Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 33
[Note 1190: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 71.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, p. 169.]
[Note 1191: «Lors le saluèrent et le vindrent accoller par les jambes». J. de Bueil, _Le Jouvencel_, t. I, p. 191.]
Le connétable lui parla en bon catholique, dévot à Dieu et à l'Église:
--Jeanne, on m'a dit que vous me vouliez combattre. Je ne sais si vous êtes de par Dieu, ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains de rien. Car Dieu fait mon bon vouloir. Si vous êtes de par le diable, je vous crains encore moins[1192].
[Note 1192: Gruel, _Chronique de Richemont_, pp. 71-72.--J'ai suivi Gruel, peu sûr d'ordinaire, mais très vraisemblable en cet endroit et qui, du moins, ne nous jette pas en pleine hagiographie.]
Il avait le droit de parler de la sorte, s'efforçant de ne jamais donner au diable puissance sur lui. Il montrait à Dieu son bon vouloir en recherchant les sorciers et les sorcières plus curieusement que ne faisaient les évêques et les inquisiteurs du mal hérétique. Il en fit brûler en France, en Poitou et en Bretagne, plus qu'homme vivant[1193].
[Note 1193: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 228.]
Le duc d'Alençon n'osa ni le renvoyer ni lui accorder le logis pour la nuit. Les nouveaux venus, selon la coutume, devaient le guet. Le connétable, avec sa compagnie, fit le guet cette nuit devant le château[1194].
[Note 1194: _Ibid._, p. 72.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, p. 170.]
Le jeune duc d'Alençon chevauchait, sans plus. Ici encore les vrais faiseurs de la guerre et pourvoyeurs du siège étaient les bourgeois d'Orléans. Les procureurs de la ville avaient fait conduire par eau, à Meung et à Beaugency, les engins nécessaires, échelles, pics, pioches, et ces grands pavas dont les assiégeants se couvraient comme la tortue de son écaille. Ils avaient envoyé leurs canons et leurs bombardes. Le joyeux canonnier maître Jean de Montesclère était là[1195]. Ils faisaient parvenir aux gens du roi des vivres qu'ils adressaient expressément à la Pucelle. Le procureur Jean Boillève vint apporter dans un chaland des pains et du vin[1196]. Toute la journée du vendredi 17, les bombardes et les canons jetèrent des pierres sur les assiégés. L'attaque se poursuivait en même temps du côté de la vallée et, par le moyen des chalands, du côté de la rivière. Ce 17 juin, à minuit, sir Richard Guethin, bailli d'Évreux, qui commandait la garnison, offrit de capituler. Il fut accordé que les Anglais rendraient le château et le pont et qu'ils s'en iraient le lendemain, emmenant chevaux et harnais avec chacun son bien valant au plus un marc d'argent. Ils étaient requis en outre de jurer ne point reprendre les armes avant dix jours. À ces conditions, le lendemain, au soleil levant, ils passèrent, au nombre de cinq cents, sur le pont levis et se retirèrent à Meung dont le château, mais non le pont, était resté aux Anglais[1197]. Prudemment, le connétable envoya quelques hommes renforcer la garnison du pont de Meung[1198]. Sir Richard Guethin et le capitaine Math Gouth furent retenus comme otages[1199].
[Note 1195: _Journal du siège_, p. 97.--_Chronique de la Pucelle_, p. 301.]
[Note 1196: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, pp. 87-88 et pièces justificatives, pp. 153, 158.]
[Note 1197: _Chronique de la Pucelle_, p. 305.--_Journal du siège_, p. 102.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 84.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, pp. 279, 282.--Monstrelet, t. III, pp. 325 et suiv.]
[Note 1198: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 72.]
[Note 1199: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 279.]
La garnison de Beaugency s'était trop pressée de se rendre. À peine était-elle partie, qu'un homme d'armes de la compagnie du capitaine La Hire vint dire au duc d'Alençon:
--Les Anglais marchent sur nous. Nous allons les avoir en face. Ils sont bien là-bas mille hommes d'armes.
Jeanne, l'entendant parler sans saisir ses paroles, demanda:
--Que dit cet homme d'armes?
Et quand elle le sut, se tournant vers Arthur de Bretagne, qui était près d'elle:
--Ah! beau connétable, vous n'êtes pas venu de par moi; mais puisque vous êtes venu, vous serez le bien venu[1200].
[Note 1200: _Procès_, t. III, p. 98.]
Ce que les Français avaient devant eux, c'était sir John Talbot et sir John Falstolf avec toute l'armée anglaise.
CHAPITRE XVI
LA BATAILLE DE PATAY.--L'OPINION DES CLERCS D'ITALIE ET D'ALLEMAGNE.--L'ARMÉE DE GIEN.
Sir John Falstolf, ayant quitté Paris le 9 juin, s'achemina par la Beauce, avec cinq mille combattants. Il amenait abondance de vivres et de traits aux Anglais de Jargeau. Apprenant en route que la ville s'était rendue, il laissa ses bagages à Étampes et se porta sur Janville où sir John Talbot vint le rejoindre avec quarante lances et deux cents archers[1201].
[Note 1201: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, éd. Dupont, t. I, p. 281.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 44.--Jean Chartier, _Chronique_; t. I, p. 85.--_Journal du siège_, pp. 102-103.--_Chronique de la Pucelle_, p. 306.--Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 72.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 452.--Morosini, t. III, pp. 71-73.]
Là, ils furent instruits que les Français avaient pris le pont de Meung et mis le siège devant Beaugency. Sir John Talbot voulait marcher au secours de ceux de Beaugency et les délivrer, avec l'aide de Dieu et de monseigneur saint Georges. Sir John Falstolf était d'avis d'abandonner sir Richard Guethin et la garnison à leur sort, et de ne point combattre pour l'heure. Voyant les siens craintifs et les Français envigourés, il estimait que les Anglais n'avaient rien de mieux à faire que d'attendre dans les villes, châteaux et forteresses qui leur restaient, les renforts promis par le Régent.
--Nous ne sommes qu'une poignée de gens au regard des Français, disait-il. Si la fortune nous devient mauvaise, tout ce que le feu roi Henri a conquis en France à grand labeur et long terme sera en voie de perdition[1202].
[Note 1202: Monstrelet, t. IV, p. 331.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 283 et suiv.]
Il ne fut pas écouté et l'armée marcha sur Beaugency. Elle se trouvait non loin de la ville, le dimanche dix-neuvième d'août, au moment où la garnison en sortait avec seulement chevaux, harnais et bagages d'un marc d'argent pour chaque homme[1203].
[Note 1203: _Chronique de la Pucelle_, J. Chartier, Gruel, Morosini, Berry, Monstrelet, Wavrin, _loc. cit._--_Lettre de Jacques de Bourbon, comte de la Marche à Guill. de Champeaux, évêque de Laon_, d'après un manuscrit de Vienne par Bougenot, dans _Bull. du Com. des travaux hist. et scientif. Hist. et phil. 1892_, pp. 56-65 (traduction française par S. Luce, dans la _Revue Bleue_, 13 février 1892, pp. 201-204).]
Les gens du roi de France, avertis que cette armée approchait, se portèrent à sa rencontre. Après une courte chevauchée les éclaireurs signalèrent, à une lieue environ de Patay, les étendards et les pennons d'Angleterre qui flottaient sur la plaine. Alors les Français gravirent une colline d'où ils purent observer l'ennemi. Le capitaine La Hire et le jeune sire de Termes dirent à la Pucelle:
--Les Anglais viennent. Ils sont en ordre de bataille et prêts à se battre.
Elle répondit, à sa coutume:
--Frappez hardiment; ils prendront la fuite.
Et elle ajouta que ce ne serait pas long[1204].
[Note 1204: _Procès_, t. III, p. 120.--Monstrelet, t. IV, p. 328.--Le clerc qui rédigea la déposition de Thibault de Termes, ignorant cette affaire, mit ces propos à la rencontre de Patay. À Patay, Jeanne et La Hire n'étaient pas près l'un de l'autre.]
Les Anglais, croyant que les Français leur offraient la bataille, mirent pied à terre. Les archers plantèrent leurs pieux dans le sol, la pointe inclinée vers l'ennemi. C'est ainsi que, d'ordinaire, ils se préparaient à combattre, et ils n'avaient pas fait autrement à la journée des Harengs. Le soleil baissait déjà[1205].
[Note 1205: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 286.]
Le duc d'Alençon n'était nullement décidé à descendre dans la plaine. En présence du Connétable, de monseigneur le Bâtard et des capitaines, il consulta la sainte fille, qui tourna sa réponse en énigme:
--Ayez tous de bons éperons.
Pensant qu'elle parlait des éperons du comte de Clermont, des éperons de Rouvray, le duc d'Alençon lui demanda:
--Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos?
--Nenni, répondit-elle.
Ses Voix, en toute occasion, lui conseillaient une invariable confiance.
--Nenni. En nom Dieu, allez sur eux, car ils s'enfuiront et n'arrêteront pas et seront déconfits, sans guère de perte pour vos gens; et pour ce, faut-il vos éperons pour les suivre[1206].
[Note 1206: _Procès_, t. III, p. 11.--_Chronique de la Pucelle_, p. 243.--Il est clair que cet endroit de la déposition de Dunois et de la _Chronique de la Pucelle_ ne s'applique pas à la journée du 18, comme on l'a cru. «Tous les corps anglais, dit Dunois, se réunirent en une seule armée. Nous crûmes qu'ils voulaient nous offrir la bataille.» Il parle évidemment de ce qui s'est passé le 17 août. La déposition du duc d'Alençon brouille tout. On ne comprend pas que la Pucelle ait dit des Anglais, le 18: «Dieu nous les envoie», quand ils fuyaient.]
Selon l'avis des maîtres et docteurs, il convenait d'écouter la Pucelle sans quitter les voies de la prudence humaine. Les chefs de l'armée, soit qu'ils jugeassent l'occasion mauvaise, soit qu'ils craignissent encore, après tant de défaites, de livrer une bataille rangée, ne descendirent point de leur colline. À deux hérauts d'Angleterre venus de la part de trois chevaliers qui offraient de combattre en combat singulier, il fut répondu:
--Allez vous coucher pour aujourd'hui, car il est assez tard. Mais demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près[1207].
[Note 1207: Ceux qui attribuent ce mot à la Pucelle ont mal lu Wavrin, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 287.]
Les Anglais, certains qu'ils ne seraient pas attaqués, quittèrent la place et s'en allèrent loger, pour la nuit, à Meung[1208].
[Note 1208: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 287.--Monstrelet, t. IV, pp. 326 et suiv.]
Les Français les y allèrent chercher le lendemain samedi 18, jour de saint Hubert; ils ne les y trouvèrent pas. Les Godons avaient déguerpi de bon matin et s'en étaient allés avec canons, munitions et vivres, vers Janville où ils comptaient se retrancher[1209].
[Note 1209: _Chronique de la Pucelle_, _Journal du siège_, Gruel, J. Chartier, Berry, _loc. cit._]
L'armée du roi Charles forte de douze mille hommes[1210] se mit aussitôt à leur poursuite, sur la route de Paris par la plaine de Beauce, inculte, buissonneuse, et giboyeuse, couverte de broussailles et de taillis, belle pourtant au gré des chevaucheurs anglais et français qui la vantaient à l'envi[1211].
[Note 1210: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 289.--Fauché-Prunelle, _Lettres tirées des archives de l'évêché de Grenoble_, dans _Bull. acad. Delph._, t. II, 1847, pp. 458 et suiv.--Lettre de Charles VII à la ville de Tours, dans _Procès_, t. V, pp. 262, 263.]
[Note 1211: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 289.]
Sur la plaine infinie où la terre glisse au regard et fuit, voyant le ciel devant elle, le ciel nuageux des plaines qui fait rêver de chevauchées merveilleuses par les montagnes de l'air, la Pucelle s'écria:
--En nom Dieu, s'ils étaient pendus aux nuées, nous les aurions[1212].
[Note 1212: _Procès_, t. III, pp. 10, 98, 99.--_Chronique de la Pucelle_, p. 306.--_Chronique Normande_, ch. XLVIII, éd. Vallet de Viriville.--Monstrelet, t. III, pp. 325 et suiv.--Morosini, t. III, pp. 72, 73.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, pp. 289-290.--On met cette parole au moment où les Anglais furent rejoints, sans s'apercevoir qu'alors elle n'a plus aucun sens.]
Comme la veille elle prophétisa.
--Le gentil roi aura aujourd'hui plus grande victoire qu'il eût de longtemps. Et m'a dit mon Conseil qu'ils sont tous nôtres.
Elle prédit que des Français il y aurait peu ou point de tués.
Le capitaine Poton et le sire Arnault de Gugem allèrent en éclaireurs. Les plus experts hommes de guerre et parmi eux monseigneur le Bâtard et le maréchal de Boussac, montés sur fleur de coursiers, formèrent l'avant-garde. Puis, sous la conduite du capitaine La Hire, qui connaissait le pays, s'avançait le principal corps d'armée, composé des lances du duc d'Alençon, du comte de Vendôme, du Connétable de France, avec les archers et les arbalétriers. Enfin venait l'arrière-garde commandée par les seigneurs de Graville, de Laval, de Rais et de Saint-Gilles[1213].
[Note 1213: Lettre de Jacques de Bourbon dans la _Revue Bleue_, 13 février 1892, pp. 201-204.--Monstrelet, t. IV, p. 327.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, p. 289.]
La Pucelle, qui avait bon coeur, voulut aller en avant; on l'en empêcha. Elle ne conduisait pas les gens d'armes; les gens d'armes la conduisaient, la tenant non pour chef de guerre, mais pour porte-bonheur. Elle dut, grandement contristée, prendre place à l'arrière-garde, sans doute dans la compagnie du sire de Rais, où d'abord on l'avait mise[1214]. Tout le monde se hâtait fort, craignant que l'ennemi n'échappât.
[Note 1214: _Procès_, t. III, p. 71.--_Journal du siège_, p. 140.--_Chronique de la Pucelle_, p. 307.--_Deux documents sur Jeanne d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 février 1892.]
Après avoir chevauché près de cinq lieues, par une chaleur accablante, laissé à gauche Saint-Sigismond et dépassé Saint-Péravy, les soixante ou quatre-vingts coureurs du capitaine Poton, atteignirent l'endroit où le terrain, entièrement plat jusque-là, s'abaisse et la route dévale dans un bas-fond dit de la Retrève. Ils ne pouvaient voir le creux de la Retrève; mais au delà le sol se relève doucement et ils voyaient poindre à moins d'une demi-lieue le clocher de Lignerolles, sur la plaine boisée dite Climat-du-Camp. À une lieue, droit devant eux, se devinait la petite ville de Patay[1215].
[Note 1215: _Procès_, t. III, pp. 11, 71, 98.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 306 et suiv.--_Journal du siège_, pp. 103 et suiv.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 85.--Le comte de Vassal, _La bataille de Patay_, Orléans, 1890.]
Il était deux heures après midi. Par aventure, les cavaliers de Poton et de Gugem lancent un cerf qui, débuchant d'un taillis, va fondre dans le creux de la Retrève. Alors de ce creux s'élève une clameur. Ce sont les soldats anglais qui se disputent à grands cris le gibier lancé sur eux. Avertis ainsi de la présence de l'ennemi, les coureurs français s'arrêtent et détachent aussitôt quelques-uns des leurs pour annoncer à l'armée qu'ils ont surpris les Godons et que c'est l'heure de besogner[1216].
[Note 1216: Monstrelet, t. IV, p. 328.]
Voici ce qui s'était passé du côté des Anglais. Ils se retiraient en bon ordre sur Janville, l'avant-garde conduite par un chevalier à l'étendard blanc[1217]. Puis venaient l'artillerie et les vivres voiturés par les marchands, puis le corps de bataille, commandé par sir John Talbot et sir John Falstolf. L'arrière-garde, exposée à subir un rude choc, n'était formée que d'Anglais d'Angleterre[1218]. Elle suivait à une assez longue distance. Ses coureurs, ayant vu les Français sans être vus, avertirent sir John Talbot, qui se trouvait alors entre le hameau de Saint-Péravy et la ville de Patay. Sur cet avis, arrêtant la marche de l'armée, il donna l'ordre à l'avant-garde de se ranger, avec les chariots et les canons, à l'orée des bois de Lignerolles. Position excellente: adossés à la futaie, les combattants ne craignaient point d'être pris à revers[1219]; et ils se retranchaient derrière les charrois. Le corps de bataille n'alla pas si avant. Il fit halte à un demi-quart de lieue de Lignerolles, dans le creux de la Retrève. Il y avait, à cet endroit, au bord de la route, des haies vives. Sir John Talbot s'y porta avec cinq cents archers d'élite et mit pied à terre pour attendre les Français qui devaient forcément passer là. Il comptait défendre la voie jusqu'à ce que l'arrière-garde eût rejoint le corps de bataille et pensait se rabattre ensuite sur l'armée en côtoyant les haies.
[Note 1217: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 291.]
[Note 1218: _Ibid._, pp. 291-292.]
[Note 1219: Monstrelet, t. IV, p. 329.]
Les archers s'apprêtaient à planter en terre, selon leur habitude, ces pieux aiguisés, dont ils tournaient la pointe contre le poitrail des chevaux ennemis, quand les Français, avertis par les éclaireurs de Poton, fondirent sur eux comme une trombe, les culbutèrent et les mirent en pièces[1220].
[Note 1220: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 292.--Monstrelet, t. III, pp. 329, 350.]
En ce moment, sir John Falstolf, à la tête du corps de bataille, se disposait à rejoindre l'avant-garde: sentant déjà sur lui la cavalerie française, il donna de l'éperon et lança à fond de train sa troupe sur Lignerolles. Quand ils la virent venir ainsi débridée, ceux de l'étendard blanc crurent qu'elle était en déroute. Ils prirent peur et, quittant la lisière du bois, se jetèrent dans les halliers de Climat-du-Camp pour gagner en grand désordre la route de Paris. Sir John Falstolf poussa dans la même direction avec le principal corps d'armée. Il n'y eut pas de bataille. Ayant passé sur les cadavres des archers de Talbot, les Français entrèrent dans l'Angleterre éperdue comme dans un troupeau de moutons et tuèrent à plaisir. Ils tuèrent deux mille de ces gens de petit état que les Godons avaient coutume d'amener ainsi de leur pays mourir en France. Quand ceux du principal corps d'armée, que conduisait La Hire, arrivèrent à Lignerolles, ils ne trouvèrent devant eux que huit cents fantassins, qu'ils culbutèrent. Des douze à treize mille Français cheminant sur la route, quinze cents à peine prirent part au combat, ou plutôt au massacre. Sir John Talbot, qui avait sauté sur son cheval sans chausser ses éperons, fut fait prisonnier par les capitaines La Hire et Poton[1221]. Les seigneurs de Scales et de Hungerford, lord Falcombridge, sir Thomas Guérard, Richard Spencer et Fitz Walter furent également pris à rançon. On fit de douze à quinze cents prisonniers[1222].
[Note 1221: «Aux alentours de Lignerolles, on a trouvé des fers de chevaux, un dard de javelot, des ferrements de chariots, des boulets.» P. Mantellier, _Histoire du siège_, Orléans, 1867, in-12, p. 139.]
[Note 1222: _Procès_, t. III, p. 11.--Gruel, _Chronique de Richemont_, pp. 73-74.--Perceval de Cagny, pp. 154 et suiv.--_Chronique Normande_, dans _Procès_, t. IV, p. 340.--Eberhard Windecke, p. 180.--Lefèvre de Saint-Remy, t. II, pp. 144, 145.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 452.--_Commentaires de Pie II_, dans _Procès_, t. IV, p. 512.--Morosini, t. III, pp. 72-75.--_Chronique de la Pucelle_, p. 306.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 86.--Monstrelet, t. IV, pp. 330-333.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 293.--Lettre de J. de Bourbon, dans la _Revue Bleue_, 13 février 1892. Lettre de Charles VII à Tours et aux Dauphinois, dans _Procès_, t. V, pp. 345, 346.]
Deux cents hommes d'armes tout au plus donnèrent la chasse aux fuyards jusqu'aux portes de Janville. Hors l'avant-garde, qui s'était enfuie la première, l'armée anglaise était entièrement détruite. Du parti des Français, le sire de Termes, présent à l'affaire, assure qu'il n'y eut qu'un mort, un homme de sa compagnie. Perceval de Boulainvilliers, conseiller chambellan du roi, dit qu'il y en eut trois[1223].
[Note 1223: _Procès_, t. III, p. 118; t. V, p. 120.]
Quand la Pucelle arriva, on tuait encore. Elle vit un Français qui conduisait des prisonniers, frapper l'un d'eux à la tête si rudement, que l'homme tomba comme mort. Elle descendit de cheval et fit confesser l'Anglais. Elle lui soutenait la tête et le consolait selon son pouvoir. Voilà la part qu'elle prit à la bataille de Patay[1224]. Ce fut celle d'une sainte fille.
[Note 1224: _Ibid._, t. III, p. 71.]
Les Français passèrent la nuit dans la ville. Sir John Talbot amené au duc d'Alençon et au Connétable, le jeune duc lui dit:
--Vous ne croyiez pas, ce matin, qu'ainsi vous adviendrait.
Talbot répondit:
--C'est la fortune de la guerre[1225].
[Note 1225: _Ibid._, t. III, p. 99.]
Quelques Godons arrivèrent hors d'haleine à Janville[1226]. Mais les habitants, à qui ils avaient laissé en partant leur argent et leurs biens, leur formèrent la porte au nez et firent serment de fidélité au dauphin Charles.
[Note 1226: Boucher de Molandon, _Janville, son donjon, son château, ses souvenirs du XVe siècle_, Orléans, 1886, in-8º.]
Les capitaines anglais de deux petites places de la Beauce, Montpipeau et Saint-Sigismond, mirent le feu à leur ville et s'enfuirent[1227].
[Note 1227: _Journal du siège_, p. 105.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 307, 308.]
De Patay, l'armée victorieuse se rendit à Orléans. Les habitants attendaient le roi. Ils avaient accroché des tapisseries pour son entrée[1228]. Mais le roi et le sire chambellan, craignant, non sans motif, une agression du Connétable, restèrent enfermés dans le château de Sully[1229], d'où ils sortirent le 22 juin pour se rendre à Châteauneuf. La Pucelle rejoignit, ce jour même, le roi à Saint-Benoît-sur-Loire[1230]. Il la reçut avec sa douceur coutumière et lui dit:
[Note 1228: _Chronique de la Pucelle_, pp. 307-308.--_Journal du siège_, p. 105.]
[Note 1229: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 222 et suiv.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, p. 172.]
[Note 1230: _Procès_, t. III, p. 116.]
--J'ai pitié de vous et de la peine que vous endurez.
Et il la pressa de se reposer.
En l'entendant parler, elle pleura. Elle pleura, dit-on, de sentir ce que l'affabilité du roi contenait pour elle d'indifférence et d'incroyance.
Mais gardons-nous d'attribuer aux larmes des extatiques et des miraculées une cause intelligible à la commune raison humaine. Charles lui apparaissait revêtu d'une ineffable splendeur, tel que le plus saint des rois. Comment eût-elle supposé un instant qu'il manquait de foi puisqu'elle lui avait montré ses anges cachés au vulgaire.
--N'en doutez point, lui dit-elle avec assurance, vous aurez tout votre royaume et serez de bref couronné[1231].
[Note 1231: _Ibid._, t. III, pp. 76, 116.]
Assurément le roi Charles n'était pas pressé de recouvrer son royaume par chevalerie. Mais son conseil en ce moment n'avait nulle intention de se débarrasser de la Pucelle; il s'en servait au contraire adroitement pour donner du coeur aux Français, épouvanter les Anglais et montrer à tous que Dieu, monseigneur saint Michel et madame sainte Catherine, étaient Armagnacs. En mandant aux bonnes villes la victoire de Patay, la chancellerie royale ne souffla mot du Connétable, et ne nomma pas davantage monseigneur le Bâtard[1232]. Elle désigna la Pucelle comme chef de la bataille avec les deux princes du sang royal, le duc d'Alençon et duc de Vendôme. C'est donc qu'on en faisait étendard. Et certes elle valait aussi cher et plus cher qu'un grand capitaine, puisque le connétable tenta de s'emparer d'elle. Il chargea de l'entreprise un homme à lui, Andrieu de Beaumont, précédemment employé à enlever le sire de La Trémouille. Mais Andrieu de Beaumont, comme il avait manqué le chambellan, manqua la Pucelle[1233].
[Note 1232: Lettre de Charles VII aux Dauphinois, publiée par Fauché-Prunelle, dans _Bull. de l'Acad. Delphinale_, t. II, p. 459; aux habitants de Tours (Archives de Tours, _Registre des comptes_, XXIV), dans _Cabinet Historique_, I, C, p. 109; à ceux de Poitiers, Redet, dans les _Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest_, t. III, p. 406.--_Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue Historique_, t. IV, p. 459.]