Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 9

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Avec ce que je sais de l'Italie d'aujourd'hui, je traduirais ainsi: qu'un M. Guadagni ou Guadanianno, ayant commis quelque petit assassinat en Italie, était venu à Avignon vers 1650, à la suite de quelque légat. Ce qui me frappa beaucoup alors, c'est que nous étions venus (car je me regardais comme Gagnon et je ne pensais jamais aux Beyle qu'avec une répugnance qui dure encore en 1835), que nous étions venus d'un pays où les orangers croissent en pleine terre. Quel pays de délices, pensais-je!

Ce qui me confirmerait dans cette idée d'origine italienne, c'est que la langue de ce pays était en grand honneur dans la famille, chose bien singulière dans une famille bourgeoise de 1780. Mon grand-père savait et honorait l'italien, ma pauvre mère lisait le Dante, chose fort difficile, même de nos jours; M. Artaud, qui a passé vingt ans en Italie et qui vient d'imprimer une traduction de Dante, ne met pas moins de deux contre-sens et d'une absurdité par page. De tous les Français de ma connaissance, deux seuls: M. Fauriel, qui m'a donné les histoires d'amour arabes, et M. Delécluze, des _Débats_, comprennent Dante, et cependant tous les écrivailleurs de Paris gâtent sans cesse ce grand nom en le citant et prétendant l'expliquer. Rien ne m'indigne davantage.

Mon respect pour le Dante est ancien, il date des exemplaires que je trouvai dans le rayon de la bibliothèque paternelle occupé par les livres de ma pauvre mère et qui faisaient ma seule consolation pendant la _tyrannie Raillane._

Mon horreur pour le métier de cet homme et pour ce qu'il enseignait par métier arriva à un point qui frise la manie.

Croirait-on que, hier encore, 4 décembre 1835, venant de R[ome] à C[ivit]à-V[ecchia], j'ai eu l'occasion de rendre, sans me gêner, un fort grand service à une jeune femme que je ne soupçonne pas fort cruelle. En route, elle a découvert mon nom malgré moi, elle était porteur d'une lettre de recommandation pour mon secrétaire. Elle a des yeux fort beaux et ces yeux m'ont regardé sans cruauté pendant les huit dernières lieues du voyage. Elle m'a prié de lui chercher un logement peu cher; enfin il ne tenait probablement qu'à moi d'en être bien traité; mais, comme j'écris ceci depuis huit jours, le fatal souvenir de M. l'abbé Raillane était réveillé. Le nez aquilin, mais un peu trop petit, de celte jolie Lyonnaise, Mme ...[4], m'a rappelé celui de l'abbé, dès lors il m'a été impossible même de la regarder, et j'ai fait semblant de dormir en voiture. Même, après l'avoir fait embarquer par grâce et moyennant huit écus au lieu de vingt-cinq, j'hésitais à aller voir le nouveau lazaret pour n'être pas obligé de la voir et de recevoir ses remerciements.

Comme il n'y a aucune consolation, rien que de laid et de sale, dans les souvenirs de l'abbé Raillane, depuis vingt ans au moins je détourne les yeux avec horreur du souvenir de cette terrible époque. Cet homme aurait dû faire de moi un coquin, c'était, je le vois maintenant, un parfait jésuite[5], il me prenait à part dans nos promenades le long de l'Isère, de la porte de la Graille[6] à l'embouchure du Drac, ou simplement à un petit bois au-delà du travers de l'île A[7] pour m'expliquer que j'étais imprudent en paroles: «Mais, Monsieur, lui disais-je en d'autres termes, c'est vrai, c'est ce que je sens.

--N'importe, mon petit ami, il ne faut pas le dire, cela ne convient pas.» Si ces maximes eussent pris, je serais riche aujourd'hui, car trois ou quatre fois la fortune a frappé à ma porte. (J'ai refusé en mai 1814 la direction générale des subsistances (blé) de Paris, sous les ordres de M. le comte Beugnot, dont la femme avait pour moi la plus vive amitié; après son amant, M. Pépin de Bellile, mon ami intime, j'étais peut-être ce qu'elle aimait le mieux.) Je serais donc riche, mais je serais un coquin, je n'aurais pas les charmantes visions du beau, qui souvent remplissent ma tête à mon âge de _fifty two._

Le lecteur croit peut-être que je cherche à éloigner cette coupe fatale d'avoir à parler de l'abbé Raillane.

Il avait un frère, tailleur au bout de la Grande-rue, près la place Claveyson, qui était l'ignoble en personne. Une seule disgrâce manquait à ce jésuite[8], il n'était pas sale, mais au contraire fort soigné et fort propre. Il avait le goût des serins des Canaries, il les faisait nicher et les tenait fort proprement, mais à côté de mon lit. Je ne conçois pas comment mon père souillait une chose aussi peu saine.

Mon grand-père n'était jamais remonté dans la maison[9] après la mort de sa fille, il ne l'eût pas souffert, lui: mon père, Chérubin Beyle, comme je l'ai dit, m'aimait comme le soutien de son nom, mais nullement comme fils.

La cage des serins, en fils de fer attachés à des montants en bois, eux-mêmes attachés au mur par des happes à plâtre, pouvait avoir neuf pieds de long, six de haut et quatre de profondeur. Dans cet espace voltigeaient tristement, loin du soleil, une trentaine de pauvres serins de toute couleur. Quand ils nichaient, l'abbé les nourrissait avec des jaunes d'œuf, et de tout ce qu'il faisait cela seul m'intéressait. Mais ces diables d'oiseaux me réveillaient au point du jour, bientôt après j'entendais la pelle de l'abbé qui arrangeait son feu avec un soin que j'ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites [10]. Mais cette volière produisait beaucoup d'odeur, et à deux pieds de mon lit et dans une chambre humide, obscure, où le soleil ne donnait jamais. Nous n'avions pas de fenêtre sur le jardin Lamouroux, seulement un _jour de souffrance_ (les villes de parlement sont remplies de mots de droit) qui donnait une brillante lumière à l'escalier L[11], ombragé par un beau tilleul, quoique l'escalier fût au moins à quarante pieds de terre. Ce tilleul devait être fort grand.

L'abbé se mettait en colère calme, sombre et méchante d'un diplomate flegmatique, quand je mangeais le pain sec de mon goûter près de ses orangers. Ces orangers étaient une véritable manie, bien plus incommode encore que celle des oiseaux. Ils avaient les uns trois pouces et les autres un pied de haut, ils étaient placés sur la fenêtre O, à laquelle le soleil atteignait un peu pendant deux mois d'été. Le fatal abbé prétendait que les miettes qui tombaient de notre pain bis attiraient les mouches, lesquelles mangeaient ses orangers. Cet abbé aurait donné des leçons de petitesse aux bourgeois les plus bourgeois, les plus _patets_ de la ville. (Patet, prononcez: _Patais_, extrême attention donnée aux plus petits intérêts.)

Mes compagnons, MM. Chazel et Reytiers[12], étaient bien moins malheureux que moi. Chazel était un bon garçon déjà grand, dont le père, méridional je crois, Ce qui veut dire homme franc, brusque, grossier, et commis-commissionnaire de MM. Périer, ne tenait pas beaucoup au latin. Il venait _seul_ (sans domestique) vers les dix heures, faisait mal son _devoir_ latin et filait à midi et demi, souvent il ne venait pas le soir.

Reytiers, extrêmement joli garçon, blond et timide comme une demoiselle, n'osait pas regarder en face le terrible abbé Raillane. Il était fils unique d'un père le plus timide des hommes et le plus religieux. Il arrivait dès huit heures, sous la garde sévère d'un domestique qui venait le reprendre comme midi sonnait à Saint-André (église à la mode de la ville, dont nous entendions fort bien les cloches). Dès deux heures, le domestique ramenait Reytiers avec son goûter dans un panier. En été, vers cinq heures M. Raillane nous menait promener, en hiver rarement, et alors c'était vers les trois heures. Chazel, qui était un _grand_, s'ennuyait de la promenade et nous quittait bien vite.

Nous ambitionnions beaucoup aller du côté de l'île de l'Isère: d'abord la montagne, vue de là, a un aspect délicieux, et l'un des défauts littéraires de mon père et de M. Raillane était d'exagérer sans cesse les beautés de la nature (que ces belles âmes devaient bien peu sentir; ils ne pensaient qu'à gagner de l'argent). A force de nous parler de la beauté du rocher de la Buisserate[13], M. l'abbé Raillane nous avait fait lever la tête. Mais c'était un bien autre objet qui nous faisait aimer le rivage près l'île. Là nous voyions, nous autres pauvres prisonniers, des jeunes gens qui _jouissaient de la liberté_, allaient et venaient _seuls_ et après se baignaient dans l'Isère et un ruisseau affluent nommé la Biole[14]. Excès de bonheur dont nous n'apercevions pas même la possibilité dans le lointain le plus éloigné.

M. Raillane, comme un vrai journal ministériel de nos jours, ne savait nous parler que des dangers de la liberté. Il ne voyait jamais un enfant se baignant sans nous prédire qu'il finirait par se noyer, nous rendant ainsi le service de faire de nous des lâches, et il a parfaitement réussi à mon égard. Jamais je n'ai pu apprendre à nager. Quand je fus libre, deux ans après, vers 1795, je pense, et encore en trompant mes parents et faisant chaque jour un nouveau mensonge, je songeais déjà à quitter Grenoble, à quelque prix que ce fût, j'étais amoureux de Mlle Kably, et la nage n'était plus un objet assez intéressant pour moi pour l'apprendre. Toutes les fois que je me mettais à l'eau, Roland (Alphonse) ou quelque autre _fort_ me faisait boire.

* * * * *

Je n'ai point de dates pendant l'affreuse tyrannie Raillane; je devins sombre et haïssant tout le monde. Mon grand malheur était de ne pouvoir jouer avec d'autres enfants; mon père, probablement très fier d'avoir un précepteur pour son fils, ne craignait rien à l'égal de me voir _aller avec des enfants du commun_, telle était la locution des aristocrates de ce temps-là. Une seule chose pourrait me fournir une date: Mlle Marine Périer[15] (sœur du ministre Casimir Périer) vint voir M. Raillane, qui peut-être était son confesseur, peu de temps avant son mariage avec ce fou de Camille Teisseire, patriote enragé qui plus tard a brûlé ses exemplaires de Voltaire et de Rousseau, qui, en 1811, lui étant sous-préfet par la grâce de M. Crétet, son cousin, fut si stupéfait de la faveur dont il me vit jouir dans le salon[16] de madame la comtesse Daru (au rez-de-chaussée sur le jardin de l'hôtel de Biron, je crois, hôtel de la Liste civile, dernière maison à gauche de la rue Saint-Dominique, au coin du boulevard des Invalides). Je vois encore sa mine envieuse et la gaucherie de sa politesse à mon égard. Camille Teisseire s'était enrichi, ou plutôt son père s'était enrichi en fabriquant du _ratafia de cerises_, ce dont il avait une grande honte.

En faisant rechercher dans les actes de l'état-civil de Grenoble (que Louis XVIII appelait Grelibre) l'acte de mariage de M. Camille Teisseire (rue des Vieux-Jésuites ou place Grenette, car sa vaste maison avait deux entrées) avec Mlle Marine Périer, j'aurais la date de la tyrannie Raillane.

J'étais sombre, sournois, mécontent, je traduisais Virgile, l'abbé m'exagérait les beautés de ce poète et j'accueillais ses louanges comme les pauvres Polonais d'aujourd'hui doivent accueillir les louanges de la bonhomie russe dans leurs gazettes vendues; je haïssais l'abbé, je haïssais mon père, source des pouvoirs de l'abbé, je haïssais encore plus la religion[17] au nom de laquelle il me tyrannisait. Je prouvais à mon compagnon de chaîne, le timide Reytiers, que toutes les choses qu'on nous apprenait étaient des contes. Où avais-je pris ces idées? Je l'ignore. Nous avions une grande bible à estampes reliée en vert, avec des estampes gravées sur bois et insérées dans le texte, rien n'est mieux pour les enfants. Je me souviens que je cherchais sans cesse des ridicules à cette pauvre bible. Reytiers, plus timide, plus croyant, adoré par son père et par sa mère, qui mettait un pied de rouge et avait été une beauté, admettait mes doutes par complaisance pour moi.

Nous traduisions donc Virgile à grand'peine, lorsque je découvris dans la bibliothèque de mon père une traduction de Virgile en quatre volumes in-8° fort bien reliés, par ce coquin d'abbé Desfontaines, je crois. Je trouvai le volume correspondant aux Géorgiques et au second livre que nous écorchions (réellement nous ne savions pas du tout le latin). Je cachai ce bienheureux volume aux lieux d'aisance, dans une armoire où l'on déposait les plumes des chapons consommés à la maison; et là, deux ou trois fois pendant notre pénible _version_, nous allions consulter celle de Desfontaines. Il me semble que l'abbé s'en aperçut par la débonnaireté de Reytiers, ce fut une scène abominable. Je devenais de plus en plus sombre, méchant, malheureux. J'exécrais tout le monde, et ma tante Séraphie superlativement.

Un an après la mort de ma mère, vers 1791 ou 92, il me semble aujourd'hui que mon père en devint amoureux, de là d'interminables promenades aux _Granges_[18], où l'on méprenait en tiers en prenant la précaution de me faire marcher à quarante pas en avant dès que nous avions passé la porte de Bonne. Cette tante Séraphie m'avait pris en grippe, je ne sais pourquoi, et me faisait sans cesse gronder par mon père. Je les exécrais et il devait y paraître puisque, même aujourd'hui, quand j'ai de l'éloignement pour quelqu'un, les personnes présentes s'en aperçoivent sur-le-champ. Je détestais ma sœur cadette, Zénaïde (aujourd'hui Mme Alexandre Mallein[19]), parce qu'elle était chérie par mon père, qui chaque soir l'endormait sur ses genoux, et hautement protégée par Mlle Séraphie. Je couvrais les plâtres de la maison (et particulièrement des gippes) de caricatures[20] contre Zénaïde _rapporteuse._ Ma sœur Pauline (aujourd'hui Mme veuve Périer-Lagrange) et moi accusions Zénaïde de jouer auprès de nous le rôle d'espion, et je crois bien qu'il en était quelque chose. Je dînais toujours chez mon grand-père, mais nous avions fini de dîner comme une heure et quart sonnait à Saint-André, et à deux heures il fallait quitter le beau soleil de la place Grenette pour les chambres humides et froides que l'abbé Raillane occupait sur la cour de la maison paternelle, rue des Vieux-Jésuites. Rien n'était plus pénible pour moi; comme j'étais sombre et sournois, je faisais des projets de m'enfuir, mais où prendre de l'argent?

Un jour, mon grand-père dit à l'abbé Raillane:

«Mais, monsieur, pourquoi enseigner à cet enfant le système céleste de Ptolémée, que vous savez être faux?

--Mais il explique tout, et d'ailleurs est approuvé par l'Eglise.»

Mon grand-père ne put digérer cette réponse et souvent la répétait, mais en riant; il ne s'indignait jamais contre ce qui dépendait des autres, or mon éducation dépendait de mon père, et moins M. Gagnon avait d'estime pour son savoir, plus il respectait ses droits de père.

Mais cette réponse de l'abbé, souvent répétée par mon grand-père, que j'adorais, acheva de faire de moi un impie forcené et d'ailleurs l'être le plus sombre. Mon grand-père savait l'astronomie, quoiqu'il ne comprit rien au calcul; nous passions les soirées d'été sur la magnifique terrasse de son appartement, là il me montrait la grande et la petite Ourse et me parlait poétiquement des bergers de la Chaldée et d'Abraham. Je pris ainsi de la considération pour Abraham, et je dis à Reytiers: Ce n'est pas un coquin comme ces autres personnages de la Bible.

Mon grand-père avait à lui, ou emprunté à la bibliothèque publique, dont il avait été le promoteur, un exemplaire in-4° du voyage de _Bruce en Nubie et Abyssinie._ Ce voyage avait des gravures, de là son influence immense sur mon éducation.

J'exécrais tout ce que m'enseignaient mon père et l'abbé Raillane. Or, mon père me faisait réciter par cœur la géographie de _Lacroix_, l'abbé avait continué; je la savais bien, par force, mais je l'exécrais.

Bruce, descendant des rois d'Ecosse, me disait mon excellent grand-père, me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il parlait. De là mon amour pour les mathématiques et enfin cette idée, j'ose dire de génie: _Les mathématiques peuvent me faire sortir de Grenoble._

[Footnote 1: Le _chapitre VIII_ est le chapitre VI du manuscrit (fol. 99 à 121).--Écrit à Cività-Vecchia, les 5 et 6 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _la magnifique allée des Marronniers, plantée ... par Lesdiguières._--Il s'agit de la promenade de la Terrasse du Jardin-de-Ville. Les orangers de la Ville de Grenoble proviennent en effet de Lesdiguières. Lors de la vente de l'hôtel de Lesdiguières aux Consuls de Grenoble pour en faire un Hôtel-de-Ville, il y eut une longue discussion au sujet de la cession de l'orangerie et des orangers. Ceux-ci furent définitivement compris dans le contrat de vente du 5 août 1719 (Arch. mun. de Grenoble, DD 101).--Il importe toutefois de noter que la terrasse et l'orangerie ne furent pas l'œuvre de Lesdiguières lui-même. Elles datent en effet de 1675 environ.--Les orangers sont encore aujourd'hui,--mais non plus «en grande pompe»,--placés dans le Jardin-de-Ville et sur la place Grenette.]

[Footnote 3: ... _était venu se cacher à Avignon à la suite ..._--Après ces mots il y a dans le manuscrit un blanc d'une demi-ligne.]

[Footnote 4:--_cette jolie Lyonnaise, Mme ..._--Le nom a été laissé en blanc par Stendhal.]

[Footnote 5: ... _un parfait jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 6: ... _la porte de la Graille ..._--Cette porte se trouvait sur l'actuel quai Créqui. Elle a été démolie en 1884, lors de l'agrandissement de l'enceinte. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 7: ... _au-delà du travers de l'île A ..._--Ici un plan explicatif.--L'île a disparu aujourd'hui; elle s'appelait l'île Sirand.]

[Footnote 8: _Une seule disgrâce manquait à ce jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 9: _Mon grand-père n'était jamais remonté dans la maison ..._--Suit un plan d'une partie de la «maison paternelle», rue des Vieux-Jésuites.]

[Footnote 10: ... _que j'ai reconnu plus tard appartenir aux jésuites._--Ms.: «_Tejés._»]

[Footnote 11: ... _qui donnait une brillante lumière à l'escalier L ..._--Ainsi désigné par Stendhal dans son plan de la maison paternelle: «Escalier rejoignant celui de la maison.»]

[Footnote 12: ... _Reytiers ..._--Teisseire. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 13: ... _la beauté du rocher de la Buisserate ..._--La montagne du Néron, appelée aussi, improprement, le Casque de Néron, qui se termine au-dessus de la Buisserate (hameau de Saint-Martin-le-Vinoux) par un rocher à pic de 300 mètres environ.]

[Footnote 14: ... un _ruisseau affluent nommé la Biole._--Mot patois signifiant petit ruisseau. Il s'agit sans doute d'un petit cours d'eau, dénommé aujourd'hui canal de la Scierie, et qui du temps de Stendhal servait au colmatage des terrains voisins.]

[Footnote 15: _ Mlle Marine Périer ..._--Adélaïde-Hélène, dite Marine Périer, a épousé Camille-Hyacinthe Teisseire le 13 thermidor an II (31 juillet 1794).]

[Footnote 16: ... _la faveur dont il me vit jouir dans le salon ..._ --Variante: «_Où il me vit établi dans ..._»]

[Footnote 17: ... _je haïssais encore plus la religion ..._--Ms.: «_Gion._»]

[Footnote 18: ... _d'interminables promenades aux_ Granges ...--Ce quartier suburbain, alors peuplé en grande partie de peigneurs de chanvre, est aujourd'hui à l'intérieur de la ville. Il est situé aux alentours de l'église Saint-Joseph. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 19: ... _Mme Alexandre Mallein ..._--Marie-Zénaïde-Caroline Beyle, née le 10 octobre 1788, épousa le 30 mai 1815 Alexandre-Charles Mallein, contrôleur des Contributions directes.]

[Footnote 20: _Je couvrais les plâtres de la maison de caricatures ..._--Je me rappelle d'une fort plaisante. Zénaïde était représentée dévidant du fil placé sur un tour; elle y était dessinée en pied, assez grotesquement, avec cette devise au bas: «_Zénaïde, jalousie rapportante, Caroline Beyle._» (Note au crayon de R. Colomb.)]

CHAPITRE IX[1]

Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père, Chérubin Beyle, était un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait succédé la passion de l'agriculture, qui, dans la suite, fut renversée par l'amour de la truelle (ou de la bâtisse), qu'il avait toujours eu, et enfin par l'ultracisme et la passion d'administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons[2]. Mon père rêvait nuit et jour à ce qui était l'objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse, une grande expérience des finasseries des autres Dauphinois, et je concilierais assez volontiers de tout cela qu'il avait du talent. Mais je n'ai pas plus d'idée de cela que de sa physionomie.

Mon père se mit à aller deux fois la semaine à Claix; c'est un domaine (terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante arpents, je crois, situé au midi de la ville, sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac[3]. Tout le terrain de Claix et de Furonières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin inventa, vers 1750, de cultiver le _marais_ au couchant du pont de Claix; ce marais a fait la fortune du pays.

* * * * *

La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j'ai fait ce trajet, à pied, mille fois peut-être. C'est sans doute à cet exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l'a conduit jusqu'à soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois, à Grenoble, n'est considéré qu'autant qu'il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père, avait un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique _parce qu'il était allé_ à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions en passant le Drac au bac de Seyssins, au point A.

Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu'il m'en parlait sans cesse. _Il fit venir_ (terme du pays, apparemment), il fit venir de Paris, ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle avait des estampes; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut d'aller souvent à Claix (c'est-à-dire à notre maison de Furonières) les jeudis, jours de congé. Je promenais avec mon père dans les champs et j'écoutais de mauvaise grâce l'exposé de ses projets, toutefois le plaisir d'avoir quelqu'un pour écouter ces romans qu'il appelait des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le vendredi; quelquefois nous partions dès le mercredi soir.

Claix me déplaisait parce que j'y étais toujours assiégé de projets d'agriculture; mais bientôt je découvris[4] une grande compensation. Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire[5] dans l'édition des quarante volumes _encadrés_ que mon père avait à Claix (son domaine) et qui était parfaitement reliée, en veau imitant le marbre. Il y avait quarante volumes, je pense, fort serrés, j'en prenais deux et écartais un peu tous les autres, il n'y paraissait pas. D'ailleurs, ce livre dangereux avait été placé au rayon le plus élevé de la bibliothèque, en bois de cerisier et glaces, laquelle était souvent fermée à clef.

Par la grâce de Dieu, même à cet âge les gravures me semblaient ridicules, et quelles gravures! Celles de la _Pucelle._

Ce miracle me faisait presque croire que Dieu m'avait destiné à avoir bon goût et à écrire un jour l'_Histoire de la Peinture en Italie._

Vous passions toujours les féries[6] à Claix, c'est-à-dire les mois de septembre et d'août. Mes maîtres se plaignaient que j'oubliais tout mon latin pendant ce temps de plaisir. Rien ne m'était si odieux[7] que quand mon père appelait nos courses à Claix _nos plaisirs._ J'étais comme un galérien que l'on forcerait à appeler _ses plaisirs_ un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.