut point de réponse[1281]. Le duc Philippe était l'homme du monde le plus incapable de correspondre avec la Pucelle. Qu'elle lui écrivît obligeamment, c'était une marque de son bon esprit. Enfant, dans son village, elle avait été l'ennemie des Bourguignons avant d'être l'ennemie des Anglais, cependant elle voulait le bien du royaume et la réconciliation des Français.

[Note 1281: _Procès_, t. V, p. 126.]

Le duc de Bourgogne ne pouvait facilement pardonner le guet-apens de Montereau, mais à aucun moment de sa vie il n'avait voué une haine irréconciliable au parti français. L'entente était devenue très possible depuis l'année 1425, alors que son beau-frère, le Connétable de France, avait chassé du Conseil royal les assassins du duc Jean. Quant au dauphin Charles, il se défendait d'avoir eu part au crime et, parmi les Bourguignons, il passait pour idiot[1282]. Dans le fond de son coeur, le duc Philippe n'aimait pas les Anglais. Il leur avait refusé, après la mort du roi Henri V, de prendre la régence de France. On sait l'aventure de la comtesse Jacqueline qui faillit le brouiller tout à fait avec eux[1283]. La maison de Bourgogne cherchait depuis de longues années à mettre la main sur les Pays-Bas. Le duc Philippe y parvint enfin en mariant son cousin germain Jean, duc de Brabant, avec Jacqueline de Bavière, comtesse de Hainaut, Hollande et Zélande, et dame de Frise. Jacqueline, qui ne pouvait souffrir son mari, s'enfuit en Angleterre, et, ayant fait casser son mariage par l'antipape Benoit XIII, épousa le duc de Glocester, frère du Régent.

[Note 1282: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, IV, p. lvi-lvij.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, pp. 114 et suiv.]

[Note 1283: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, preuves, p. LV.]

Bedford, aussi sage que Glocester était fol, s'efforçait au contraire de retenir le magnifique duc dans l'alliance anglaise; mais la haine secrète qu'il ressentait pour le Bourguignon éclatait par soudains accès. Qu'il ait voulu le faire assassiner et que le duc de Bourgogne l'ait su, ce n'est pas prouvé. On assure, tout au moins, qu'à ce prudent duc de Bedford il échappa, un jour, de dire que le duc Philippe pourrait bien s'en aller en Angleterre boire de la bière plus que son saoul[1284]. Il venait de le mécontenter très maladroitement en ne lui laissant pas prendre la ville d'Orléans[1285]. Il s'en mordait les doigts et, tout repentant d'avoir refusé au duc le nombril de la Loire et le coeur de la France, il s'empressa de lui offrir la Champagne, que les Français s'en allaient prendre: c'était, en effet, le moment d'en faire un présent au grand ami[1286].

[Note 1284: De Barante, _Histoire des ducs de Bourgogne_, t. V, p. 270.--Desplanques, _Projet d'assassinat de Philippe le Bon par les Anglais (1424-1426)_, dans les _Mémoires couronnés par l'Académie de Bruxelles_, XXXIII (1867).]

[Note 1285: _Journal du siège_, p. 70.--_Chronique de la Pucelle_, p. 270.--Morosini, t. III, pp. 20 et suiv.]

[Note 1286: Monstrelet, t. IV. pp. 332, 333.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II. p. 36, note 7.]

Cependant le magnifique duc ne pensait qu'à ses Flandres. Le pape Martin avait déclaré nul le mariage de la comtesse Jacqueline avec Glocester, et Glocester épousait une autre femme. Le Gargantua de Dijon remettait la main sur les terres de cette belle Jacqueline. Il restait l'allié des Anglais, comptant se servir d'eux et ne pas les servir, et se réservait, s'il y trouvait avantage, de combattre les Français avant de se réconcilier avec eux; il n'y voyait aucun mal. Après les Flandres c'étaient les dames et les belles peintures comme celles des frères Van Eyck qu'il avait le plus à gré. On imagine ce qu'une lettre de la Pucelle des Armagnacs devait peser sur son esprit[1287].

[Note 1287: Monstrelet, t. IV, pp. 308-309.--Quenson, _Notice sur Philippe le Bon, la Flandre et ses fêtes_, Douai, 1840, in-8º.--De Reiffenberg, _Les enfants naturels du duc Philippe le Bon_ dans _Bulletin de l'Académie de Bruxelles_, t. XIII (1846).]

CHAPITRE XVII

LA CONVENTION D'AUXERRE.--FRÈRE RICHARD.--LA CAPITULATION DE TROYES.

Le 27 juin, l'avant-garde, commandée par le maréchal de Boussac, le sire de Rais, les capitaines La Hire et Poton, partit de Gien et se dirigea sur Montargis, dans le dessein d'occuper Sens. On se ravisa presque aussitôt et l'on se tourna vers Auxerre. Le roi se mit en marche le surlendemain, avec les princes du sang royal, une nombreuse chevalerie, la grosse bataille, comme on disait, et le sire de la Trémouille, qui conduisait toute l'entreprise[1288]. L'armée arriva le 1er juillet devant Auxerre[1289]. La Pucelle, qui avait accompagné l'avant-garde, voyait la ville entourée de coteaux de vignes et de champs de blé, dresser ses murailles, ses tours, ses toits et ses clochers au penchant d'une colline. Cette cité devant laquelle elle chevauchait au soleil d'été, tout armée, comme un beau saint Maurice, au milieu d'une ample chevalerie, elle l'avait vue, sous un ciel sombre et pluvieux quand, trois mois auparavant, habillée en galopin d'écurie, elle allait, sur un mauvais cheval, en compagnie de quelques pauvres routiers, vers le dauphin Charles[1290].

[Note 1288: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.--Perceval de Cagny, pp. 158-159.--Morosini, t. III, pp. 142, 143.]

[Note 1289: _Chronique de la Pucelle_, p. 314.--_Journal du siège_, pp. 108-109.--Monstrelet, t. IV, p. 330.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 92.--Morosini, t. III, p. 142 et note 3.]

[Note 1290: _Procès_, t. I, pp. 54, 222.]

Le comté d'Auxerre appartenait, depuis l'an 1424, au duc de Bourgogne, qui l'avait reçu en don du Régent et y exerçait son autorité au moyen d'un bailli et d'un capitaine[1291].

[Note 1291: Abbé Lebeuf, _Histoire ecclésiastique et civile d'Auxerre_, t. II, p. 251; t. III, pp. 302, 506.]

Le seigneur évêque, messire Jean de Corbie, précédemment évêque de Mende, passait pour favorable au dauphin[1292]. Le Chapitre de la cathédrale professait au contraire des sentiments bourguignons[1293]. Douze jurés, élus par la communauté des bourgeois et des habitants, administraient la ville. On conçoit sans peine le sentiment qu'ils éprouvèrent à la venue de l'armée royale: ce fut l'épouvante. Les hommes d'armes, qu'ils portassent la croix blanche ou la croix rouge, inspiraient une juste terreur aux gens des villes qui, pour détourner de leurs murs ces larrons sacrilèges et homicides, étaient capables des plus rudes efforts, même de mettre la main à l'escarcelle.

[Note 1292: Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, Auxerre, 1834 (2 vol. in-8º), t. II, p. 258.]

[Note 1293: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, p. 76.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, pp. 257 et suiv.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 383.]

À ceux d'Auxerre le roi manda par ses hérauts de le recevoir comme leur naturel et droiturier seigneur. Un tel mandement, appuyé sur des lances, les embarrassait fort. À refuser comme à consentir, ces bonnes gens couraient de grands risques. Changer d'obéissance n'était pas une chose à faire légèrement; il y allait de leurs biens et de leur vie. Prévoyant le danger et sentant leur faiblesse, ils étaient entrés dans la ligue communale formée par les cités champenoises contre la disgrâce de recevoir des gens d'armes et les périls d'avoir deux maîtres ennemis. Ils se présentèrent devant le roi Charles et promirent de lui faire telle et pareille obéissance que ceux des villes de Troyes, Châlons et Reims[1294].

[Note 1294: _Journal du siège_, p. 108.--_Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.--Monstrelet, t. IV, p. 436.--Abbé Lebeuf, _Histoire ecclésiastique d'Auxerre_, t. II, p. 51.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, p. 259.]

Ce n'était pas obéir; ce n'était pas non plus se mettre en état de rébellion. On négocia; les ambassadeurs allaient de la ville au camp et du camp à la ville; finalement, les jurés, qui ne manquaient pas d'esprit, proposèrent un arrangement acceptable et que les princes concluaient entre eux à tout moment, la trêve.

Ils dirent au Roi:

--Nous vous prions et requérons de vouloir bien passer outre, et nous vous demandons de conclure abstinence de guerre.