Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 18
[Note 609: _Procès_, t. III, p. 115.--Thomassin, _Registre Delphinal_, dans _Procès_, t. IV, p. 304.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_, p. 47.]
Deux hommes d'Église, qui se trouvaient alors auprès du roi, Jean Girard, président du Parlement de Grenoble, et Pierre l'Hermite, qui fut depuis sous-doyen de Saint-Martin-de-Tours, jugèrent le cas assez intéressant et assez difficile pour le soumettre à messire Jacques Gélu, ce prélat armagnac, qui avait longtemps servi, dans les conseils et les ambassades, la maison d'Orléans et le dauphin de France. Gélu aux approches de la soixantaine s'était retiré du Conseil et avait quitté le siège archiépiscopal de Tours pour le siège d'Embrun, plus humble et plus caché. Il était illustre et vénérable[610]. Jean Girard et Pierre l'Hermite lui annoncèrent, en une lettre missive, la venue de cette jeune fille et ils lui firent connaître qu'interrogée singulièrement par trois professeurs de théologie, elle avait été reconnue dévote, sobre, tempérante et coutumière, une fois la semaine, des sacrements de confession et de communion. Jean Girard pensait qu'elle pouvait avoir été envoyée par le Dieu qui suscita Judith et Déborah et se fit annoncer par les Sibylles[611].
[Note 610: _Gallia Christiana_, t. III, col. 1089.]
[Note 611: Le R. P. Marcellin Fornier, _Histoire générale des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, publ. par l'abbé Paul Guillaume, Paris, 1890-1892 (3 vol. in-8º), t. II, pp. 313 et suiv.]
Charles était pieux et entendait à genoux et dévotement trois messes par jour; il récitait exactement ses heures canonicales et y joignait des prières pour les morts et d'autres oraisons; il se confessait quotidiennement et communiait aux jours de fêtes[612], mais il croyait à la divination par les astres, en quoi, il ne se distinguait pas des autres princes de son temps: chacun d'eux avait un astrologue à son service[613]. Le feu duc de Bourgogne était constamment accompagné d'un devin juif nommé maître Mousque. Le jour dont il ne devait pas voir la fin, comme il se rendait au pont de Montereau, maître Mousque lui conseilla de ne point aller plus avant, pronostiquant qu'il n'en reviendrait pas. Le duc passa outre et fut tué[614]. Le dauphin Charles se fiait aux Jean des Builhons, aux Germain de Thibouville et à tous autres bonnets pointus[615] et gardait toujours deux ou trois astrologues auprès de lui. Ces faiseurs d'almanachs dressaient des thèmes de nativité, tiraient des horoscopes et lisaient dans le ciel l'annonce des guerres et des révolutions. L'un d'eux, maître Rolland l'Écrivain, suppôt de l'Université de Paris, qui la nuit, dans sa gouttière, observait le ciel, vit, un certain jour, à une certaine heure, l'Épi de la Vierge en l'ascendant, Vénus, Mercure et le Soleil au mi-ciel[616]; par quoi son compère Guillaume Barbin de Genève découvrit sûrement que les Anglais seraient chassés de France et le roi rétabli par le moyen d'une simple pucelle[617]. Si l'on en croit l'inquisiteur Bréhal, quelque temps avant la venue de Jeanne, en France, un habile astronome de Sienne, du nom de Jean de Montalcin, avait, entre autres choses, écrit au roi Charles les paroles suivantes: «Votre victoire sera dans le conseil d'une vierge; poursuivez votre triomphe sans cesse jusqu'à la ville de Paris[618].»
[Note 612: Le Religieux de Dunfermling, dans _Procès_, t. V, p. 340.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, pp. 265 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 243.]
[Note 613: Simon de Phares, _Recueil des plus célèbres astrologues_, ms. fr. 1357.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 306; t. II, p. 345, note.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, p. 399.]
[Note 614: Chastellain, t. III, p. 446.]
[Note 615: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 173.]
[Note 616: Je corrige à cet endroit le texte de Simon de Phares (_Procès_, IV, p. 536) d'après une communication écrite de M. Camille Flammarion.]
[Note 617: _Procès_, t. IV, p. 536.]
[Note 618: _Procès_, t. III, p. 341.]
En ce moment même, le dauphin Charles gardait près de lui, à Chinon, un vieux astrologue normand, nommé Pierre, qui pourrait bien être Pierre de Saint-Valerien, chanoine de Paris, lequel revenait d'Écosse, où il était allé chercher, avec nombre de gentilshommes, madame Marguerite, fiancée au dauphin Louis. Ce maître Pierre passa, très peu de temps après, à tort ou à raison, pour avoir lu dans le ciel que la bergère de la Meuse était destinée à chasser les Anglais[619].
[Note 619: Recueil de Simon de Phares, dans _Procès_, t. V, p. 32, note.]
Jeanne n'attendit pas longtemps dans son hôtellerie. Deux jours après sa venue, ce qu'elle avait voulu d'un si grand coeur s'accomplit; elle fut menée au roi[620]. On montrait encore au siècle dernier près du Grand-Carroy, devant une maison en colombage, un puits sur la marge duquel, selon la tradition, elle mit le pied pour descendre de cheval, avant de gravir la pente roide qui, par la vieille Porte, conduisait au château[621]. Elle avait déjà franchi le fossé, et le roi n'était pas encore décidé à la recevoir. Plusieurs de ses familiers, et non des moindres, lui conseillaient de se défier d'une femme inconnue qui formait peut-être de mauvais desseins. D'autres lui représentèrent, au contraire, que cette pastoure lui était annoncée par lettres, envoyée de la part de Robert de Baudricourt, amenée à travers des provinces ennemies; qu'elle avait, de façon quasi miraculeuse, traversé à gué beaucoup de rivières pour arriver jusqu'à lui. Le roi, sur ces représentations, consentit à l'accueillir[622].
[Note 620: _Procès_, t. I, p. 143; t. III. p. 143.]
[Note 621: La margelle a été enlevée sous le second Empire. On sait d'ailleurs qu'il ne faut accorder aucune confiance aux traditions de ce genre.--G. de Cougny, _Charles VII et Jeanne d'Arc à Chinon_, Tours, 1877, in-8º.]
[Note 622: _Procès_, t. I, p. 75; t. III, p. 115.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_, pp. 46, 47.--Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 68.]
La grande salle regorgeait de monde; les haleines la chauffaient, ni plus ni moins qu'à toute audience que donnait le roi; elle présentait cet aspect de halle, de cohue, familier aux courtisans. C'était le soir; cinquante torches brûlaient sous les solives peintes[623]; hommes mûrs enjuponnés et fourrés, jeunes gentilshommes glabres, engoncés des épaules, étriqués du reste, la taille fine, les jambes grêles dans les chausses collantes, les pieds pointus dans les poulaines; seigneurs tout armés, au nombre de trois cents, se pressaient, selon la coutume aulique, poussaient, arrondissaient les coudes, et l'huissier donnait de la verge sur les têtes[624].
[Note 623: _Procès_, t. I, pp. 79, 141.]
[Note 624: Le Curial, dans _Les oeuvres de maistre Alain Chartier_, éd. Du Chesne, Paris, 1642, in-4º, p. 398.]
Là se trouvaient les deux envoyés d'Orléans, messire Jamet du Tillay et le vieux seigneur Archambaud de Villars, capitaine de Montargis, Simon Charles, maître des requêtes, ainsi que de très hauts seigneurs, le comte de Clermont, le sire de Gaucourt et probablement le sire de La Trémouille et Monseigneur l'archevêque de Reims, chancelier du royaume[625]. Averti que la Pucelle venait, soit qu'il lui restât quelque défiance et qu'il hésitât encore, soit qu'il eût certaines personnes à entretenir d'abord, ou pour toute autre raison, le roi Charles s'enfonça dans la foule des seigneurs[626]. Jeanne fut introduite par le comte de Vendôme[627]. Robuste, le cou puissant et court, la poitrine ample, autant qu'il y pouvait paraître sous le jacque, elle portait petits draps, c'est-à-dire braies comme les hommes[628]. Ce qui devait surprendre plus encore que ses chausses, c'était sa coiffure. Un chaperon de laine sur la tête, elle montrait ses cheveux noirs coupés en sébile à la manière des varlets[629]. Les femmes de tout âge et de toute condition prenaient grand soin de tirer leurs cheveux sous le hennin, la coiffe, le voile, de manière qu'il n'en passât pas un fil. Et cette crinière libre sur une tête féminine était pour le temps une chose étrange[630].
[Note 625: Jeanne cite comme présent La Trémoïlle et l'archevêque de Reims, mais elle cite aussi le duc d'Alençon qui certainement ne s'y trouvait pas.]
[Note 626: _Procès_, t. III, p. 115.]
[Note 627: _Ibid._, t. I, pp. 79 et 141.]
[Note 628: Mathieu Thomassin, dans _Procès_, t. IV, pp. 304; _Chronique de Lorraine_, _ibid._, p. 330; Philippe de Bergame, _ibid._, p. 523.]
[Note 629: _Relation du Greffier de la Rochelle_, dans _Revue Historique_, t. IV, p. 336.]
[Note 630: Saint Paul, Épître aux Corynthiens, 11.--Labbe, _Collection des Conciles_, t. VII, p. 978.--Saumaise, _Epistola ad Andream Colvium super cap. XI, I ad Corynth. de cæsarie virorum et mulierum coma_, Lugd. Batavor, ex off. Elz. 1644, in-12.--_Quelques notes d'archéologie sur la chevelure féminine_ dans _Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, 1888, XVI, pp. 419, 425.]
Elle alla droit au roi, ôta son chaperon, fit la révérence à la paysanne, et dit:
--Dieu vous donne bonne vie, gentil dauphin[631].
[Note 631: _Procès_, t. I, p. 75; III, pp. 17, 92, 115.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 67.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_, p. 46.]
On admira plus tard qu'elle l'eût reconnu au milieu des seigneurs vêtus plus richement que lui. Il est possible qu'il fût ce jour-là assez mal habillé. Nous savons qu'il faisait remettre des manches à ses vieux pourpoints[632]. En tout cas, il ne payait pas de mine. Fort laid, les yeux petits, vairons et troubles, le nez gros et bulbeux, ce prince de vingt-six ans tenait mal sur ses jambes décharnées et cagneuses, jointes à des cuisses creuses par deux genoux énormes qui ne voulaient point se séparer l'un de l'autre[633]. Qu'elle l'eût reconnu pour l'avoir déjà vu en peinture, c'est peu croyable. Les images des princes étaient rares en ce temps. Jeanne n'avait jamais feuilleté un de ces livres précieux où le roi Charles pouvait être peint à la miniature dans l'attitude d'un Mage offrant des présents à l'enfant Jésus[634]. Elle n'avait jamais vu très probablement aucun tableau peint sur bois à la ressemblance de son roi, les mains jointes, sous les courtines de son oratoire[635]. Et, par grand hasard, lui eût-on montré quelqu'un de ces portraits, ses yeux, faute d'habitude, n'y eussent pas distingué grand'chose. Il n'y a pas non plus à rechercher si les Chinonais lui décrivirent le costume ordinaire du roi et la façon du chapeau qu'il avait coutume de porter: car il gardait, comme tout le monde, son chapeau sur la tête dans les chambres, même pour dîner. Ce qui est le plus probable, c'est que des gens bien disposés pour elle la dirigèrent. De toute manière, le roi n'était pas si difficile à trouver, puisque ceux qui la virent, quand elle le trouva, n'en furent nullement ébahis.
[Note 632: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 195.]
[Note 633: Th. Basin, t. I, p. 312.--Chastellain, t. II, p. 178.--_Portrait historique du roi Charles VII_, par Henri Baude, publié par Vallet de Viriville dans _Nouvelles Recherches sur Henri Baude_, p. 6.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, p. 83.]
[Note 634: Comme dans la miniature de Jean Fouquet, de plus de dix ans postérieure. Gruyer, _Les Quarante Fouquet de Chantilly_, Paris, 1897, in-4º.]
[Note 635: _Note sur un ancien portrait de Charles VII conservé au Louvre_, dans _Bulletin de la Société des Antiquaires de France_, 1862, pp. 67 et suiv.]
Lorsqu'elle eut fait son salut villageois, le roi lui demanda son nom et ce qu'elle voulait. Elle répondit:
--Gentil dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle et vous mande le Roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims et serez le lieutenant du Roi des cieux, qui est le Roi de France.
Elle demanda qu'on la mît en oeuvre, promettant que par elle serait levé le siège d'Orléans[636].
[Note 636: _Procès_, t. II, p. 103.--_Relation du Greffier de La Rochelle_, p. 337.--_Chronique de la Pucelle_, p. 273.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 67, 68.]
Le roi la tira à part et l'interrogea assez longtemps. Il était naturellement doux, affable envers les humbles et les pauvres, mais non sans défiances ni soupçons.
Durant cet entretien particulier, elle lui fit, dit-on, en le tutoyant avec une familiarité angélique, cette étrange révélation:
--Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils de roi[637].
[Note 637: _Procès_, t. III, p. 103.]
Plus tard, l'aumônier de la Pucelle rapporta ce propos, disant le tenir de la Pucelle elle-même. Ce qui est certain, c'est que les Armagnacs en tirèrent bientôt un miracle en faveur de la maison des Lis. On prétendit que ces paroles, que Dieu lui-même prononçait par la bouche d'une innocente, correspondaient à une secrète et cruelle inquiétude du roi, que le fils de madame Ysabeau était troublé et contristé à l'idée que, peut-être, un sang royal ne coulait pas dans ses veines et que, à moins de sortir, par illumination céleste, des doutes que lui inspirait sa naissance, il était prêt à renoncer à son royaume comme à un bien usurpé[638]. On assura qu'à la révélation qu'il était vrai héritier de France, son visage avait resplendi de joie.
[Note 638: L'abréviateur du Procès, dans _Procès_, t. IV, pp. 258-259.--Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 67.--_Journal du siège_, p. 48.]
Sans doute, la reine Ysabeau était communément traitée par les prêcheurs armagnacs de «grande gorre» et d'Hérodiade gonflée d'impuretés; encore voudrait-on savoir d'où venait tout à coup à son fils cette curiosité bizarre? Il n'en avait pas demandé tant pour recevoir son héritage. Et, au besoin, tous les légistes de son parti l'eussent rassuré[639]: ils lui auraient démontré, par raisons tirées des lois et coutumes, qu'il était, de naissance, vrai héritier et droit successeur du feu roi, la filiation se prouvant par ce qui est manifeste, et non par ce qui est caché, sans quoi, il ne serait pas possible de régler les successions ni de discerner sûrement le légitime héritier d'un royaume ou d'un arpent de terre. Cependant on doit tenir compte que, à cette heure, il était très malheureux, et que le malheur agite les consciences et soulève les scrupules, et qu'enfin il pouvait douter de la justice de sa cause, puisque Dieu l'abandonnait. Mais si vraiment des doutes pénibles le tourmentaient, comment croire qu'il s'en délivra sur le dire d'une jeune fille dont il ne savait encore si elle était sage on folle, ni si même elle ne lui était pas envoyée par ses ennemis? Cette crédulité ne s'accorde guère avec ce que nous savons de son naturel soupçonneux. La première pensée qui devait venir à son esprit, c'est que des clercs avaient endoctriné la jeune fille.
[Note 639: _Procès_, t. III, p. 116.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. LXI.]
Peu d'instants après l'avoir congédiée, il appela le sire de Gaucourt et quelques autres de son Conseil et leur répéta ce qu'il venait d'entendre:
--Elle m'a dit qu'elle m'était envoyée de par Dieu pour m'aider à recouvrer mon royaume[640].
[Note 640: _Procès_, t. III, p. 209.]
Il n'ajouta point qu'elle lui avait révélé un secret connu de lui seul.
Les conseillers du roi, encore mal édifiés sur cette jeune fille, décidèrent qu'il fallait l'avoir sous la main, pour l'examiner dans ses moeurs et croyances[641].
[Note 641: _Ibid._, t. III, p. 209.]
Le sire de Gaucourt la retira de chez son hôtesse pour la loger dans une tour de ce Coudray que, depuis trois jours, elle voyait au-dessus de la ville[642]. Le Coudray, l'un des trois châteaux, n'était séparé du château du milieu, où logeait le roi, que par un fossé et des travaux de défense[643]. Gaucourt la confia à son lieutenant pour la ville de Chinon, Guillaume Bellier, majordome du roi[644]. Il lui donna pour la servir un de ses pages, un enfant de quinze ans, Immerguet, qu'on appelait aussi Minguet, d'un sobriquet de famille. On l'appelait encore Mugot, peut-être par corruption de _mango_, qui voulait dire «page» en bas-latin[645]. Il était, de son vrai nom, Louis de Coutes et sortait d'une vieille famille d'épée, attachée dès le siècle précédent à la maison d'Orléans. Son père, Jean, dit Minguet, seigneur de Fresnay-le-Gelmert, de la Gadelière et de Mitry, chambellan du duc d'Orléans, était mort depuis deux ans, très pauvre. Il avait laissé après lui une veuve et cinq enfants, trois garçons et deux filles, dont l'une, nommée Jeanne, était depuis 1421, la femme de messire Florentin d'Illiers, capitaine de Châteaudun. Ainsi donc Louis de Coutes, le petit page, et Catherine le Mercier, dame de Noviant, sa mère, qui sortait d'une noble famille d'Écosse, se trouvaient l'un et l'autre dans un pénible dénuement, bien que le duc d'Orléans en mémoire des loyaux services de son chambellan eût octroyé à la dame de Noviant un secours sur ses finances[646]. Jeanne gardait Minguet près d'elle tout le jour, mais, la nuit, elle couchait avec des femmes. La femme de Guillaume Bellier, qui était de bonne vie et pieuse, du moins le disait-on, veillait sur elle[647]. Au Coudray, le page la vit maintes fois à genoux. Elle priait et souvent elle pleurait abondamment[648]. Des personnages de grand état vinrent pendant plusieurs jours s'entretenir avec elle. Ils la trouvèrent habillée en garçon[649].
[Note 642: _Ibid._, t. III, p. 66.]
[Note 643: G. de Cougny, _Charles VII et Jeanne d'Arc à Chinon_, Tours, 1877, p. 40.]
[Note 644: _Procès_, t. III, p. 17.]
[Note 645: Du Cange, _Glossarium, ad verb_.]
[Note 646: _Procès_, t. III, pp. 65, 73.--Mademoiselle A. de Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne d'Arc_, Orléans, 1890, in-8º.]
[Note 647: _Procès_, t. III, p. 17.]
[Note 648: _Ibid._, t. III, p. 66.]
[Note 649: _Chronique de la Pucelle_, pp. 274 et suiv.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 68.]
Depuis qu'elle était auprès du roi, certains lui demandaient s'il n'y avait point dans le pays d'où elle venait un bois nommé le Bois-Chenu[650].
[Note 650: _Procès_, t. I, p. 68.]
On lui faisait cette question parce qu'il courait alors une prophétie de Merlin concernant une pucelle qui devait venir du bois Chenu. Et les gens en étaient émus, car tout le monde alors prêtait attention aux prophéties et celles de Merlin l'Enchanteur étaient particulièrement estimées[651].
[Note 651: _Ibid._, t. III, pp. 133, 340.--Thomassin, dans _Procès_, t. IV, p. 395.--Walter Bower, dans _Procès_, t. IV, p. 489.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 12.--La Borderie, _Les véritables prophéties de Merlin, examen des poèmes bretons attribues à ce barde_, dans _Revue de Bretagne_, 1883, t. LIII.]
Merlin, né d'une femme par les oeuvres du diable, tirait de cette origine sa science profonde; à la pratique des nombres, qui donnent la clef de l'avenir, il joignait la connaissance de la physique par laquelle s'opèrent les enchantements; aussi lui était-il facile de changer les rochers en géants. Pourtant une dame le vainquit; la fée Viviane enchanta l'enchanteur et le retint charmé dans un buisson d'aubépine. C'est là un exemple, après tant d'autres, du pouvoir des femmes.
Les insignes docteurs et les illustres maîtres estimaient que Merlin avait dévoilé bien des choses futures et prédit bien des événements dont quelques-uns n'étaient pas encore accomplis; et à ceux qui s'étonnaient qu'un fils du diable eût reçu le don de prophétie, ils répondaient que le Saint-Esprit est bien le maître de révéler ses secrets à qui il lui plaît, comme il l'a montré en faisant parler les Sibylles et en ouvrant la bouche à l'ânesse de Balaam.
Merlin avait désigné notamment sire Bertrand Du Guesclin sous la figure d'un guerrier portant un aigle sur son écu, ce dont on s'avisa après les hauts faits du Connétable[652].
[Note 652: Cuvelier, _Le poème de Du Guesclin_, v. 3285.--Francisque-Michel et Th. Wright, _Vie de Merlin attribuée à Geoffroy de Monmouth, suivie des prophéties de ce barde, tirées de l'histoire des Bretons_, Paris, 1837, in-8º, pp. 67 et suiv.--La Villemarqué, _Myrdhin ou Merlin l'Enchanteur, son histoire, ses oeuvres, son influence_, n. éd., Paris, 1862, in-12.--D'Arbois de Jubainville, _Merlin est-il un personnage réel?_ dans _Revue des Questions Historiques_, 1868, pp. 559-568.--Lefèvre-Pontalis, _Morosini_, t. IV, annexe XVI.--«[Geoffroy de Monmouth] fit prédire par lui (Merlin) tous les événements de l'histoire de Bretagne jusqu'à l'année même où il écrivait (1135)... Le succès de l'_Historia regum_ fut très grand dans le monde des clercs; on accepta ses fables pour vérité, et, s'émerveillant de l'exactitude des prophéties de Merlin jusqu'en 1135, on s'efforça de démêler ce qu'elles annonçaient pour les temps subséquents.» Gaston Paris, _La Littérature française au moyen âge_, 1890, pp. 86-104.]
Les Anglais n'accordaient pas moins de créance que les Français aux prophéties de ce sage. Quand Arthur de Bretagne, comte de Richemont, fut pris à rançon et mené au roi Henri, celui-ci, voyant un sanglier sur les armes du duc, laissa éclater sa joie. Il avait présente à l'esprit la vaticination de Merlin, qui disait: «Un prince nommé Arthur, né de la Bretagne armoricaine, portant un sanglier sur son enseigne, doit conquérir Angleterre, et, après qu'il en aura débouté la génération des Anglais, la repeuplera du lignage breton[653].»
[Note 653: Le Baud, _Histoire de Bretagne_, Paris, 1638. in-fol. p. 451.]
Or, durant le carême de l'an 1429, courait parmi les Armagnacs cette prédiction extraite d'un livre de Merlin:
«De la ville du Bois-Chenu sortira une pucelle pour donner ses soins à la guérison; laquelle, après avoir forcé toutes les citadelles, desséchera de son souffle toutes les fontaines. Elle se répandra en pleurs misérables et remplira l'île d'une clameur horrible. La tuera le cerf à dix cors, de qui quatre ramures porteront des diadèmes d'or, mais dont les six autres seront changées en cornes de buffles et troubleront d'un son funeste les îles de Bretagne. Se dressera la forêt danoise, qui parlera d'une voix humaine, disant: «Viens, Cambrie, joins à ton flanc Cornouailles[654].»
[Note 654: _Procès_, t. III, pp. 340-342.]
Dans cet obscur langage, Merlin annonce confusément qu'une vierge accomplira des actions grandes et extraordinaires avant de périr d'une main ennemie. Sur un seul point il est clair, ou le semble. C'est quand il dit que cette vierge sortira de la ville du Bois-Chenu.
Si quelqu'un avait pu prendre cette prophétie à sa source et la lire dans le quatrième livre de l'_Historia Britonum_, où elle se trouvait effectivement sous le titre de _Guyntonia vaticinium_, il aurait vu qu'elle concernait la ville anglaise de Winchester et se serait aperçu que, dans les copies qu'on faisait courir en France, elle était dénaturée, tronquée et tout à fait détournée de son véritable sens. Mais personne ne s'avisa de vérifier le texte. Les livres étaient rares et les esprits dépourvus de critique. La leçon fautive à dessein fut acceptée pour la pure parole de Merlin et il en courut de nombreuses copies.
Ces copies, d'où venaient-elles? Leur origine demeurera sans doute à jamais inconnue; mais un point est hors de doute: c'est qu'elles désignaient la fille de la Romée, qui du seuil de la maison paternelle voyait l'orée du Bois-Chenu. Elles ne venaient donc pas de très loin et ne couraient pas depuis longtemps[655]. Si cette prophétie de Merlin corrigée n'est pas celle que Jeanne entendit au village, annonçant qu'une Pucelle viendrait des Marches de Lorraine pour le salut du royaume, c'est sa cousine germaine; elles ont toutes deux un air de famille[656]; elles furent lancées l'une et l'autre dans un même esprit et dans une même intention et il faut bien y reconnaître l'indice d'un concert entre des clercs de la Meuse et des clercs de la Loire pour mettre en lumière la miraculée de Domremy.
[Note 655: Morosini, t. IV, p. 324.]