Part 5
[Footnote 9: ... _enfermés par un petit mur rond._--En face, au verso du fol. 22, est une esquisse de cette scène: le «couvent», près duquel passe la «route tendant à Albano»; à droite, un arbre entouré d'un mur bas; à droite encore, au bord du «lac d'Albano», Stendhal assis. Devant lui, en capitales, les mots suivants: «ZADIG. ASTARTÉ.»]
[Footnote 10: ... _dont j'ai oublié le nom de baptême._--Mme Azur est Mme Alberthe de Rubempré.]
[Footnote 11: ... à _mon âge, cinquante-deux ans ..._--Les chiffres ont été intervertis par Stendhal. Il explique le 52 en mettant en surcharge: (72 + 3).]
[Footnote 12: _Alors nos grandes misères avec le vicomte ..._--Le vicomte de Barral.]
[Footnote 13: ... _ce qui me gênait dans cette supposition ..._--Variante: «_Idée._»]
[Footnote 14: ... _mon beau-frère ..._--Pauline, sœur de Beyle, avait épousé François-Daniel Périer-Lagrange.]
[Footnote 15: ... _mon cousin Rebuffel ..._--Jean-Baptiste Rebuffet. Stendhal orthographie continuellement _Rebuffel._ Nous avons respecté cette orthographe.]
[Footnote 16: ... _loi du_ 3 _prairial ..._--La loi instituant les Écoles centrales est du 3 brumaire an IV.]
[Footnote 17: ... _Abraham Constantin ..._--Peintre sur porcelaine, originaire de Genève.]
CHAPITRE III[1]
Mon premier souvenir est d'avoir mordu à la joue ou au front madame Pison-Dugalland, ma cousine, femme de l'homme d'esprit député à l'Assemblée constituante. Je la vois encore, une femme de vingt-cinq ans qui avait de l'embonpoint et beaucoup de rouge. Ce fut apparemment ce rouge qui me piqua. Assise au milieu du pré qu'on appelait le glacis de la porte de Bonne, sa joue se trouvait précisément à ma hauteur.
«Embrasse-moi, Henri», me disait-elle. Je ne voulus pas, elle se fâcha, je mordis ferme. Je vois la scène, mais sans doute parce que sur-le-champ on m'en fit un crime et que sans cesse on m'en parlait.
Ce glacis de la porte de Bonne était couvert de marguerites. C'est une jolie petite fleur dont je faisais un bouquet. Ce pré de 1786 se trouve sans doute aujourd'hui au milieu de la ville, au sud de l'église du collège[2].
Ma tante Séraphie[3] déclara que j'étais un monstre et que j'avais un caractère atroce. Cette tante Séraphie avait toute l'aigreur d'une fille dévote qui n'a pas pu se marier. Que lui était-il arrivé? Je ne l'ai jamais su, nous ne savons jamais la chronique scandaleuse de nos parents, et j'ai quitté la ville pour toujours à seize ans, après trois ans de la passion la plus vive, qui m'avait relégué dans une solitude complète.
Le second trait de caractère fut bien autrement noir.
J'avais fait une collection de joncs, toujours sur le glacis de la porte de Bonne (Bonne de Lesdiguières. Demander le nom botanique du jonc, herbe de forme cylindrique comme une plume de poulet et d'un pied de long).
On m'avait ramené à la maison, dont une fenêtre au premier étage donnait sur la Grande-rue, à l'angle de la place Grenette. Je faisais un jardin en coupant ces joncs en morceaux[4] de deux pouces de long que je plaçais dans l'intervalle entre le balcon et le _jet d'eau_ de la croisée. Le couteau de cuisine dont je me servais m'échappa et tomba dans la rue, c'est-à-dire d'une douzaine de pieds, près d'une madame Chenavaz. C'était la plus méchante femme de toute la ville (mère de Candide Chenavaz qui, dans sa jeunesse, adorait la _Clarisse Harlowe_ de Richardson, depuis l'un des trois cents de M. de Villèle et récompensé par la place de premier président de la cour royale de Grenoble; mort à Lyon non reçu).
Ma tante Séraphie dit que j'avais voulu tuer madame Chenavaz; je fus déclaré pourvu d'un caractère atroce, grondé par mon excellent grand-père, M. Gagnon, qui avait peur de sa fille Séraphie, la dévote la plus en crédit dans la ville, grondé même par ce caractère élevé et espagnol, mon excellente grand'tante, Mlle Elisabeth Gagnon[5].
Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans[6]. De cette époque date mon horreur pour la religion[7], horreur que ma raison a pu à grand'peine réduire à de justes dimensions, et cela tout nouvellement, il n'y a pas six ans. Presque en même temps prit sa première naissance mon amour filial instinctif, forcené dans ces temps-là, pour la... [8].
Je n'avais pas plus de cinq ans[9].
Cette tante Séraphie a été mon mauvais génie pendant toute mon enfance; elle était abhorrée, mais avait beaucoup de crédit dans la famille. Je suppose que dans la suite mon père fut amoureux d'elle, du moins il y avait de longues promenades aux _Granges_, dans un marais sous les murs de la ville, où j'étais le seul _tiers incommode_, et où je m'ennuyais fort. Je me cachais au moment de partir pour ces promenades. Là fit naufrage la très petite amitié que j'avais pour mon père.
Dans le fait, j'ai été exclusivement élevé par mon excellent grand-père, M. Henri Gagnon. Cet homme rare avait fait un pèlerinage à Ferney pour voir Voltaire et en avait été reçu avec distinction. Il avait un petit buste de Voltaire, gros comme le poing, monté sur un pied de bois d'ébène de six pouces de haut. (C'était un singulier goût, mais les beaux-arts n'étaient le fort ni de Voltaire, ni de mon excellent grand-père.)
Ce buste était placé devant le bureau où il écrivait; son cabinet était au fond d'un très vaste appartement donnant sur une terrasse élégante ornée de fleurs[10]. C'était pour moi une rare faveur d'y être admis, et une plus rare de voir et de toucher le buste de Voltaire.
Et avec tout cela, du plus loin que je me souvienne, les écrits de Voltaire m'ont toujours souverainement déplu, ils me semblaient un enfantillage. Je puis dire que rien de ce grand homme ne m'a jamais plu. Je ne pouvais voir alors qu'il était le législateur et l'apôtre de la France, son Martin Luther.
M. Henri Gagnon portait une perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles, parce qu'il était docteur en médecine, et docteur à la mode parmi les dames, accusé même d'avoir été l'amant de plusieurs, entre autres madame Teisseire, l'une des plus jolies de la ville, que je ne me souviens pas d'avoir jamais vue, car alors on était brouillé, mais on me l'a fait comprendre plus tard d'une singulière façon. Mon excellent grand-père, à cause de sa perruque, m'a toujours semblé avoir quatre-vingts ans. Il avait des vapeurs (comme moi misérable), des rhumatismes, marchait avec peine, mais par principe ne montait jamais en voiture et ne mettait jamais son chapeau: un petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras[11] et qui faisait ma joie quand je pouvais l'accrocher pour le mettre sur ma tête, ce qui était considéré par toute la famille comme un manque de respect; et enfin, par respect, je cessai de m'occuper du chapeau triangulaire et de la petite canne à pomme en racine de buis bordée d'écaille. Mon grand-père adorait la correspondance apocryphe d'Hippocrate, qu'il lisait en latin (quoiqu'il sût un peu de grec), et l'Horace de l'édition de _Johannes_ Bond, imprimée en caractères horriblement menus. Il me communiqua ces deux passions et en réalité presque tous ses goûts, mais pas comme il l'aurait voulu, ainsi que je l'expliquerai plus tard.
Si jamais je retourne à Grenoble, il faut que je fasse rechercher les extraits de naissance et de décès de cet excellent homme, qui m'adorait et n'aimait point son fils, M. Romain Gagnon, père de M. Oronce Gagnon, chef d'escadrons de dragons qui a tué son homme en duel il y a trois ans, ce dont je lui sais gré, probablement il n'est pas un niais. Il y a trente-trois ans que je ne l'ai vu, il peut en avoir trente-cinq.
J'ai perdu mon grand-père pendant que j'étais en Allemagne, est-ce en 1807 ou en 1813, je n'ai pas de souvenir net. Je me souviens que je fis un voyage à Grenoble pour le revoir encore; je le trouvai fort attristé. Cet homme si aimable, qui était le centre des _veillées_ où il allait, ne parlait presque plus. Il me dit: «_C'est une visite d'adieu_», et puis parla d'autres choses; il avait en horreur l'attendrissement de famille niais.
Un souvenir me revient, vers 1807 je me fis peindre, pour engager Mme Alex. Petit à se faire peindre aussi, et comme le nombre des séances était une objection, je la conduisis chez un peintre vis-à-vis la Fontaine du Diorama qui peignait à l'huile, en une séance, pour cent-vingt francs[12]. Mon bon grand-père vit ce portrait, que j'avais envoyé à ma sœur, je crois, pour m'en défaire, il avait déjà perdu beaucoup de ses idées; il dit en voyant ce portrait: « _Celui-là est le véritable_», et puis retomba dans l'affaissement et la tristesse. Il mourut bientôt après, ce me semble, à l'âge de 82 ans, je crois.
Si cette date est exacte, il devait avoir 61 ans en 1789 et être né vers 1728. Il racontait quelquefois la bataille de l'_Assiette_, assaut dans les Alpes, tenté en vain par le chevalier de Belle-Isle en 1742, je crois[13]. Son père, homme ferme, plein d'énergie et d'honneur, l'avait envoyé là comme chirurgien d'armée, pour lui former le caractère. Mon grand-père commençait ses études en médecine et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans, ce qui indique encore 1724 comme époque de sa naissance.
Il possédait une vieille maison située dans la plus belle position de la ville, sur la place Grenette, au coin de la Grande-rue, en plein midi et ayant devant elle la plus belle place de la ville, les deux cafés rivaux et le centre de la bonne compagnie. Là, dans un premier étage fort bas, mais d'une gaieté admirable, habita mon grand-père jusqu'en 1789.
Il faut qu'il fût riche alors, car il acheta une superbe maison située derrière la sienne et qui appartenait aux dames de Marnais. Il occupa le second étage de sa maison, place Grenette, et tout l'étage correspondant de la maison de Marnais, et se fit le plus beau logement de la ville. Il y avait un escalier magnifique pour le temps et un salon qui pouvait avoir trente-cinq pieds sur vingt-huit.
On fit des réparations aux deux chambres de cet appartement qui donnaient sur la place Grenette, et entre autres une _gippe_[14] (cloison formée par du plâtre et des briques placées de champ l'une sur l'autre) pour séparer la chambre de la terrible tante Séraphie, fille de M. Gagnon, de celle de ma grand'-tante Elisabeth, sa sœur. On posa des _happes_ en fer dans cette gippe et sur le plâtre de chacune de ces happes j'écrivis: _Henri Beyle_, 1789. Je vois encore ces belles inscriptions qui émerveillaient mon grand-père.
«Puisque tu écris si bien, me dit-il, tu es digne de commencer le latin.»
Ce mot m'inspirait une sorte de terreur, et un pédant affreux par la forme, M. Joubert, grand, pâle, maigre, en couteau, s'appuyant sur une _épine_, vint me montrer, m'enseigner _mura_, la mûre. Nous allâmes acheter un rudiment chez M. Giroud, libraire, au fond d'une cour donnant sur la place aux Herbes. Je ne soupçonnais[15] guère alors quel instrument de dommage on m'achetait là.
Ici commencent mes malheurs.
Mais je diffère depuis longtemps un récit nécessaire, un des deux ou trois peut-être[16] qui me feront jeter ces mémoires au feu.
Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j'étais amoureux de ma mère.
Je me hâte d'ajouter que je la perdis quand j'avais sept ans.
En l'aimant à six ans peut-être (1789), j'avais absolument le même caractère que, en 1828, en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré. Ma manière d'aller à la chasse du bonheur n'avait au fond nullement changé, il n'y a que cette seule exception: j'étais, pour ce qui constitue le physique de l'amour, comme César serait, s'il revenait au monde, pour l'usage du canon et des petites armes. Je l'eusse bien vite appris et cela n'eût rien changé au fond de ma tactique.
Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu'il n'y eût pas de vêtements. Elle m'aimait à la passion et m'embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu'elle était souvent obligée de s'en aller. J'abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. Qu'on daigne se rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peine j'avais sept ans.
Elle avait de l'embonpoint, une fraîcheur parfaite, elle était fort jolie, et je crois que seulement elle n'était pas assez grande. Elle avait une noblesse et une sérénité parfaite dans les traits; brune, vive, avec une vraie cour et souvent elle manqua de commander à ses trois servantes et enfin[17] lisait souvent dans l'original la _Divine Comédie_ de Dante, dont j'ai trouvé bien plus tard cinq à six livres d'éditions différentes dans son appartement resté fermé depuis sa mort.
Elle périt à la fleur de la jeunesse et de la beauté, en 1790, elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans.
Là commence ma vie morale.
Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu'on juge de ma douleur et de ce que je sentis! Mais il me semblait que je la reverrais le lendemain: je ne comprenais pas la mort.
Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j'ai perdu ce que j'aimais le plus au monde[18].
Elle ne peut pas s'offenser de la liberté que je prends avec elle en révélant que je l'aimais; si je la retrouve jamais, je le lui dirais encore. D'ailleurs, elle n'a participé en rien à cet amour. Elle n'en agit pas à la Vénitienne, comme madame Benzoni avec l'auteur de _Nella._ Quant à moi, j'étais aussi criminel que possible, j'aimais ses charmes avec fureur.
Un soir, comme par quelque hasard on m'avait mis coucher dans sa chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit [19].
* * * * *
Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort[20]. Mon père me permit avec difficulté d'y placer un tableau de toile cirée et d'y étudier les mathématiques en 1798, mais aucun domestique n'y entrait, il eût été sévèrement grondé, moi seul j'en avais la clef. Ce sentiment de mon père lui fait beaucoup d'honneur à mes yeux, maintenant que j'y réfléchis.
Elle mourut donc dans sa chambre, rue des Vieux-Jésuites, la cinquième ou sixième maison à gauche en venant de la Grande-rue[21], vis-à-vis la maison de M. Teisseire. Là j'étais né, cette maison appartenait à mon père qui la vendit lorsqu'il se mit à bâtir sa rue nouvelle et à faire des folies. Cette rue, qui l'a ruiné, fut nommée rue _Dauphin_ (mon père était extrêmement ultra, partisan des pr[êtres] et des nobles) et s'appelle, je crois, maintenant rue Lafayette.
Je passais ma vie chez mon grand-père, dont la maison était à peine à cent pas de la nôtre[22].
[Footnote 1: Le _chapitre III_ comprend les feuillets 43 à 59.--Écrit à Rome, les 27 et 30 novembre 1835.]
[Footnote 2: ... _au sud de l'église du collège._--La porte de Bonne, en effet, a été démolie en 1832, lors de l'agrandissement de la partie sud-est de l'enceinte de Grenoble par le général Haxo, de 1832 à 1836.]
[Footnote 3: _Ma tante Séraphie ..._--Sœur cadette de la mère de Beyle. Sur les membres de la famille Gagnon, voir plus loin, chapitre VII, et l'Annexe IV.]
[Footnote 4: ... _coupant ces joncs en morceaux ..._--Variante: «_Bouts._»]
[Footnote 5: ... _Mlle Elisabeth Gagnon.--_Elisabeth Gagnon, sœur d'Henri Gagnon, grand-père maternel de Beyle.]
[Footnote 6: ... _je pouvais avoir quatre ans._--On lit, à ce sujet, sur un feuillet intercalé en face du fol. 8: «M. Gagnon achète la maison voisine de madame de Marnais, on change d'appartement, j'écris partout sur le plâtre des happes: «Henri Beyle, 1789.» Je vois encore cette belle inscription qui émerveillait mon bon grand-père.]
«Donc, mon attentat à la vie de madame Chenavaz est antérieur à 1789.»]
[Footnote 7: ... _mon horreur pour la religion ..._--Ms.: «_Gion._»]
[Footnote 8: ... _forcené dans ces temps-là, pour la ..._--Mot illisible.]
[Footnote 9: _Je n'avais pas plus de cinq ans._--Variante: «_Je pouvais avoir quatre ou cinq ans._»]
[Footnote 10: ... _une terrasse élégante ornée de fleurs._--Il s'agit du cabinet d'été d'Henri Gagnon. Voir notre plan de l'appartement Gagnon.]
[Footnote 11: ... _un petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras ..._--Dans la marge, Stendhal a fait un dessin grossier représentant le chapeau de son grand-père.]
[Footnote 12: ... _pour cent-vingt francs ..._--Ce portrait est de Boilly. Il fait partie actuellement de la collection Lesbros.]
[Footnote 13: ... _la bataille de l'Assiette ... en_ 1742, _je crois._--Cette bataille eut lieu pendant la guerre de la Succession d'Autriche. Le 19 juillet 1747, le chevalier de Belle-Isle, frère du maréchal, voulant envahir le Piémont, fut repoussé au col de l'Assiette, entre Exiles et Fénestrelles.]
[Footnote 14: ... _entre autres une_ gippe ...--Terme local, encore en usage à Grenoble.]
[Footnote 15: _Je ne soupçonnais_ ...--Variante: «_Savais._»]
[Footnote 16: ... _un des deux ou trois peut-être ..._--Stendhal a d'abord écrit: «_un de ceux p_», puis il continue: «_des deux ou trois peut-être_». Il semble que, dans ces conditions, la leçon «_un de ceux p_» doive être supprimée, quoique n'ayant pas été rayée par l'auteur.]
[Footnote 17: ... _et enfin lisait ..._--La lecture de cette ligne et de la précédente est très incertaine. Cette partie du texte est fort mal écrite. Stendhal s'en excuse dans la marge en disant: «_Écrit de nuit à la hâte._»]
[Footnote 18: ... _ce que j'aimais le plus au monde._--Entre cet alinéa et le suivant, Stendhal a laissé un large espace où il a écrit le mot: «_Chapitre._»]
[Footnote 19: ... _pour atteindre plus vite à son lit._--Entre cet alinéa et le suivant, nouvel espace assez large, marqué d'une +.]
[Footnote 20: _Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort._--En marge de cet alinéa, Stendhal a fait un croquis représentant la chambre de sa mère, avec une notice explicative.]
[Footnote 21: ... _en venant de la Grands-rue ..._--Aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 14.--Voir l'Appendice II, _la Maison natale de Stendhal_, par M. Samuel Chabert.]
[Footnote 22: ... _à peine à cent pas de la nôtre._--Dans la marge, Stendhal a dessiné un croquis donnant la situation respective de la maison de son père, de celle de son grand-père, et de la maison de Marnais. Un autre dessin plus grand est ajouté au manuscrit. Il représente la «_partie de la ville de Grenoble en_ 1793» comprise entre la rue Lafayette, la rue Saint-Jacques, la place Grenette (où sont figurés l'«arbre de la Liberté», l' «arbre de la Fraternité» et la «pompe ancienne»), la Grande-rue et la rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau).--La maison occupée par Henri Gagnon porte actuellement le n° 20 de la Grande-rue et le n° 2 de la place Grenette.
Au verso, nouveau testament, ainsi conçu:
«_Testament_.
Je lègue et donne la _Vie de Henri Brulard_, écrite par lui-même, à M. Alphonse Levavasseur, place Vendôme, et après lui à MM. Philarète Chasles, Henri Foumier, Amyot, sous la condition de changer tous les noms de femme et aucun nom d'homme.
Cività-Vecchia, le 1er décembre 1835.
H. BEYLE.»
]
CHAPITRE IV[1]
J'écrirais un volume sur les circonstances de la mort d'une personne si chère[2].
C'est-à-dire: j'ignore absolument les détails, elle était morte en couches, apparemment par la maladresse d'un chirurgien nommé _Hérault_, sot choisi apparemment par pique contre un autre accoucheur, homme d'esprit et de talent, c'est ainsi à peu près que mourut Mme Petit en 1814. Je ne puis décrire au long que mes sentiments, qui probablement sembleraient exagérés ou incroyables au spectateur accoutumé à la nature fausse des romans (je ne parle pas de Fielding) ou à la nature étiolée des romans construits avec des cœurs de Paris.
J'apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n'ai rencontrée en aucun pays. Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple, à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot songeant beaucoup aux autres.
La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l'on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s'exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s'entretient avec son cœur.
Tout le monde sait que le Dauphiné a été un Etat séparé de la France et à-demi italien par sa politique jusqu'à l'an 1349[3]. Ensuite Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant seize[4] ans, et je croirais assez que c'est ce génie profond et profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritable type des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n'était point un modèle, c'était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l'influence.
Maintenant que j'ai fait la cour aux lecteurs peu sensibles par cette digression, je raconterai que, la veille de la mort de ma mère, on nous mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge: nous revînmes le long des maisons à gauche de cette rue (au Nord). On nous avait établis chez mon grand-père, dans la maison sur la place Grenette. Je couchais sur le plancher, sur un matelas, entre le fenêtre et la cheminée, lorsque sur les deux heures du matin toute la famille rentra en poussant des sanglots.
«Mais comment les médecins n'ont pas trouvé de remèdes?» disais-je à la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres mais leur disant bien son mot, qui avait vu ma mère fort jeune, qui l'avait vu marier dix ans auparavant, en 1780) et qui m'aimait beaucoup.
Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée du diminutif _Marion_, passa la nuit assise à côté de mon matelas, pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J'étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j'y croyais peu.
«Quoi, disais-je à Marion, je ne la reverrai jamais?
--Comment veux-tu la revoir, si on l'emportera (_sic_) au cimetière?
--Et où est-il, le cimetière?
--Rue des Mûriers, c'est celui de la paroisse Notre-Dame.»
Tout le dialogue de cette nuit m'est encore présent, et il ne tiendrait qu'à moi de le transcrire ici. Là véritablement a commencé ma vie morale, je devais avoir six ans et demi. Au reste, ces dates sont faciles à vérifier par les actes de l'état-civil.
Je m'endormis; le lendemain, à mon réveil, Marion me dit:
«Il faut aller embrasser ton père.
--Comment, ma petite maman est morte! mais comment est-ce que je ne la reverrai plus?
--Veux-tu bien te taire, ton père t'entend, il est là, dans le lit de la grand'tante.»
J'allai avec répugnance dans la ruelle de ce lit qui était obscure parce que les rideaux étaient fermés. J'avais de l'éloignement pour mon père et de la répugnance à l'embrasser.
Un instant après arriva l'abbé Rey, un homme fort grand, très froid, marqué[5] de petite vérole, l'air sans esprit et bon, parlant du nez, qui bientôt après fut grand vicaire. C'était un ami de la famille.
Le croira-t-on? à cause de son état de prêtre j'avais de l'antipathie pour lui.
M. l'abbé Rey se plaça près de la fenêtre, mon père se leva, passa sa robe de chambre, sortit de l'alcôve fermée par des rideaux de serge verte (il y avait d'autres beaux rideaux de taffetas rose, brodés de blanc, qui le jour cachaient les autres).
L'abbé Rey embrassa mon père en silence, je trouvai mon père bien laid, il avait les yeux gonflés, et les larmes le gagnaient à tous moments. J'étais resté dans l'alcôve obscure et je voyais fort bien.
«Mon ami, ceci vient de Dieu», dit enfin l'abbé; et ce mot, dit par un homme que je haïssais à un autre que je n'aimais guère, me fit réfléchir profondément.