Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 26

Chapter 263,822 wordsPublic domain

[Note 914: _Procès_, t. III, p. 7.--_Journal du siège_, p. 76.--_Chronique de la Pucelle_, p. 287.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 72.--Morosini, t. III, pp. 28-30.]

[Note 915: _Procès_, t. III, p. 24.]

[Note 916: _Journal du siège_, p. 77.]

[Note 917: _Chronique de l'établissement de la fête_, p. 28.]

Jacques, ou comme on disait, Jacquet Boucher, depuis plusieurs années trésorier du duc d'Orléans, était très riche homme et avait épousé la fille d'un des plus notables bourgeois de la cité[918]. Demeuré dans sa ville durant tout le siège, il contribuait à la dépense, faisait des dons de blé, d'avoine et de vin, avançait des deniers pour achats de poudre et d'armes. La garde des remparts appartenant aux bourgeois, Jacques Boucher avait charge de tenir en état de défense la porte Renart où il demeurait et qui se trouvait la plus exposée aux attaques des Anglais. Son hôtel, un des plus beaux et des plus grands de la ville, autrefois habité par une famille Regnart ou Renart qui avait donné son nom à la porte, était situé dans la rue des Talmeliers, tout proche l'enceinte. Les capitaines y tenaient conseil, quand ils ne se réunissaient pas dans l'hôtel du chancelier Guillaume Cousinot, rue de la Rose[919]. Le logis de Jacques Boucher était sans doute bien garni de vaisselle d'argent et de tapisseries historiées. Dans une des salles, il y avait, paraît-il, une peinture représentant trois femmes et portant cette inscription: _Justice, Paix, Union_[920].

[Note 918: _Procès_, t. I, p. 101; t. III, pp. 34, 68, 124 et suiv.; p. 211.--_Chronique de la Pucelle_, p. 285.--Boucher de Molandon, _Jacques Boucher, sieur de Guilleville, trésorier général du district d'Orléans..._, dans _Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais_, t. XXII, 1889, p. 373.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, p. 101, note XVI; pièces justificatives, p. 108.]

[Note 919: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 73.--_Chronique de la Pucelle_, éd. Vallet de Viriville, p. 20 [Notice sur G. Cousinot le Chancelier]; Cf. _Nouvelle Biographie générale_.--Vallet de Viriville, _Essais critiques sur les historiens originaux du règne de Charles VII_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1857, 4e série, t. III, pp. 11-14; 105-111.]

[Note 920: _Procès_, t. I, p. 101; t. III, pp. 68, 124 et suiv.; t. IV, pp. 153, 219, 227.--_Journal du siège_, pp. 77, 78.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, pp. 69, 101, note XVI.]

La Pucelle fut reçue en cette maison avec ses deux frères, les deux compagnons qui l'avaient amenée au roi et leurs valets. Elle s'y fit désarmer[921]. La femme et la fille de Jacques Boucher passèrent la nuit avec elle. Jeanne partagea le lit de l'enfant, qui avait neuf ans et se nommait Charlotte, du nom du duc Charles, que servait son père[922]. C'était l'usage alors que l'hôte partageât son lit avec son hôte, l'hôtesse avec son hôtesse. La civilité le voulait; les rois n'y manquaient pas plus que les bourgeois. On enseignait aux enfants comment il fallait se comporter avec son compagnon de lit, tenir sa juste place, ne pas bouger et dormir la bouche fermée[923].

[Note 921: G. Lefèvre-Pontalis (_Chronique d'Antonio Morosini_, t. III, p. 101, note) reconnaît dans la _Chronique de la Pucelle_ (XLIV, p. 285) un mauvais emploi d'un trait cité par Dunois dans sa déposition et qu'il faut laisser à la date du 7 mai où Dunois l'a placé (_Procès_, t. III, p. 9).]

[Note 922: _Procès_, t. III, pp. 34, 68.]

[Note 923: Franklin, _La vie privée d'autrefois_, t. II et XIX, _passim_.--H. Havard, _Dictionnaire de l'ameublement_, au mot: _lit_.]

Ainsi l'argentier ducal accueillit la Pucelle en son hôtel et l'hébergea aux frais de la ville. Les chevaux de Jeanne furent mis dans l'écurie d'un bourgeois nommé Jean Pillas. Quant aux frères d'Arc, ils ne demeurèrent point avec leur soeur, mais logèrent en l'hôtel de Thévenin Villedart. La ville les défraya de tout, leur fournit notamment les souliers et les houseaux dont ils avaient besoin et leur fit don de quelques écus d'or. Trois compagnons de la Pucelle, fort dénués, qui la vinrent trouver à Orléans, reçurent de quoi manger[924].

[Note 924: Comptes de forteresse, dans _Procès_, t. V, pp. 259, 260.]

Le lendemain, 30 avril, les milices orléanaises furent debout au petit jour. Depuis la veille au soir tout était renversé dans la ville; la révolte, longtemps contenue, éclatait. Les bourgeois, qui, dès le mois de février, avaient pris la chevalerie en défiance et en haine, la secouaient enfin et la brisaient[925]. Il n'y avait plus ni lieutenant du roi, ni gouverneur, ni seigneurs, ni chefs de guerre; il n'y avait plus qu'un pouvoir et qu'une force: la Pucelle. La Pucelle était capitaine de la commune. Cette fillette, cette pastoure, cette béguine que les nobles amenaient pour qu'elle leur portât bonheur, leur causait le plus grand dommage qu'ils pussent éprouver; elle les réduisait à rien. Dès la matinée du 30, ils eurent tout lieu de s'apercevoir que la révolution bourgeoise était accomplie. Les milices attendaient la Pucelle pour la mettre à leur tête et marcher tout de suite avec elle contre les Godons. Les capitaines essayèrent de leur faire comprendre qu'il fallait attendre l'armée de Blois et les gens du maréchal de Boussac qui étaient partis, la nuit, à la rencontre de cette armée. Les bourgeois en armes ne voulaient rien entendre et réclamaient à grands cris la Pucelle. Elle ne parut point. Monseigneur le Bâtard, qui avait la langue dorée, lui avait conseillé de ne se pas montrer[926]. Ce fut le dernier avantage que les chefs prirent sur elle. Encore, en paraissant leur céder, n'avait-elle, cette fois, comme les autres, agi qu'à sa volonté. Quant aux bourgeois, avec ou sans la Pucelle, ils voulaient se battre. Le Bâtard ne put les en empêcher. Ils sortirent, accompagnés par les Gascons du capitaine La Hire et les gens de messire Florent d'Illiers; ils attaquèrent courageusement la bastille Saint-Pouair, que les Anglais nommaient Paris et qui se dressait à quatre cents toises des murs; ils culbutèrent le poste avancé et approchèrent la bastille de si près qu'on leur apportait déjà de la ville des fagots et de la paille pour incendier les barrières. Mais les Anglais, au cri de Saint-Georges, sortirent en bon ordre et, après un rude et sanglant combat, repoussèrent l'attaque des bourgeois et des routiers[927].

[Note 925: _Journal du siège_, pp. 43-44.]

[Note 926: _Procès_, t. III, pp. 7 et 211.--_Chronique de la Pucelle_, p. 287.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 74-75.]

[Note 927: _Journal du siège_, p. 78.--_Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, pp. 291-292.--Lettre écrite d'Allemagne dans _Procès_, t. V, p. 347.]

La Pucelle n'en avait rien su. Venue de Dieu sur son cheval blanc, en messagère armée et pacifique, elle n'estimait ni juste ni pieux de combattre les Anglais avant qu'ils eussent refusé ses offres de paix. Ce jour, comme la veille, tout son désir était d'aller saintement vers Talbot. Elle demanda nouvelle de sa lettre et apprit que les capitaines anglais n'en avaient tenu nul compte et qu'ils avaient gardé son héraut Guyenne[928]. Voici ce qui était arrivé.

[Note 928: _Procès_, t. III, pp. 27, 108.--_Journal du siège_, p. 79.]

Cette lettre, que le Bâtard trouvait faite de paroles bien simples, produisit sur les Anglais un effet prodigieux. Elle les remplit de fureur et d'épouvante. Ils retinrent le héraut qui l'avait portée, et, bien que la coutume et l'usage fussent de respecter la personne de ces officiers, alléguant que le messager de la sorcière ne pouvait être qu'un hérétique, ils le firent mettre aux fers et, après une manière de procès, le condamnèrent au feu comme complice de l'abuseresse[929]. Même, ils dressèrent le poteau où il devait être lié. Toutefois, avant d'exécuter la sentence, ils jugèrent bon de consulter l'Université de Paris, comme l'évêque de Beauvais devait la consulter, en pareille matière, dix-huit mois plus tard[930]. La peur les rendait méchants. Ces malheureux, que l'on traitait de diables, craignaient les diables. Ils soupçonnaient les Français à l'esprit subtil d'être nécromanciens et sorciers, et disaient que les Armagnacs avaient fait mourir le grand roi Henri V par des vers magiques. Redoutant que leurs ennemis n'usassent contre eux de sortilèges et d'enchantements, ils portaient sur eux, pour se préserver de tout mal des bandes de parchemin couvertes de formules conjuratoires qu'on nommait des «periapts»[931]. Le plus efficace, de ces amulettes, était le premier chapitre de l'évangile de saint Jean. À cette époque, les étoiles les menaçaient et les mathématiciens lisaient dans le ciel leur ruine prochaine. Leur défunt roi Henri V avait, du temps qu'il étudiait à Oxford, appris les règles de la divination par les astres. Il gardait dans ses coffres pour son usage particulier deux astrolabes, l'un d'argent et l'autre d'or. Quand sa femme, Catherine de France, fut près d'accoucher, il opéra lui-même «l'élection à la fois sidérale et topique», relative à la venue de l'enfant dans le monde. Et, comme d'ailleurs une prophétie courait l'Angleterre[932], disant que Windsor perdrait ce que Monmouth avait gagné, il défendit à la reine de faire ses couches à Windsor. Mais on ne peut détourner la destinée. L'enfant royal naquit à Windsor. Son père était en France quand il en apprit la nouvelle; il en conçut de funestes présages et fit venir Jean Halbourd de Troyes, ministre général des trinitaires ou mathurins, «excellent en astrologie», qui, ayant dressé le thème de nativité, ne put que confirmer le roi dans ses noirs pressentiments[933]. Et voici que les temps étaient venus. Windsor régnait; il fallait s'attendre à tout perdre. Merlin l'avait prédit, qu'une vierge les devait bouter hors de France et de tout point les défaire. Quand vint la Pucelle, ils pâlirent d'effroi; capitaines et soldats perdirent tout courage[934]. Tels qui n'avaient peur d'homme au monde tremblaient devant cette fille, la tenant pour sorcière. C'eût été trop leur demander que de la tenir pour sainte et envoyée du Ciel. Il suffisait qu'ils la prissent pour une magicienne très savante[935]. À ceux qu'elle venait secourir, elle semblait une fille de Dieu; à ceux qu'elle venait détruire, elle apparaissait comme un monstre horrible en forme de femme. Ce double aspect fit toute sa force: angélique pour les Français et diabolique pour les Anglais, elle se montrait aux uns et aux autres invincible et surnaturelle.

[Note 929: _Chronique de la Pucelle_, p. 284.--_Procès_, t. III, p. 26.]

[Note 930: Martial de Paris, dit d'Auvergne, _Vigiles de Charles VII_, éd. Coustelier, 1724, t. I, p. 98.]

[Note 931: La Curne, au mot: _Periapt_.--Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène XXIV.]

[Note 932: Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène XI.]

[Note 933: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 306.--Carlier, _Histoire du Valois_, t. II, p. 442.]

[Note 934: Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, p. 61.]

[Note 935: Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène I.]

Dans la soirée du 30, elle envoya au camp de Saint-Laurent-des-Orgerils son héraut Ambleville pour réclamer Guyenne, qui avait porté la lettre de Blois et qui n'était pas revenu. Ambleville avait aussi mission de dire à sir John Talbot, au comte de Suffolk et au seigneur de Scales, que de la part de Dieu, la Pucelle les sommait de partir et d'aller en Angleterre; autrement que mal leur adviendrait. Les Anglais renvoyèrent Ambleville avec un mauvais message.

--Les Anglais, dit-il à la Pucelle, gardent mon compagnon pour le brûler.

Elle répondit:

--En nom Dieu, ils ne lui feront nul mal.

Et elle ordonna à Ambleville de retourner[936].

[Note 936: _Procès_, t. III, p. 26.--_Journal du siège_, p. 79.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 285-286.]

Elle était indignée, et sans doute grandement déçue. Certes elle n'avait point prévu que Talbot et les chefs du siège feraient un tel accueil à une lettre inspirée par mesdames sainte Catherine et sainte Marguerite et par monseigneur saint Michel; mais elle avait tant de charité au coeur, qu'elle voulut offrir encore la paix aux Anglais. Dans son innocence, elle ne pouvait croire que les avertissements qu'elle donnait de par Dieu ne fussent point enfin entendus. D'ailleurs, quoi qu'il en dût advenir, elle voulait faire son devoir jusqu'au bout. Elle sortit à la nuit par la porte du Pont et alla jusqu'au boulevard de la Belle-Croix. Il n'était pas rare qu'on s'interpellât d'un parti à l'autre. La Belle-Croix était à portée de voix des Tourelles. La Pucelle monta sur la barrière et cria aux Anglais:

--Rendez-vous, de par Dieu, vos vies sauves seulement.

Mais ceux de la garnison et le capitaine William Glasdall lui-même lui crachèrent de basses injures et d'horribles menaces.

--Vachère! Si nous te tenons jamais, nous te ferons brûler.

Elle leur répondit qu'ils mentaient. Mais ils étaient sérieux et sincères; ils croyaient fermement que cette fille armait contre eux des légions de diables[937].

[Note 937: _Procès_, t. III, p. 108.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.--_Journal du siège_, p. 79.--_Chronique de la Pucelle_, p. 290.]

Le dimanche 1er mai, monseigneur le Bâtard alla au-devant de l'armée de Blois[938]. Il connaissait le pays; actif et prudent, il tenait à surveiller l'entrée de ce convoi comme il avait surveillé l'entrée de l'autre. Il partit avec une petite escorte. Adroitement, pour flatter les Orléanais dans leur amour et leur piété, pour se mettre, autant dire, sous la sauvegarde de leur sainte, ne se risquant point à l'emmener elle-même, il emmena du moins quelqu'un à elle, son intendant, le sire Jean d'Aulon[939]. Il saisissait la première occasion de montrer son bon vouloir à l'endroit de la Pucelle, sentant que désormais on ne pouvait rien faire qu'avec elle et sous son ombre.

[Note 938: _Procès_, t. III, p. 7.--_Journal du siège_, p. 79.]

[Note 939: _Procès_, t. III, p. 211.]

La ferveur des citoyens ne tiédissait point. Ce jour encore, dans le grand désir de voir la sainte, ils se pressèrent en foule devant l'hôtel de Jacques Boucher avec autant de violence que les pèlerins du Puy dans le sanctuaire de la Vierge noire. On craignit que les portes ne fussent enfoncées. Le cri d'un peuple montait vers elle. C'est alors qu'elle se montra bonne, sage, égale à sa mission et vraiment née pour le salut de tous. Ce peuple fou, en l'absence des capitaines et des hommes d'armes, n'attendait qu'un signe d'elle pour courir tumultueusement aux bastilles, s'y briser, s'y meurtrir. Ce signe, malgré les visions guerrières qui l'obsédaient, elle ne le fit pas. Tout enfant qu'elle était et ignorante des choses de la guerre et de toute chose humaine, elle trouva en elle le sentiment et la force d'éviter le désastre. Elle mena cette foule d'hommes, non point aux bastilles anglaises, mais aux lieux saints de la cité. Elle chevauchait par les rues, accompagnée de plusieurs chevaliers et écuyers; la foule des hommes et des femmes se jetait sur son passage et ne pouvait se rassasier de la voir. On s'émerveillait de ce qu'elle pût se tenir à cheval de si noble façon, comme elle faisait, et se comporter en toutes ses manières ainsi qu'un homme d'armes, et l'on se serait écrié que c'était un vrai saint Georges, si l'on n'eût eu soupçon que monsieur saint Georges s'était tourné Anglais[940].

[Note 940: _Journal du siège_, p. 80--P. Mantellier, _Histoire du siège_, pp. 92-95.]

Ce dimanche, elle alla, pour la deuxième fois, offrir la paix aux ennemis du royaume. Elle sortit par la porte Renart et s'avança sur la route de Blois, dans le faubourg incendié, vers la bastille anglaise qui, ceinte d'un double fossé, s'élevait sur un coteau, au carrefour nommé la croix Boissée ou Buissée, parce que les Orléanais y avaient dressé une croix que, chaque année, ils ornaient de buis bénit, le jour de Pâques fleuries. Elle voulait sans doute atteindre cette bastille et, peut-être, se rendre au camp de Saint-Laurent-des-Orgerils qui s'étendait entre la croix Boissée et la Loire et où étaient, comme elle avait dit, Talbot et les Anglais. Car elle ne désespérait pas encore de se faire entendre des chefs du siège. Mais au pied du coteau, en un lieu dit la Croix-Morin, elle rencontra des Godons qui gardaient le passage. Là, gravement, religieusement, saintement, elle les somma de se retirer devant les armées du Seigneur.

--Rendez-vous, la vie sauve tant seulement. Retournez de par Dieu en Angleterre. Si non, je ferai que vous serez affligés[941].

[Note 941: _Ibid._, p. 80.]

Ces gens d'armes lui répondirent, ainsi qu'avaient fait ceux des Tourelles, par des paroles injurieuses. L'un d'eux, le bâtard de Granville, lui cria:

--Veux-tu donc que nous nous rendions à une femme?

Ils appelèrent les Français qui étaient avec elle maquereaux et mécréants, pour leur faire honte d'accompagner une ribaude et une sorcière. Mais soit qu'ils crussent que ses charmes la rendaient invulnérable, soit qu'ils tinssent pour honteux de férir quiconque portait un message, pas plus cette fois que les autres ils ne tirèrent sur elle[942].

[Note 942: _Procès_, t. III, p. 68.--_Journal du siège_, p. 79.]

Ce dimanche, Jacquet le Prestre, varlet de la ville, offrit le vin à la Pucelle[943]. Les procureurs et les citoyens ne savaient mieux faire pour honorer celle qu'ils regardaient comme leur capitaine. Ainsi en usaient-ils avec les seigneurs, les rois et les reines qu'ils recevaient dans leurs murailles. Le vin était alors grandement estimé pour sa noblesse et sa bienfaisance. Jeanne, en formant un souhait, disait volontiers: «Dussé-je ne pas boire de vin d'ici à Pâques[944]!...» Mais de fait, elle ne buvait point de vin pur et mangeait peu[945].

[Note 943: Extraits des comptes de forteresse, dans _Procès_, t. V, p. 259.]

[Note 944: _Procès_, t. I, p. 64.]

[Note 945: _Procès_, t. III, pp. 9, 15, 18, 22, 60; t. V, p. 120.--_Chronique de la Pucelle_, p. 285.--Morosini, p. 101.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 337.]

Durant ces jours d'attente, la Pucelle ne se reposa pas un moment. Le lundi 2 mai, elle monta à cheval et alla aux champs pour voir les bastilles anglaises. Le peuple la suivit en masse, sans crainte, joyeux d'être près d'elle. Et quand elle eut regardé tout à son aise, elle rentra dans la ville et se rendit à l'église cathédrale où elle entendit les vêpres[946].

[Note 946: _Journal du siège_, p. 80.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 95.]

Le lendemain, 3 mai, jour de l'invention de la sainte Croix, qui était la fête de la cathédrale, elle suivit la procession avec les procureurs et les habitants. Là, maître Jean de Macon, chantre de la cathédrale[947], l'aborda en ces termes:

--Ma fille, êtes-vous venue pour lever le siège?

[Note 947: Charles Cuissard, _Notes chronologiques sur Jean de Macon_, dans _Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais_, t. XI, 1897, pp. 529, 545.]

Elle répondit:

--En nom Dieu, oui[948]!

[Note 948: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 291.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 30.]

Les Orléanais croyaient tous que les Anglais étaient innombrables autour de la ville comme les étoiles dans le ciel; le notaire Guillaume Girault n'attendait plus qu'un miracle[949]; Jean Luillier, marchand drapier[950] de son état, estimait impossible que les concitoyens pussent tenir longtemps contre des ennemis à ce point plus forts qu'eux[951]. Messire Jean de Macon s'effrayait pareillement de la puissance et de la multitude des Godons.

[Note 949: Note de Guill. Girault, notaire, dans _Procès_, t. IV, p. 282.--_Journal du siège_, p. 135.]

[Note 950: _Procès_, t. V, pp. 112-113.]

[Note 951: _Procès_, t. III, p. 23.]

--Ma fille, dit-il à la Pucelle, ils sont forts et bien fortifiés, et ce sera une grande affaire que de les mettre dehors[952].

[Note 952: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 291.]

Si le notaire Guillaume Girault, si le drapier Jean Luillier, si messire Jean de Macon, au lieu de nourrir des imaginations tristes, avaient fait le compte des assiégés et des assiégeants, ils auraient reconnu que ceux-ci étaient moins nombreux que ceux-là, et que l'armée de Scales, de Suffolk, de Talbot, semblait maigre et chétive au regard des armées que le roi Henri V avait jadis menées aux grands sièges; ils se seraient aperçus, en y regardant un peu, que les bastilles horrifiquement nommées Londres et Paris n'étaient capables d'arrêter au passage ni blé, ni boeufs, ni pourceaux, ni gens d'armes, que des marchands avec leurs bestiaux insultaient chaque jour ces gigantesques mannequins; et qu'enfin les affaires des Orléanais étaient pour l'heure en meilleur état que celles des Anglais. Mais ils n'avaient rien observé par eux-mêmes et ils s'en tenaient au sens commun, qui est rarement le sens du juste et du vrai. La Pucelle n'entra pas dans les fausses raisons de messire Jean de Macon. Des Anglais, elle n'en savait pas plus que lui; cependant, comme elle était une sainte, elle répondit avec tranquillité:

--Il n'est rien d'impossible à la puissance de Dieu[953].

[Note 953: _Procès_, t. III, p. 23.]

Et maître Jean de Macon l'approuva de penser ainsi.

* * * * *

Ce qui rendait la situation trouble, dangereuse, effrayante, c'est que les bourgeois se croyaient trahis. Ils se rappelaient le comte de Clermont, l'homme des Harengs, et ils soupçonnaient les gens du roi de les abandonner encore; ils se voyaient, après avoir tant fait et tant payé, livrés aux Anglais. Cette idée les rendait fous[954]. Le bruit courait que le maréchal de Boussac, parti avec monseigneur le Bâtard au-devant du second convoi de vivres, et qui devait revenir le mardi 3, ne reviendrait pas. On disait que le chancelier de France voulait licencier l'armée. C'était absurde: le Conseil du roi et celui de la reine de Sicile faisaient au contraire de vigoureux efforts pour délivrer la cité; mais de longues souffrances et un horrible danger troublaient les esprits. On craignait aussi plus raisonnablement qu'il n'arrivât malheur en chemin à ceux de Blois, comme il était arrivé aux autres, à Rouvray. Les inquiétudes des bourgeois envahirent les compagnons de la Pucelle. Un des meilleurs d'entre eux, le sire d'Aulon, son intendant, lui laissa voir ses craintes: elle n'en fut point effleurée. Elle répondit avec la tranquillité radieuse des illuminées:

--Le maréchal viendra. Et je sais bien qu'il ne lui arrivera aucun mal[955].

[Note 954: _Journal du siège_, pp. 51-52.]

[Note 955: _Procès_, t. III, p. 79.--_Chronique de la Pucelle_, p. 286.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 85.]

Ce jour-là, on vit entrer les petites garnisons de Gien, de Château-Regnard et de Montargis[956]. Mais l'armée de Blois ne vint point. Le lendemain au petit jour, elle fut signalée dans la plaine de Beauce. Et, en effet, le sire de Rais, ramené par le maréchal de Boussac et monseigneur le Bâtard, longeait avec ses hommes d'armes la forêt d'Orléans[957]. Les bourgeois, à cette nouvelle, durent tous s'écrier que la Pucelle avait eu raison de vouloir passer au nez de Talbot, puisque maintenant les capitaines suivaient le chemin qu'elle avait indiqué. En fait il en était un peu autrement qu'on ne croyait. Une partie seulement de l'armée de Blois s'était risquée à forcer le passage entre les bastilles de l'ouest: le convoi avec son escorte venait, comme l'autre, par la Sologne et devait entrer par eau dans la ville, et l'on avait raisonnablement maintenu, pour débarquer les vivres, les dispositions qui s'étaient à l'usage trouvées excellentes une première fois[958].

[Note 956: _Journal du siège_, p. 81.]

[Note 957: _Chronique de la Pucelle_, p. 287.--_Journal du siège_, p. 81.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, dissertation IX.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.--Loiseleur, _Comptes des dépenses_, ch. VII.]