Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2
Part 16
Ils arrivèrent à Rouvray le lendemain samedi 12 février, veille des Brandons, quand l'armée du comte de Clermont était encore assez loin; là, de bon matin, les Gascons de Poton et de La Hire aperçurent la tête du convoi qui, par la route d'Étampes, s'avançait dans la plaine. Trois cents charrettes et chariots de vivres et d'armes roulaient à la file conduits par des soldats anglais, par des marchands et des paysans normands, picards et parisiens, quinze cents hommes au plus, tranquilles et sans méfiance. Il vint aux Gascons l'idée naturelle de tomber sur ces gens et de les culbuter au moment où ils s'y attendaient le moins[515]. En toute hâte, ils envoyèrent demander au comte de Clermont la permission d'attaquer. Beau comme Absalon et comme Pâris de Troye, plein de faconde et de jactance, le comte de Clermont, jouvenceau non des plus sages, armé chevalier le jour même, en était à sa première affaire[516]. Il fit dire sottement aux Gascons de ne point attaquer avant sa venue. Les Gascons obéirent à grand déplaisir, voyant ce qu'on perdait à attendre. Car, s'apercevant enfin qu'ils sont dans la gueule du loup, les chefs anglais, sir John Falstolf, sir Richard Guethin, bailli d'Évreux, sir Simon Morhier, prévôt de Paris, se mettent en belle ordonnance de bataille. Ils font, dans la plaine, avec leurs charrettes, un parc long et étroit où ils retranchent les gens de cheval, et au devant duquel ils placent les archers derrière des pieux fichés en terre, la pointe inclinée vers l'ennemi[517]. Ce que voyant, le connétable d'Écosse perd patience et mène ses quatre cents cavaliers contre les pieux où ils se rompent[518]. Les Anglais, découvrant qu'ils n'ont affaire qu'à une petite troupe, font sortir leur cavalerie et chargent si roidement qu'ils culbutent les Français et en tuent trois cents. Cependant les Auvergnats avaient atteint Rouvray et, répandus dans le village, ils en mettaient les celliers à sec. Monseigneur le Bâtard s'en détacha et vint en aide aux Écossais avec quatre cents combattants. Mais il fut blessé au pied et en grand danger d'être pris[519].
[Note 515: _Journal du siège_, pp. 38, 39.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 267, 268.--_Mistère du siège_, vers 8867.--Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, p. 127.]
[Note 516: Monstrelet, t. IV, p. 312.--_Journal du siège_, p. 43.--Chastellain, éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 164.]
[Note 517: Monstrelet, t. IV, p. 311.--_Journal du siège_, p. 39.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 231.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 267 et 268.--Perceval de Cagny, pp. 137 et 139.]
[Note 518: _Journal du siège_, pp. 40, 41.]
[Note 519: _Ibid._, p. 43.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 232.]
Là tombèrent messire William Stuart et son frère, les seigneurs de Verduzan, de Châteaubrun, de Rochechouart, Jean Chabot, avec plusieurs autres de grande noblesse et renommée vaillance[520]. Les Anglais, non encore saouls de tuerie, s'éparpillèrent à la poursuite des fuyards. La Hire et Poton, voyant alors les étendards ennemis dispersés dans la plaine, réunirent ce qu'ils purent, soixante à quatre-vingts combattants, et se jetèrent sur un petit parti d'Anglais qu'ils écrasèrent. À ce moment, si les autres Français avaient rallié, l'honneur et le profit de la journée leur serait peut-être revenu[521]. Mais le comte de Clermont, qui n'avait pas fait mine de secourir les hommes du connétable d'Écosse et du Bâtard, déploya jusqu'au bout son inébranlable lâcheté. Les ayant vu tous tuer, il s'en retourna avec son armée à Orléans, où il arriva fort avant dans la nuit (12 février)[522]. Le seigneur de La Tour-d'Auvergne, le vicomte de Thouars, le maréchal de Boussac, le Bâtard se tenant à grand'peine sur sa monture, suivaient avec leurs troupes en désarroi. Jamet du Tillay, La Hire et Poton venaient les derniers, veillant à ce que les Anglais des bastilles ne leur tombassent dessus, ce qui eût achevé la déconfiture[523].
[Note 520: _Ibid._, p. 43--_Chronique de la Pucelle_, p. 269.--Monstrelet, t. IV, p. 313.]
[Note 521: _Journal du siège_, p. 42.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 63.]
[Note 522: _Ibid._, p. 44.]
[Note 523: _Ibid._, pp. 43, 44.]
Comme on entrait dans le saint temps du carême, les vivres, amenés de Paris aux Anglais d'Orléans par sir John Falstolf, se composaient surtout de harengs saurs qui, durant la bataille, avaient beaucoup pâti dans leurs caques défoncées. Pour faire honneur aux Français d'avoir déconfit tant de Dieppois, les joyeux Anglais nommèrent cette journée la journée des Harengs[524].
[Note 524: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 230-233.--Monstrelet, t. IV, p. 313.--Jean Chartier, _Chronique_, t. II, p. 62.--Symphorien Guyon, _Histoire de la ville d'Orléans_, t. II, p. 195.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 37.]
Le comte de Clermont, bien qu'il fût beau cousin du roi, reçut mauvais accueil des Orléanais. On jugeait sa conduite honteuse et malhonnête et quelques-uns le lui firent entendre. Le lendemain, il s'esquiva avec ses Auvergnats et ses Bourbonnais, aux applaudissements du peuple qui ne voulait pas nourrir ceux qui ne se battaient pas[525]. En même temps, messire Louis de Culant, amiral de France, et le capitaine La Hire, quittaient la ville avec deux mille hommes d'armes et, quand on sut leur départ, ce furent de telles huées, qu'il leur fallut, pour apaiser les bourgeois, leur promettre qu'ils les allaient secourir de gens et de vivres, ce qui était la pure vérité. Messire Regnault de Chartres, qui était venu dans la ville à un moment qu'on ne saurait dire, partit avec eux, ce dont on ne pouvait lui faire grief, puisque, chancelier de France, sa place était au Conseil du Roi. Mais ce qui devait paraître assez étrange, c'est que le successeur de Monsieur saint Euverte et de Monsieur saint Aignan, messire de Saint-Michel, quitta alors son siège épiscopal et délaissa son épouse affligée[526]. Quand les rats s'en vont, c'est que le navire va couler. Il ne restait plus dans la ville que monseigneur le Bâtard et le maréchal de Boussac. Encore le maréchal ne devait-il pas demeurer très longtemps. Il partit au bout d'un mois, disant qu'il lui fallait aller près du roi et aussi prendre possession de plusieurs terres qui lui étaient échues du chef de sa femme, par la mort du seigneur de Châteaubrun son beau-frère, qui avait été tué à la journée des Harengs[527]. Ceux de la ville tinrent cette raison pour bonne et suffisante; il leur promit de revenir bientôt, et ils furent contents. Or, le maréchal de Boussac était un des seigneurs les plus attachés au bien du royaume[528]. Mais quiconque avait terre se devait à sa terre.
[Note 525: _Journal du siège_, pp. 50, 52.]
[Note 526: _Ibid._, p. 51.]
[Note 527: _Journal du siège_, p. 59.]
[Note 528: Thaumas de la Thaumassière, _Histoire du Berry_, Bourges, 1689, in-fol., pp. 648-656.]
Les bourgeois, se croyant trahis et délaissés, avisèrent à leur sûreté. Et puisque le roi ne les savait garder, ils résolurent, pour échapper aux Anglais, de se donner à plus puissant que lui. Ils envoyèrent à monseigneur Philippe, duc de Bourgogne, le capitaine Poton de Saintrailles, qui lui était connu pour avoir été son prisonnier, et deux procureurs de la ville, Jean de Saint-Avy et Guion du Fossé, avec mission de le prier et requérir qu'il voulût bien les regarder favorablement et que, pour l'amour de son bon parent, leur seigneur Charles, due d'Orléans, prisonnier en Angleterre et empêché de garder lui-même ses terres, il lui plût amener les Anglais à lever le siège, jusqu'à ce que le trouble du royaume fût éclairci. C'était leur ville qu'ils offraient de remettre en dépôt aux mains du duc de Bourgogne, selon les voeux secrets de Monseigneur Philippe, qui, ayant envoyé quelques centaines de lances bourguignonnes sous Orléans, aidait les Anglais à prendre la ville et n'entendait pas les y aider gratuitement[529].
[Note 529: Monstrelet, t. IV, p. 317.--_Journal du siège_, p. 52.--_Chronique de la Pucelle_, p. 269.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 65.--Morosini, pp. 16, 17; t. IV, annexe XIV.--Du Tillet, _Recueil des traités_, p. 221.]
Les Orléanais, en attendant le jour incertain et lointain où ils seraient ainsi gardés, continuèrent à se garder eux-mêmes de leur mieux. Mais ils étaient soucieux et non sans raison. Car s'ils veillaient à ce que l'ennemi ne pût entrer, ils ne découvraient aucun moyen de le chasser bientôt. Dans les premiers jours de mars, ils observèrent avec inquiétude que les Anglais creusaient un fossé pour aller à couvert d'une bastille à l'autre depuis la Croix-Boissée jusqu'à Saint-Ladre. Ils essayèrent de détruire cet ouvrage. Ils attaquèrent les Godons avec vigueur et firent quelques prisonniers. Maître Jean tua de sa couleuvrine, en deux coups, cinq personnes, parmi lesquelles lord Gray, neveu du feu comte de Salisbury[530]; mais ils n'empêchèrent pas les Anglais d'accomplir leur travail. Ils voyaient le siège se poursuivre avec une terrible rigueur. Agités de doutes et de craintes, brûlés d'inquiétude, sans sommeil, sans repos et n'avançant à rien, ils commençaient à désespérer. Tout à coup naît, s'étend, grandit une rumeur étrange.
[Note 530: _Journal du siège_, p. 54.]
On apprend que par la ville de Gien a passé nouvellement une pucelle annonçant qu'elle se rendait à Chinon auprès du gentil dauphin et se disant envoyée de Dieu pour faire lever le siège d'Orléans et sacrer le roi à Reims[531].
[Note 531: _Procès_, t. III, pp. 21-23.--_Journal du siège_, pp. 46 et suiv.--_Chronique de la Pucelle_, p. 278.]
Dans le langage familier, une pucelle était une fille d'humble condition, gagnant sa vie à travailler de ses mains, et particulièrement une servante. Aussi nommait-on pucelles les fontaines de plomb dont on se servait dans les cuisines. Le terme était vulgaire sans doute; mais il ne se prenait pas en mauvaise part. En dépit du méchant dire de Clopinel: «Je lègue ma pucelle à mon curé», il s'appliquait à une fille sage, de bonnes vie et moeurs[532].
[Note 532: La Curne et Godefroy, au mot: _Pucelle_.]
Cette nouvelle qu'une petite sainte d'humble condition, une pauvresse de Notre-Seigneur, apportait secours divin aux Orléanais, frappa vivement les esprits que la peur tournait à la dévotion et qu'exaltait la fièvre du siège. La Pucelle annoncée leur inspira une curiosité ardente que Monseigneur le Bâtard, en homme avisé, jugea bon d'entretenir. Il envoya à Chinon deux gentilshommes chargés de s'enquérir de la jeune fille. L'un, messire Archambaud de Villars, capitaine de Montargis, qu'il avait déjà, durant le siège, expédié au roi, était un très vieux chevalier, familier autrefois du duc Louis d'Orléans, un des sept Français qui combattirent contre les sept Anglais en l'an 1402, à Montendre[533]; un Orléanais de la première heure qui, malgré son grand âge, avait vigoureusement défendu les Tourelles, le 21 octobre. L'autre, messire Jamet du Tillay, écuyer breton, venait de se faire honneur en couvrant avec ses hommes la retraite de Rouvray. Ils partirent et la ville entière attendit anxieusement leur retour[534].
[Note 533: _Relation contemporaine du combat de Montendre_, dans _Bulletin de la Société de l'Histoire de France_, 1834, pp. 109-113.]
[Note 534: _Procès_, t. III, pp. 3, 125, 215.--_Journal du siège_, pp. 5, 6, 31, 44.--_Nouvelle Biographie Générale_, articles de Vallet de Viriville.]
CHAPITRE VI
LA PUCELLE À CHINON.--PROPHÉTIES.
Du village de Sainte-Catherine-de-Fierbois, Jeanne dicta une lettre pour le roi, ne sachant point écrire. Par cette lettre, elle lui demandait congé de l'aller trouver à Chinon et l'avisait que, pour lui venir en aide, elle avait traversé cent cinquante lieues de pays et qu'elle savait beaucoup de choses bonnes pour lui. On a dit qu'elle lui annonçait aussi que, même fût-il caché parmi beaucoup d'autres, elle saurait bien le reconnaître; mais, interrogée plus tard à ce sujet, elle répondit qu'il ne lui en souvenait plus[535].
[Note 535: _Procès_, t. I, pp. 56, 75.]
Vers midi, quand la lettre fut scellée, Jeanne partit avec son escorte pour Chinon[536]. Elle allait vers le roi, comme y allaient à cette heure, sur un cheval boiteux trouvé dans un pré, tous ces fils pauvres des veuves d'Azincourt et de Verneuil, ces jouvenceaux sortis à quinze ans de leur tour en ruines et qui venaient se refaire et refaire le royaume; comme y allaient Loyauté, Bon désir et Famine[537]. Charles VII, c'était la France, l'image et le symbole de la France. À cela près, un pauvre homme. Né l'onzième des malheureux enfants qu'un malade faisait, entre deux accès de manie furieuse, à une Bavaroise poulinière[538], il avait grandi dans les désastres et survécu à ses quatre frères aînés, bien que lui-même assez mal venu, cagneux, les jambes faibles[539]; vrai fils de roi, si l'on s'en rapporte à sa mine, encore n'en faudrait-il pas jurer[540]. D'avoir été sur le pont de Montereau ce jour où, disait un juste, mieux eût valu être mort que d'y avoir été[541], il demeurait pâle et tremblant, et regardait d'un oeil morne tout aller autour de lui à la male heure. Après leur victoire de Verneuil et la conquête inachevée du Maine, les Anglais, appauvris et fatigués, lui avaient laissé quatre ans de répit. Mais ses amis, ses défenseurs, ses sauveurs avaient été terribles. Pieux et modeste, se contentant pour lors de sa femme qui n'était pas belle, il menait dans ses châteaux de la Loire une vie inquiète et triste; il était peureux. On l'eût été à moins: dès qu'il donnait un peu d'amitié ou de confiance à un seigneur, on le lui tuait. Le connétable de Richemont et le sire de la Trémouille lui avaient noyé le sire de Giac après une manière de procès[542]; le maréchal de Boussac, sur l'ordre du connétable, lui avait tué Lecamus de Beaulieu avec moins de façons. Lecamus se promenait sur sa mule, dans un pré au bord du Clain, quand des hommes se jetèrent sur lui, l'abattirent, la tête fendue et la main coupée; on ramena au roi la mule du favori[543]. Le connétable de Richemont lui avait donné La Trémouille, un tonneau, une outre, une espèce de Gargantua qui dévorait le pays. La Trémouille ayant chassé Richemont, le roi gardait La Trémouille, en attendant le retour de Richemont dont il avait grand'peur. Et, de vrai, un prince paisible et timide comme il était, devait craindre ce Breton toujours battu, toujours furieux, âpre, féroce, à qui sa maladresse et sa violence donnaient un air de rude franchise[544].
[Note 536: _Ibid._, t. I, p. 56.]
[Note 537: Bueil, _Le Jouvencel_, t. I, p. 32 et Tringant, XV.--Jean Chartier, _Chronique_, ch. CXXXVIII.]
[Note 538: Vallet de Viriville, _Isabeau de Bavière_, 1859, in-8º, et _Notes sur l'état civil des princes et princesses nés d'Isabeau de Bavière_ dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XIX, pp. 473-482.]
[Note 539: Th. Basin, _Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 312.--Chastellain, édit. Kervyn de Lettenhove, t. 11, p. 178.]
[Note 540: _Chronique du Religieux de Saint-Denis_, t. I, pp. 28 et 43.--Docteur A. Chevreau, _De la maladie de Charles VI, roi de France, et des médecins qui ont soigné ce prince_, dans l'_Union Médicale_, février-mars 1862.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 4, note.]
[Note 541: Monstrelet, t. III, p. 347.]
[Note 542: Gruel, éd. Le Vavasseur, pp. 46 et suiv.--_Chronique de la Pucelle_, p. 239.--Berry, p. 374.--Pierre de Fénin, _Mémoires_, édit. de mademoiselle Dupont, pp. 222, 223.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 453.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 432.]
[Note 543: Gruel, pp. 53, 193.--_Geste des Nobles_, p. 200.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 23, 24, 54.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 132.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, Paris, 1886, in-8º, p. 131.]
[Note 544: Gruel, p. 231.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 200, 248.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 54; t. III, p. 189.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 142.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, p. 140.]
En 1428, Richemont voulut reprendre de force sa place auprès du roi. Les comtes de Clermont et de Pardiac se joignirent au connétable. La belle-mère du roi, Yolande d'Aragon, reine, sans royaume, de Sicile et de Jérusalem et duchesse d'Anjou, entra dans le parti des mécontents[545]. Le comte de Clermont prit et mit à rançon le chancelier de France, le premier ministre de la couronne. Il fallut que le roi payât pour ravoir son chancelier[546]. Le connétable guerroyait en Poitou contre les gens du roi, tandis que les routiers, à la solde du roi, ravageaient les pays restés dans son obéissance et que les Anglais s'avançaient sur la Loire.
[Note 545: De Beaucourt, _op. cit._, t. II, pp. 143, 144 et suiv.--E. Cosneau, _op. cit._, pp. 142 et suiv.]
[Note 546: Dom Morice, _Preuves de l'histoire de Bretagne_, t. II, col. 1199.--De Beaucourt, _op. cit._, t. II, p. 150.--E. Cosneau, _op. cit._, p. 144.]
Dans cette condition misérable, le roi Charles, tout mince, étriqué de corps et d'esprit, fuyant, craintif, défiant, faisait triste figure: pourtant, il en valait bien un autre, et c'était peut-être le roi qu'il fallait à cette heure. Un Philippe de Valois, un Jean le Bon s'étaient donné l'amusement de perdre des provinces à l'épée. Le pauvre roi Charles n'avait ni le goût ni les moyens de faire comme eux des vaillantises d'armes, et de chevaucher sur le dos de la piétaille. Il avait ceci d'excellent qu'il n'aimait pas du tout les prouesses et qu'il n'était ni ne pouvait être de ces chevalereux qui faisaient la guerre en beauté. Déjà son grand-père, dépourvu aussi de toute chevalerie, avait beaucoup nui aux Anglais. Le petit-fils n'était pas sans doute d'aussi grande sapience que Charles V, mais il ne manquait point de cautèle et était enclin à penser que souvent on gagne plus par traités qu'à la pointe de la lance[547].
[Note 547: P. de Fénin, _Mémoires_, p. 222.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, Introduction.--E. Charles, _Le caractère de Charles VII_, dans _Revue Contemporaine_, t. XXII, pp. 300-328.]
On faisait sur son dénuement des contes ridicules. Un cordonnier, disait-on, qu'il ne pouvait payer comptant, lui avait tiré du pied le houseau qu'il venait de lui mettre et était parti, le laissant avec ses vieux houseaux[548]. On disait encore qu'un jour, La Hire et Saintrailles l'étant venu voir, l'avaient trouvé dînant avec la reine et n'ayant que deux poulets et une queue de mouton pour tout festoiement[549]. C'étaient là des propos à faire rire les bonnes gens. Le roi possédait encore de grandes et belles provinces: Auvergne, Lyonnais, Dauphiné, Touraine, Anjou, tous les pays au sud de la Loire, hors la Guyenne et la Gascogne[550].
[Note 548: Le doyen de Saint-Thibaud, _Tableau des rois de France_, dans _Procès_, t. IV, p. 325.]
[Note 549: Martial d'Auvergne, _Les vigiles de Charles VII_, éd. Coustelier, 1724, (2 vol. in-12), t. I, p. 56.]
[Note 550: L. Drapeyron, _Jeanne d'Arc et Philippe le Bon_, dans _Revue de Géographie_, novembre 1886, p. 331.]
Sa grande ressource était de convoquer les États. La noblesse ne donnait rien, alléguant qu'il était ignoble de payer. Si le clergé contribuait malgré son dénuement, le tiers portait plus que son faix des charges pécuniaires. La taille, impôt extraordinaire, devenait annuelle. Le roi assemblait les États tous les ans, souvent deux fois l'an, mais non sans peine[551]. Les routes étaient mal sûres. Les voyageurs risquaient, à tout bout de champ, d'être détroussés et assassinés. Les officiers, qui allaient de ville en ville recouvrer les deniers, marchaient sous escorte, de crainte des Écossais et des autres gens d'armes au service du roi[552]. En 1427, un routier nommé Sabbat, qui tenait garnison à Langeais, faisait trembler la Touraine et l'Anjou. Aussi les députés des villes n'étaient-ils pas pressés de se rendre aux États. Encore s'ils avaient cru que leur argent fût employé pour le bien du royaume! Mais ils savaient que le roi en ferait d'abord des présents à ses seigneurs. On les invitait à venir aviser sur le moyen de réprimer les pilleries et roberies dont ils souffraient[553]; et quand, au risque de leur vie, ils étaient venus en chambre royale, il leur fallait consentir la taille en silence. Les officiers du roi menaçaient de les faire noyer, s'ils ouvraient la bouche. Aux États tenus à Mehun-sur-Yèvre, en 1425, les gens des bonnes villes dirent qu'ils étaient contents d'aider le roi, mais qu'ils voudraient bien qu'il fût mis fin aux pilleries, et messire Hugues de Comberel, évêque de Poitiers, parla comme eux. En l'entendant, le sire de Giac dit au roi: «Si l'on m'en croyait, on jetterait Comberel dans la rivière avec les autres qui ont été de son opinion.» Sur quoi les gens des bonnes villes votèrent deux cent soixante mille livres[554]. En septembre 1427, réunis à Chinon, ils accordèrent cinq cent mille livres pour la guerre[555]. Par lettres du 8 janvier 1428, le roi manda aux États généraux de se réunir dans un délai de six mois, le 18 juillet suivant, à Tours[556]. Le 18 juillet, personne ne vint. Le 22 juillet, nouveau mandement du roi, assignant les États à Tours le 10 septembre[557]. L'assemblée n'eut lieu qu'en octobre 1428 à Chinon, au moment où le comte de Salisbury marchait sur la Loire. Les États accordèrent cinq cent mille livres[558]. Mais on s'attendait à ce que bientôt le bon peuple ne pût plus payer. Par ce temps de guerre et de roberies, bien des terres étaient en friche, bien des boutiques closes, et l'on ne voyait plus beaucoup de marchands allant, sur leur bidet, de ville en ville[559].
[Note 551: _Recueil des Ordonnances_, t. XIII, p. XCIX, et la table de ce volume au mot: _Impôts_.--Loiseleur, _Compte des dépenses_, pp. 51 et suiv.--A. Thomas, _Les États Généraux sous Charles VII_ dans le _Cabinet Historique_, t. XXIV, 1878; _Les États provinciaux de la France centrale sous Charles VII_, Paris, 1879, 2 vol. in-8º, _passim_.]
[Note 552: Jean Chartier, _Chronique_, t. III, p. 318.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 390.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 428; t. II, pp. 646 et suiv.]
[Note 553: _Le Jouvencel_, t. I, Introduction, pp. XIX, XX.]
[Note 554: _Chronique de la Pucelle_, p. 237.--Loiseleur, _Compte des dépenses_, p. 61.--Vallet de Viriville, _Mémoire sur les institutions de Charles VII_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. XXXIII, p. 37.]
[Note 555: Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. IV, p. 471.]
[Note 556: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 167.]
[Note 557: Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, IV, p. 471.--A. Thomas, _Les États Généraux sous Charles VII_, pp. 49-50.]
[Note 558: Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. IV, p. 472.--Raynal, _Histoire du Berry_, t. III, p. 20.--Loiseleur, _Compte des dépenses_, pp. 63 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 170 et suiv.]
[Note 559: Th. Basin, _Histoire de Charles VII_, liv. II, ch. VI.--Antoine Loysel, _Mémoires des pays, villes, comtés et comtes de Beauvais et Beauvoisis_, Paris, 1618, p. 229.--P. Mantellier, _Histoire de la communauté des marchands fréquentant la rivière de Loire_, t. I, p. 195.]
L'impôt ne rentrait pas bien et réellement le roi souffrait par défaut d'argent. Pour guérir ce grand mal, il employait trois remèdes, dont le meilleur ne valait rien. Premièrement, comme il devait à tout le monde, à la reine de Sicile[560], à La Trémouille[561], à son chancelier[562], à son boucher[563], au chapitre de Bourges qui lui fournissait du poisson d'étang[564], à ses cuisiniers[565], à ses galopins[566], il engageait l'impôt entre les mains de ses créanciers[567]; deuxièmement, il aliénait son domaine: ses villes, ses terres étaient à tout le monde, hors à lui[568]; troisièmement, il faisait de la fausse monnaie. Ce n'était point par malice, mais par nécessité et conformément à l'usage[569].