Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 7

Chapter 73,780 wordsPublic domain

Mais tout ceci est de l'histoire, à la vérité racontée par des témoins oculaires, mais que je n'ai pas vue. Je ne veux dire à l'avenir, en Russie et ailleurs, que ce que _j'ai vu._

Mes parents ayant quitté le dîner avant la fin et moi étant seul à la fenêtre de la salle-à-manger, ou plutôt à la fenêtre d'une chambre donnant sur la Grande-rue, je vis une vieille femme qui, tenant à la main ses vieux souliers, criait de toutes ses forces: «Je me _révorte_! Je me _révorte_!»

Elle allait de la place Grenette à la Grande-rue. Je la vis en R [29]. Le ridicule de cette révolte me frappa beaucoup. Une vieille femme contre un régiment me frappa beaucoup. Le soir même, mon grand-père me raconta la mort de Pyrrhus.

Je pensais encore à la vieille femme quand je fus distrait[30] par un spectacle tragique en O. Un ouvrier chapelier, blessé dans le dos d'un coup de baïonnette, à ce qu'on dit, marchait avec beaucoup de peine, soutenu par deux hommes sur les épaules desquels il avait les bras passés. Il était sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin ou blanc étaient remplis de sang, je le vois encore, la blessure d'où le sang sortait abondamment était au bas du dos, à peu près vis-à-vis le nombril.

On le faisait marcher avec peine pour gagner sa chambre, située au sixième étage de la maison Périer[31], et en y arrivant il mourut.

Mes parents me grondaient et m'éloignaient de la fenêtre de la chambre de mon grand-père pour que je ne visse pas ce spectacle d'horreur, mais j'y revenais toujours. Cette fenêtre appartenait à un premier étage fort bas.

Je revis ce malheureux à tous les étages de l'escalier de la maison Périer, escalier éclairé par de grandes fenêtres donnant sur la place.

Ce souvenir, comme il est naturel, est le plus net qui me soit resté de ces temps-là.

Au contraire, je retrouve à grand'peine quelques vestiges du souvenir d'un feu de joie au Fontanil (route de Grenoble à Voreppe) où l'on venait de brûler _Lamoignon._ Je regrettai beaucoup la vue d'une grande figure de paille habillée, le fait est que mes parents, _pensant bien_ et fort contrariés de tout ce qui s'écartait de _l'ordre_ (l'ordre règne dans Varsovie, dit M. le général Sébastiani vers 1632), ne voulaient pas que je fusse frappé de ces preuves de la colère ou de la force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j'étais de l'opinion contraire; on peut-être mon opinion à l'âge de huit ans est-elle cachée par celle, bien décidée, que j'eus à dix ans.

Une fois, MM. Barthélemy d'Orbane, le chanoine Barthélemy, M. l'abbé Rey, M. Bouvier, tout le monde, parlait chez mon grand-père de la prochaine arrivée de M. le maréchal de Vaux.

«Il vient faire ici une entrée de ballet», dit mon grand-père; ce mot que je ne compris pas me donna beaucoup à penser. Que pouvait-il y avoir de commun, me disais-je, entre un vieux maréchal et un balai?

Il mourut[32], le son majestueux des cloches m'émut profondément. On me mena voir la chapelle ardente (ce me semble, dans l'hôtel du Commandement, vers la rue des Mûriers, souvenir presque effacé); le spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C'était l'idée de la mort paraissant pour la première fois. J'étais mené par Lambert, domestique (valet de chambre) de mon grand-père et mon intime ami. C'était un jeune et bel homme très dégourdi.

Un de ses amis à lui vint lui dire: «La fille du Maréchal n'est qu'une avare, ce qu'elle donne de drap noir aux tambours pour couvrir leur caisse ne suffit pas pour faire une culotte. Les tambours se plaignent beaucoup, l'usage est de donner ce qu'il faut pour faire une culotte. » De retour à la maison, je trouvai que mes parents parlaient aussi de l'avarice de cette fille du maréchal.

Le lendemain fut un jour de bataille pour moi. J'obtins avec grande difficulté, ce me semble, que Lambert me mènerait voir passer le convoi. Il y avait une foule énorme. Je me vois au point H[33], entre la grande route et l'eau, près le four à chaux, à deux cents pas en-deçà et à l'orient de la Porte-de-France.

Le son des tambours voilés par le petit coupon de drap noir non suffisant pour faire une culotte m'émut beaucoup. Mais voici bien une autre affaire: je me trouvais au point H, à l'extrême gauche d'un bataillon du régiment d'Austrasie, je crois, habit blanc et parements noirs, L est Lambert me donnant la main à moi, H. J'étais à six pouces du dernier soldat du régiment, S.

Il me dit tout-à-coup:

«Eloignez-vous un peu, afin qu'en _tirant_ je ne vous fasse pas mal.»

On allait donc tirer! et tant de soldats! ils portaient l'arme renversée.

Je mourais de peur; je lorgnais de loin la voiture noire qui s'avançait lentement par le pont de pierre[34], tirée par six ou huit chevaux. J'attendais en frémissant la décharge. Enfin, l'officier fit un cri, immédiatement suivi de la décharge de feu. Je fus soulagé d'un grand poids. A ce moment, la foule se précipitait vers la voiture drapée que je vis avec beaucoup de plaisir, il me semble qu'il y avait des cierges.

On fit une seconde, peut-être une troisième décharge, hors de la Porte-de-France, mais j'étais aguerri[35].

* * * * *

Il me semble que je me souviens aussi un peu du départ pour Vizille (Etats de la province, tenus au château de Vizille, bâti par le connétable de Lesdiguières). Mon grand-père adorait les antiquités et me fit concevoir une idée sublime de ce château par la façon dont il en parlait. J'étais sur le point de concevoir de la vénération pour la noblesse, mais bientôt MM. de Saint-Ferréol et de Sinard, mes camarades, me guérirent.

On portait des matelas attachés derrière les chaises de poste (à deux roues).

_Le jeune Mounier_, comme disait mon grand-père, vint à la maison. C'est par l'effet d'une séparation violente que sa fille et moi n'avons pas conçu par la suite une passion violente l'un pour l'autre, dernière heure que je passai sous une porte cochère, rue Montmartre, vers le boulevard, pendant une averse, en 1803 ou 1804, lorsque M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes[36]. (Mes lettres à son fils Edouard, lettre de Victorine, à moi adressée. Le bon est qu'Edouard croit, ce me semble, que je suis allé à Rennes.)

Le petit portrait raide et mal peint que l'on voit dans une chambre attenant à la bibliothèque publique de Grenoble, et qui représente M. Mounier en habit de préfet, si je ne me trompe, est ressemblant[37]. Figure de fermeté, mais tête étroite. Son fils, que j'ai beaucoup connu en 1803 et en Russie en 1812 (Viasma sur Tripes)[38], est un plat, adroit et fin matois, vrai type de Dauphinois ainsi que le ministre Casimir Périer, mais ce dernier a trouvé plus Dauphinois que lui. Edouard Mounier en a l'accent traînant, quoique élevé à Weimar, il est pair de France et baron, et juge bravement à la Cour de Paris (1835, décembre). Le lecteur me croira-t-il si j'ose ajouter que je ne voudrais pas être à la place de MM. Félix Faure et Mounier, pairs de France et jadis de mes amis?

* * * * *

Mon grand-père, ami tendre et zélé de tous les jeunes gens qui aimaient à travailler, prêtait des livres à M. Mounier, et le soutenait contre le blâme de son père. Quelquefois, en passant dans la Grande-rue, il entrait dans la boutique de celui-ci et lui parlait de son fils. Le vieux marchand de drap, qui avait beaucoup d'enfants et ne songeait qu'à l'utile, voyait avec un chagrin mortel ce fils perdre son temps à lire.

Le fort de M. Mounier fils était le caractère, mais les lumières ne répondaient pas à la fermeté. Mon grand-père nous racontait en riant, quelques années après, que madame Borel, qui devait être la belle-mère de M. Mounier, étant venue acheter du drap, M. Mounier, commis de son père, déploya la pièce, fit manier le drap, et ajouta:

«Ce drap se vend vingt-sept livres l'aune.

--Hé bien! monsieur, je vous en donnerai vingt-cinq», dit madame Borel.

Sur quoi M. Mounier replia la pièce de drap, et la reporta[39] froidement dans sa case.

«Mais, monsieur! monsieur! dit Mme Borel étonnée, j'irai bien jusqu'à vingt-cinq livres dix sous.

--Madame, un honnête homme n'a que son mot.»

La bourgeoise fut fort scandalisée.

Ce même amour du travail chez les jeunes gens, qui rendrait mon grand-père si coupable aujourd'hui, lui faisait protéger le jeune Barnave[40].

Barnave était notre voisin de campagne, lui à Saint-Robert, nous à Saint-Vincent (route de Grenoble à Voreppe et Lyon). Séraphie le détestait et bientôt après applaudit à sa mort et au peu de bien qui restait à ses sœurs, dont l'une s'appelait, ce me semble, madame Saint-Germain. A chaque fois que nous passions à Saint-Robert: «Ah! voilà la maison de Barnave», disait Séraphie, et elle le traitait en dévote piquée. Mon grand-père, très bien venu des nobles, était l'oracle de la bourgeoisie, et je pense que la mère de l'immortel Barnave, qui le voyait avec peine négliger les procès pour Mably et Montesquieu, était calmée par mon grand-père. Dans ces temps-là, notre compatriote Mably passait pour quelque chose, et deux ans après on donna son nom à la rue des Clercs[41].

[Footnote 1: Le _chapitre V_ ne fait pas partie des trois volumes de la bibliothèque municipale de Grenoble cotés R 299. Il forme les feuillets 39 à 68 (numérotés en outre par Stendhal de 1 à 29) d'un cahier côté R 300, n° 1. Stendhal a écrit dans la marge du fol. 39: «A dicter et mettre à sa place page 75. Relier ce manuscrit à la fin du second.» Il indique encore, en marge du fol. 40: «_Petits souvenirs._ A placer à son rang vers 1791. Copier à gauche à son rang.» Enfin, un feuillet intercalaire porte: «Petits souvenirs, à placer _after the recit of my mother death_: Barthélémy d'Orbane. Départ pour Romans, grande neige. Départ pour Vizille. Haine de Séraphie pour les demoiselles Barnave. Décrire la _campagne_ (maison de campagne) ... (un mot illisible) nous passons à Saint-Robert.»

D'autre part, Stendhal a écrit au verso du fol. 74 (ms. R 299, t. I): «A mon égard la plus noire méchanceté succède à la bonté et à la gaieté.

CHAPITRE 4 _bis_: SOMMAIRE

Voici les souvenirs qui après 23 X 2 ans me restent des jours heureux passés du temps de ma mère: Salons. Soupers. Le Père Chérubin Beyle. L'abbé Chélan. _Je me révorte!_ Départ pour Romans. Barthélémy d'Orbane. M. Barthélemy m'apprend les grimaces.»

--En haut du fol. 39 (ms. R 300), on lit la date suivante: «17-22 décembre 1835, Omar.» On lit également au verso du fol. 38: «18 déc. 1835, de 2 à 4 h. 1/2, 14 pages. Je suis si absorbé par les souvenirs qui se dévoilent à mes yeux que je puis à peine former mes lettres.»]

[Footnote 2: _A l'époque où nous occupions le premier étage ..._--Variante: «_Quand nous occupions ..._»]

[Footnote 3: ... _au coin de la place Grenette et de la Grande-rue._--17 déc. 1835. Je souffre du froid, collé contre la cheminée. La cuisse gauche est gelée. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 4: ... _suite naturelle de la défiance et de la barbarie générales._--Style. Ordre des idées. Préparer l'attention par quelques mots en parlant: 1° de Lambert;--2° sur mon oncle, dans les premiers chapitres. 17 déc. 35. (Note de Stendhal.)--Autre note de Stendhal: «Style. Rapport des mots aux idées: directeur à l'Académie, artiste, Saint-Marc-Girardin, chevalier _of Konig von Janfoutre, Débats._»]

[Footnote 5: ... _de s'opposer bien sérieusement à ma course au spectacle._--Il y a un blanc dans le manuscrit entre «_course_» et «au _spectacle_».]

[Footnote 6: _J'étais aux premières loges, la seconde à droite._--Ici Stendhal a dessiné un plan de la salle du Théâtre, avec cette légende: «Infâme salle de spectacle de Grenoble, laquelle m'inspirait la vénération la plus tendre. J'en aimais même la mauvaise odeur. Vers 1794, 95 et 96, cet amour alla jusqu'à la fureur, du temps de Mlle Kably.»--En face, plan de la partie de la ville où est situé le théâtre, jusqu'à «la Bastille, fortifiée de 1826 à 1836 par le général Haxo (infatigable hâbleur)».]

[Footnote 7: _Je m'en apercevais fort bien._--Variante: «_De quoi je m'apercevais._»]

[Footnote 8: ... _comme à l'église de ..._--Le nom a été laissé en blanc.]

[Footnote 9: ... _je me rappelle encore le son des_ clercs ...--Ce mot est surmonté d'une croix. Ce signe revient plusieurs fois dans le manuscrit, à des passages incomplets ou obscurs. Il indique sans doute les endroits que Stendhal se proposait de corriger ultérieurement.]

[Footnote 10: ... _j'articulai le nom de M. de Ravix ..._--Variante: «_Je nommai._»]

[Footnote 11: ... _Mme de M......, me semblait bien jolie et passait pour fort galante._--Tout cet alinéa est une addition, qui paraît avoir été écrite le lendemain, d'après la comparaison des écritures.]

[Footnote 12: _On lui doit la Bibliothèque._--Le nom de M. Henri Gagnon figure en effet parmi ceux des fondateurs de la bibliothèque municipale.]

[Footnote 13: ... _s'il s'en trouve jamais pour ces fadaises ..._--Variantes: «_Fariboles, puérilités._»]

[Footnote 14: ... _en écrivant ceci quarante-cinq ans après les événements._--Suit un plan de l'appartement de M. Gagnon ayant vue sur la Grande-rue et la place Grenette. Stendhal n'y indique pas les chambres d'Elisabeth et de Séraphie Gagnon. Il dit à ce sujet: «Je ne vois pas où logeaient ma tante Séraphie et ma grand'tante Elisabeth. J'ai un souvenir vague d'une chambre entre la salle-à-manger et la Grande-rue.»--En face, plan du quartier Saint-Laurent entre le pont de pierre (aujourd'hui pont de l'Hôpital) et les premières maisons de La Tronche. La Tronche était l'«église de M. Dumolard, mon confesseur, curé de La Tronche et grand tejé». Dans l'enceinte de Grenoble, non loin de la Citadelle, Stendhal indique l'emplacement de la a maison d'éducation de Mlle de La Sagne, ma sœur, son amie Mlle Sophie Gauthier». C'est l'ancien couvent des Ursulines, rue Sainte-Ursule, aujourd'hui occupé par les bureaux de la direction du Génie.]

[Footnote 15: ... _le jour où j'avais un an_, 23 _janvier_1784 ...--Stendhal indique 1783 (1786--3). Cette erreur est volontaire, car elle est reproduite dans un plan de l'appartement de M. Gagnon, dessina au verso du fol. 8, et portant: «Détail, 23 janvier 1788--5.»]

[Footnote 16: ... _je ressemblais au Père Brulard ..._--Chérubin Beyle, né le 17 septembre 1709, religieux du couvent de Saint-François de Grenoble, fils de Joseph Beyle et oncle de Joseph-Chérubin Beyle, père de Stendhal. (Sur la famille paternelle de Stendhal, voir Ed. Maignien, _La famille de Beyle-Stendhal_, Grenoble, 1889, broch. in-8.)]

[Footnote 17: _«Un peu plus il était mort», disait mon grand-père._--En face, se trouve un croquis représentant une «_coupe de la Porte-de-France_», avec le «lieu de la ruade du mulet».]

[Footnote 18: ... _le grand hiver de_ 1789 _à_ 1790 ...--En surcharge, au crayon, de la main de R. Colomb: «1788 à 1789». La session des Etats de Romans à laquelle Stendhal fait allusion a duré du 2 novembre 1788 au 16 janvier 1789.]

[Footnote 19: ... _M. Barthélémy d'Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H ..._--En face, est un plan d'une partie de l'appartement de M. Gagnon. Au coin à droite de la cheminée est Barthélémy d'Orbane et près de lui, devant le feu, le jeune Henri.]

[Footnote 20: ... _M. Lysimaque ..._--Lysimaque Tavernier, chancelier du consulat de France à Cività-Vecchia.--Sur ce personnage, voir C. Stryienski, _Soirées du Stendhal-Club_ (1899), p. 236-242, et A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_ (1904), p. 532-533.]

[Footnote 21: ... _il abaissait les cols démesurément longs de sa chemise._--Dans la marge est un croquis donnant les places respectives de «l'Empereur», du «colérique abbé Louis (alors non voleur et fort estimé)», du «terrible comte Regnault», et des auditeurs au Conseil d'Etat, parmi lesquels Henri Beyle.]

[Footnote 22: ... _devant une assemblée choisie, par exemple à la Bibliothèque._--La bibliothèque municipale était alors située dans le passage dit aujourd'hui du Lycée, près de l'École centrale, plus tard lycée de garçons (voir notre plan de Grenoble en 1793).]

[Footnote 23: ... _A l'occasion de Noël._--Variante: «_Pour Noël._»]

[Footnote 24: ... _tenant à la main une cuillerée de fraises._--Dans l'interligne est cette addition, marquée de deux croix: «Comme il allait manger des fraises.»]

[Footnote 25: ... _M. de Broglie._--Ms.: «_Gliebro._» Sur les habitudes anagrammatiques de Stendhal, voir notre Introduction.]

[Footnote 26: ... _M. l'abbé Chélan dînait à la maison ..._--Suit un plan d'une partie de l'appartement «au 1er étage», avec la table dans la salle-à-manger, la cuisine et une chambre à coucher. On y voit également, sur la place Grenette, l'emplacement où fut tué l'ouvrier chapelier (au pied des degrés qui conduisent aujourd'hui au n° 4 de la place Grenette).]

[Footnote 27: ... _il y a peut-être de cela quarante-trois ans._--La journée des Tuiles eut lieu le 7 juin 1788. (Voir à ce sujet A. Prudhomme, _Histoire de Grenoble_, p. 587-590.)]

[Footnote 28: _Journée des tuiles._--J'ai laissé à Grenoble une vue de cette révolte-émeute à l'aquarelle, par M. Le Roy. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 29: _Je la vis en R._--Plan indiquant la place de la vieille femme en R (Grande-rue) et «venant en R'» (place Grenette), et la situation en O (angle Nord de la place Grenette) de l'ouvrier blessé.]

[Footnote 30: ... _quand je fus distrait ..._--Variante: «_Mais bientôt après je fus distrait ..._»--En face, au verso du fol. 19, on lit: «Cette queue savante fait-elle bien? 22 décembre.»]

[Footnote 31: ... _la maison Périer._--Maison Périer-Lagrange, aujourd'hui place Grenette, n° 4. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 32: _Il mourut ..._--Noël de Jourda, comte de Vaux, maréchal de France et lieutenant général du roi en Dauphiné, mourut à Grenoble le 14 septembre 1788.]

[Footnote 33: _Je me vois au point H ..._--Deux croquis expliquent la position des personnages; l'un est en coupe, l'autre en plan. Un autre dessin (en coupe) se trouve également au verso du fol. 10. Sur le bord de la route, du côté de l'Isère, est en H le «point d'où j'ai vu passer la voiture noire portant les restes du maréchal de Vaux, et, ce qui est bien pis, point d'où j'ai entendu la décharge à deux pieds de moi».]

[Footnote 34: ... _le pont de pierre ..._--Aujourd'hui, pont de l'Hôpital.]

[Footnote 35: ... _mais j'étais aguerri._--Ici, nouveau plan indiquant la place de Stendhal, en H, à la première et aux seconde et troisième décharges.]

[Footnote 36: ... _M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes._--Mounier fut nommé préfet de l'Ille-et-Vilaine le 13 avril 1802 par Bonaparte, premier consul.]

[Footnote 37: ... _M. Mounier en habit de préfet ... est ressemblant._--Un portrait de Mounier existe en effet dans la galerie dauphinoise de la Bibliothèque municipale.]

[Footnote 38: (_Viazma sur Tripes ..._)--Viazma, chef-lieu de district du gouvernement de Smolensk, est situé sur deux rivières: la Viazma et la Bebréïa.]

[Footnote 39: ... _et la reporta froidement dans sa case._--Variante: «_Remit._»]

[Footnote 40: ... _lui faisait protéger le jeune Barnave._--23 déc. 35. Fatigué du travail _after_ 3 heures. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 41: ... _la rue des Clercs._--Le feuillet se termine par un plan indiquant la «grand'route» de Grenoble à Lyon, avec Saint-Robert et la maison de Barnave, le Fontanil et Saint-Vincent, avec la «chaumière pittoresque de mon grand-père», dit Stendhal.

Au verso de ce feuillet, on lit: «A placer: Secret de la fortune de MM. Rothschild, vu par Dominique le 23 décembre 1835. Ils vendent ce dont tout le monde a envie, _des rentes_, et de plus s'en sont faits fabricants (_id est_ en prenant les emprunts).»

Au-dessous: «Il faudrait acheter un plan de Grenoble et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents, ce qui me donnerait des dates, et l'extrait de naissance de _my dearest mother_ et de mon bon grand-père. Décembre 1835.--Qui pense à eux aujourd'hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La même justification pour madame la baronne de Barckoff, Mme Alex. Petit, Mme la baronne Dembowski (que de temps que je n'ai pas écrit ce nom!), Virginie, 2 Victorines, Angela, Mélanie, Alexandrine, Méthilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré (adorée pendant un mois seulement).

V. 2 V. A. M. A. M. C. I. A.

Un homme plus positif dirait:

A. M. C. I. A.»

On lit encore: «Droit que j'ai d'écrire ces mémoires: quel être n'aime pas qu'on se souvienne de lui?»

--Deux feuillets supplémentaires, numérotés 69 et 70 du cahier, portent: (Fol. 69 recto) «20 décembre 1835. Faits à placer en leur lieu, mis ci-derrière pour ne pas les oublier: nomination d'inspecteur du mobilier, derrière la page 254 de la présente numération.--A sept ans commencé le latin, donc en 1790.»

(Fol. 69 verso): «Faits placés ici pour ne pas les oublier, à mettre en leur lieu: Pourquoi Omar m'est pesante.

C'est que je n'ai pas une société le soir pour me distraire de mes idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais jusqu'à étourdissements et impossibilité de marcher. Six heures sonnant, il fallait pourtant aller dîner, sous peine de déranger les garçons du restaurateur, pour un dîner de 3 fr. 50, ce qui m'arrivait souvent, et j'en rougissais. J'allais dans un salon; là, à moins qu'il ne fût bien piètre, j'étais absolument distrait de mon travail du matin, au point d'en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi à une heure.»

(Fol 70 verso): «20 décembre 1835. Fatigue du matin.

Voilà ce qui me manque à Omar: la société est si languissante (_Mme Sandre, the mother of Marieta_), la comtesse Rave ..., la princesse de Da ... ne valent pas la peine de monter en voiture.

Tout cela ne peut me distraire des idées du matin, de façon que quand je reprends mon travail le lendemain, au lieu d'être frais et soulagé je suis absolument éreinté.

Et après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de mon travail, j'en ai réellement tué les idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia et à Ravenne (1835, octobre). Cet intervalle est trop long, j'ai _oublié_ mon travail. Voilà pourquoi le _Chasseur vert_ languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Omar.»]

CHAPITRE VI[1]

Après la mort de ma mère, mon grand-père fut au désespoir. Je vois, mais aujourd'hui seulement, que c'était un homme qui devait avoir un caractère dans le genre de celui de Fontenelle, modeste, prudent, discret, extrêmement aimable et amusant avant la mort de sa fille chérie. Depuis, il se renfermait souvent dans un silence discret. Il n'aimait au monde que cette fille et moi[2].

Son autre fille, Séraphie, l'ennuyait et le vexait; il aimait la paix par-dessus tout, et elle ne vivait que de scènes. Mon bon grand-père, pensant à son autorité de père, se faisait de vifs reproches de ne pas montrer les dents (_c'est une expression du pays_; je les conserve, sauf à les traduire plus tard en français de Paris, je les conserve en ce moment pour mieux me rappeler les détails qui m'arrivent en foule). M. Gagnon estimait et craignait sa sœur, qui lui avait préféré dans la jeunesse un frère mort à Paris, chose que le frère survivant ne lui avait jamais pardonné, mais avec son caractère à la Fontenelle, aimable et pacifique, il n'y paraissait nullement; j'ai deviné cela plus tard.

M. Gagnon avait une sorte d'aversion pour son fils, Romain Gagnon, mon oncle, jeune homme brillant et parfaitement aimable.