Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 19
[Note 656: Pierre Migiet fond les deux prophéties en une seule qu'il dit avoir lue dans un livre, _Procès_, t. III, p. 133.]
La chevauchée de Jeanne étant prédite par Merlin, il fallait qu'elle le fût aussi par Bède, car Bède et Merlin, en matière prophétique, marchaient toujours ensemble.
Le moine de Yearmouth, Bède le Vénérable, vieux alors de six siècles, avait été de son vivant un puits de science. Il avait écrit sur la théologie et sur la chronologie, il avait parlé du jour et de la nuit, de la semaine et des mois, des signes du zodiaque, des épactes, du cycle lunaire et des fêtes mobiles. Dans son livre _De temporum ratione_, il avait traité des septième et huitième âges du monde, lesquels devaient suivre l'âge où il vivait. Il avait prophétisé. Durant le siège d'Orléans, des clercs répandirent sous son nom ces vers difficiles dans lesquels la venue de la Pucelle était annoncée:
_Bis sex cuculli, bis septem se sociabunt[657], Gallorum pulli Tauro nova bella parabunt, Ecce beant bella, tunc fert vexilla Puella._
[Note 657: En adoptant la correction de M. Germain Lefèvre-Pontalis, _Chronique d'Antonio Morosini_, t. III, pp. 126, 127; t. IV, pp. 316 et suiv.]
Le premier de ces vers est un chronogramme, c'est-à-dire qu'il contient en lui-même une date. Pour la dégager, on prend les lettres numérales qui s'y trouvent, et l'on en fait la somme. Cette somme donnera la date.
_bIs seX CVCVLLI, bIs septeM se soClabVnt_
1 + 10 + 100 + 5 + 100 + 5 + 50 + 50 + 1 + 1 + 1000 + 100 + 1 + 5 = 1429.
Si l'on avait cherché ces vers dans les livres du vénérable Bède, on ne les y aurait pas trouvés; ils n'y sont pas; mais on ne songea pas plus à les y chercher qu'à chercher dans Merlin la Forêt Chenue[658]. Et il fut entendu que Bède et Merlin annonçaient la Pucelle. Des bords de la Loire, en cette saison, vaticinations, carmes sibyllins, chronogrammes s'envolaient comme des pigeons et se répandaient dans tout le royaume. Le faux Bède parviendra en Bourgogne dès mai ou juin de cette même année. On le connaîtra plus tôt encore à Paris. Christine de Pisan, vieille et recluse en une abbaye de France, écrira, avant le dernier jour de juillet 1429, que Bède et Merlin avaient vu la Pucelle en esprit[659].
[Note 658: _The complete works of Venerable Bede_, éd. Giles, Londres, 1843-44, 12 vol. in-8º, ap. _Patres Ecclesiæ anglicanæ_.]
[Note 659: Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 12.--Morosini, t. III, p. 126.--Le Doyen de Saint Thibaud, dans _Procès_, t. IV, p. 423.--Herman Korner, dans le P. Ayroles, _La vraie Jeanne d'Arc_, pp. 279 et suiv.--Walter Bower, dans _Procès_, t. IV, p. 481.]
Les clercs qui forgeaient alors des prophéties pour la Pucelle ne s'en tinrent pas au faux Bède et au Merlin contrefait. Ils étaient vraiment infatigables et nous possédons encore une pièce de leur métier, que par grand hasard, le temps n'a pas détruite. C'est un petit poème latin écrit dans le style obscur des devins, dont voici une vieille traduction française:
Une vierge vestue de vestemens d'homme et qui a les membres appartenans à pucelle, par la monicion de Dieu, s'appareille de relever le roy portant les fleurs-de-lis, qui est couché, et de chasser ses ennemys maudis; et mesmement ceux qui maintenant sont devant la cité d'Orléans, laquelle ils espavantent par siège. Et se les hommes ont grand courage d'eux joindre à la bataille, les faux Anglois seront succombés par mort, par le Dieu de la bataille de la Pucelle, et les François les tresbucheront, et adonc sera la fin de la guerre; et retourneront les anciennes alliances et amour; pitié et autres droits retourneront; et traiteront de la paix; et tous les hommes s'outroyeront [s'octroyeront?] au roy de leur bon gré, lequel roy leur pèsera et leur administrera justice à tous, et les nourrira de belle paix. Et dorénavant nul Anglois ennemy portant le liépart ne sera, qui présumera soy dire roy de France [Le translateur ajoute:] et d'ensuir les armes; lesquelles armes la sainte Pucelle appareille[660].
[Note 660: Buchon, _Math. d'Escouchy, etc._, p. 537.--G. Lefèvre-Pontalis, _Eberhard Windecke_, pp. 21 à 31.--On trouve sur un feuillet de garde du Cartulaire de Thérouanne un texte latin de cette prophétie.]
Ces fausses prophéties nous donnent un aperçu des moyens par lesquels on mit en oeuvre la jeune inspirée. On s'y prit sans doute un peu trop artificieusement à notre gré. Ces clercs ne regardaient qu'au but, qui était la paix du royaume et de l'Église. Il était nécessaire de préparer le miracle du salut commun. Ne soyons pas trop émus de découvrir ces fraudes pieuses sans lesquelles les merveilles de la Pucelle ne se seraient pas produites. Il faut toujours beaucoup d'art et même un peu de ruse pour accréditer l'innocence.
Cependant, sur un rocher escarpé, au bord de la Durance, dans la chaire écartée de Saint-Marcellin, Jacques Gélu restait attaché au roi qu'il avait servi et soucieux des intérêts des maisons d'Orléans et de France. Il répondit aux deux hommes d'église, Jean Girard et Pierre l'Hermite, qu'il ne doutait pas que Dieu ne se manifestât en faveur de l'orphelin et de l'affligé et ne punît l'injurieuse entreprise de l'Anglais, que néanmoins on ne devait pas aisément ni à la légère croire aux discours d'une paysanne nourrie dans la solitude, que le sexe féminin était fragile et prompt à s'abuser, qu'il fallait ne pas se rendre ridicule aux yeux des étrangers. «Les Français, ajouta-t-il, sont déjà trop connus pour leur facilité naturelle à se laisser duper.» Il avisa enfin Pierre l'Hermite qu'il serait opportun que le roi jeûnât et fît pénitence pour être éclairé du Ciel et préservé d'erreur[661].
[Note 661: _Procès_, t. III, p. 393-407, t. V, pp. 473.--Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 313, 314.]
L'ancien conseiller delphinal n'était pas tranquille. Il écrivit directement au roi Charles et à la reine Marie pour les avertir du danger. Cette fille ne lui disait rien de bon; il se méfiait d'elle et pour trois raisons: premièrement, elle venait d'un pays que tenaient les ennemis du roi, Bourguignons et Lorrains; deuxièmement, c'était une bergère aisée à séduire; troisièmement, elle était fille. Il bailla comme exemple Alexandre de Macédoine, qu'une reine voulut empoisonner; elle avait été nourrie de venins par les ennemis du roi et puis envoyée à lui dans l'espoir qu'il se laisserait prendre aux amours de cette garce, vraie boîte à poisons[662]. Mais Aristote écarta l'abuseresse et ainsi délivra de mort son prince. Aussi sage qu'Aristote, l'archevêque d'Embrun recommanda au roi de ne pas converser seul à seule avec la fille. Il prescrivit qu'on ne la laissât pas approcher de trop près, qu'on l'examinât; que cependant elle ne fût pas rebutée.
[Note 662: L'imprimé donne «grace» qui n'est pas possible. J'ai conjecturé garce, qui est extrêmement probable.]
À ses lettres Gélu reçut une réponse prudente qui le rassura. Dans une nouvelle missive, il témoigna au roi qu'il était bien aise qu'on tînt la fille dans la suspicion et qu'on la laissât dans l'incertitude de lui croire ou de ne lui pas croire. Puis sentant renaître ses premières incertitudes: «Il n'est pas à propos, disait-il encore, qu'elle ait beaucoup d'accès au roi, jusqu'à ce qu'on soit bien acertainé de sa vie et de ses moeurs[663].»
[Note 663: M. Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, _ibid._]
Assurément le roi Charles tenait Jeanne dans l'incertitude de ce qu'on croyait d'elle. Mais il ne la soupçonnait d'aucune malice et il la recevait volontiers. Elle l'entretenait avec une angélique familiarité. Elle l'appelait gentil dauphin et, par cette gentillesse dont elle lui donnait, il faut entendre noblesse et splendeur royale[664]. Elle l'appelait aussi l'oriflamme, parce qu'il était pour elle l'oriflamme, ou, comme elle eût dit aujourd'hui, le drapeau[665]. L'oriflamme était la bannière royale. De tous ces gens qui étaient alors à Chinon, personne ne l'avait jamais vue, mais on en contait des merveilles. L'oriflamme était en forme de gonfalon à deux queues, faite d'une étoffe fine, précieuse et légère, qu'on nommait sandal, et toute bordée de houppes de soie verte. Elle était descendue du ciel; c'était la bannière de Clovis et de saint Charlemagne. Quand le roi allait en guerre, on la portait devant lui. Elle avait telle vertu, que les ennemis, à son approche, perdaient leur force et fuyaient épouvantés. On se rappelait qu'en l'an 1304, alors que le roi Philippe le Bel eut victoire des Flamands, le chevalier qui la portait fut tué. On le trouva le lendemain qui, mort, la pressait encore entre ses bras[666]. Elle avait flotté devant le roi Charles VI, avant ses malheurs, et depuis lors jamais plus elle n'avait été déployée.
[Note 664: Greffier de l'Hôtel de Ville d'Albi, dans _Procès_, t. IV, p. 300.]
[Note 665: Thomassin, dans _Procès_, t. IV, p. 304.]
[Note 666: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _auriflamma_.--Le Roux de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, pp. 150, 251, 257, 259. [_Histoire générale de Paris_.]]
Un jour que la Pucelle et le roi conversaient ensemble, le duc d'Alençon entra dans la salle. Encore enfant, il avait été pris à Verneuil par les Anglais, qui l'avaient gardé cinq ans dans la tour du Crotoy[667]. Délivré depuis peu de temps, il chassait aux cailles près de Saint-Florent-lès-Saumur, quand un courrier vint lui apprendre qu'une jeune fille était envoyée au Roi, de par Dieu, pour mettre les Anglais hors de France[668]. Cette nouvelle l'intéressait autant que personne, car il avait épousé la fille du duc d'Orléans. Aussitôt il s'était rendu à Chinon pour voir ce qu'il en était. Le duc d'Alençon se montrait à son avantage dans les années légères de sa jeunesse; mais il ne fut jamais réputé bien sage. C'était un esprit faible et violent, vain, envieux, d'une extrême crédulité. Il était persuadé que l'herbe martagon met en la grâce des dames; et, plus tard, il se crut ensorcelé. Il avait une vilaine voix rauque[669]; il le savait et il en souffrait. Dès qu'elle le vit approcher, Jeanne demanda qui était ce seigneur. Le roi ayant répondu que c'était son cousin d'Alençon, elle salua le duc et lui dit:
[Note 667: Perceval de Cagny, p. 136.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 224, 249.]
[Note 668: _Procès_, t. III, p. 91.]
[Note 669: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. III, pp. 408, 409.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, pp. 43, 44.]
--Vous, soyez le très bien venu. Plus on sera ensemble du sang du roi de France, mieux cela sera[670].
[Note 670: _Procès_, t. III, p. 91.]
En quoi elle se trompait du tout au tout. À cette parole de la Pucelle le dauphin dut sourire amèrement. Le sang de France, il savait ce qu'en valait la pinte!
Le lendemain Jeanne vint à la messe du roi. Quand elle approcha de son dauphin, elle lui fit la révérence. Le roi la conduisit dans une chambre, dont il fit retirer tout le monde, hors le sire de la Trémouille et le duc d'Alençon.
Alors Jeanne lui adressa plusieurs requêtes. Elle lui demanda particulièrement de faire don de son royaume au Roi des cieux.
--Après quoi, ajouta-t-elle, le Roi des cieux fera pour vous ce qu'il a fait pour vos prédécesseurs et vous remettra en l'État de vos pères[671].
[Note 671: _Procès_, t. III, pp. 91 et 92.--Eberhard Windecke, pp. 152 et suiv.]
En tenant ces propos spirituels, en exprimant ces préceptes de réforme et de vie nouvelle, elle répétait ce que des clercs lui avaient appris. Mais elle n'était pas profondément pénétrée de cette doctrine qui, trop subtile pour elle, devait bientôt s'effacer de son esprit et faire place à une ardeur moins monastique et plus chevaleresque.
Ce même jour, elle accompagna le roi à la promenade et, dans la prairie, courut une lance avec tant de bonne grâce, que le duc d'Alençon, émerveillé, lui fit don d'un cheval[672].
[Note 672: _Procès_, t. III, p. 92.]
Peu de jours après, ce jeune seigneur la mena à l'abbaye de Saint-Florent-lès-Saumur[673], dont l'église était si admirée qu'un l'appelait la Belle-d'Anjou. C'est dans cette abbaye qu'habitaient alors sa mère et sa femme. Elles furent, dit-on, joyeuses de voir Jeanne. Mais elles n'avaient pas grande confiance dans l'issue de la guerre. La jeune dame d'Alençon lui dit:
[Note 673: Perceval de Cagny, p. 148.]
--Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort à peine de prison et il a fallu dépenser tant d'argent pour sa rançon, que je le prierais bien volontiers de rester au logis.
À quoi Jeanne répondit:
--Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain et en tel ou meilleur état qu'il n'est[674].
[Note 674: _Procès_, t. III, p. 96.]
Elle appelait le duc d'Alençon son beau duc[675] et elle l'aimait pour l'amour du duc d'Orléans dont il avait épousé la fille. Elle l'aimait parce qu'il croyait en elle quand tous doutaient ou niaient; elle l'aimait parce que les Anglais lui avaient fait tort; elle l'aimait parce qu'elle lui voyait bonne envie de combattre. On contait que, pris à Verneuil par les Anglais, quand ils lui avaient offert de lui rendre sa liberté et ses biens s'il voulait se tourner de leur parti, il avait rejeté leurs offres[676]. Il était jeune comme elle; elle le jugeait comme elle sincère et généreux. Et peut-être l'était-il alors; sans doute il ne cherchait pas déjà des poudres pour sécher le roi[677].
[Note 675: Perceval de Cagny, p. 151 et _passim_.]
[Note 676: Monstrelet, t. IV, p. 240.]
[Note 677: P. Dupuy, _Procès de Jean II duc d'Alençon_ 1458-1474, 1658, in-4º.--Michelet, _Histoire de France_, t. V, p. 382.--Docteur Chereau, _Médecins du quinzième siècle_, dans l'_Union Médicale_, t. XIV, août 1862.--Joseph Guibert, _Jean II duc d'Alençon_, dans les _Positions de l'École des Chartes_, année 1893.]
On décida que Jeanne serait conduite à Poitiers afin d'y être examinée par les docteurs[678]. Dans cette ville se tenait le Parlement et étaient réunis beaucoup de notables clercs en théologie, tant séculiers que réguliers[679]. De solennels docteurs et maîtres y furent convoqués par surcroît. Jeanne partit sous escorte. Elle crut d'abord qu'on la menait à Orléans. Elle rappelait l'ignorance et la foi de ces pauvres gens qui, ayant pris la croix, allaient et, à chaque ville qu'ils voyaient devant eux, pensaient que ce fût Jérusalem. À mi-chemin, elle demanda à ses guides où ils la conduisaient. Quand elle apprit que c'était à Poitiers:
--En nom Dieu! dit-elle, je sais que j'y aurai bien affaire. Mais Messire m'aidera. Or, allons, de par Dieu[680]!
[Note 678: _Procès_, t. III, p. 116 et 209.]
[Note 679: Bélisaire Ledain, _Jeanne d'Arc à Poitiers_, Saint-Maixent, 1891, in-8º de 15 p.--Neuville, _Le Parlement royal à Poitiers_, dans _Revue Historique_, t. VI, p. 284.]
[Note 680: _Chronique de la Pucelle_, p. 275.--_Journal du siège_, p. 48.--Monstrelet, t. IV, p. 316.]
CHAPITRE VII
LA PUCELLE À POITIERS.
Depuis quatorze ans, la ville de Poitiers était la capitale de la France française. Le dauphin Charles y avait transféré le Parlement ou, du moins, y avait réuni quelques membres échappés du Parlement de Paris. Le Parlement de Poitiers n'était composé que de deux Chambres. Il aurait jugé comme le roi Salomon, si les plaideurs étaient venus lui soumettre leurs causes, mais ils ne venaient pas, de peur d'être pris en chemin par les routiers et les capitaines à la solde du roi, et parce que, dans le trouble du royaume, les différends ne se réglaient guère par justice. Les conseillers, qui pour la plupart avaient leurs terres près de Paris, ne savaient comment se vêtir et se nourrir. Rarement ils recevaient leurs gages et le casuel faisait défaut. Ils avaient beau inscrire sur leurs registres la formule: _Non deliberetur donec solvantur species_, les parties n'apportaient point d'espèces[681]. L'avocat général, messire Jean Jouvenel des Ursins, qui possédait belles terres et maisons en Île-de-France, Brie et Champagne, était tout piteux de voir la dame de bien et d'honneur sa femme, ses onze enfants et ses trois gendres, aller par les rues de la ville nu-pieds et dans de pauvres habits[682]. Quant aux docteurs et maîtres, qui avaient suivi la fortune du roi, c'est en vain qu'ils étaient des puits de science et des fontaines de clergie, puisque, faute d'une université où ils pussent enseigner, ils ne tiraient nul profit de leur éloquence et de leur savoir. La ville de Poitiers, devenue la première ville du royaume, avait un Parlement et n'avait pas d'Université, semblable à une dame de haute noblesse, mais borgne, le Parlement et l'Université étant les deux yeux d'une grande ville. Aussi nourrissaient-ils en leurs tristes loisirs un désir ardent de rétablir les affaires du roi avec les leurs, s'il plaisait au Seigneur. En attendant, exténués de froid et de faim, ils gémissaient et se lamentaient. Comme Israël dans le désert, ils soupiraient après le jour où Dieu, entendant leurs plaintes, dirait: «Ce soir vous mangerez de la chair et demain matin vous vous rassasierez de pain; et vous connaîtrez que je suis le Seigneur votre Dieu.» _Vespere comedetis carnes et mane saturabimini panibus: scietisque quod ego sum Dominus deus vester._ (_Exod._ XVI, 12.) C'est parmi ces fidèles et pauvres serviteurs d'un roi pauvre, que furent choisis pour la plupart les docteurs et clercs chargés d'examiner la Pucelle. Voici quels ils étaient: le seigneur évêque de Poitiers[683]; le seigneur évêque de Maguelonne[684]; maître Jean Lombard, docteur en théologie, autrefois professeur de théologie à l'Université de Paris[685]; maître Guillaume Le Marié, bachelier en théologie, chanoine de Poitiers[686]; maître Gérard Machet, confesseur du roi[687]; maître Jourdain Morin[688]; maître Jean Érault, professeur de théologie[689]; maître Mathieu Mesnage, bachelier en théologie[690]; maître Jacques Meledon[691]; maître Jean Maçon, docteur en droit civil et en droit canon, de grande renommée[692]; frère Pierre de Versailles, religieux de Saint-Denys en France, de l'ordre de Saint-Benoît, professeur de théologie, prieur du prieuré de Saint-Pierre de Chaumont, abbé de Talmont au diocèse de Laon, ambassadeur du très chrétien roi de France[693]; frère Pierre Turelure, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de Toulouse[694]; maître Simon Bonnet[695]; frère Guillaume Aimery, de l'ordre de Saint-Dominique, docteur en théologie, professeur de théologie[696]; frère Seguin de Seguin, de l'ordre de Saint-Dominique, docteur en théologie, professeur de théologie[697]; frère Pierre Seguin, carme[698]; plusieurs conseillers du roi, licenciés en droit civil ainsi qu'en droit canon.
[Note 681: Neuville, _Le Parlement royal à Poitiers_, dans _Revue Historique_, t. VI, p. 18.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 571 et suiv.]
[Note 682: Louis Batiffol, _Jean Jouvenel, prévôt des marchands de la ville de Paris_, Paris, 1894, in-8º.--Juvénal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, pp. 359, 360.]
[Note 683: _Procès_, t. III, p. 92.--_Gallia Christiana_, t. II, col. 1198.]
[Note 684: _Ibid._, t. III, p. 92.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, p. 6.]
[Note 685: _Ibid._, t. III, pp. 203, 204.]
[Note 686: Le Maire, _Procès_, t. III, pp. 19 et 203.]
[Note 687: _Procès_, t. III, pp. 74, 75.--Launoy, _Historia Collegii Navarrici_, lib. II, _passim_.]
[Note 688: _Procès_, t. III, pp. 92, 102.]
[Note 689: _Ibid._, t. III, pp. 74, 75.]
[Note 690: _Ibid._, t. III, pp. 74, 92, 102.]
[Note 691: _Ibid._, t. II, p. 203.]
[Note 692: _Ibid._, t. III, pp. 27, 28.]
[Note 693: _Procès_, t. III, pp. 19, 74, 92, 203.--_Gallia Christiana_, t. III, col. 1128.]
[Note 694: _Ibid._, t. III, p. 203.--_Gallia Christiana_, t. III, col. 1129.]
[Note 695: _Ibid._, t. III, p. 92.]
[Note 696: _Ibid._, t. III, pp. 19, 83, 203.]
[Note 697: _Ibid._, t. III, pp. 19, 203.--Le P. Chapotin, _La guerre de cent ans; Jeanne d'Arc et les Dominicains_, p. 132.]
[Note 698: Le Chanoine Dunand, _La légende anglaise de Jeanne_, Paris, 1903, in-8º, p. 118.]
C'était beaucoup de docteurs pour interroger une bergère. Cependant on doit songer qu'en ce temps où la théologie, inflexible et subtile, dominait toute connaissance humaine et obtenait du bras séculier qu'il fît suivre d'effets les opinions émises par elle, dès qu'une pauvre fille ignorante donnait à croire qu'elle voyait Dieu, la Vierge, les anges et les saints, il fallait qu'elle allât, dans un grand concours de docteurs, de miracles en miracles, à une mort bien odorante et à la béatification, ou, d'hérésies en hérésies, aux prisons ecclésiastiques et au bûcher des sorcières. Et comme les sacrés inquisiteurs étaient persuadés que le diable entre facilement dans les femmes, la malheureuse créature avait plus de chance d'être brûlée vive que de mourir en odeur de sainteté. Par exception singulière, Jeanne, devant les docteurs de Poitiers, ne courait pas grand risque d'être suspectée dans sa foi. Frère Pierre Turelure lui-même ne désirait pas trouver en ce moment devant lui une de ces hérétiques qu'il recherchait curieusement à Toulouse. Les illustres maîtres, en s'approchant d'elle, rentraient leurs griffes théologales. Ils étaient d'Église; mais ils étaient Armagnacs. C'était, pour la plupart, des hommes d'affaires, des négociateurs, de vieux conseillers du dauphin[699]. Qu'ils eussent, comme prêtres, une doctrine et des moeurs, qu'ils connussent des règles pour juger en matière de foi, ce n'est pas douteux. Mais à cette heure il ne s'agissait pas de guérir le mal hérétique, il s'agissait de chasser les Anglais. Jeanne était dans la grâce de monseigneur le duc d'Alençon et de monseigneur le Bâtard; les habitants d'Orléans l'attendaient comme le salut. Elle promettait de mener le roi à Reims, et il se trouvait que l'homme le plus puissant et le plus habile de France, le chancelier du royaume, messire Regnault de Chartres était archevêque, comte de Reims. Cela pesait d'un grand poids[700].
[Note 699: O. Raguenet de Saint-Albin, _Les juges de Jeanne d'Arc à Poitiers, membres du Parlement ou gens d'Église?_, Orléans, 1894, in-8º, 46 p.]
[Note 700: Voir plus haut, pp. 176-179.]
Et qu'il en fût comme elle disait, que Dieu l'eût vraiment envoyée à l'aide des fleurs de Lis, au jugement de quiconque avait sens et clergie et tenait le parti français, ce n'était pas impossible, encore qu'extraordinaire. Personne ne niait que Dieu pût intervenir directement dans la conduite des royaumes, ayant dit lui-même: _Per me reges regnant._ En l'Église une et sainte, les docteurs de Poitiers pensaient judicieusement que le Seigneur protégeait les gens du dauphin, tandis que l'Université de Paris tout aussi judicieusement le croyait avec les Bourguignons et les Anglais. Il n'était pas nécessaire que son messager fût un ange. Ce pouvait être une créature humaine ou une bête, comme le corbeau qui nourrit Élie. Et qu'une fille eût charge de guerre, c'est ce qui s'accordait avec ce qu'on trouvait dans les livres touchant Camille, les Amazones et la reine Penthésilée, et avec ce qui est dit dans la Bible des femmes fortes suscitées par le Seigneur pour le salut d'Israël, Déborah, Jahel, Judith de Béthulie. Car il est écrit: «Ce ne sont point les jeunes hommes qui ont renversé celui dont la puissance était sur eux, ni les fils des géants qui l'ont frappé, ni les colosses qui se sont opposés à lui. Mais Judith, fille de Mérari, l'a détruit par la beauté de son visage.»