Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 28
--Vous êtes, lui dit-elle, un méchant homme, d'empêcher ces gens de sortir. Mais veuillez-le ou ne le veuillez pas: ils sortiront et feront aussi bien qu'on a fait l'autre jour[993].
[Note 992: _Procès_, t. III, p. 108.]
[Note 993: _Procès_, t. III, pp. 70, 117.--_Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 294.--_Journal du siège_; p. 83.--_Chronique de la Pucelle_, p. 288.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 105.]
Animés par la voix de Jeanne et fortifiés par sa présence, les bourgeois se jetèrent sur Gaucourt et ses gens d'armes en poussant des cris de mort. Le vieux seigneur vit qu'il n'aurait pas raison d'eux; ne pouvant mettre ces gens-là de son sentiment, il se mit du leur. Faisant ouvrir les portes toutes grandes, il cria aux bourgeois:
--Venez, je serai votre capitaine.
Et il sortit avec le sire de Villars et le sire d'Aulon à la tête des gens d'armes qui avaient gardé la porte et de toute la milice communale. Des bateaux étaient amarrés au pied de la Tour-Neuve, à l'angle oriental des remparts. On aborda dans l'Île-aux-Toiles et de là, on franchit, sur un pont formé par deux bateaux, le bras étroit de la rivière qui séparait l'Île-aux-Toiles de la rive de Sologne[994]. Les premiers arrivés entrèrent dans la forteresse abandonnée de Saint-Jean-le-Blanc, et se donnèrent, en attendant les autres, l'amusement de la détruire[995]. Puis, quand tout le monde eut passé la Loire, la commune marcha de bon coeur contre la bastille des Augustins, assise en avant des Tourelles, sur les ruines du couvent, et qu'il fallait enlever d'abord, si l'on voulait attaquer les ouvrages du bout du pont. Mais les Anglais sortirent de leurs retranchements, s'avancèrent de deux traits d'arc et lancèrent flèches et carreaux si dru que les Orléanais ne purent tenir sous cette effroyable volée. Ils lâchèrent pied, s'enfuirent jusqu'au pont de bateaux, et, de peur d'être jetés à l'eau, regagnèrent l'Île-aux-Toiles[996]. Plus aguerris, les hommes d'armes du sire de Gaucourt, et avec eux le sire de Villars, le sire d'Aulon et un vaillant homme d'Espagne, le seigneur Alonzo de Partada, se rangèrent sur la levée de Saint-Jean-le-Blanc et tinrent ferme contre l'ennemi. Ils tenaient encore, bien qu'ils fussent en très petit nombre, quand, vers trois heures de l'après-dînée, le capitaine La Hire et la Pucelle passèrent l'eau avec les routiers, et, voyant les Français ainsi travaillés et les Anglais en bataille, montèrent sur leurs chevaux, qu'ils avaient passés avec eux, couchèrent leurs lances et poussèrent droit a l'ennemi. Les bourgeois rassurés suivirent tous et firent reculer les Anglais. Mais arrivés devant la bastille ils furent encore repoussés. La Pucelle inquiète galopait de la bastille à la berge et de la berge à la bastille, et appelait la chevalerie. Les seigneurs n'arrivaient pas. Il est vrai qu'on avait renversé leurs projets, culbuté leur ordre de bataille et qu'il leur fallait bien un moment pour se reconnaître. Enfin, elle vit flotter dans l'île les bannières de monseigneur le Bâtard, du maréchal de Boussac et du sire de Rais. L'artillerie vint aussi, et maître Jean de Montesclère avec sa couleuvrine et les ouvriers apportant tous les engins nécessaires pour donner l'assaut. Quatre mille hommes furent réunis autour des Augustins. Toutefois on avait perdu beaucoup de temps; on n'en était qu'aux approches et le soleil baissait à l'horizon[997].
[Note 994: _Journal du siège_, p. 83-84.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 535.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 39.]
[Note 995: _Chronique de la Pucelle_, pp. 288, 289.]
[Note 996: Jean Chartier, _Chronique_, t I, p. 76.--_Journal du siège_, pp. 84-85.]
[Note 997: _Procès_, t. III, p. 214.]
Les gens du sire de Gaucourt se tenaient en arrière pour couvrir les assiégeants, au cas où les Anglais du bout du pont viendraient au secours de ceux des Augustins. Mais une querelle s'éleva parmi eux. Les uns, comme le sire d'Aulon et le seigneur Alonzo, jugeaient bon de rester à leur poste. Les autres avaient honte de se croiser les bras. De là des paroles arrogantes et des bravades. Finalement, le seigneur Alonzo et un homme d'armes s'étant défiés à qui ferait mieux, coururent, la main dans la main, vers la bastille. La couleuvrine de maître Jean, d'une seule plombée, dégagea la palissade. Aussitôt, les deux champions forcèrent le passage[998].
[Note 998: _Procès_, t. III, pp. 78, 215.]
--Entrez hardiment! criait la Pucelle[999].
[Note 999: _Ibid._, t. III, p. 78.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 43.]
Et elle planta son étendard sur la douve. Le sire de Rais la suivit de près. Le nombre des Français allait croissant. Ils attaquèrent vivement la bastille et bientôt la prirent d'assaut. Il leur fallut ensuite assaillir l'un après l'autre les bâtiments du monastère où les Godons s'étaient retranchés. Enfin, ils tuèrent ou firent prisonniers tous les ennemis, hors un petit nombre, qui se réfugia dans les Tourelles. Ils trouvèrent, dans les taudis, beaucoup des leurs enfermés. Après les avoir fait sortir, ils mirent le feu à la bastille, annonçant ainsi à tous les Anglais un nouveau désastre. Ce fut, dit-on, la Pucelle qui donna l'ordre d'incendier la bastille pour arrêter le pillage auquel les hommes se ruaient furieusement[1000].
[Note 1000: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 72.--_Journal du siège_, pp. 84, 85. Très douteux.]
On faisait un grand gain. Mais la confiance tardait à renaître. En regardant, sous le ciel noir, aux lueurs de l'incendie, le boulevard des Tourelles qu'ils voyaient de près pour la première fois, les hommes d'armes furent effrayés. Certains disaient:
--Un mois ne suffira pas pour le prendre[1001]!
[Note 1001: _Perceval de Cagny_, p. 146.]
Les seigneurs, capitaines et gens d'armes, rentrèrent dans la ville pour passer une nuit tranquille. Les gens de trait et le gros de la commune restaient au Portereau. La Pucelle aurait bien voulu rester aussi, pour être plus sûre de recommencer le lendemain[1002]. Mais, voyant que les capitaines laissaient aux champs leurs chevaux et leurs pages, elle les suivit à Orléans[1003]. Piquée au pied par une chausse-trape[1004], accablée de fatigue, se sentant faible, elle ne jeûna pas ce jour-là, contrairement à l'habitude qu'elle avait de jeûner le vendredi[1005]. Si l'on en croit frère Pasquerel, peu croyable sur ce point, tandis qu'elle achevait de souper dans son hôtel, elle vit venir à elle un seigneur dont on ne dit pas le nom, qui lui parla en ces termes:
[Note 1002: _Procès_, t. III, p. 79.]
[Note 1003: _Ibid._, t. III, p. 70.--_Chronique de la fête_, p. 33.]
[Note 1004: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.]
[Note 1005: _Procès_, t. III, p. 108.]
--Les capitaines se sont rassemblés en conseil. Ils ont reconnu qu'on était en bien petit nombre au regard des Anglais et que c'était par grande grâce de Dieu qu'on avait obtenu quelque avantage. La ville étant pleine de vivres, nous pouvons fort bien tenir en attendant le secours du roi. Dès lors, le conseil ne trouve pas expédient que les gens d'armes fassent demain une sortie.
Jeanne répondit:
--Vous avez été à votre conseil, et j'ai été au mien, et croyez que le conseil de Messire sera accompli et tiendra et que votre conseil périra.
Et se tournant vers le frère Pasquerel, qui était près d'elle:
--Levez-vous demain de plus grand matin encore que vous n'avez fait aujourd'hui, et faites du mieux que vous pourrez. Tenez-vous toujours près de moi, car demain j'aurai beaucoup à faire et plus ample chose que j'aie jamais eue, et demain il sortira du sang de mon corps[1006].
[Note 1006: _Procès_, t. III, pp. 108, 109.
Le frère Pasquerel, que je suis ici, rapporte en ces termes, les paroles de Jeanne: _Exibit crastina die sanguis a corpore meo supra mammam._ Je le soupçonne véhémentement d'avoir ajouté à la prédiction. Il aimait trop les miracles et les prophéties. Le 28 avril, la Pucelle dit que le vent tournerait, et le vent tourna. Frère Pasquerel ne se contente pas de ce médiocre prodige. Il raconte que Jeanne souleva la Loire. Nous savons par ailleurs, que la Loire était haute. Que Jeanne ait longtemps d'avance annoncé qu'elle serait blessée, on ne peut le nier. Le fait, énoncé dans une lettre de Lyon, à la date du 22 avril 1429, fut consigné dans un registre de la Cour des comptes du Brabant. Mais elle n'indiqua pas le jour. _Dixit... quod ipsa ante Aureliam in conflictu telo vulnerabitur_ (_Procès_, t. IV, p. 426).]
Il n'était pas vrai que les Anglais fussent en plus grand nombre que les Français; ils étaient bien moins nombreux au contraire. Autour d'Orléans, il n'y avait guère plus de trois mille hommes. Le secours du roi étant arrivé, les capitaines n'avaient pas pu dire qu'on l'attendait. Il est vrai qu'ils hésitaient à attaquer dès le lendemain les Tourelles, mais c'était de crainte que, pendant l'attaque, les Anglais de Talbot n'entrassent dans la ville déserte, puisque la commune, refusant de marcher sur Saint-Laurent, s'était toute jetée au Portereau. Le Conseil de la Pucelle ne s'embarrassait point de ces difficultés. Madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite ne craignaient rien. Douter, c'est craindre: elles ne doutaient de rien. Quoi qu'on ait dit, elles ignoraient la tactique et la stratégie. Elles n'avaient pas lu Végèce, _De re militari_. Si elles avaient lu Végèce, la ville était perdue. Son Végèce c'était sainte Catherine.
Durant la nuit, il fut crié par les rues qu'on portât à ceux qui étaient restés au Portereau pain, vin, munitions, fourrages et toutes choses dont ils eussent besoin. Des bateaux passaient sans cesse d'une rive à l'autre. Hommes, femmes, enfants allaient ravitailler les postes[1007].
[Note 1007: _Journal du siège_, p. 84.]
Le lendemain, samedi 7 mai, au soleil levant, Jeanne entendit la messe du frère Pasquerel et communia dévotement[1008]. L'hôtel de Jacques Boucher était assailli par les procureurs et par de notables bourgeois. Après une nuit de fatigue et d'inquiétude, ils venaient d'apprendre une nouvelle qui les exaspérait. Ils avaient entendu dire que les capitaines voulaient différer l'assaut des Tourelles, et ils appelaient la Pucelle à grands cris pour secourir le peuple abandonné, trahi, vendu[1009]. Ce qui était vrai, c'est que Monseigneur le Bâtard et les capitaines, ayant observé durant la nuit un grand mouvement d'Anglais en aval de la Loire, se confirmaient dans la crainte que Talbot ne donnât l'assaut aux murailles, du côté de la porte Renart, pendant que les Français occuperaient en forces la rive gauche de la Loire. Ils s'étaient aperçus, au lever du soleil, que les Anglais avaient détruit, la nuit, leur boulevard de Saint-Privé, au sud de l'Île-Charlemagne[1010]. Cela encore leur donnait véhémentement à croire que l'ennemi se concentrait au couchant dans le camp de Saint-Laurent et dans sa grande bastille de Londres. Depuis longtemps les bourgeois s'irritaient des lenteurs que les gens du roi mettaient à les délivrer. Et sans doute, les capitaines étaient moins pressés qu'eux d'en finir. Les capitaines vivaient de la guerre et les bourgeois en mouraient; cela faisait une grande différence. Les procureurs demandèrent à la Pucelle d'achever sans retard leur délivrance qu'elle avait commencée. Ils lui dirent:
--Nous avons tenu conseil et nous vous requérons de vouloir accomplir la charge que vous avez de par Dieu et aussi du roi.
[Note 1008: _Procès_, t. III, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_, p. 295.]
[Note 1009: _Chronique de la Pucelle_, p. 292.--_Procès_, t. III, p. 215.--_Journal du siège_, pp. 84-85.]
[Note 1010: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.]
--En nom Dieu, je le ferai, dit-elle.
Et, aussitôt, elle monta à cheval et, employant une très vieille façon de dire, elle s'écria:
--Qui m'aime me suive[1011]!
[Note 1011: _Chronique de l'établissement de la fête_, p. 34.--Le Roux de Lincy, _Proverbes_, t. II, p. 395.]
Comme elle sortait de l'hôtel du trésorier, on lui apporta une alose. Elle dit, en souriant, à son hôte:
--En nom Dieu! on la mangera à souper. Je vous ramènerai un Godon qui en mangera sa part.
Elle ajouta:
--Nous repasserons ce soir par le pont[1012].
[Note 1012: _Procès_, t. III, p. 124.]
Il y avait cent quatre-vingt-dix-neuf jours qu'on ne le pouvait faire. Cette parole fut trouvée bonne et heureuse.
La bourgeoisie s'était alarmée trop vite. Malgré l'inquiétude que leur donnaient Talbot et ceux de Saint-Laurent, les seigneurs traversèrent la Loire de bon matin, et allèrent retrouver au Portereau leurs chevaux et leurs pages qui y avaient passé la nuit avec les gens de trait et les gens de la commune. Ils y furent tous, le Bâtard, le sire de Gaucourt et les sires de Rais, de Graville, de Guitry, de Coarraze, de Villars, d'Illiers, de Chailly, l'amiral de Culant, les capitaines La Hire et Poton[1013]. La Pucelle se tenait en leur compagnie. Les procureurs leur firent parvenir une quantité énorme d'engins: fascines, flèches, traits, martinets, cognées, plomb, poudre, couleuvrines, canons, échelles[1014]. L'attaque commença de bonne heure. Ce qui la rendait difficile, ce n'était pas le nombre des Anglais retranchés dans leur boulevard et logés dans les tourelles; il n'y avait là guère que cinq cents hommes[1015], commandés, il est vrai, par lord Moleyns, et, sous lui, par lord Poynings et par le capitaine Glasdall, qu'en France on nommait Glassidas, de petite naissance et le premier des Anglais pour le courage[1016]. Les assaillants, bourgeois, gens d'armes, gens de trait, étaient dix fois plus nombreux. C'était fort à l'honneur du peuple de France, qu'on eût réuni tant de combattants; mais une telle masse d'hommes ne pouvait être employée à la fois. Les chevaliers ne valaient pas grand'chose contre des murailles de terre; et les bourgeois, très ardents, n'étaient pas très solides. Enfin, le Bâtard, prudent et réfléchi, craignait Talbot. En effet, si Talbot avait su, si Talbot avait voulu, il aurait pris la ville pendant que les Français essayaient de prendre les Tourelles. La guerre n'est qu'une suite de hasards, mais dans cette journée, on avait eu vraiment trop peu de souci d'agir de concert. La masse énorme des combattants n'était pas une force irrésistible, puisque personne, pas même le Bâtard, ne savait la faire mouvoir, ni l'employer. À cette époque, le succès d'une bataille dépendait d'un très petit nombre de combattants. La veille, deux ou trois hommes d'armes avaient décidé de tout.
[Note 1013: Berry, dans _Procès_, t. IV, pp. 43, 44.]
[Note 1014: _Chronique de la Pucelle_, p. 292.--_Journal du siège_, p. 284 et _passim_.]
[Note 1015: _Journal du siège_, p. 87.--Lettre de Charles VII aux Narbonnais (10 mai 1429) dans _Procès_, t. V, pp. 101 et suiv.--_Chronique de la fête_ dans _Procès_, t. V. p. 294.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 77.--Morosini, t. III, p. 32, note 1.]
[Note 1016: Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 94, 95, 136, 206.--Boucher de Molandon, _L'armée anglaise..._, pp. 94 et suiv.]
En fait, devant ces fossés, l'armée des Français semblait une foule énorme de curieux, regardant quelques gens d'armes essayer l'escalade. Malgré le nombre des troupes, l'assaut se réduisit longtemps à une suite de combats singuliers. Vingt fois des hommes de bonne volonté s'approchèrent de la douve et vingt fois ils furent obligés de reculer[1017]. Il y eut des blessés et des morts, mais non point en grand nombre. Les seigneurs, qui faisaient la guerre toute leur vie, la faisaient prudemment, les routiers ménageaient leurs hommes. Les bourgeois n'étaient pas très aguerris[1018]. Seule la Pucelle se donnait tout entière. Elle disait sans cesse:
--Ayez bon coeur. Ne vous retirez pas. Vous aurez la bastille de bref[1019].
[Note 1017: _Journal du siège_, p. 85.--_Chronique de la Pucelle_, p. 293.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 77.--Morosini, t. III, pp. 31 et suiv.]
[Note 1018: Comptes de forteresse, dans _Journal du siège_, pp. 296, 300.--Vergniaud-Romagnési, _Notice historique sur le fort des Tourelles_, Paris, in-8º, 1832, p. 50.]
[Note 1019: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 76, 77.]
À midi tout le monde s'en fut dîner. Puis, vers une heure, on se remit à la besogne. La Pucelle porta la première échelle, et, comme elle la posait contre la douve, elle fut atteinte, à l'épaule, au-dessus du sein droit, d'un vireton tiré si roide, qu'un demi-pied de bois lui traversa la chair. Elle savait qu'elle devait être blessée; elle l'avait prédit à son roi, ajoutant qu'il l'employât tout de même. Elle l'avait annoncé aux gens d'Orléans[1020], elle l'avait dit la veille à son aumônier et certes, depuis cinq jours, elle faisait bien tout ce qu'il fallait pour que la prophétie s'accomplît. Les Anglais, voyant que le vireton avait pénétré dans la chair, en furent grandement rassurés: ils croyaient qu'une sorcière, si on pouvait lui tirer du sang, tout son pouvoir s'évanouissait. Les Français en avaient grande tristesse. On la porta un peu à l'écart. Le frère Pasquerel et le page Mugot se tenaient près d'elle. Sentant la douleur, elle craignit et pleura[1021]. Des soldats, comme d'ordinaire il s'en trouve beaucoup dans les combats auprès des blessés, l'entouraient; quelques-uns voulurent la charmer. C'était une pratique habituelle aux gens de guerre de marmotter des patenôtres sur les blessures pour les fermer. On charmait par incantations et conjurations. Les paters de sang avaient la vertu d'arrêter les hémorragies. On employait aussi des billets couverts de caractères magiques. Mais c'était recourir à la puissance des diables et commettre un péché mortel; Jeanne ne voulut point être charmée.
[Note 1020: _Procès_, t. I, p. 79, t. III, p. 109;--Le Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans _Procès_, t. V, pp. 425-426.--Eberhard Windecke, 172.]
[Note 1021: _Procès_, t. III, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_, p. 292.]
--J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que de faire chose que je saurais péché ou contraire à la volonté de Dieu.
Elle dit encore:
--Je sais bien que je dois mourir. Mais je ne sais ni quand ni comment; je ne sais l'heure. Si l'on peut donner, sans péché, remède à ma blessure, je veux bien être guérie[1022].
[Note 1022: _Procès_, t. III, pp. 109-110.]
On lui ôta son armure. On appliqua sur la plaie de l'huile d'olive avec du lard, et, le pansement fait, elle se confessa au frère Pasquerel en pleurant et en gémissant. Bientôt elle vit venir à elle ses conseillères du ciel, qui portaient des couronnes et répandaient une bonne odeur, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite; et elle fut réconfortée. Elle se fit armer et retourna à l'assaut.
Le soleil baissait et, depuis le matin, les Français se fatiguaient en vain contre les palissades du boulevard. Monseigneur le Bâtard, voyant ses hommes las et la nuit proche, et craignant sans doute les Anglais du camp de Saint-Laurent-des-Orgerils, résolut de ramener l'armée à Orléans. Il fit sonner la retraite. Déjà la trompette appelait les combattants au Portereau. La Pucelle vint à lui et le pria d'attendre encore un peu.
--En nom Dieu! dit-elle, vous entrerez bien bref dedans. N'ayez crainte, et n'auront les Anglais plus de force sur vous.
D'après certains, elle ajouta: «C'est pourquoi, reposez vous un peu; buvez et mangez[1023].»
[Note 1023: _Procès_, t. III, p. 25.--_Journal du siège_, pp. 85, 86.--Eberbard Windecke, p. 173.]
Tandis qu'ils se rafraîchissaient, elle demanda son cheval, monta dessus et, laissant son étendard à un homme de sa compagnie, elle alla seule, par le coteau, dans les vignes qui n'avaient pu être labourées à la coutume en avril et où les petites feuilles de mai commençaient à s'ouvrir. Là, dans le calme du soir, parmi les échalas formés en faisceaux et les pieds bas des vignes alignées, qui buvaient la première chaleur de la terre, elle se mit en oraison et tendit l'oreille aux voix du ciel[1024]. D'ordinaire le tumulte et les cris l'empêchaient de comprendre ce que lui disaient son ange et ses saintes. Elle ne les entendait bien que dans la solitude au tintement des cloches lointaines et dans les sons légers et rythmés qui montent, le soir, des champs et des prairies[1025].
[Note 1024: _Procès_, t. III, p. 8.--Je rejette absolument les faits allégués par Charles du Lys, relativement à Guy de Cailly, qui aurait accompagné Jeanne dans les vignes et vu les anges descendre vers elle. Les lettres d'anoblissement de Guy de Cailly sont apocryphes.--Charles du Lys, _Traité sommaire_, pp. 50, 52.]
[Note 1025: _Procès_, t. I, pp. 52, 62, 153, 480; t. II, pp. 420, 424.]
Pendant son absence, le sire d'Aulon, qui ne pouvait pas renoncer encore à gagner la journée, imagina un dernier expédient. C'était un des moindres seigneurs de l'armée; mais alors, à la bataille, chacun faisait à sa tête et selon son coeur. L'étendard de la Pucelle flottait encore devant le boulevard. L'homme qui le portait, tombant de fatigue, l'avait passé à un homme d'armes, surnommé le Basque, de la compagnie du sire de Villars[1026]. Le sire d'Aulon, regardant cet étendard béni par les prêtres et qu'on tenait pour heureux, songea que, s'il était porté en avant, les gens de guerre le suivraient, tant ils y avaient d'amour, et, pour ne pas le perdre, escaladeraient le boulevard. À cette idée, il s'approcha du Basque et lui dit:
--Si j'entrais là, et allais au pied du boulevard, me suivrais-tu?
[Note 1026: _Procès_, t. III, p. 216.--Le comte Couret, _Un fragment inédit des anciens registres de la Prévôté d'Orléans_, Orléans, 1897, pp. 12, 20, 21 et _passim_.]
Le Basque promit de le faire. Le sire d'Aulon descendit aussitôt dans le fossé et, se couvrant de sa targette, qui le garantissait des pierres, s'avança vers la douve[1027].
[Note 1027: _Procès_, t. III, p. 216.]
La Pucelle, ayant fait une courte prière, revint, après un demi-quart d'heure, parmi les gens d'armes et leur dit:
--Les Anglais n'ont plus de force. Approchez les échelles[1028].
[Note 1028: _Journal du siège_, p. 86.]
C'était vrai. Il leur restait si peu de poudre que leurs derniers boulets, chassés par une charge trop faible, tombaient court comme des pierres jetées à la main[1029]. Ils n'avaient plus que des tronçons d'armes. Elle alla au boulevard. Mais, arrivée au bord du fossé, voyant tout à coup aux mains d'un inconnu son étendard qui lui était cher, mille fois plus cher que son épée, et le croyant en péril, elle courut le reprendre, s'approcha du Basque au moment où il descendait dans le fossé, saisit l'étendard par ce qu'on appelait la queue, c'est-à-dire le bout de la toile, et tira de toutes ses forces, en criant:
--Ha! mon étendard, mon étendard!
[Note 1029: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.]
Le Basque tenait ferme, ne sachant pas qui tirait ainsi d'en haut. Et la Pucelle ne lâchait point. Les seigneurs et capitaines, voyant l'étendard secoué, crurent que c'était un signal et se rallièrent. Cependant le sire d'Aulon était arrivé à la douve. Il pensait que le Basque l'avait suivi pas à pas. Mais, s'étant retourné, il le vit arrêté de l'autre côté du fossé et lui cria:
--Hé! Basque, est-ce là ce que tu m'avais promis?
À cet appel le Basque tira si fort qu'il fit lâcher prise à la Pucelle et porta l'étendard jusqu'à la douve[1030]. Jeanne comprit et fut rassurée. Elle dit à ceux qui étaient près d'elle:
--Donnez-vous garde quand la queue de mon étendard touchera contre le boulevard.
[Note 1030: _Procès_, t. III, pp. 216, 217.]
Un gentilhomme lui répondit:
--Jeanne, la queue y touche.
Alors elle s'écria:
--Tout est vôtre et y entrez[1031]!
[Note 1031: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.--_Journal du siège_, p. 86.]