Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 8

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C'est la possession de cette qualité qui brouillait, ce me semble, le père et le fils; ils étaient tous deux, mais dans des genres différents, les hommes les plus aimables de la ville. Mon grand-père était plein de mesure dans les plaisanteries et son esprit fin et froid pouvait passer inaperçu. Il était d'ailleurs un prodige de science pour ce temps-là (où florissait la plus drôle d'ignorance). Les sots ou les envieux (MM. Champel, Tournus (le cocu), Tourte) lui faisaient sans cesse, pour se venger, des compliments sur sa mémoire. Il savait, croyait et citait les auteurs approuvés sur toutes sortes de sujets.

«Mou fils n'a rien lu», disait-il quelquefois avec humeur. Rien n'était plus vrai, mais il était impossible de s'ennuyer dans une société où était M. Gagnon le fils. Son père lui avait donné un charmant appartement dans sa maison et l'avait fait avocat. Dans une ville de parlement, tout le monde aimait la chicane, et vivait de la chicane, et faisait de l'esprit sur la chicane. Je sais encore un nombre de plaisanteries sur le _pétitoire_ et le _possessoire._

Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour ses menus plaisirs, et mon oncle achetait des habits brodés de mille écus et entretenait des actrices.

Je n'ai fait qu'entrevoir ces choses, que je pénétrais par les demi-mots de mon grand-père. Je suppose que mon oncle recevait des cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s'habillait magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres. Il faut savoir que, dans notre pays et alors, il n'y avait rien de mal à recevoir de l'argent de Mme Dulauron, ou de Mme de Marcieu, ou de Mme de Sassenage, pourvu qu'on le dépensât _hic et nunc_ et qu'on ne thésaurisât pas. _Hic et nunc_ est une façon de parler que Grenoble devait à son parlement.

Il est arrivé plusieurs fois que mon grand-père, arrivant chez M. de Quinsonnas ou dans un autre cercle, apercevait un jeune homme richement vêtu et que tout le inonde écoutait, c'était son fils.

«Mon père ne me connaissait pas ces habits, me disait mon oncle, je m'éclipsais au plus vite et rentrais pour reprendre le modeste frac. Quand mon père me disait: Mais faites-moi un peu le plaisir de me dire où vous prenez les frais de cette toilette.--Je joue et j'ai du bonheur, répondais-je.--Mais alors, pourquoi ne pas payer vos dettes?--Et madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit qu'elle m'avait acheté! continuait mon oncle. Je m'en tirais par quelque calembredaine.»

Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre encore aujourd'hui: les _Liaisons dangereuses_ avaient été composées à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d'artillerie, et peignaient les mœurs de Grenoble.

J'ai encore connu Mme de Merteuil, c'était Mme de Montmort, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la maison Drevon au Chevallon, près l'église de Saint-Vincent, entre le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du chemin séparait le domaine de Mme de Montmort (ou loué par Mme de Montmort) et celui de M. Henri Gagnon. La jeune personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une demoiselle de Blacons, de Voreppe.

Cette famille est exemplaire par la tristesse, la dévotion, la régularité et l'ultracisme, ou du moins était exemplaire vers 1814, quand l'Empereur m'envoya commissaire dans la 7me division militaire avec le vieux sénateur comte de Saint-Vallier, un des roués de l'époque de mon oncle et qui me parla beaucoup de lui comme ayant fait faire d'insignes folies à mesdames N. et N., j'ai oublié les noms. Alors j'étais brûlé du feu sacré et ne songeais qu'aux moyens de repousser les Autrichiens, ou du moins de les empêcher d'entrer aussi vite.

J'ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil, comme un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu peut voir ces choses, dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.

[Footnote 1: Le _chapitre VI_ est le chapitre IV _bis_ du manuscrit (R 299, fol. 75 à 81).--Écrit à Rome, le 2 décembre 1835.]

[Footnote 2: _Il n'aimait au monde que cette fille et moi._--_Et moi_ a été ajouté au crayon par Stendhal.]

CHAPITRE VII[1]

La famille était clone composée, à l'époque de la mort de ma mère, vers 1790, de MM. Gagnon père, 60 ans; Romain Gagnon, son fils, 25; Séraphie, sa fille, 24; Elisabeth, sa sœur, 64; Chérubin Beyle, son gendre, 43; Henri, son fils, 7; Pauline, sa fille, 4; Zénaïde, sa fille, 2.

Voilà les personnages du triste drame de ma jeunesse, qui ne me rappelle presque que souffrances et profondes contrariétés morales. Mais voyons un peu le caractère de ces personnages.

Mon grand-père, Henri Gagnon (60 ans); sa fille Séraphie, ce diable femelle dont je n'ai jamais su l'âge, elle pouvait avoir 22 ou 24 ans; sa sœur Elisabeth Gagnon (64 ans), grande femme maigre, sèche, avec une belle figure italienne, caractère parfaitement noble, mais noble avec les raffinements et les scrupules de conscience espagnols. Elle a à cet égard formé mon cœur et c'est à ma tante Elisabeth que je dois les abominables duperies de noblesse à l'espagnole dans lesquelles je suis tombé pendant les premiers trente ans de ma vie. Je suppose que ma tante Elisabeth, riche (pour Grenoble), était restée fille à la suite d'une passion malheureuse. J'ai appris[2] quelque chose comme cela de la bouche de ma tante Séraphie dans ma première jeunesse.

La famille était enfin composée de mon père.

Joseph-Chérubin Beyle, avocat au Parlement du pays, ultra et chevalier de la Légion d'honneur, adjoint au maire de Grenoble, mort en 1819, à 72 ans, dit-on, ce qui le suppose né en 1747. Il avait donc, en 1790, quarante-trois ans[3].

C'était un homme extrêmement peu aimable, réfléchissant toujours à des acquisitions et à des ventes de domaines, excessivement fin, accoutumé à vendre aux paysans et à acheter d'eux, archi-Dauphinois. Il n'y avait rien de moins espagnol et de moins follement noble que cette âme-là, aussi était-il antipathique à ma tante Elisabeth. Il était de plus excessivement ridé et laid, et déconcerté et silencieux avec les femmes, qui pourtant lui étaient nécessaires.

Cette dernière qualité lui avait donné l'intelligence de la _Nouvelle-Héloïse_ et des autres ouvrages de Rousseau, dont il ne parlait qu'avec adoration, tout en le maudissant comme impie, car la mort de ma mère le jeta dans la plus haute et la plus absurde dévotion[4]. Il s'imposa l'obligation de dire tous les offices d'un prêtre, il fut même question pendant trois ou quatre ans de son entrée dans les ordres, et probablement il fut retenu par le désir de me laisser sa place d'avocat; il allait être _consistorial_: c'était une distinction noble parmi les avocats, dont il parlait comme un jeune lieutenant de grenadiers parle de la croix. Il ne m'aimait pas comme individu, mais comme fils devant continuer sa famille.

Il aurait été bien difficile qu'il m'aimât: 1° il voyait clairement que je ne l'aimais point, jamais je ne lui parlais sans nécessité, car il était étranger à toutes ces belles idées littéraires et philosophiques qui faisaient la base de mes questions à mon grand-père et des excellentes réponses de ce vieillard aimable. Je le voyais fort peu. Ma passion pour quitter Grenoble, c'est-à-dire lui, et ma passion pour les mathématiques,--seul moyen que j'avais de quitter cette ville que j'abhorrais et que je hais encore, car c'est là que j'ai appris à connaître les hommes,--ma passion mathématique me jeta dans une profonde solitude de 1797 à 1799. Je puis dire avoir travaillé pendant ces deux années et même pendant une partie de 1790 comme Michel-Ange travailla à la Sixtine.

Depuis mon départ, à la fin d'octobre 1799,--je me souviens de la date parce que le 18 brumaire, 9 novembre, je me trouvais à Nemours,--je n'ai été pour mon père qu'un demandeur d'argent, la froideur a sans cesse augmenté, il ne pouvait pas dire un mot qui ne me déplût. Mon horreur était de vendre un champ à un paysan en finassant pendant huit jours, à l'effet de gagner 300 francs; c'était là sa passion.

Rien de plus naturel. Son père, qui portait, je crois, le grand nom de _Pierre_ Beyle, mourut de la goutte, à Claix, à l'improviste, à 63 ans. Mon père à 18 ans (c'était donc vers 1765) se trouva avec un domaine à Claix rendant 800 ou 1.800 francs, c'est l'un des deux, une charge de procureur et dix sœurs à établir, une mère, riche héritière, c'est-à-dire ayant peut-être 60.000 francs et en sa qualité d'héritière ayant le diable au corps. Elle m'a encore longtemps souffleté dans mon enfance quand je tirais la queue à son chien Azor (chien de Bologne à longues soies blanches). L'argent fut donc, et avec raison, la grande pensée de mon père, et moi je n'y ai jamais songé qu'avec dégoût. Cette idée me représente des peines cruelles, car en avoir ne me fait aucun plaisir, en manquer est un vilain malheur.

Jamais peut-être le hasard n'a rassemblé deux êtres plus foncièrement antipathiques que mon père et moi.

De là l'absence de tout plaisir dans mon enfance, de 1790 à 1799. Cette saison, que tout le monde[5] dit être celle des vrais plaisirs de la vie, grâce à mon père n'a été pour moi qu'une suite de douleurs amères et de dégoûts. Deux diables étaient déchaînés contre ma pauvre enfance, ma tante Séraphie et mon père, qui dès 1791 devint son esclave.

Le lecteur peut se rassurer sur le récit de mes malheurs, d'abord il peut sauter quelques pages, parti que je le supplie de prendre, car j'écris à l'aveugle, peut-être des choses fort ennuyeuses même pour 1835, que sera-ce en 1880?

En second lieu, je n'ai presque aucun souvenir de la triste époque 1790-1795, pendant laquelle j'ai été un pauvre petit bambin persécuté, toujours grondé à tout propos, et protégé seulement par un sage à la Fontenelle qui ne voulait pas livrer bataille pour moi, et d'autant qu'en ces batailles son autorité supérieure à tout lui commandait d'élever davantage la voix, or c'est ce qu'il avait le plus en horreur; et ma tante Séraphie qui, je ne sais pourquoi, m'avait pris en guignon, le savait bien aussi.

Quinze ou vingt jours après la mort de ma mère, mon père et moi nous retournâmes coucher dans la triste maison, moi dans un petit lit vernissé fait en cage, placé dans l'alcôve de mon père. Il renvoya ses domestiques et mangea chez mon grand-père, qui jamais ne voulut entendre parler de pension. Je crois que c'est par intérêt[6] pour moi que mon grand-père se donna ainsi la société habituelle d'un homme qui lui était antipathique.

Ils n'étaient réunis que par le sentiment d'une profonde douleur. A l'occasion de la mort de ma mère, ma famille rompit toutes ses relations de société, et, pour comble d'ennui pour moi, elle a depuis constamment vécu isolée.

M. Joubert, mon pédant montagnard (on appelle cela à Grenoble _Bet_, ce qui veut dire un homme grossier né dans les montagnes de Gap), M. Joubert qui me montrait le latin, Dieu sait avec quelle sottise, en me faisant réciter les règles du rudiment, chose qui rebutait mon intelligence, et l'on m'en accordait beaucoup, mourut. J'allais prendre ses leçons sur la petite place Notre-Dame[7], je puis dire n'y avoir jamais passé sans me rappeler ma mère et la parfaite gaieté de la vie que j'avais menée de son temps. Actuellement, même mon bon grand-père en m'embrassant me causait du dégoût.

Le pédant Joubert à figure terrible me laissa en legs le second volume d'une traduction française de Quinte-Curce, ce plat Romain qui a écrit la vie d'Alexandre.

Cet affreux pédant, homme de cinq pieds six pouces, horriblement maigre et portant une redingote noire, sale et déchirée, n'était cependant pas mauvais au fond.

Mais son successeur, M. l'abbé Raillane, fut dans toute l'étendue du mot un noir coquin. Je ne prétends pas qu'il ait commis des crimes, mais il est difficile d'avoir une âme plus sèche, plus ennemie de tout ce qui est honnête, plus parfaitement dégagée de tout sentiment d'humanité. Il était prêtre, natif d'un village de Provence; il était petit, maigre, très pincé, le teint vert, l'œil faux avec les sourcils abominables.

Il venait de finir l'éducation de Casimir et Augustin Périer et de leurs quatre ou six frères[8].

Casimir a été un ministre très célèbre et selon moi dupe de Louis-Philippe[9]. Augustin, le plus emphatique des hommes, est mort pair de France[10]. Scipion était mort un peu fou vers 1806[11]. Camille a été un plat préfet[12] et vient d'épouser en secondes noces une femme fort riche[13], il est un peu fou comme tous ses frères. Joseph, mari d'une jolie femme extrêmement affectueuse et qui a eu des amours célèbres, a peut-être été le plus sage de tous[14]. Un autre, Amédée[15], je crois, a peut-être volé au jeu vers 1815, aima mieux passer cinq ans à Sainte-Pélagie que payer.

Tous ces frères étaient fous au mois de mai, eh bien! je crois qu'ils devaient départir cet avantage à notre commun précepteur, M. l'abbé Raillane.

Cet homme, par adresse, ou par instinct de prêtre[16], était ennemi juré de la logique et de tout raisonnement droit.

Mon père le prit apparemment par vanité. M. Périer _milord_[17], le père du ministre Casimir, passait pour l'homme le plus riche du pays. Dans le fait, il avait dix ou onze enfants et a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun[18]. Quel honneur pour un avocat au parlement de prendre pour son fils le précepteur sortant de chez M. Périer!

Peut-être M. Raillane fut-il renvoyé pour quelque méfait; ce qui me donne ce soupçon aujourd'hui, c'est qu'il y avait encore dans la maison Périer trois enfants fort jeunes, Camille de mon âge, Joseph et Amédée, je crois, beaucoup plus jeunes.

J'ignore absolument les arrangements financiers que mon père fit avec l'abbé Raillane. Toute attention donnée aux choses d'argent était réputée vile et basse au suprême degré dans ma famille. Il y était en quelque sorte contre la pudeur de parler d'argent, l'argent était comme une triste nécessité de la vie et indispensable malheureusement, comme les lieux d'aisance, mais dont il ne fallait jamais parler. On parlait toutefois et par exception des sommes rondes que coûtait un immeuble, le mot immeuble était prononcé avec respect.

M. Bellier a payé son domaine de Voreppe 20.000 écus. Pariset coûte plus de 12.000 écus (de trois livres) à notre cousin Colomb.

Cette répugnance, si contraire aux usages de Paris, de parler d'argent venait, de je ne sais où et s est complètement impatronisée dans mon caractère. La vue d'une grosse somme d'or ne réveille d'autre idée en moi que l'ennui de la garantir des voleurs, ce sentiment a souvent été pris pour de l'affectation, et je n'en parle plus.

Tout l'honneur, tous les sentiments élevée et fiers de la famille nous venaient de ma tante Elisabeth; ces sentiments régnaient en despotes dans la maison, et toutefois elle en parlait fort rarement, peut-être une fois en deux ans; en général, ils étaient amenés par un éloge de son père. Cette femme, d'une rare élévation de caractère, était adorée, par moi, et pouvait avoir alors soixante-cinq ans, toujours mise avec beaucoup de propreté et employant à sa toilette fort modeste des étoiles chères. On conçoit bien que ce n'est qu'aujourd'hui et en y pensant que je découvre ces choses. Par exemple, je ne sais la physionomie d'aucun de mes parents et cependant, j'ai présents leurs traits jusque dans le plus petit détail. Si je me figure un lieu la physionomie de mon excellent grand-père, c'est à cause de la visite que je lui fis quand j'étais déjà auditeur ou adjoint aux commissaires des guerres; j'ai perdu absolument l'époque de cette visite. J'ai été homme fort tard pour le caractère, c'est ainsi que j'explique aujourd'hui ce manque de mémoire pour les physionomies. Jusqu'à vingt-cinq ans, que dis-je, souvent encore il faut que je me tienne à deux mains pour n'être pas tout à la sensation produite par les objets et pouvoir les juger raisonnablement, avec mon expérience. Mais que diable est-ce que cela fait au lecteur? Que lui fait tout cet ouvrage? Et cependant, si je n'approfondis pas ce caractère de Henri, si difficile à connaître pour moi, je ne me conduis pas en honnête auteur cherchant à dire sur son sujet tout ce qu'il peut savoir. Je prie mon éditeur, si jamais j'en ai un, de couper ferme ces longueurs.

Un jour, ma tante Elisabeth Gagnon s'attendrit sur le souvenir de son frère, mort jeune à Paris; nous étions seuls, une après-dînée, dans sa chambre sur la Grenette. Evidemment cette âme élevée répondait à ses pensées, et comme elle m'aimait m'adressait la parole pour la forme.

«... Quel caractère! (Ce qui voulait dire: quelle force de volonté.) Quelle activité! Ah! quelle différence!» (Cela voulait dire: quelle différence avec celui-ci, mon grand-père, Henri Gagnon.) Et aussitôt, se reprenant et songeant devant qui elle parlait, elle ajouta: « _Jamais je n en ai tant dit._»

Moi: «Et à quel âge est-il mort?»

Mlle Elisabeth: «A vingt-trois ans.»

Le dialogue dura longtemps; elle vint à parler de son père. Parmi cent détails, de moi oubliés, elle dit:

«A telle époque, _il pleurait de rage en apprenant que l'ennemi s approchait de Toulon._»

(Mais quand l'ennemi s'est-il approché de Toulon? Vers 1736, peut-être, dans la guerre marquée par la bataille de l'_Assiette_, dont je viens de voir en 34 une gravure intéressante par la _vérité._)

11 aurait voulu que la milice marchât. Or, rien au monde n'était plus opposé aux sentiments de mon grand-père Gagnon, véritable Fontenelle, l'homme le plus spirituel et le moins patriote que j'aie jamais connu. Le patriotisme aurait distrait bassement mon grand-père de ses idées élégantes et littéraires. Mon père aurait calculé sur-le-champ ce qu'il pouvait lui rapporter. Mon oncle Romain aurait dit d'un air alarmé: «Diable! cela peut me faire courir quelque danger.» Le cœur de ma vieille tante et le mien auraient palpité[19] d'intérêt.

Peut-être j'avance un peu les choses à mon égard et j'attribue à sept ou huit ans les sentiments que j'eus à neuf ou dix. Il est impossible pour moi de distinguer sur les même choses les sentiments de deux époques antiques.

Ce dont je suis sûr, c'est que le portrait sérieux et rébarbatif de mon arrière-grand-père[20] dans son cadre doré à grandes rosaces d'un demi-pied de large, qui me faisait presque peur, me devint cher et sacré dès que j'eus appris les sentiments courageux et généreux que lui avaient inspiré les ennemis s'approchant de Toulon.

PORTRAIT DE HENRI GAGNON. MÉDECIN (Bibl. mun. de Grenoble. collection de portraits Dauphinois)

[Footnote 1: Le _chapitre VII_ est le chapitre V du manuscrit (fol. 81 à 99).--Écrit à Rome, le 2 décembre, et à Cività-Vecchia, le 5 décembre 1835.--On lit au verso du fol. 92: «Idée: Peut-être en ne corrigeant pas ce premier jet parviendrai-je à ne pas mentir par vanité. Omar, 3 décembre 1835.»]

[Footnote 2: _J'ai appris ..._--Variante: «_Su._»]

[Footnote 3: _Il avait donc, en _1790, _quarante-trois ans._--Chérubin-Joseph Beyle était né le 29 mars 1747. Il épousa le 20 février 1781 Caroline-Adélaïde-Henriette Gagnon et mourut le 20 juin 1819.]

[Footnote 4: ... _la plus absurde dévotion._--Ms.: «_Surdeab tiondévo._»]

[Footnote 5: _Cette saison, que tout le monde ..._--Variante: «_Cet âge, que l'avis de tout le monde ..._»]

[Footnote 6: _Je crois que c'est par intérêt pour moi ..._--Variante: «_Amitié._»]

[Footnote 7: _J'allais prendre ses leçons sur la petite place Notre-Dame ..._--A cette époque, la «voie centrale» (rue Président-Carnot) et l'avenue Maréchal-Randon n'étaient pas encore ouvertes. Voir notre plan de Grenoble en 1793.]

[Footnote 8: ... _Casimir et Augustin Périer et de leurs quatre ou six frères._--Casimir et Augustin Périer étaient fils de Claude Périer. Claude Périer eut neuf fils et trois filles: Jacques-Prosper (mort enfant), Elisabeth-Joséphine, Euphrosine-Marine (morte enfant), Augustin-Charles, Alexandre-Jacques, Antoine-Scipion, Casimir-Pierre, Adélaïde-Hélène, surnommée Marine, Camille-Joseph, Alphonse, Amédée-Auguste et André-Jean-Joseph.]

[Footnote 9: _Casimir a été un ministre très célèbre ..._--Casimir-Pierre Périer, le ministre, était né à Grenoble le 11 octobre 1777; il mourut à Paris le 16 mai 1832.]

[Footnote 10: _Augustin ... est mort pair de France._--Augustin-Charles Périer était né à Grenoble le 22 mai 1773. Pair de France à la mort de son frère Casimir (16 mai 1832), il mourut à Frémigny (Seine-et-Oise), le 2 décembre 1833.]

[Footnote 11: _Scipion était mort ... vers_ 1806.--Scipion Périer est mort à Paris en 1821. (Note au crayon de R. Colomb.)--Il était né le 14 juin 1776.]

[Footnote 12: _Camille a été un plat préfet ..._--Camille-Joseph Périer, né a Grenoble le 15 août 1781. Préfet de la Corrèze depuis le 12 février 1810 jusqu'en 1815, et de la Meuse depuis le 10 février 1819 jusqu'en 1822. Plus tard député et pair de France, il est mort le 14 septembre 1844.]

[Footnote 13: ... _et vient d'épouser en secondes noces une femme fort riche ..._--Erreur, Mlle de Sahune n'a pas eu un sou de dot. (Note au crayon de R. Colomb.)--Camille Périer épousa en premières noces Adèle Lecoulteux de Canteleux, et en secondes noces Amélie Pourcet de Sahune, cousine de Louise-Henriette de Berckeim, femme d'Augustin Périer.]

[Footnote 14: _Joseph, mari dune jolie femme ..._--André-Joseph-Jean Périer, né à Grenoble le 27 novembre 1786, dirigea la banque Périer frères, à Paris. A l'époque où Stendhal écrivait la _Vie de Henri Brulard_, il était député de la Marne (Epernay) depuis le 15 novembre 1832. Il épousa Mlle Marie-Aglaé du Clavel de Kergonan et mourut à Paris le 18 décembre 1868.]

[Footnote 15: ... _Amédée ... a peut-être volé au jeu vers_ 1815 ...--Amédée-Auguste Périer, né à Grenoble le 14 mars 1785, est mort à Paris en 1851.--L'histoire racontée par Stendhal nous est absolument inconnue et nous semble un produit de l'esprit caustique de notre auteur.]

[Footnote 16: ... _par instinct de prêtre ..._--Ms.: «_Reprêt._»]

[Footnote 17: _M. Périer milord ..._--Sur ce surnom de _milord_ donné à Claude Périer, voir t. II, p. 149.]

[Footnote 18: ... _a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun._---M. Périer a laissé dix enfants et 500.000 francs à chacun. (Note au crayon de R. Colomb.)--En réalité, Claude Périer eut douze enfants, dont deux moururent jeunes.]

[Footnote 19: ... _auraient palpité ..._--Variante: «_Palpitaient._»]

[Footnote 20: ... _le portrait sérieux et rébarbatif de mon arrière-grand-père ..._--Le manuscrit porte: «_Mon grand-père._»]

CHAPITRE VIII[1]

A cette occasion, ma tante Elisabeth me raconta que mon arrière-grand-père était né à Avignon, ville de Provence, pays _où venaient les oranges_, me dit-elle avec l'accent du regret, et beaucoup plus rapprochée de Toulon que Grenoble. Il faut savoir que la grande magnificence de la ville c'étaient soixante ou quatre-vingts orangers en caisse, provenant peut-être du connétable de Lesdiguières, le dernier grand personnage produit par le Dauphiné, lesquels, à l'approche de l'été, étaient places en grande pompe dans les environs de la magnifique allée des Marronniers, plantée aussi, je crois, par Lesdiguières[2]. «Il y a donc un pays où les orangers viennent en pleine terre?» dis-je à ma tante. Je comprends aujourd'hui que, sans le savoir, je lui rappelais l'objet éternel de ses regrets.

Elle me raconta que nous étions originaires d'un pays encore plus beau que la Provence (nous, c'est-à-dire les Gagnon), que le grand-père de son grand-père, à la suite d'une circonstance bien funeste, était venu se cacher à Avignon à la suite[3] d'un pape; que là il avait été obligé de changer un peu son nom et de se cacher, qu'alors il avait vécu du métier de chirurgien.