Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 14

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Les faubourgs d'Orléans étaient les plus beaux du royaume. Au midi, le faubourg batelier du Portereau, avec l'église et le couvent des Augustins, s'étendait le long du fleuve, au pied des vignobles de Saint-Jean-le-Blanc qui mûrissaient le meilleur vin du pays[454]. Plus haut, sur les pentes douces conduisant au maigre plateau de Sologne, le Loiret, ses sources agitées, ses eaux limpides, ses rives ombreuses, les jardins et les fontaines d'Olivet, riaient aux regards d'un ciel pluvieux et doux.

[Note 454: Symphorien Guyon, _Histoire de l'église et diocèse d'Orléans_, Orléans, 1647, t. I, préface.--Le Maire, _Antiquités_, p. 36.]

Au levant, le faubourg de la porte Bourgogne était de tous le plus peuplé et le mieux bâti. C'est là qu'on admirait l'église Saint-Michel et l'église Saint-Aignan, dont le cloître passait pour une merveille[455]. Au sortir de ce faubourg, en suivant, au bord des vignes, le bras de sable ou d'eau que la Loire allongeait entre sa berge et l'Île-aux-Boeufs, on atteignait, après un quart de lieue, la côte roide de Saint-Loup, et, si l'on s'avançait encore à l'est, entre la rivière et la route romaine d'Autun à Paris, on découvrait, l'un après l'autre, les clochers de Saint-Jean-de-Bray, de Combleux et de Chécy.

[Note 455: _Journal du siège_, pp. 13, 15.--_Chronique de la Pucelle_, p. 270.--Hubert, _Antiquités historiques de l'église royale d'Orléans_, Orléans, 1661, in-8º.--Le Maire, _Antiquités_, p. 284.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, pp. 133, 205, 277 et _passim_.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 21.--H. Baraude, _Le siège d'Orléans et Jeanne d'Arc_, Paris, 1906, pp. 10 et suiv.]

Au nord de la ville, s'élevaient de beaux moustiers et de riches églises, la chapelle Saint-Ladre, dans le cimetière; les Jacobins, les Cordeliers, l'église de Saint-Pierre-Ensentelée. En plein nord, le faubourg de la porte Bernier bordait la route de Paris et, tout proche, s'étendait la sombre cité des loups, la profonde forêt de chênes, de charmes, de hêtres et de bouleaux, où s'enfonçaient, comme des bûcherons et des charbonniers, les villages de Fleury et de Samoy[456].

[Note 456: Le Maire, _Antiquités_, p. 43.]

Au couchant, parmi les cultures, le faubourg de la porte Renard longeait la route de Châteaudun, et le hameau de Saint-Laurent, la route de Blois[457].

[Note 457: Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 296.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc, le ravitaillement d'Orléans, nouveaux documents_, Orléans, 1874, gr. in-8º, plan topographique: _Orléans, la Loire et ses îles en 1429._]

Lorsque les gens des faubourgs se renfermèrent dans la cité à l'approche des Anglais, le nombre des habitants fut plus que doublé, tant ces faubourgs étaient amples et populeux[458].

[Note 458: Abbé Dubois, _Histoire du siège_, pp. 391, 399.--Jollois, _Histoire du siège_, pp. 41, 44.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, Orléans, 1867, in-8º, p. 24.--Lottin, _Recherches sur Orléans_, t. I, p. 141.]

Les habitants d'Orléans étaient résolus à combattre, non certes pour l'honneur: un bourgeois, en ce temps-là, ne s'attirait aucun honneur à défendre sa ville; par contre il y courait un terrible danger. La ville prise, les hauts et riches seigneurs, qui se trouvaient pris avec, en étaient quittes pour payer rançon, et le vainqueur leur faisait bonne chère; les menus et pauvres seigneurs risquaient davantage. En cette année 1428, les gentilshommes qui défendirent Melun et se rendirent après avoir mangé leurs chevaux et leurs chiens, furent noyés dans la Seine. «Rien n'y valut hautesse», dit une chanson bourguignonne[459]. Ordinairement hautesse valait la vie sauve. Quant aux bourgeois assez courageux pour s'être défendus, ils avaient chance d'être mis à mort. Il n'existait pas de règles fixes à leur égard; tantôt on en pendait plusieurs, tantôt un seul, tantôt on les pendait tous; il était loisible aussi de leur couper la tête ou de les jeter à l'eau, cousus dans un sac. En cette même année 1428, les capitaines La Hire et Poton ayant manqué leur coup de main sur Le Mans et décampé à propos, les bourgeois qui les avaient aidés furent décapités place du Cloître-Saint-Julien, sur la pierre Olet, par ordre de ce même William Pole, comte de Suffolk, qui débridait déjà à Olivet, et de ce même John Talbot, le plus courtois des chevaliers anglais, qui allait bientôt venir[460]. Exemple suffisant pour instruire les citoyens d'Orléans.

[Note 459: Le Roux de Lincy, _Chants historiques et populaires du temps de Charles VII_, Paris, 1862, in-18, p. 28.]

[Note 460: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 225-226.--_Geste des Nobles_, p. 202.--_Chronique de la Pucelle_, p. 251.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 59.--Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 107-112.]

La ville, sous l'autorité d'un gouverneur, s'administrait elle-même au moyen de douze procureurs élus par le suffrage des bourgeois pour deux ans, moyennant l'approbation du gouverneur[461]. Ces procureurs risquaient plus que les autres citoyens, et l'un d'eux, quand il passait par le cloître Saint-Sulpice, où l'on mettait à mort les condamnés, songeait sans doute qu'avant un an il pourrait bien être justicié là pour avoir défendu l'héritage de son seigneur. Les douze étaient résolus à défendre cet héritage et ils agissaient avec promptitude et sagesse pour le salut commun.

[Note 461: Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 164, 171.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 25.]

Les Orléanais n'étaient pas pris au dépourvu. Leurs pères avaient vu de près les Anglais et mis la ville en état de défense. Eux-mêmes, en l'an 1425, s'étaient si bien attendus à subir un siège, qu'ils avaient amassé des armes dans la tour Saint-Samson et que tous, riches ou pauvres, avaient été requis pour creuser des fossés et construire des boulevards[462]. La guerre a toujours coûté cher. Ils consacraient, chaque année, les trois quarts du revenu de la ville à l'entretien des remparts et de l'armement. Avertis que le comte de Salisbury approchait, ils se préparèrent avec une merveilleuse ardeur à le recevoir. Les murs, hors ceux qui regardaient la rivière, étaient sans parapets, mais il y avait dans les magasins des pieux et des traverses destinés à faire des garde-fous. On les monta et l'on établit des mantelets dans lesquels étaient pratiquées des barbacanes en charpente, afin que, du haut des murs habillés de la sorte, les défenseurs pussent tirer à couvert[463]. On établit, à l'entrée de chaque faubourg, des barrières de bois, avec un corps de garde et une loge pour le portier chargé de les ouvrir et de les fermer. Les remparts, bastilles et boulevards furent munis de soixante et onze bouches à feu, tant canons que bombardes, sans compter les couleuvrines. On tira de la carrière de Montmaillard, située à trois lieues de la ville, des pierres que les artisans façonnaient en boulets de canon; on fit venir à grands frais du plomb, de la poudre et du soufre, que les femmes finaient pour le service des canons et des couleuvrines. On fabriquait chaque jour par milliers des flèches, des traits, des fûts de viretons aboutés de pointes de fer et empennés de parchemin, et nombre de pavas, grands boucliers faits de douves assemblées à tenons et mortaises et recouvertes de cuir. On acheta du blé, du vin, du bétail à force pour la nourriture des habitants et des hommes d'armes qu'on attendait, gens du roi et routiers[464].

[Note 462: Le religieux de Dunfermling, dans _Procès_, t. V, p. 341.--Le Maire, _Antiquités_, pp. 283 et suiv.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 160-161.]

[Note 463: Jollois, _Histoire du siège_, p. 6.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 202-205.]

[Note 464: Comptes de forteresses, dans _Journal du siège_, pp. 301 et suiv.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 12.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, pp. 15-17.--Loiseleur, _Comptes des dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans pendant le siège de 1428_, Orléans, 1868, in-8º, p. 113.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'armée anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 81.]

Par un privilège dont ils se montraient fort jaloux, les habitants avaient la garde de leurs remparts. Ils étaient répartis par corps de métiers en autant de compagnies qu'il y avait de tours. Se gardant eux-mêmes, ils jouissaient du droit de ne pas recevoir garnison dans leurs murs. Ce droit leur était précieux parce qu'il leur évitait d'être pillés et dérobés, incendiés et molestés à tout moment par les gens du roi. Ils y renoncèrent avec empressement, sentant bien que seuls, avec leur milice civique et les milices des communes, c'est-à-dire les paysans, ils ne pourraient soutenir l'effort d'un siège et qu'il leur fallait, pour bien faire, des hommes de cheval tenant roidement la lance et des gens de pied habiles à manoeuvrer l'arbalète. Tandis que le sire de Gaucourt, leur gouverneur, et monseigneur le Bâtard d'Orléans, lieutenant général du roi, se rendaient à Chinon et à Poitiers pour obtenir des conseillers du roi assez d'hommes et d'argent[465], des bourgeois partaient en mission, deux par deux, et allaient jusqu'en Bourbonnais et en Languedoc demander des secours aux villes[466]. Les procureurs faisaient appel aux routiers qui tenaient la campagne pour les fleurs de lis et leur annonçaient, par les deux hérauts de la ville, Orléans et Coeur-de-Lis, qu'il y avait chez eux de l'or et de l'argent en abondance, des vivres et des armes pour nourrir et armer deux mille combattants pendant deux ans, et que tout gentil et honnête capitaine qui voudrait défendre leur ville avec eux le pourrait faire, et qu'on se battrait à mort[467].

[Note 465: Compte de Hémon Raguier, Bibl. Nat., Fr. 7858, fol. 41--Loiseleur, _Comptes des dépenses_, p. 65.--Pallet, _Nouvelle Histoire du Berry_, t. III, pp. 78-80.--Vallet de Viriville, dans _Bulletin de la Société d'Histoire de France_.--_Cabinet Historique_, V, 2e partie, 107.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 15.]

[Note 466: A. Thomas, _Le siège d'Orléans, Jeanne d'Arc et les capitouls de Toulouse_, dans _Annales du Midi_, avril 1889, p. 232.--M. Boudet, _Villandrando et les écorcheurs à Saint-Flour_, pp. 18 et 19.--A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, p. 61.]

[Note 467: Le religieux de Dunfermling, dans _Procès_, t. V, p. 341.]

Les habitants d'Orléans craignaient Dieu. En ce temps-là Dieu se faisait beaucoup craindre; il était presque aussi terrible qu'au temps des Philistins. Les pauvres pécheurs avaient peur d'être mal reçus s'ils s'adressaient à lui dans leurs afflictions; mieux valait, croyaient-ils, prendre un biais et recourir à l'intercession de Notre-Dame et des saints. Dieu respectait sa mère et s'efforçait de lui complaire en toute occurrence. Il montrait pareillement de la déférence aux bienheureux assis à ses côtés dans le paradis et écoulait volontiers les requêtes qu'ils lui présentaient. Aussi était-ce la coutume, en cas de grande nécessité, de faire des prières et des présents aux saints pour les rendre favorables. Les bourgeois d'Orléans se rappelèrent à propos Monsieur saint Euverte et Monsieur saint Aignan, patrons de leur ville. Saint Euverte s'était assis très anciennement dans le siège épiscopal occupé en 1428 par messire Jean de Saint-Michel, écossais, et il y avait resplendi de toutes les vertus apostoliques[468]. Saint-Aignan, son successeur, avait obtenu de Dieu qu'il regardât sa ville dans un péril semblable à celui qu'elle courait présentement. Voici son histoire telle que les Orléanais la savaient:

[Note 468: _Journal du siège_, p. 51.--_Chronique de la fête_ dans _Procès_, t. V, p. 296.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 27-31.]

Le bienheureux Aignan s'était retiré dès sa jeunesse dans une solitude près d'Orléans. Saint Euverte, alors évêque de cette ville, l'y découvrit, l'ordonna prêtre, l'institua abbé de Saint-Laurent-des-Orgerils et le désigna pour son successeur dans le gouvernement des fidèles. Et quand saint Euverte eut trépassé de cette vie à l'autre, le bienheureux Aignan fut proclamé évêque, du consentement du peuple orléanais, par la voix d'un petit enfant. Car Dieu, qui tire sa louange de la bouche des enfants, permit que l'un d'eux, porté dans ses langes sur l'autel, parlât et dit: «Aignan, Aignan, Aignan est élu de Dieu pour être évêque de cette ville.» Or, dans la soixantième année de son pontificat, les Huns envahirent la Gaule, conduits par Attila, leur roi, qui publiait que devant lui les étoiles tombaient, la terre tremblait, et qu'il était le marteau du monde, _stellas pre se cadere, terram tremere, se malleum esse universi orbis_. Toutes les villes qu'il avait rencontrées sur son chemin, il les avait détruites, et il marchait sur Orléans. Alors le bienheureux Aignan alla trouver dans la cité d'Arles le patrice Aetius, qui commandait l'armée romaine, et lui demanda son aide en un si grand péril. Ayant obtenu du patrice promesse de secours, Aignan revint dans sa ville épiscopale qu'il trouva entourée de guerriers barbares. Les Huns avaient fait des brèches dans les murs, et ils se préparaient à donner l'assaut. Le bienheureux monta sur le rempart, se mit à genoux, pria, et, ayant prié, cracha sur les ennemis. Cette goutte d'eau fut suivie, par la volonté de Dieu, de toutes les gouttes d'eau suspendues dans le ciel; un orage éclata, une pluie si abondante tomba sur les barbares, que leur camp en fut noyé; leurs tentes s'abattirent sous la force des vents, et plusieurs d'entre eux périrent frappés de la foudre. La pluie dura trois jours, après lesquels Attila fit battre par de puissantes machines les remparts de la cité. Les habitants voyaient avec épouvante tomber leurs murailles. Quand tout espoir de résister fut perdu, le saint évêque alla, revêtu de ses habits sacerdotaux, vers le roi des Huns et l'adjura d'avoir pitié du peuple orléanais, le menaçant de l'ire céleste s'il était dur aux vaincus. Ces prières et ces menaces ne changèrent pas le coeur d'Attila. L'évêque, revenu parmi ses fidèles, les avertit qu'ils ne devaient s'assurer qu'en la puissance de Dieu, mais que ce secours ne leur manquerait pas. Et bientôt, selon la promesse qu'il leur avait donnée, Dieu délivra la ville par le moyen des Romains et des Français, qui défirent les Huns dans une grande bataille. Peu de temps après cette merveilleuse délivrance de sa ville bien-aimée, saint Aignan s'endormit dans le Seigneur[469].

[Note 469: Hubert, _Antiquitez historiques de l'église royale de Saint-Aignan d'Orléans_, Orléans, 1661, in-8º, pp. 1-15.]

C'est pourquoi, en ce grand péril où les mettaient les Anglais, les citoyens d'Orléans attendaient de Monsieur saint Euverte et de Monsieur saint Aignan aide et réconfort. Aux merveilles que saint Aignan avait accomplies dans sa vie mortelle, ils mesuraient les miracles qu'il pouvait opérer maintenant qu'il était au Paradis. Ces deux confesseurs avaient, dans le faubourg de Bourgogne, chacun son église où l'on gardait précieusement leur corps[470]. Les os des martyrs et des confesseurs inspiraient alors une vénération profonde. Ils répandaient parfois, disait-on, une odeur balsamique, ce qui signifiait les grâces qui en émanaient. On les enfermait dans des châsses dorées et semées de pierres précieuses et il n'est point de miracle qu'on ne pensât obtenir par le moyen de ces saintes reliques. Le 6 août 1428, le clergé de la ville alla prendre dans l'église où elle était conservée la châsse de Monsieur saint Euverte et la porta autour des murs, afin qu'ils en fussent affermis, et la châsse vénérée fit le tour de la cité, suivie du peuple entier. Le 8 septembre, un tortis de cent dix livres fut offert à Monsieur saint Aignan. Pour les gagner, on faisait aux saints, quand on avait besoin d'eux, des présents de toute nature, robes, joyaux, argent monnayé, maisons, terres, bois, étangs; mais on pensait que la cire vierge leur était particulièrement agréable. Un tortis était une rouelle de cire sur laquelle on plantait des cierges et deux petits panonceaux aux armes de la ville[471].

[Note 470: _Procès_, t. III, p. 32.--_Journal du siège_, p. 14.--Hubert, _loc. cit._, chap. III-IV.--Lottin, _Recherches_, t. I, pp. 82-83.]

[Note 471: Le Maire, _Antiquités_, p. 285.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 16.]

Ainsi les Orléanais travaillaient à se munir et protéger.

Des aventuriers de tout pays répondaient à l'appel des procureurs. Messire Archambaud de Villars, capitaine de Montargis; Guillaume de Chaumont, seigneur de Guitry; messire Pierre de la Chapelle, gentilhomme beauceron; Raimond Arnaud de Corraze, chevalier béarnais; don Mathias d'Aragon, Jean de Saintrailles et Poton de Saintrailles accoururent les premiers. L'abbé de Cerquenceaux, naguère étudiant à l'Université d'Orléans, arriva à la tête d'une bande de partisans[472]. Il entra ainsi dans la ville à peu près autant d'amis qu'on attendait d'ennemis. On les solda, on leur fournit pain, chair, poisson, fourrage en abondance, et l'on défonça pour eux des tonneaux de vin. Dans les premiers jours les habitants les traitèrent comme leurs propres enfants. Ils se les partagèrent entre eux et les nourrirent de ce qu'ils avaient. Mais cette concorde ne régna pas longtemps, et, quoi qu'en dise une tradition conciliante[473], les choses ne se passèrent pas à Orléans différemment que dans les autres villes assiégées: les bourgeois ne tardèrent pas à se plaindre de la garnison.

[Note 472: _Chronique de la Pucelle_, pp. 257-258.--_Journal du siège_, pp. 6-7.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 204.--J. Devaux, _Le Gâtinais au temps de Jeanne d'Arc_, dans _Ann. Soc. hist. et arch. du Gâtinais_, V, 1887, p. 220.]

[Note 473: _Journal du siège_, p. 92.]

Le 5 septembre, le comte de Salisbury parvint à Janville après s'être emparé sans peine de quarante villes, églises fortes ou châteaux. Et ce n'était pas le meilleur de son affaire; car si peu de monde qu'il eût laissé dans chaque place, il avait semé en route une partie de son armée, déjà trop encline à s'égrener[474].

[Note 474: _Geste des Nobles_, p. 204.--_Chronique de la Pucelle_, p. 256.--Lettre de Salisbury à la Commune de Londres, dans Delpit, _Collection de documents français qui se trouvent en Angleterre_, pp. 236-237.--Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 79-89.]

Il envoya de Janville deux hérauts à Orléans pour sommer les habitants de se rendre. Les procureurs logèrent ces hérauts honorablement dans le faubourg Bannier, à l'hôtel de la Pomme, et leur remirent un présent de vin pour le comte de Salisbury, car ils savaient à quoi le devoir les obligeait envers un si haut prince; mais ils refusèrent d'ouvrir leurs portes à une garnison anglaise, alléguant sans doute, selon la coutume des bourgeois d'alors, qu'ils ne le pouvaient pas, ayant plus forts qu'eux dans leurs murs[475].

[Note 475: Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 11.--Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, p. 82.--Boucher de Molandon, _Les comptes de ville d'Orléans des quatorzième et quinzième siècles_, Orléans, 1880, in-8º, pp. 91 et suiv.]

Le 6 octobre, le péril approchant, prêtres, bourgeois, notables marchands, artisans, les femmes, les enfants, firent une belle procession avec croix et bannières, chantant des psaumes et invoquant les gardiens célestes de la cité[476].

[Note 476: Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 17.]

Le mardi 12 du même mois, à la nouvelle que l'ennemi venait par la Sologne, les procureurs envoyèrent des gens de guerre abattre les maisons du Portereau, faubourg de la rive gauche, l'église et le couvent des Augustins, qui s'élevaient dans ce faubourg, ainsi que tous les bâtiments où l'ennemi pouvait se loger et se retrancher. Les gens de guerre furent pris de court. Ce jour même les Anglais occupèrent Olivet et se montrèrent au Portereau[477].

[Note 477: _Journal du siège_, p. 4.]

Là se rassemblaient les vainqueurs de Verneuil, la fleur de la chevalerie anglaise: Thomas, seigneur de Scales et de Nucelles, capitaine de Pontorson, que le roi d'Angleterre appelait son cousin; William Neville, lord Falcombridge; Richard Guethin, chevalier gallois, bailli d'Évreux; lord Richard Gray, neveu du comte de Salisbury; Gilbert Halsall, Richard Panyngel, Thomas Guérard, chevaliers, et d'autres encore de haute renommée.

Sur les deux cents lances de Normandie flottaient les étendards de William Pole, comte de Suffolk, et de John Pole, deux frères issus d'un compagnon du duc Guillaume; de Thomas Rampston, chevalier banneret, chambellan du Régent; de Richard Walter, écuyer, capitaine de Conches, bailli et capitaine d'Évreux; de William Molins, chevalier; de William Glasdall, que les Français nommaient Glacidas, écuyer, bailli d'Alençon, homme de petite naissance[478].

[Note 478: _Journal du siège_, pp. 2-4.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'armée anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 129.]

Les archers étaient tous à cheval. Il n'y avait, autant dire, point de fantassins. Des chariots attelés de boeufs traînaient les barils de poudre, les arbalètes, les traits, les canons de toutes sortes, canons à main, «fowlers» et grosses pièces, et les pierres à canons. Les deux maîtres de l'artillerie anglaise, Philibert de Moslant et Guillaume Appilby, accompagnaient les troupes. Il s'y trouvait aussi deux maîtres mineurs avec trente-huit ouvriers. Les femmes ne manquaient pas, dont plusieurs servaient d'espions[479].

[Note 479: L. Jarry, _Le compte de l'année anglaise_, pp. 26, 28, 29.--Boucher de Molandon et de Beaucorps, _L'armée anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, pp. 50 et suiv.--Mademoiselle A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, ch. IV, pp. 39, 53; comptes du siège, n{os} 30, 31, p. 214.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 205.]

Cette armée arrivait, à vrai dire, très diminuée par les délections, ayant de victoire en victoire semé des fuyards. Les uns s'en retournaient en Angleterre, les autres allaient par le royaume de France pillant et dérobant. Ce même jour du 12 octobre, ordre était envoyé de Rouen aux baillis et capitaines de Normandie d'arrêter les Anglais qui s'étaient départis de la compagnie de monseigneur le comte de Salisbury[480].

[Note 480: L. Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, p. 61.]

Le fort des Tourelles et son boulevard fermaient l'entrée du pont. Les Anglais s'établirent au Portereau, placèrent leurs canons et leurs bombardes sur la levée de Saint-Jean-le-Blanc[481], et, le dimanche qui suivit, ils lancèrent sur la ville force boulets de pierre, qui firent grand dommage aux maisons, mais ne tuèrent personne, sinon une Orléanaise, nommée Belles, demeurant près de la poterne Chesneau, au bord de la rivière. Ainsi commença par la mort d'une femme ce siège qui devait finir par la victoire d'une femme.

[Note 481: _Chronique de la Pucelle_, p. 258.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 66.--Jean Raoulet dans Chartier, _Chronique_, t. III, p. 198.--_Journal du siège_, pp. 1, 2.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, p. 246.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 27.--H. Baraude, _Le siège d'Orléans et Jeanne d'Arc_, p. 31.]