Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2

Part 1

Chapter 13,845 wordsPublic domain

Produced by wagner, Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreaders at http://dp.ratsko.net

[Note au lecteur de ce fichier digital:

Les lettres supérieures inhabituelles sont encadrées par des parenthèses.

Ainsi que dans le livre original, les références de quelques notes de fin de page sont incomplètes.

Certaines pages étaient manquantes lors de la création de ce fichier, et n'ont été rajoutées que plus tard. De ce fait, la numérotation de certaines notes de fin de pages n'est pas séquentielle (ex: 54, 54a, etc.).]

ANATOLE FRANCE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

VIE

DE

JEANNE D'ARC

I

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

_Published february fifth, copyright nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March third nineteen hundred and five by Manzi, Joyant et Cie._

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

PRÉFACE

Mon premier devoir serait de faire connaître les sources de cette histoire; mais L'Averdy, Buchon, J. Quicherat, Vallet de Viriville, Siméon Luce, Boucher de Molandon, MM. Robillard de Beaurepaire, Lanéry d'Arc, Henri Jadart, Alexandre Sorel, Germain Lefèvre-Pontalis, L. Jarry et plusieurs autres savants, ont publié et illustré les documents de toute sorte d'après lesquels on peut écrire la vie de Jeanne d'Arc. Je m'en réfère à leurs travaux qui forment une opulente bibliothèque[1] et, sans entreprendre une nouvelle étude littéraire de ces documents, j'indiquerai seulement, d'une façon rapide et générale, les raisons qui m'ont dirigé dans l'usage que j'ai cru devoir en faire. Ces documents sont: 1º le procès de condamnation; 2º les chroniques; 3º le procès de réhabilitation; 4º les lettres, actes et autres pièces détachées.

[Note 1: Le P. Lelong, _Bibliothèque historique de la France_, Paris, 1768 (5 vol. in fol.), II, n. 17172-17242.--Potthast, _Bibliotheca medii oevi_, Berlin, 1895, in-8º, t. 1, pp. 643 et suiv.--U. Chevalier, _Répertoire des sources historiques du Moyen Âge_, Paris, in-8º, 1877, pp. 1247-1255; _Jeanne d'Arc, biobibliographie_, Montbéliard, 1878 [Extrait]; _Supplément au Répertoire_, Paris, 1883, pp. 2684-2686, in-8º.--Lanéry d'Arc, _Le livre d'Or de Jeanne d'Arc, bibliographie raisonnée et analytique des ouvrages relatifs à Jeanne d'Arc_, Paris, 1894, gr. in-8º et supplément.--A. Molinier, _Les sources de l'histoire de France des origines aux guerres d'Italie_, IV: _Les Valois_, 1328-1461, Paris, 1904, pp. 310-348.]

1º Le procès de condamnation[2] est un trésor pour l'historien. Les questions des interrogateurs ne sauraient être étudiées avec trop de soin: elles procèdent d'informations faites à Domremy et en divers pays de France où Jeanne avait passé, et qui n'ont point été conservées. Les juges de 1431, est-il besoin de le dire? ne recherchaient en Jeanne que l'idolâtrie, l'hérésie, la sorcellerie et les autres crimes contre l'Église; ils n'en examinèrent pas moins tout ce qu'ils purent connaître de la vie de cette jeune fille, enclins, comme ils l'étaient, à découvrir du mal dans chacun des actes et dans chacune des paroles de celle qu'ils voulaient perdre pour déshonorer son roi. Tout le monde sait le prix des réponses de la Pucelle; elles sont d'une héroïque sincérité et, le plus souvent, d'une clarté limpide. Cependant, il n'y faut pas tout prendre à la lettre. Jeanne, qui ne regarda jamais l'évêque ni le promoteur comme ses juges, n'était pas assez simple pour leur dire l'entière vérité. C'était déjà, de sa part, beaucoup de candeur que de les avertir qu'ils ne sauraient pas tout[3]. Il faut reconnaître aussi qu'elle manquait étrangement de mémoire. Je sais bien qu'un greffier admirait qu'elle se rappelât très exactement, au bout de quinze jours, ce qu'elle avait répondu à l'interrogateur[4]. C'est possible, bien qu'elle variât quelquefois dans ses dires. Il n'en est pas moins certain qu'il ne lui restait, après un an, qu'un souvenir confus de certains faits considérables de sa vie. Enfin, ses hallucinations perpétuelles la mettaient le plus souvent hors d'état de distinguer le vrai du faux.

[Note 2: Jules Quicherat, _Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc_, Paris, in-8º, 1841, t. I.]

[Note 3: _Procès_, t. I. p. 93 et _passim_.]

[Note 4: _Ibid._, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.]

L'instrument du procès est suivi d'une information sur plusieurs paroles dites par Jeanne _in articulo mortis_[5]. Cette information ne porte pas la signature des greffiers. De ce fait la pièce est irrégulière au point de vue de la procédure; elle n'en constitue pas moins un document historique d'une authenticité certaine. Je crois que les choses se sont passées à peu près comme ce procès-verbal extra-judiciaire les rapporte. On y trouve exposée la seconde rétractation de Jeanne et cette rétractation ne fait point de doute, puisque Jeanne est morte administrée. Ceux mêmes qui ont, au procès de réhabilitation, signalé l'irrégularité de cette pièce, n'en ont nullement taxé le contenu de fausseté.

[Note 5: _Ibid._, t. I, pp. 478 et suiv.]

2º Les chroniqueurs d'alors, tant français que bourguignons, étaient des chroniqueurs à gages. Tout grand seigneur avait le sien. Tringant dit que son maître «ne donnoit point d'argent pour soy faire mettre ès croniques»[6], et qu'il n'y fut pas mis à cause de cela. La plus vieille chronique où il soit parlé de la Pucelle est celle de Perceval de Cagny, serviteur de la maison d'Alençon, écuyer d'écurie du duc Jean[7]. Elle fut rédigée en l'an 1436, c'est-à-dire six ans seulement après la mort de Jeanne. Mais elle ne le fut pas par lui; il n'avait, de son propre aveu, «le sens, mémoire, ne l'abillité de savoir faire metre par escript ce, ne autre chose mendre de plus de la moitié[8]». C'est l'ouvrage d'un clerc qui rédige avec soin. On n'est pas surpris qu'un chroniqueur aux gages de la maison d'Alençon expose de la façon la moins favorable au roi et à son conseil les différends qui s'élevèrent entre le sire de la Trémouille et le duc d'Alençon au sujet de la Pucelle. Mais on aurait attendu d'un scribe, qui est censé écrire sous la dictée d'un domestique du duc Jean, un récit moins inexact et moins vague des faits d'armes accomplis par la Pucelle en compagnie de celui qu'elle appelait son beau duc. Bien que cette chronique fût écrite à une époque où l'on n'imaginait pas que le procès de 1431 pût être un jour révisé, la Pucelle y est considérée comme opérant par des moyens surnaturels et ses actes y révèlent un caractère hagiographique qui leur ôte toute vraisemblance. Au reste, la portion de la chronique dite de Perceval de Cagny, qui traite de la Pucelle, est brève: vingt-sept chapitres de quelques lignes chacun. Quicherat croit que c'est la meilleure chronique qu'on ait sur Jeanne d'Arc[9], et peut-être, en effet, que les autres valent moins encore.

[Note 6: Jean de Bueil, _le Jouvencel_, éd. C. Fabre et L. Lecestre, Paris, 1887, in-8º, t. II, p. 283.]

[Note 7: Perceval de Cagny, _Chroniques_, publiées par H. Moranvillé, Paris, 1902, in-8º.]

[Note 8: _Ibid._, p. 31.]

[Note 9: _Procès_, t. IV, p. 1.]

Gilles le Bouvier, roi d'armes du pays de Berry[10], qui avait quarante-trois ans en 1429, est un peu plus judicieux que Perceval de Cagny, et, bien qu'il brouille souvent les dates, mieux au fait des opérations militaires. Mais il est trop sommaire pour nous apprendre grand'chose.

[Note 10: _Ibid._, t. IV, pp. 40 à 50.--D. Godefroy, _Histoire de Charles VII_, Paris, 1661, in-fol., pp. 369-474.]

Jean Chartier, chantre de Saint-Denys[11], exerçait l'office de chroniqueur de France en 1449. C'est donc, comme on eût dit deux siècles plus tard, un historiographe du roi. Il y paraît à la manière dont il rapporte la fin de Jeanne d'Arc. Après avoir dit qu'elle fut longtemps gardée en prison par les ordres de Jean de Luxembourg, il ajoute: «Lequel Luxembourg la vendit aux Angloiz, qui la menèrent à Rouen, où elle fut durement traictée; et tellement que, après grant dillacion de temps, sans procez, maiz de leur voulenté indeue, la firent ardoir en icelle ville de Rouen publiquement... qui fut bien inhumainement fait, veu la vie et gouvernement dont elle vivoit, car elle se confessoit et recepvoit par chacune sepmaine le corps de Nostre Seigneur, comme bonne catholique[12].» Quand Jean Chartier dit que les Anglais la brûlèrent sans procès, il entend apparemment que le bailli de Rouen ne prononça pas de sentence. Pour ce qui est du procès d'Église, pour ce qui est des deux causes de lapse et de relapse, il n'en souffle mot, et c'est aux Anglais qu'il reproche d'avoir brûlé sans jugement une bonne catholique. On voit, par cet exemple, dans quel embarras la sentence de 1431 mettait le gouvernement du roi Charles. Mais que penser d'un historien qui, gêné par le procès de Jeanne, le supprime? Jean Chartier est un esprit extrêmement faible et futile; il semble croire que l'épée de sainte Catherine était fée et qu'en la rompant Jeanne perdit tout son pouvoir[13]; il recueille les fables les plus puériles. Cependant le fait n'est pas sans intérêt que le chroniqueur en titre des rois de France, écrivant vers 1450, attribue à la Pucelle une grande part dans la délivrance d'Orléans, la conquête des places sur la Loire et la victoire de Patay, rapporte que le roi forma l'armée de Gien «par l'admonestement de ladite Pucelle[14]», et dise expressément que Jeanne fut «cause» du couronnement et du sacre[15]. C'était là sûrement l'opinion professée à la cour de Charles VII, et il ne reste plus qu'à savoir si elle était sincère et fondée en raison, ou si le roi de France ne jugeait pas avantageux de devoir son royaume à la Pucelle, hérétique au regard des chefs de l'Église universelle, mais de bonne mémoire pour le menu peuple de France, plutôt qu'aux princes du sang et aux chefs de guerre, dont il ne se souciait pas de vanter les services après la révolte de 1440, cette praguerie, où l'on avait vu le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le duc d'Alençon, que la Pucelle appelait son beau duc, et jusqu'au prudent comte de Dunois, s'unir aux routiers pour faire la guerre à leur souverain avec plus d'ardeur qu'ils ne l'avaient jamais faite aux Anglais.

[Note 11: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de France_, publ. par Vallet de Viriville, Paris, 1858, 3 vol. in-18 (Bibliothèque Elzévirienne).]

[Note 12: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de France_, t. I, p. 122.]

[Note 13: Jean Chartier, _Chronique de Charles VII, roi de France_, t. I, p. 121.]

[Note 14: _Ibid._, t. 1, p. 87.]

[Note 15: _Ibid._, t. I, p. 97.]

Le _Journal du siège_[16] fut sans doute tenu en 1428 et 1429, mais la rédaction qui nous est parvenue date de 1467. Ce qui s'y rapporte à Jeanne, antérieurement à sa venue à Orléans, est interpolé; et l'interpolateur fut assez maladroit pour placer au mois de février l'arrivée de Jeanne à Chinon, qui eut lieu le 6 mars, et pour assigner la date du jeudi 10 mars au départ de Blois, qui ne s'effectua qu'à la fin d'avril. Le journal, du 28 avril au 7 mai, est moins incertain dans sa chronologie et les erreurs de calendrier qui s'y trouvent encore peuvent être attribuées au copiste. Mais les faits rapportés à ces dates, parfois en désaccord avec les pièces de comptabilité et souvent empreints de merveilleux, témoignent d'un état avancé de la légende. Il est impossible, par exemple, d'attribuer à un témoin du siège l'erreur commise par le rédacteur relativement à la chute du pont des Tourelles[17]. Ce qui est dit, à la page 97 de l'édition P. Charpentier et C. Cuissart, des relations entretenues par les habitants avec les hommes d'armes ne semble pas à sa place et pourrait bien avoir été mis là pour effacer le souvenir des dissentiments graves qui s'étaient produits dans la dernière semaine. À partir du 8 mai, le journal n'est plus du tout un journal; c'est une suite de morceaux empruntés à Chartier, à Berry et au procès de réhabilitation. L'épisode du grand et gros Anglais que maître Jean de Montesclère tue au siège de Jargeau est visiblement tiré de la déposition que Jean d'Aulon fit en 1456, et cet emprunt est fait au mépris de la vérité, puisque Jean d'Aulon dit expressément que le grand et gros Anglais fut tué aux Augustins[18].

[Note 16: _Journal du siège d'Orléans_ (1428-1429), publié par P. Charpentier et C. Cuissart, Orléans, 1896, in-8º.]

[Note 17: _Ibid._, p. 81.--_Procès_, t. IV, p. 162, note.]

[Note 18: _Journal du siège_, p. 97.--_Procès_, t. III, p. 215.]

La chronique appelée _Chronique de la Pucelle_[19], comme si elle était la chronique par excellence de l'héroïne, est extraite d'une histoire intitulée _Geste des nobles François_, et qui remonte jusqu'à Priam de Troye. Mais elle n'en fut pas tirée sans changements ni additions. Ce travail fut opéré après 1467. Quand on aura démontré que la _Chronique de la Pucelle_ est d'un Cousinot, enfermé dans Orléans pendant le siège, ou même de deux Cousinot, oncle et neveu, selon les uns, père et fils, selon les autres, il n'en restera pas moins vrai qu'elle est en grande partie copiée du _Journal du siège_, de Jean Chartier et du procès de réhabilitation. Cet ouvrage ne fait pas grand honneur à son auteur, quel qu'il soit, car on ne peut pas beaucoup vanter un faiseur d'histoires qui raconte deux fois les mêmes événements avec des circonstances différentes et inconciliables, sans paraître le moins du monde s'en apercevoir. La _Chronique de la Pucelle_ s'arrête brusquement au retour du roi en Berry après l'échec devant Paris.

[Note 19: _Chronique de la Pucelle_ ou _Chronique de Cousinot_, publiée par Vallet de Viriville, Paris, 1859, in-16 (Bibliothèque Gauloise).]

Il faut placer le _Mistère du siège_[20] parmi les chroniques. C'est, en effet, une chronique dialoguée et rimée, qui présenterait un grand intérêt, du moins pour son ancienneté, si l'on pouvait, comme on l'a voulu, en faire remonter la composition à l'année 1435. Dans ce poème de 20529 vers, les éditeurs et, à leur suite, plusieurs érudits ont cru reconnaître «certain mistaire[21]» joué à Orléans lors du sixième anniversaire de la délivrance. Mais de ce que le maréchal de Rais, qui se plaisait à faire représenter magnifiquement des farces et des mystères, soit demeuré du mois de septembre 1434 jusqu'au mois d'août 1435 dans la cité du duc Charles, faisant grande dépense[22], et que la ville ait acheté de ses deniers, en 1439, «un estandart et bannière qui furent à Monseigneur de Reys pour faire la manière de l'assault comment les Tourelles furent prinses sur les Anglois[23]», on ne peut tirer la preuve que, en 1435 ou en 1439, le 8 mai, une pièce de théâtre fut représentée, ayant le Siège pour sujet et pour héroïne la Pucelle. Si pourtant on veut faire de «la manière de l'assault comment les Tourelles furent prises» un mystère, plutôt qu'une cavalcade ou tout autre divertissement, et voir dans le «certain mistaire» de 1435 une représentation du Siège mis et levé par les Anglais, on obtiendra de cette façon un mystère du siège. Encore faudra-t-il voir si c'est celui dont nous possédons le texte.

[Note 20: _Mistère du siège d'Orléans_, publ. pour la première fois d'après le manuscrit unique conservé à la bibliothèque du Vatican, par MM. F. Guessard et E. de Certain, Paris, 1862, in-4º.--Cf. _Étude sur le mystère du siège d'Orléans_, par H. Tivier, Paris, 1868, in-8º.]

[Note 21: _Procès_, t. V, p. 309.]

[Note 22: L'abbé E. Bossard et de Maulde, _Gilles de Rais, maréchal de France dit Barbe-Bleue_ (1404-1440), 2e édit., Paris, 1886, in-8º, pp. 94 à 113.]

[Note 23: _Mistère du siège_, p. viij.]

Comme parmi les cent quarante personnages parlants, de l'oeuvre qui nous est parvenue, se trouve le maréchal de Rais, on a supposé que l'ouvrage fut écrit et représenté antérieurement au procès qui se termina par la sentence exécutée au-dessus des ponts de Nantes, le 20 octobre 1440. En effet, nous a-t-on dit, comment, après sa mort ignominieuse, montrer aux Orléanais le vampire de Machecoul combattant pour leur délivrance? Comment associer dans une action héroïque la Pucelle et Barbe-Bleue? Il est embarrassant de répondre à une semblable question, parce que nous ne savons pas ce que pouvait supporter, en ce genre de choses, la rudesse des vieux âges. Notre texte, convenablement interrogé, nous dira peut-être lui-même s'il est antérieur ou postérieur à 1440.

Le bâtard d'Orléans fut fait comte de Dunois le 14 juillet 1439[24]. Les vers du _Mistère_, où on lui donne ce titre, ne peuvent donc être plus anciens que cette date. Ils abondent et, par une singularité qu'on n'explique pas, se trouvent tous dans le premier tiers de l'ouvrage. Quand Dunois paraît ensuite, il redevient le Bâtard. De ce fait, voilà cinq mille vers que les éditeurs de 1862 considèrent comme ajoutés postérieurement au texte primitif, bien qu'ils ne se distinguent des autres ni par la langue, ni par le style, ni par la prosodie, ni par aucune qualité. Mais le reste du poème remonte-t-il à 1435 ou 39?

[Note 24: _Mistère du siège_, préface, p. X.]

Je n'en crois rien. Aux vers 12093 et 12094, la Pucelle annonce à Talbot qu'il mourra par la main «des gens du roi». Cette prophétie n'a pu être faite qu'après l'événement: elle constitue une manifeste allusion à la fin de l'illustre capitaine, et ces vers sont sûrement postérieurs à l'année 1453.

Un clerc Orléanais, six ans après le siège, n'aurait pas travesti Jeanne en dame de haute naissance.

Aux vers 10199 et suivants du _Mistère du siège_ la Pucelle répond au premier président du Parlement de Poitiers qui l'interroge sur sa maison:

Quant est de l'ostel de mon père, Il est en pays de Barois; Gentilhomme et de noble afaire Honneste et loyal François[25].

[Note 25: _Mistère du siège_, pp. 397-398.]

Pour qu'un clerc en arrivât à écrire de telles choses, il fallait que la famille de Jeanne fût depuis très longtemps anoblie et la première génération noble éteinte, ce qui advint en 1469; il fallait qu'il pullulât des du Lys, dont on ménageait les prétentions ridicules. Ces du Lys ne se contentaient point de remonter à leur tante; ils rattachaient le bonhomme Jacquot d'Arc à la vieille noblesse barroise.

Bien que ces paroles de Jeanne sur «l'hôtel de son père» s'accordent assez mal avec d'autres scènes du même mystère, ce long ouvrage paraît être tout d'une venue.

Il fut vraisemblablement compilé sous le règne de Louis XI par un orléanais qui possédait assez bien son sujet. Il y aurait intérêt à étudier ses sources plus attentivement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Ce poète semble avoir connu un _Journal du siège_ très différent de celui que nous possédons.

Son mystère fut-il représenté dans les trente dernières années du siècle, aux fêtes instituées en commémoration de la prise des Tourelles? Le sujet, le ton, l'esprit, tout y est parfaitement approprié. Il semble toutefois étrange qu'un poème fait pour célébrer à la date du 8 mai la délivrance d'Orléans, place expressément cette délivrance à la date du 9. C'est ce que fait l'auteur du _Mistère du siège_, quand il met ces vers dans la bouche de la Pucelle:

..... Ayez en souvenance... Comment Orléans eult délivrance... L'an mil iiijc xxix; Faites en mémoire tous dis; Des jours de may ce fut le neuf[26].

[Note 26: _Mistère du siège_, vers 14375-14381, p. 559.]

Voilà les principaux chroniqueurs du parti français qui ont écrit sur la Pucelle. Je puis me dispenser de citer les autres qui sont plus tardifs ou qui, traitant seulement de quelques épisodes de la vie de Jeanne, ne peuvent être examinés avec utilité qu'au moment où l'on entre dans le détail des faits. Dès à présent, sans nous inquiéter de ce qu'il peut y avoir à prendre dans la _Chronique de l'établissement de la fête_[27], dans la _Relation_ du greffier de La Rochelle[28], et dans quelques autres textes contemporains, nous sommes à même de nous apercevoir que, si nous ne savions de Jeanne d'Arc que ce qu'ont dit d'elle les chroniqueurs français, nous la connaîtrions à peu près comme nous connaissons Çakia Mouni.

[Note 27: _Procès_, t. V, pp. 285 et suiv.]

[Note 28: _Relation inédite sur Jeanne d'Arc, extraite du livre noir de l'hôtel de ville de La Rochelle_, publ. par J. Quicherat, Orléans, 1879, in-8º, et _Revue Historique_, t. IV, 1877, pp. 329-344.]

Ce ne sont pas les chroniqueurs bourguignons qui nous la peuvent expliquer. Mais on trouve chez eux quelques renseignements utiles. De ces chroniqueurs du parti de Bourgogne, le premier en date est le clerc picard auteur d'une Chronique anonyme dite _des Cordeliers_[29], parce que l'unique manuscrit qui la renferme provient d'un couvent de ces religieux, à Paris. C'est une cosmographie qui va de la création du monde à l'année 1431. M. Pierre Champion[30] a établi que Monstrelet s'en est servi. Ce clerc picard a connu diverses choses et vu certaines pièces diplomatiques. Mais il brouille étrangement les faits et les dates. Ses informations sur la vie militaire de la Pucelle sont de source française et populaire. On lui a accordé quelque crédit pour son récit du saut de Beaurevoir qui, s'il était exact, écarterait toute idée que Jeanne s'est jetée du haut du donjon dans un accès de désespoir ou de folie[31]. Toutefois, ce récit ne peut se concilier avec les déclarations de Jeanne.

[Note 29: Bibl. nat. fr., 23.018.--J. Quicherat, _Supplément aux témoignages contemporains sur Jeanne d'Arc_, dans _Revue Historique_, t. XIX, mai-juin 1882, pp. 72-83.]

[Note 30: Pierre Champion, _Guillaume de Flavy_, Paris, 1906, in-8º, pp. xj et xij.]

[Note 31: _Chronique d'Antonio Morosini_, introd. et comm., par Germain Lefèvre-Pontalis, texte établi par Léon Dorez, t. III, 1901, p. 302 et t. IV, annexe xxj.]

Monstrelet[32], «plus baveux que ung pot de moutarde[33]» est une fontaine de sapience au regard de Jean Chartier. S'il se sert de la _Chronique des Cordeliers_, il la redresse, et présente les faits avec ordre. Ce qu'il savait de Jeanne se réduisait à peu de chose. Il croyait de bonne foi qu'elle avait été servante d'auberge. Il n'a qu'un mot sur les indécisions de la guerrière à Montépilloy, mais ce mot, qui ne se trouve nulle part ailleurs, nous a été extrêmement précieux. Il l'a vue au camp de Compiègne, malheureusement il n'a pas su ou il n'a pas voulu dire quelle impression elle avait produite sur lui.

[Note 32: Enguerran de Monstrelet, _Chronique_, publ. par Doüet-d'Arcq, Paris, 1857-1861, 6 vol. in-8º.]

[Note 33: Rabelais, _Pantagruel_, t. III, ch. XXIV.]

Wavrin du Forestel[34], qui rédigea des additions à Froissart, à Monstrelet et à Mathieu d'Escouchy, était à Patay; il n'y vit point Jeanne. Il ne la connaît que par ouï-dire et très mal. Nous n'avons donc pas à tenir grand compte de ce qu'il rapporte de messire Robert de Baudricourt, lequel, à l'en croire, endoctrina la Pucelle et lui enseigna la manière de paraître «inspirée de la Providence divine[35]». Par contre, il donne des renseignements précieux sur les faits militaires qui suivirent la délivrance d'Orléans.

[Note 34: Jehan de Wavrin, _Anchiennes croniques d'Engleterre_, éd. de mademoiselle Dupont, Paris, 1858-1863, 3 vol. in-8º.]

[Note 35: Additions de Wavrin à Monstrelet, dans _Procès_, t. IV, p. 407.]

Le Fèvre de Saint-Remy, conseiller du duc de Bourgogne et roi d'armes de la Toison-d'Or[36], était peut-être à Compiègne quand Jeanne fut prise et il a parlé d'elle comme d'une vaillante fille.

[Note 36: _Chronique de Jean Le Fèvre, seigneur de Saint-Remy_, publ. par François Morand, Taris, 1876-81, 2 vol. in-8º.]

Georges Chastellain copie Le Fèvre de Saint-Remy[37].

[Note 37: _Chronique des ducs de Bourgogne_, Paris, 1827, 2 vol. in-8º, t. XLII et XLIII de la _Collection des Chroniques françaises_ de Buchon.--_Oeuvres de Georges Chastellain_, publiées par Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1863, 8 vol. in-8º.]