Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 29
Aussitôt, seigneurs et bourgeois, gens d'armes, gens de trait, gens des communes se jetèrent éperdument dans le fossé et grimpèrent en tel nombre et si vivement aux palissades, qu'ils semblaient une compagnie d'oisillons s'abattant sur une haie[1032]. Et les Français entrés dans l'enceinte virent s'éloignant, mais tournés encore fièrement vers eux, les lords Moleyns et Poynings, sir Thomas Giffart, bailli de Mantes, et le capitaine Glasdall, qui couvraient la retraite des leurs vers les Tourelles[1033]. Glasdall tenait à la main le vieil étendard de Chandos, qui, après avoir flotté sur quatre-vingts ans de victoires, reculait devant l'étendard d'une enfant[1034]. Car elle était là, debout sur le rempart, la Pucelle. Et les Anglais se demandaient épouvantés quelle était cette sorcière qui ne perdait pas son pouvoir avec son sang et guérissait par des charmes ses profondes blessures. Cependant elle les regardait avec douceur et tristesse et criait d'une voix pleine de sanglots:
[Note 1032: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 294.]
[Note 1033: _Journal du siège_, p. 87.]
[Note 1034: Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, 10 mai 1429, dans _Procès_, t. III, p. 25; t. V, pp. 101, 103.]
--Glassidas! Glassidas! rends-t'y, rends-t'y au Roi des cieux. Tu m'as appelée putain. J'ai grande pitié de ton âme et de celle des tiens[1035].
[Note 1035: _Procès_, t. III, p. 110.]
En même temps, des murs de la ville et du boulevard de la Belle-Croix, les boulets pleuvaient sur les Tourelles[1036]. Montargis et Rifflart leur crachaient des pierres; le nouveau canon de maître Guillaume Duisy leur jetait, de la poterne Chesneau, des boulets de cent vingt livres[1037]. Les Tourelles étaient assaillies du côté du pont. Une gouttière fut jetée sur l'arche rompue par les Anglais, et messire Nicole de Giresme, le moine chevalier, y passa le premier[1038]. Ceux qui le suivirent mirent le feu à la palissade qui, de ce côté, barrait l'accès du fort. Ainsi, les six cents Anglais, épuisés d'armes et de forces, se voyaient attaqués en avant et en arrière. Ils l'étaient aussi par-dessous, de façon sournoise et terrible. Des gens d'Orléans avaient chargé un grand chaland de poix, d'étoupes, de fagots, d'os de cheval, de savates, de résine, de soufre, de quatre-vingt-dix-huit livres d'huile d'olive et de telles autres choses pouvant faire feu et fumée; ils l'avaient conduit sous le pont de bois jeté par l'ennemi entre les Tourelles et le boulevard: ils l'y avaient amarré et y avaient mis le feu. Au moment de la retraite des Anglais, ce brûlot incendia le pont. À travers la fumée et la flamme, les six cents passèrent sur le tablier brûlant. Et quand enfin William Glasdall, lord Poynings et lord Moleyns, avec trente ou quarante capitaines, quittant les derniers le boulevard perdu, mirent à leur tour le pied sur le pont, les planches charbonnées croulèrent sous eux et tous, avec l'étendard de Chandos, s'abîmèrent dans la Loire[1039].
[Note 1036: _Chronique de la Pucelle_, pp. 293, 294; Morosini, t. III, p. 31.]
[Note 1037: _Journal du siège_, p. 17.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 12.]
[Note 1038: _Ibid._, p. 87.--_Chronique de la Pucelle_, p. 294.]
[Note 1039: _Procès_, t. III, p. 25.--_Chronique de l'établissement de la fête_ dans _Procès_, t. V, p. 294.--_Chronique de la Pucelle_, p. 294.--_Journal du siège_, pp. 87, 88.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 78.--Perceval de Cagny, p. 145.--Eberhart Windecke, p. 173.--Monstrelet, t. IV, p. 321.--Morosini, t. III, pp. 31 et suiv.]
Jeanne, émue de pitié, pleura sur l'âme de Glassidas et sur celle des Anglais noyés avec lui[1040]. Près d'elle, les capitaines s'affligeaient aussi de la mort de ces braves, songeant qu'ils leur avaient fait grand tort en se noyant, car leur rançon eût rapporté grande finance[1041].
[Note 1040: _Procès_, t. III, p. 110.]
[Note 1041: _Journal du siège_, p. 87.]
Échappés sur des charbons ardents aux Français du boulevard, les six cents tombèrent sur les Français du pont. Quatre cents furent tués, les autres pris. La journée avait coûté aux Orléanais une centaine d'hommes[1042].
[Note 1042: Le nombre des Anglais qui défendirent les Tourelles est porté, dans le _Journal du siège_, à 4 ou 500; dans la Lettre de Charles VII, à 600; dans la _Relation de la fête du 8 mai_, à 800; dans la _Chronique de la Pucelle_, à 500.--Le nombre des Français, qu'il est impossible d'évaluer exactement, était plus de dix fois supérieur.
Les pertes des Anglais sont portées:
Par Guillaume Girault, à 300 morts et pris;
Par Berry, à 400 ou 500 morts et pris;
Par Jean Chartier, à 400 environ tués et les autres pris;
Par la _Chronique de la Pucelle_, à 300 tués, 200 prisonniers;
Par le _Journal du siège_, à 400 ou 500 tués, hors un petit nombre prisonniers;
Par Monstrelet, à 600 ou 800 morts ou pris, dans les mss.; à 1.000 dans les éditions imprimées;
Par Bower, à 600 et plus tués.
Les pertes des Français sont portées:
Par Perceval de Cagny, de 16 à 20 morts;
Par Eberhard Windecke, à 5 tués et quelques blessés;
Par Monstrelet, à 100 environ.
À l'estimation de la Pucelle, dans les diverses affaires où elle prit part à Orléans, des Français «cent et même plus» furent blessés.]
Quand les derniers cris des vaincus se furent éteints, dans la nuit sombre, au bord de la Loire rougie de flammes, les capitaines français, étonnés de leur victoire, regardaient du côté de Saint-Laurent-des-Orgerils et craignaient encore que sir John Talbot ne saillît de son camp et ne vînt venger ceux qu'il n'avait pas secourus. Durant cette longue attaque, sur laquelle s'était levé et couché le soleil, Talbot, le comte de Suffolk et les Anglais de Saint-Laurent n'étaient pas sortis de leurs retranchements. Les Tourelles prises, les vainqueurs se tenaient sur leurs gardes, attendant encore Talbot[1043]. Mais ce Talbot, dont le nom servait aux mères françaises pour effrayer leurs enfants, ne bougea pas. On l'avait beaucoup craint en cette journée, et il avait lui-même craint que les Français ne lui prissent son camp et ses bastilles du couchant s'il en retirait du monde pour secourir les Tourelles[1044].
[Note 1043: _Journal du siège_, p. 88.]
[Note 1044: Perceval de Cagny, p. 147.--_Chronique de la Pucelle_, p. 295.]
L'armée se disposa à rentrer dans la ville. Le pont, dont trois arches étaient rompues, fut rendu praticable en trois heures. Bien avant dans la nuit, la Pucelle, ainsi qu'elle l'avait prédit, entra par le pont dans la ville[1045]. Pareillement se trouvaient véritables toutes ses prophéties, quand l'accomplissement dépendait de son courage et de sa bonne volonté. Les capitaines l'accompagnaient, suivis de tous les hommes d'armes et de trait, de tous les bourgeois et des prisonniers qu'on amenait deux à deux. Les cloches de la cité sonnèrent; le clergé et le peuple chantèrent le _Te Deum_[1046]. Après Dieu et sa benoîte mère, ils remercièrent très humblement Monsieur saint Aignan et Monsieur saint Euverte, évêques, en leur vie mortelle, et patrons célestes de la ville. Les citoyens estimaient que, devant et durant le siège, ils leur avaient donné assez de cire et assez promené leur châsse pour mériter leur puissante entremise et obtenir par eux victoire et délivrance. Ce qui rendait manifeste l'intervention de ces deux confesseurs, c'est qu'on avait vu, dans le ciel, planer sur les Tourelles, au moment de l'assaut, deux évêques resplendissant de lumière[1047].
[Note 1045: _Journal du siège_, p. 88.--_Chronique de la Pucelle_, p. 295.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 78.]
[Note 1046: _Chronique de l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t. V, pp. 294 et suiv.]
[Note 1047: _Chronique de la Pucelle_, p. 295.--_Journal du siège_, p. 88.]
Jeanne fut ramenée à l'hôtel de Jacques Boucher, où un chirurgien pansa à nouveau la blessure qu'elle avait reçue au-dessus du sein. Elle prit quatre ou cinq tranches de pain trempées dans du vin mêlé d'eau, et ne but ni ne mangea autre chose[1048].
[Note 1048: _Chronique de la Pucelle_, _Ibid._]
Le lendemain, dimanche 8 mai, fête de l'apparition de Saint-Michel, on apprit, au matin, dans Orléans, que les Anglais, sortis des bastilles du couchant qui leur restaient encore, se rangeaient en belle ordonnance, étendards déployés, devant les fossés de la ville. Ceux d'Orléans, hommes d'armes et gens de la commune, avaient grande envie de tomber dessus. À la pointe du jour, le maréchal de Boussac et nombre de capitaines sortirent et se rangèrent devant eux[1049].
[Note 1049: _Journal du siège_, p. 89.--_Chronique de la Pucelle_, p. 296.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 78, 79.--_Le Jouvencel_, I, p. 208. Il faut tenir pour historique le passage qui commence par ces mots: «Le sire de Rocquencourt dit:».]
La Pucelle alla aux champs avec les prêtres. N'ayant pu mettre sa cuirasse sur son épaule blessée, elle était seulement armée d'une de ces légères cottes de mailles, qu'on appelait jaserans[1050].
[Note 1050: _Procès_, t. III, p. 9.]
Des gens d'armes lui demandèrent:
--Est-ce mal de combattre aujourd'hui dimanche?
Elle répondit:
--Il faut entendre la messe[1051].
[Note 1051: _Ibid._, t. III, p. 29.]
Elle n'était pas d'avis qu'on les attaquât.
--Pour l'amour et honneur du saint dimanche, ne commencez point la bataille. N'attaquez pas les Anglais, mais, si les Anglais vous attaquent, défendez-vous fort et hardiment, et n'ayez nulle peur, et vous serez les maîtres[1052].
[Note 1052: _Journal du siège_, p. 89.]
Une de ces pierres consacrées, de forme plate et carrée, bordée de métal, que les clercs portaient en voyage, fut posée sur une table, en un carrefour, dans les champs, au pied d'une croix[1053]. Les officiants chantèrent, en grande solennité, hymnes, répons et oraisons, et la Pucelle, avec tous les religieux et tous les hommes d'armes, ouït deux messes dites à cet autel[1054].
[Note 1053: _Le Jouvencel._]
[Note 1054: _Chronique de la Pucelle_, p. 296.]
Après le _Deo gratias_, elle recommanda d'observer les Anglais.
--Or, regardez, s'ils ont le visage devers nous, ou le dos.
On lui répondit qu'ils avaient le dos tourné et qu'ils s'en allaient.
Elle leur avait dit trois fois: «Allez-vous-en d'Orléans vos vies sauves.» Maintenant elle voulait qu'on les laissât aller sans leur en demander davantage.
--Il ne plaît pas à Messire qu'on les combatte aujourd'hui, dit-elle. Vous les aurez une autre fois. Allons rendre grâces à Dieu[1055].
[Note 1055: _Ibid._, p. 296.]
Les Godons s'en allaient. Ils avaient tenu conseil la nuit et résolu de partir[1056]. Après avoir fait front une heure durant aux Orléanais pour donner un air menaçant à leur retraite et la faire respecter, ils s'en allaient, gardant un bel ordre de marche. Le capitaine La Hire et le sire de Loré, curieux de savoir quelle route ils prenaient et de voir s'ils ne laissaient rien traîner derrière eux, chevauchèrent à leur poursuite avec cent ou cent vingt lances durant deux ou trois lieues. Les Anglais se retiraient sur Meung[1057].
[Note 1056: _Chronique de l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t. V, pp. 294, 295.--_Chronique de la Pucelle_, p. 296.]
[Note 1057: _Procès_, t. III, pp. 71, 97, 110.--_Journal du siège_, p. 89.--_Chronique de la Pucelle_, p. 297.--Morosini, t. III, p. 34.--Walter Bower, _Scotichronicon_ dans _Procès_, t. IV, pp. 478-479.--Eberhard Windecke, p. 177.]
Les bourgeois, manants, gens des communes, se précipitèrent en foule dans les bastilles abandonnées. Les Godons y avaient laissé leurs malades et leurs prisonniers. Les Orléanais y trouvèrent aussi des munitions et même des vivres, qui n'étaient pas sans doute en grande abondance ni excellents. Mais, dit un Bourguignon, «si en firent bonne chère, car il ne leur avait guère coûté[1058]». Les armes, les canons, les bombardes furent portés dans la ville, les bastilles démolies, pour qu'aucun ennemi désormais ne pût s'y loger[1059].
[Note 1058: Lettre de Charles VII aux Narbonnais, dans _Procès_, t. V, p. 101.--Monstrelet, t. IV, p. 323.]
[Note 1059: _Journal du siège_, pp. 209 et suiv.]
Ce jour, furent faites très belles et solennelles processions et fut ouï le sermon d'un bon frère[1060]. Les clercs, seigneurs, capitaines, procureurs, gens d'armes et bourgeois visitèrent les églises avec grande dévotion, et le peuple cria: «Noël[1061]!»
[Note 1060: _Journal du siège_, p. 216.--_Chronique de la fête_ dans _Procès_, t. V, p. 295.]
[Note 1061: _Procès_, t. III, p. 110.--_Journal du siège_, p. 92.]
Ainsi la ville d'Orléans fut délivrée ce 8 mai, au matin, deux cent neuf jours après que le siège y eut été mis et neuf jours après la venue de la Pucelle.
CHAPITRE XIV
LA PUCELLE À TOURS ET À SELLES-EN-BERRY.--LES TRAITÉS DE JACQUES GÉLU ET DE JEAN GERSON.
Le dimanche 8 mai, au matin, les Anglais s'en étaient allés, tirant sur Meung et Beaugency. Dans l'après-midi du même jour, messire Florent d'Illiers avec ses gens d'armes quitta la ville délivrée et gagna tout de suite sa capitainerie de Châteaudun, pour la défendre contre les Godons qui tenaient garnison à Marchenoir et allaient s'abattre sur le Dunois. Le lendemain, les autres capitaines de la Beauce et du Gâtinais retournèrent dans leurs villes et forteresses[1062].
[Note 1062: _Journal du siège_, p. 91.--G. Met-Gaubert, _Notice sur Florent d'Illiers_, Chartres, 1864, in-8º.]
Le lundi neuf du même mois, les combattants amenés par le sire de Rais, n'étant plus nourris ni payés, s'en allèrent chacun de son côté; et la Pucelle ne demeura pas davantage[1063]. Après avoir assisté à la procession faite par les habitants pour remercier Dieu, elle prit congé de ceux vers qui elle était venue à l'heure de l'épreuve et de l'affliction et qu'elle laissait délivrés et pleins d'allégresse. Ils pleuraient de joie, lui rendaient grâce et s'offraient à elle pour qu'elle fît d'eux et de leurs biens à sa volonté. Et elle les remerciait avec douceur[1064].
[Note 1063: _Chronique de la Pucelle_, p. 298.]
[Note 1064: _Journal du siège_, pp. 91, 92.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 71.]
De Chinon le roi fit envoyer aux habitants des villes demeurées en son obéissance, et notamment à ceux de La Rochelle et à ceux de Narbonne, une lettre écrite à trois reprises, entre le soir du 9 mai et la matinée du 10, à mesure que les nouvelles lui arrivaient. Par cette lettre, il annonçait la prise des bastilles de Saint-Loup, des Augustins et des Tourelles et invitait les bourgeois des villes à louer Dieu et à honorer les vertueux faits accomplis là, notamment ceux de la Pucelle qui «avait toujours été en personne à l'exécution de toutes ces choses[1065]». Ainsi la chancellerie royale marquait la part de Jeanne dans la victoire. Ce n'était nullement celle d'un capitaine; elle n'exerçait de commandement d'aucune sorte. Mais, venue de Dieu, du moins le pouvait-on croire, sa présence apportait aide et réconfort.
[Note 1065: Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, dans _Procès_, t. V, pp. 101, 104.--Arcère, _Histoire de la Rochelle_, t., p. 271.--Moynès, _Inventaire des archives de l'Aude_, annexes, p. 390.--_Procession d'actions de grâces à Brignoles (Var) en l'honneur de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc_ (1429). Communication faite au Congrès des Sociétés savantes à la Sorbonne (avril 1893), par F. Mireur, Draguignan, 1894, in-8º, p. 175.]
En compagnie de quelques seigneurs, elle se rendit à Blois, y passa deux jours[1066], puis s'en fut à Tours, où le roi était attendu[1067]. Lorsqu'elle y entra, le vendredi avant la Pentecôte, Charles, parti de Chinon, n'était pas encore arrivé. Elle chevaucha vers lui, sa bannière à la main, et, quand elle le rencontra, elle ôta son bonnet et inclina le plus qu'elle put la tête sur son cheval. Le roi souleva son chaperon, la fit relever et l'embrassa. On dit qu'il eut grande joie à la voir, mais en réalité on ne sait ce qu'il pensait d'elle[1068].
[Note 1066: _Procès_, t. III, p. 80.--_Journal du siège_, p. 91.]
[Note 1067: _Ibid._, t. III, pp. 72, 76, 80.]
[Note 1068: Eberhard Windecke, p. 177 et _Chronique de Tournai_, éd. de Smedt, pp. 407 et suiv. (t. III des _Chroniques de Flandre_).]
En ce mois de mai 1429, il reçut de messire Jacques Gélu un traité de la Pucelle que probablement il ne lut pas, mais que son confesseur lut pour lui. Messire Jacques Gélu, autrefois conseiller delphinal et présentement seigneur archevêque d'Embrun[1069], commença par craindre que cette bergère ne fût envoyée au roi par ses ennemis pour l'empoisonner ou qu'elle ne fût une sorcière pleine de diables. Il conseilla d'abord de l'examiner avec prudence, sans la repousser précipitamment, car les apparences sont trompeuses et la grâce divine suit souvent des voies extraordinaires. Maintenant, après avoir connu les conclusions des docteurs de Poitiers, appris la délivrance d'Orléans et ouï le cri du commun peuple, messire Jacques Gélu ne gardait plus de doutes sur l'innocence et la bonté de cette jeune fille et, voyant que les docteurs différaient de sentiment sur elle, il rédigea un bref traité, qu'il envoya au roi, avec une très ample, très humble et très insigne épître dédicatoire.
[Note 1069: _Procès_, t. III, pp. 394, 407; t. V, p. 413.--Le P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t. II, p. 320.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, pp. 39, 52.]
Il y avait, environ ce temps-là, un labyrinthe tracé à l'équerre et au compas dans le pavé de la cathédrale de Reims[1070]. Les pèlerins, s'ils étaient attentifs et patients, en parcouraient tous les chemins. Le traité de l'archevêque d'Embrun est de même un labyrinthe scolastique très régulier, dans lequel on avance pour reculer et l'on recule pour avancer, sans trop s'égarer, pourvu qu'on y marche avec assez de patience et d'attention. Gélu, comme tous les scolastiques, donne d'abord les raisons contraires aux siennes et c'est seulement quand il a longuement suivi son adversaire qu'il s'achemine dans son propre sens. Ce serait trop faire que de s'engager à sa suite dans les détours de son labyrinthe. Mais puisque les familiers du roi le consultaient, puisqu'il s'adressait au roi et que le roi et son conseil réglèrent, peut-être, leur créance à Jeanne et leur conduite envers elle d'après ce traité théologique, on veut savoir ce qu'ils y trouvèrent professé et recommandé à cette occasion singulière.
[Note 1070: L. Paris, _Notice sur le dédale ou labyrinthe de l'église de Reims_, dans _Ann. des Inst. provinc._, 1857, t. IX, p. 233.]
Considérant d'abord le bien de l'Église, Jacques Gélu estime que Dieu a suscité la Pucelle pour confondre les mal croyants, dont le nombre, selon lui, n'était pas petit. «À la confusion de ceux, dit-il, qui croient en Dieu comme s'ils n'y croyaient pas, le Très-Haut, qui porte écrit sur sa cuisse: _Je suis le Roi des rois et le Seigneur des Dominations_, se plut à secourir le roi de France par une enfant nourrie dans le fumier.» L'archevêque d'Embrun découvre cinq raisons pour lesquelles le roi a obtenu le secours divin; ce sont: la justice de sa cause, les mérites éclatants de ses prédécesseurs, les prières des âmes dévotes et les soupirs des opprimés, l'injustice des ennemis du royaume, l'insatiable cruauté de la nation anglaise.
Que Dieu ait choisi une pucelle pour détruire des armées, ce dessein ne surprend point en lui. «Il a créé des insectes tels que les mouches et les puces, par lesquels il abat la superbe des hommes.» Ces petites créatures nous importunent et nous fatiguent au point de nous empêcher d'étudier ou d'agir. Un homme, quelle que soit sa constance, ne peut reposer dans une chambre infestée de puces. Par le moyen d'une jeune paysanne, sortie d'humbles et infimes parents, soumise à un vil labeur, ignorante, simple au delà de ce qu'on peut dire, il a voulu abaisser les superbes, les ramener à l'humilité et leur rendre sa Majesté présente, en sauvant ceux qui périssaient.
Que le Très-Haut ait révélé à une vierge ses desseins sur le royaume des Lis, n'en soyons pas surpris: il accorde volontiers aux vierges le don de prophétie. Il lui plut de découvrir aux sibylles les mystères cachés à la gentilité tout entière. Sur l'autorité de Nicanor, d'Euripide, de Chrysippe, de Nenius, d'Apollodore, d'Eratosthène, d'Héraclide Pontique, de Marcus Varron et de Lactance, messire Jacques Gélu enseigne que les sibylles furent au nombre de dix: la Persique, la Libyque, la Delphique, la Cinicienne, l'Érythrée, la Samienne, la Cumane, l'Hellespontique, la Phrygienne et la Tiburtine, qui prophétisèrent, au milieu des gentils, la glorieuse incarnation de Notre-Seigneur, la résurrection des morts et la consommation des siècles. Cet exemple lui paraît très digne d'être médité.
Quant à Jeanne, elle est en elle-même inconnaissable. Aristote l'enseigne: rien n'est dans l'intellect qui n'ait été d'abord dans la sensation, et la sensation ne pénètre pas au delà des apparences. Mais, où l'esprit ne peut entrer directement, il atteint par détour. Autant que l'humaine fragilité permet de le savoir, à regarder ses oeuvres, la Pucelle est de Dieu. Bien qu'appliquée aux armes, elle ne conseille jamais la cruauté; elle est miséricordieuse aux ennemis qui se rendent à merci, et elle offre la paix. Enfin, l'archevêque d'Embrun croit que cette Pucelle est un ange envoyé par le Seigneur Dieu des armées pour le salut du peuple; non qu'elle en ait la nature; mais elle en fait l'office.
Sur la conduite à tenir en cette merveilleuse occasion, le docteur est d'avis que le roi observe dans la guerre les règles de la prudence humaine. Il est écrit: «Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Un esprit industrieux aurait été donné en vain à l'homme, s'il ne s'en servait point dans ses entreprises. Il faut délibérer longtemps ce qui doit être exécuté soudain. Ce n'est ni par des voeux ni par des supplications de femme que s'obtient le secours de Dieu. Par action et conseil on accède à l'issue prospère.
Mais il ne faut pas repousser l'inspiration de Dieu. C'est pourquoi il doit être fait selon le vouloir de la Pucelle, alors même que ce vouloir paraîtrait douteux et sans grande apparence de vérité. Si la Pucelle est trouvée stable dans ses paroles, que le roi la suive et se confie à elle comme à Dieu pour la conduite du fait auquel elle a été commise. S'il survient au roi quelque doute, qu'il incline vers la sagesse divine plutôt qu'à l'humaine prudence, car il n'y a pas de mesure de l'une à l'autre, comme il n'y a pas de proportion du fini à l'infini. Aussi faut-il croire que Celui qui envoya cette enfant saura lui inspirer des conseils meilleurs que les conseils des hommes. Et l'archevêque d'Embrun tire de ses raisonnements aristotéliques cette conclusion bicéphale:
«D'une part, pour ce qui est de préparer les batailles, d'employer machines, échelles et tous autres engins de guerre, de jeter des ponts, d'envoyer aux combattants des vivres en quantité suffisante, d'avoir bonnes finances, toutes choses sans lesquelles les entreprises ne sauraient réussir que par miracle, nous faisons suffisamment entendre qu'il y faut pourvoir par prudence humaine.
»Mais lorsqu'on voit, d'autre part, la sagesse divine s'apprêter à agir spécialement, la prudence humaine doit s'humilier et renoncer. C'est alors, disons-nous, que le conseil de la Pucelle doit être demandé, recherché, requis préférablement à tout autre. Celui qui donne la vie donne la nourriture. À ses ouvriers il fournit les outils. C'est pourquoi nous devons espérer dans le Seigneur. Il fit sienne la cause du roi. Il inspirera à ceux qui la tiennent tout ce qu'il faudra faire pour la gagner. Dieu ne laisse point ses oeuvres imparfaites.»