Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 24

Chapter 243,527 wordsPublic domain

Roy d'Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dictes régent le royaume de France; vous Guillaume de la Poule, conte de Sulford; Jehan, sire de Talebot; et vous, Thomas, sire d'Escales, qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bedfort, faictes raison au Roy du ciel[836]; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes[837] que vous avez prises et violées[838] en France. Elle est ci venue de par Dieu, pour réclamer le sanc royal[839]. Elle est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus, et paierez ce que vous l'avez tenu[840]. Et entre vous, archiers, compaignons de guerre, gentilz et autres[841] qui estes devant la ville d'Orléans, alez vous ent en vostre païs, de par Dieu; et se ainsi ne le faictes, attendez les nouvelles[842] de la Pucelle qui vous ira voir briefment à voz bien grans dommaiges. Roy d'Angleterre, se ainsi ne le faictes, je sui chief de guerre, et en quelque lieu que je actaindray voz gens en France, je les en ferai aler, vuellent ou non vuellent; et si ne vuellent obéir je les feray tous occire. Je sui cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. Et s'i vuellent obéir, je les prandray à mercy. Et n'aiez point en vostre oppinion, que vous ne tendrez[843] point le royaume de France [de] Dieu, le Roy du ciel, filz sainte Marie[844]; ainz le tendra le roy Charles, vray héritier[845]; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est révélé par la Pucelle; lequel[846] entrera à Paris à bonne compagnie. Se vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons[847] dedens et y ferons ung si grant hahay[848], que encore a-il mil ans[849] que en France ne fu si grant, se vous ne faictes raison. Et croyez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sariez mener de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d'armes; et aux horions[850] verra-on qui ara[851] meilleur droit de Dieu du ciel[852]. Vous, duc de Bedfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, l'où que les Franchois[853] feront le plus bel fait que oncques fu fait pour la chrestienté. Et faictes response se vous voulez faire paix en la cité d'Orléans; et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans dommages vous souviengne briefment. Escript ce mardi sepmaine saincte.

[Note 834: _Procès_, t. III, p. 74.]

[Note 835: On a de cette lettre huit textes anciens:

1º Le texte introduit dans les pièces du procès de Rouen (_P._ I, p. 240);

2º Un texte probablement de la main d'un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem; ce texte n'existe plus, mais on en a deux copies du XVIIIe siècle (_P._ V, p. 95);

3º Le texte inséré dans le _Journal du siège_ (_P._ IV, p. 139);

4º Le texte qui se trouve dans la _Chronique de la Pucelle_ (_P._ IV, p. 215);

5º Le texte qui fut inscrit dans le _Registre Delphinal_ de Thomassin (_P._ IV, p. 306);

6º Le texte du Greffier de La Rochelle (_Revue Historique_, t. IV);

7º Le texte de la Chronique de Tournai (_Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III, p. 407);

8º Le texte inséré dans le _Mistère du Siège_.

Mentionnons aussi une traduction en allemand, contemporaine (Eberhard Windecke).

Je donne ici le texte du Procès, lequel représente l'original. Les autres textes diffèrent trop de celui-ci et sont trop différents les uns des autres pour qu'il soit possible d'indiquer les variantes autrement qu'en donnant les huit textes en entier. Au reste, ces différences pour la plupart n'ont pas grande importance.]

[Note 836: Comparez:

Dangier, je vous gecte mon gant, Vous appelant de traïson, Devant le Dieu d'amours puissant _Qui me fera de vous raison_.

(Poésies de Charles d'Orléans, publ. par A. Champollion-Figeac, 1842, in-8º, p. 17.)]

[Note 837: C'est le roi de France qui nommait «bonnes» celles de ses villes qu'il voulait honorer.]

[Note 838: Comparez: «Et ardirent la ville et _violèrent l'abbaye_» (Froissart, cité par Littré).

On trouve déjà dans la Chanson de Roland:

Les castels pris, les cités violées.]

[Note 839: La délivrance du duc d'Orléans.]

[Note 840: _France_ est régime.--_Jus_, opposé à _sus_. _Mettre jus_, laisser de côté.--_Tenu_, dû. Que vous laisserez la France tranquille et payerez ce que vous devez.--Le _Journal du siège_ omet le mot France et rend ainsi la phrase inintelligible. Cette omission est le fait d'un texte sans doute fort ancien dont procèdent notamment _La Chronique de la Pucelle_ et le Greffier de La Rochelle que cette phrase tronquée a visiblement embarrassé.]

[Note 841: _Gentil_ opposé à vilain. _Gentils et autres_, nobles et vilains.--Sans aucun doute, il faut ici prendre les termes de _compagnons_ et de _gentils_ dans leur vrai sens et ne pas croire qu'ils aient été mis par antiphrase, comme dans cet endroit de Froissart: «Il (le duc de Lancastre) entendit comme il pourroit estre saisy de quatre _gentils compaignons_ qui estranglé avoyent son oncle, le duc de Clocestre, au chasteau de Calais» (Froissart, dans La Curne).]

[Note 842: _Attendez les nouvelles de la Pucelle..._, et plus bas: _Si vous ne voulés croire lez nouvelles de par Dieu de la Pucelle..._ Ce mot de «_Nouvelles_» s'entendait alors comme aujourd'hui, mais il avait aussi le sens de «prodiges», ainsi qu'on voit dans cette phrase: «En celle année apparurent maintes _nouvelles_ à Rosay en Brie: le vin fut mué en sang et le pain en chair sensiblement ou (au) sacrement de l'autel» (_Chroniques de Saint Denys_, dans La Curne).]

[Note 843: _Tendrez_..., _tendra_: tiendrez, tiendra.]

[Note 844: _Fils sainte Marie_, comme _Hôtel Dieu_, _les fils Aymon_, etc.]

[Note 845: Comprenez: Et n'ayez point en votre opinion, ne croyez pas que vous tiendrez de Dieu le royaume de France, car c'est le roi Charles qui le tiendra de Dieu.]

[Note 846: Lequel roi Charles.]

[Note 847: _Ferrons_, frapperons.]

[Note 848: Un grand cri de guerre. Il faut corriger _hahut_ dans _Procès_, t. III, p. 107.--Comparez «Ceux qui avoient fait le guet devers l'ost ouïrent le cri à le _hahay_» (Froissart, liv. I, dans La Curne).

Princes à ce mot me convint eveillier Pour un _hahay_ que j'oy escrier Par nuit, en l'ost, assez près de Coulogne.

(Eustache Deschamps, dans La Curne.)

La dame d'Orlyens s'aparut sans delay Tout droit en parlement, et fist un grand _hahay_.

(_Geste des ducs de Bourgogne_, dans Godefroy.)]

[Note 849: Grande et indéterminée longueur de temps. Il est bien inutile de chercher ce qui se passa en France mille ans auparavant. Ni Jeanne ni les moines n'y songeaient.]

[Note 850: Comparez: «Se mirent en grands et rudes _orions_, tellement qu'il sembloit la bataille estre mortelle» (_Histoire du chevalier Bayard_, dans La Curne).]

[Note 851: Le futur _ara_ pour _aura_ est picard, mais se trouve ailleurs qu'en Picardie (Communication de M. E. Langlois, professeur à la Faculté des Lettres de Lille).]

[Note 852: Comprenez: De la part de Dieu, et il n'y aura pas lieu de suppléer _ou de vous_. Pourtant la copie du Chevalier de Saint-Jean, le _Journal du siège_, la _Chronique de la Pucelle_ ajoutent ces trois mots. Avec cette addition, le sens me semble moins bon.]

[Note 853: _Franchois_ est de Picardie et de la partie orientale de la Normandie.]

Telle est cette lettre d'un accent nouveau, qui proclame la royauté de Jésus-Christ et déclare la guerre sainte. Il est difficile de savoir si Jeanne la dicta de sa propre inspiration ou sur le conseil des clercs. On serait d'abord tenté d'attribuer à des religieux l'idée première d'une sommation qui est une application littérale des préceptes inscrits dans le Deutéronome:

«Quand vous vous approcherez d'une ville pour l'assiéger, d'abord vous lui offrirez la paix.

»Si elle l'accepte et qu'elle vous ouvre ses portes, tout le peuple qui s'y trouvera sera sauvé et vous sera assujetti moyennant le tribut.

»Si elle ne veut point recevoir les conditions de la paix et qu'elle commence à vous déclarer la guerre, vous l'assiégerez.

»Et lorsque le Seigneur, votre Dieu, vous l'aura livrée entre les mains, vous ferez passer tous les mâles au fil de l'épée,

»En réservant les femmes, les enfants, les bêtes et tout le reste de ce qui se trouvera dans la ville.»

(_Deuter._, XX, 10-14.)

Il est certain du moins que, à cet égard, la Pucelle exprime ses propres sentiments. Elle dira plus tard: «Je demandais la paix et, si on me la refusait, j'étais prête à combattre[854].» Mais comme elle dicta cette lettre et ne put la lire, il y a lieu de rechercher si les clercs qui tinrent la plume n'y mirent pas du leur.

[Note 854: _Procès_, t. I, pp. 55, 84, 240.]

On peut soupçonner une main ecclésiastique en deux ou trois passages. Plus tard la Pucelle ne se rappelait pas avoir dicté «corps pour corps», ce qui n'a pas grande importance. Mais elle déclara qu'elle n'avait pas dit: «Je suis chef de guerre», et qu'elle avait dicté: «Rendez au Roi», et non pas: «Rendez à la Pucelle[855]». Sa mémoire, qui n'était pas toujours bonne, la trompait peut-être. Pourtant, elle paraissait bien sûre de ce qu'elle disait, et elle répéta par deux fois que «chef de guerre» et «rendez à la Pucelle» n'étaient pas dans sa lettre, et il est possible que ces termes fussent du fait des moines qui se tenaient près d'elle. Ces religieux errants se souciaient médiocrement d'une querelle de fiefs, et leur plus grand souci n'était pas que le roi Charles rentrât en possession de son héritage. Ils voulaient sans doute le bien du royaume de France; mais, assurément, ils voulaient d'un meilleur coeur le bien de la chrétienté, et nous verrons que si ces moines mendiants, frère Pasquerel et plus tard frère Richard, s'attachèrent à la Pucelle, ce fut dans l'espoir de l'employer au profit de l'Église. Aussi ne serait-il pas surprenant qu'ils eussent tout d'abord pris soin de la déclarer chef de guerre et même de l'investir d'un pouvoir spirituel supérieur au pouvoir temporel du roi, ce qui est impliqué dans cette phrase: «Rendez à la Pucelle... les clefs des bonnes villes.»

[Note 855: _Procès_, t. I, pp. 55, 56, 84.]

Cette lettre même indique une des espérances, entre autres, qu'ils fondaient sur elle. Ils comptaient qu'après avoir accompli sa mission en France, elle prendrait la croix et irait à la conquête de Jérusalem, entraînant à sa suite toutes les armées de l'Europe chrétienne[856]. En ce moment même, un disciple de Bernardin de Sienne, un franciscain, nouvellement venu de Syrie[857], frère Richard, qui devait bientôt se rencontrer avec la Pucelle, prêchait à Paris, annonçant la fin prochaine du monde et exhortant les fidèles à combattre l'Antéchrist[858]. Il faut se rappeler que les Turcs, qui avaient vaincu les chevaliers chrétiens à Nicopolis et à Sémendria, menaçaient Constantinople et terrifiaient l'Europe entière. Papes, empereurs, rois, sentaient la nécessité de tenter contre eux un grand effort.

[Note 856: Morosini, t. III, pp. 64, 82 et suiv.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 16.--Sur l'idée de Croisade, Cf. N. Jorga, _Philippe de Mézières_, 1896, in-8º; _Notes et extraits pour servir à l'histoire des Croisades au XVe siècle_, Paris, 1899-1902, 3 vol. in-8º (Extrait de la _Revue de l'Orient Latin_).]

[Note 857: _Pii Secundi commentarii_, éd. 1614, p. 440.--Wadding, _Annales Minorum_, t. V, pp. 130 et suiv.]

[Note 858: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XV, CCXXXVII.--Voir les planches des nombreux livrets populaires sur l'Antéchrist au XVe siècle (Brunet, _Manuel du Libraire_, t. I, col. 316).]

On disait en Angleterre que le roi Henri V avait fait à madame Catherine de France, entre Saint-Denys et Saint-Georges, un garçon demi-anglais demi-français, qui irait jusqu'en Égypte tirer le Grand Turc par la barbe[859]. Ce victorieux Henri V, sur son lit de mort, entendait les clercs réciter les psaumes de la pénitence. Quand il ouït ce verset: _Benigne fac Domine in bona voluntate tua ut aedificentur muri Jerusalem_, il murmura d'une voix expirante: «J'ai toujours eu dessein d'aller en Syrie et de reprendre la ville sainte aux infidèles[860].» Ce fut sa dernière parole. Les hommes sages conseillaient l'union des princes chrétiens contre le Croissant. En France, l'archevêque d'Embrun, qui avait siégé aux conseils du dauphin, maudissait l'insatiable cruauté de la nation anglaise et ces guerres entre chrétiens, dont se réjouissaient les ennemis de la croix de Jésus-Christ[861].

[Note 859: Félix Rabbe, _Jeanne d'Arc en Angleterre_, Paris, 1891, p. 12.]

[Note 860: Monstrelet, t. IV, p. 112.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 340.]

[Note 861: Le P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 315 et suiv.]

Appeler les Anglais et les Français à prendre ensemble la croix, c'était proclamer qu'après quatre-vingt-onze ans de violences et de crimes le cycle des guerres profanes était fermé et que la chrétienté se retrouvait telle qu'aux jours où Philippe de Valois et Édouard Plantagenet promettaient au pape de s'unir contre les infidèles.

Mais quand la Pucelle conviait les Anglais à se joindre aux Français dans une entreprise sainte et guerrière, on pouvait prévoir l'accueil que recevrait des Godons cette convocation angélique. Et, lors du siège d'Orléans, les Français de leur côté, pour de bonnes raisons, ne songeaient pas à prendre la croix avec les Coués[862].

[Note 862: Dans toutes les copies de la lettre aux Anglais qui nous sont parvenues, hors dans celle du Procès, à cet endroit: «Encore que pourrez venir, etc.» le texte est complètement défiguré.]

Le style de cette lettre ne fut pas très goûté des connaisseurs. Le Bâtard d'Orléans en trouvait toutes les paroles bien simples et quelques années plus tard un bon légiste français la jugea écrite en gros et lourd langage et mal ordonné[863]. Nous ne pouvons prétendre en mieux juger que le légiste et que le Bâtard, qui avait des lettres; pourtant nous nous demandons si ce qui leur semblait mauvais dans ces façons de dire ce n'était pas qu'elles s'éloignaient du ton ordinaire des chancelleries. La lettre de Blois se ressent, il est vrai, de l'humilité où se tenait encore la prose française, quand elle n'était pas soulevée par un Alain Chartier, mais on n'y trouve pas de terme ni de tournure qui ne se rencontre dans les bons auteurs du temps. Le langage peut n'en pas être très bien ordonné, mais l'allure en est vive. Au reste rien n'y sent les bords de la Meuse; il n'y subsiste aucune trace du parler lorrain et champenois[864]. C'est français de clerc.

[Note 863: _Procès_, t. IV, p. 7.--Mathieu Thomassin, _Registre Delphinal_, dans _Procès_, t. IV, p. 304.]

[Note 864: Elle contient au contraire des formes qu'on ne rencontrerait pas sous la plume d'un Picard, d'un Bourguignon, d'un Lorrain ou d'un Champenois, tel le participe _envoyée_. Les formes et la graphie sont bien d'un clerc français (Communication de M. E. Langlois).]

Tandis qu'Isabelle de Vouthon s'en était allée en pèlerinage au Puy, ses deux plus jeunes enfants, Jean et Pierre, avaient pris aussi le chemin de la France, pour rejoindre leur soeur, dans l'idée de faire fortune auprès d'elle et du roi. De même frère Nicolas de Vouthon, cousin germain de Jeanne, religieux profès en l'abbaye de Cheminon, se rendit auprès de la jeune dévote[865]. Pour attirer ainsi toute cette parenté, avant même d'avoir donné signe de son pouvoir, il fallait que Jeanne eût des cautions aux bords de la Meuse et que de vénérables personnes ecclésiastiques et de bons seigneurs lorrains répondissent de son crédit en France. Ces garants de sa mission, elle les trouvait sans aucun doute dans ceux qui l'avaient endoctrinée et accréditée par prophétie; et peut-être frère Nicolas de Vouthon lui-même était-il du nombre.

[Note 865: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XX, 9 et 10. Source très suspecte.]

Tenant dans l'armée état de sainte fille, elle avait en sa compagnie un chapelain, frère Jean Pasquerel[866]; deux pages, Louis de Coutes et Raymond[867]; ses deux frères, Pierre et Jean; deux hérauts, Ambleville et Guyenne[868]; deux écuyers, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy. Jean de Metz pourvoyait à la dépense aux frais de la couronne[869]. Elle avait aussi quelques valets à son service. Un écuyer, nommé Jean d'Aulon, que le roi lui donna pour intendant, vint la rejoindre à Blois[870]. C'était le plus pauvre écuyer du royaume[871]. Il appartenait entièrement au sire de La Trémouille qui le secourait d'argent, mais avait bon renom d'honneur et de sagesse[872]. Jeanne attribuait les défaites des Français à ce qu'ils chevauchaient avec des femmes de mauvaise vie et blasphémaient le saint nom de Dieu. Et loin de lui être particulière, cette opinion régnait parmi les personnes de savoir et de dévotion, qui rapportaient notamment le désastre de Nicopolis à ce que, en chemin, les chrétiens avaient fait des cruautés, mené des ribaudes et joué à des jeux dissolus[873].

[Note 866: _Procès_, t. III, p. 101.]

[Note 867: _Ibid._, t. III, pp. 65, 67, 124.--_Chronique de la Pucelle_, p. 277.--A. de Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne d'Arc_, Orléans, 1890, in-8º.]

[Note 868: _Procès_, t. III, pp. 26-27.]

[Note 869: Extraits des comptes de Hémon Raguier, _Procès_, t. V, pp. 257, 258.]

[Note 870: _Procès_, t. III, p. 211.]

[Note 871: _Ibid._, t. III, p. 15.]

[Note 872: Duc de la Trémoïlle, _Les La Trémouille pendant cinq siècles, Guy VI et Georges_ (1343-1446), Nantes, 1890, pp. 196, 201.]

[Note 873: Juvénal des Ursins, année 1396.]

À plusieurs reprises, de 1420 à 1425, le dauphin avait défendu de maugréer, de renier, de blasphémer le nom de Dieu, de la Vierge Marie, des saints et des saintes, sous peine d'une amende à laquelle s'ajoutaient, en certains cas, des châtiments corporels. Les lettres qui portaient cette défense alléguaient que les blasphèmes attiraient des guerres, des pestes et des famines, et que les blasphémateurs étaient responsables en partie des maux qui affligeaient le royaume[874]. Aussi la Pucelle allait-elle parmi les gens d'armes, les exhortant à chasser les femmes qui suivaient l'armée et à ne plus prononcer en vain le nom du Seigneur. Elle leur recommandait de confesser leurs péchés et de mettre leur âme en état de grâce, affirmant que Dieu les aiderait et que si leur âme était en bon état, ils obtiendraient la victoire[875].

[Note 874: _Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 105; t. XIII, p. 247.--S. de Bouillerie, _La répression du blasphème dans l'ancienne législation_ dans _Revue historique et archéologique du Maine_, 1884, pp. 369 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 370; t. II, p. 189.--A. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, Paris, 1878, in-8º, pp. 11 et 56.]

[Note 875: _Procès_, t. III, pp. 78, 104, 105.--_Chronique de la Pucelle_, p. 283.--On l'associa de très bonne heure à La Hire, comme au plus vaillant homme de France, et l'on imagina qu'elle le fit confesser et l'habitua à ne plus jurer le nom de Dieu. Ce sont là de petits contes édifiants (_Procès_, t. III, p. 32; t. IV, p. 327).]

Jeanne porta son étendard à l'église Saint-Sauveur et le donna à bénir aux prêtres[876]. La petite confrérie, formée à Tours, se grossit à Blois des gens d'Église et des religieux qui, échappés en foule des abbayes voisines à l'approche des Anglais, souffraient le froid et la faim. Il en était d'ordinaire ainsi. Constamment des nuées de moines s'abattaient sur les armées. Beaucoup d'églises et la plupart des abbayes gisaient détruites. Celles des mendiants, situées hors des villes, avaient toutes péri, dépouillées et incendiées par les Anglais ou renversées par les habitants des villes, avec tous les faubourgs sous la menace d'un siège. Les religieux sans asile ne trouvaient point d'accueil dans les cités avares de leur bien; il leur fallait tenir la campagne avec les gens d'armes et suivre l'armée. La règle en souffrait et la piété n'y gagnait rien. Ces clercs affamés et vagabonds ne menaient pas toujours, parmi les soudoyers, les ribaudes et les convoyeurs, une vie édifiante. Ceux qui accompagnèrent la Pucelle ne valaient sans doute ni mieux ni pis que les autres, et comme ils avaient grand'faim ils songeaient premièrement à manger[877]. À l'égard de la sainte fille mêlée à cette troupe vagabonde, les gens d'armes pouvaient éprouver tous les sentiments, hors celui de la surprise, tant ils étaient habitués à voir religieuses et religieux cheminer en leur compagnie. Il est vrai que de celle-ci on annonçait des merveilles. Plusieurs y ajoutaient foi, d'autres se moquaient et disaient tout haut: «Voilà un vaillant champion pour récupérer le royaume de France[878].»

[Note 876: _Procès_, t. III, p. 103.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, p. 47.--L.-A. Bosseboeuf, _Jeanne d'Arc en Touraine_, Tours, 1899, pp. 34 et suiv.]

[Note 877: Le P. Denifle, _La désolation des églises, monastères, hôpitaux, en France, vers le milieu du XVe siècle_, Mâcon, 1897, in-8º, Introduction.]

[Note 878: _Procès_, t. IV, p. 327.--Tringant, _Le Jouvencel_, t. II, p. 277, dit seulement que peu de gens d'armes allaient volontiers secourir Orléans, ce qui n'est pas bien exact.]

La Pucelle fit faire une bannière sous laquelle les religieux pussent se rassembler et appeler les gens d'armes à la prière. Cette bannière était blanche; il y avait dessus Jésus en croix entre Notre-Dame et saint Jean[879].

[Note 879: _Procès_, t. I, pp. 78, 117, 181.--_Chronique de la Pucelle_, p. 281.--Morosini, t. III, pp. 110, 111; t. IV, pp. 313-315.--G. Martin, _L'étendard de Jeanne d'Arc_, dans _Notes d'art et d'arch._, 1834, pp. 65-71, 81-88, pl.]