Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 22

Chapter 223,822 wordsPublic domain

Chaque semaine, une ou deux fois, les provisions venaient de Saint-Ismier. C'est l'usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois est son _domaine_, et il préfère une salade qui vient de son domaine à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix, Echirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient[19] à quatre sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce bourgeois avait 10.000 francs placés au 5% chez les Périer (père et cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine qui lui rend le 2 ou le 2 1/2, et il est ravi. Je pense qu'il est payé en vanité et par le plaisir de dire d'un air important: _Il faut que j'aille à Montbonnot_, ou: _Je viens de Montbonnot._

Je n'avais pas d'amour pour Victorine, mon cœur était encore tout meurtri du départ de Mlle Kably et mon amitié pour Bigillion était si intime qu'il me semble que, d'une façon abrégée, de peur du rire, j'avais osé lui confier ma folie.

Il ne s'en était point effarouché, c'était l'être le meilleur et le plus simple, qualités précieuses qui allaient[20] réunies avec le bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son ami intime, peu sensible, mais d'un bon sens bien autrement inexorable. Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.

Dans ce troisième étage passèrent les moments les plus heureux de ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller habiter à la Montée du Pont-de-Bois; ou plutôt c'est tout le contraire, du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble, certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B[21], et de leur position à l'égard de la rue du Pont-Saint-Jaime. Plus que jamais je fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J'ai oublié aux trois-quarts ces choses, auxquelles je n'ai pas pensé six fois par an depuis vingt ans.

J'étais fort timide envers Victorine, dont j'admirais la gorge naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les persécutions de Séraphie, dont j'échappais à peine, et je me souviens qu'elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle. Elle me faisait entendre que j'avais un mauvais caractère.

[Footnote 1: Le _chapitre XXVII_ est le chapitre XXIII du manuscrit (fol. 387 à 398).--Écrit à Rome, les 6 et 10 janvier 1836.]

[Footnote 2: _Vers ce temps-là, je me liai ... avec François Bigillion ..._--C'est par l'intermédiaire de Romain Colomb, qui s'était lié avec les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la maison Faure, lors de leur arrivée à Grenoble. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 3: _Rabot et la Bastille sont ... situes à des hauteurs bien différentes ..._--Le fort Rabot est à l'altitude de 270 mètres environ, et la plateforme de la Bastille à 470 mètres.]

[Footnote 4: ... _mais que l'on rend bonne en_ 1836.--On lit en tête du fol. 389: «10 janvier 1836. Le métier m'a occupé depuis huit jours. Froid du diable, 6 degrés le lundi.»]

[Footnote 5: ... _cet ouvrage considérable ..._--Variante: «_Grand._»]

[Footnote 6: ... _sur toutes choses ..._--Variante: «_Sur tous) les objets._»]

[Footnote 7: ... _bien plus avancé que l'esprit ..._--Variante: «_Ma tête._»]

[Footnote 8: ... _louent aujourd'hui la religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]

[Footnote 9: ... _comme disait_ Mme ***.--Duclos.]

[Footnote 10: _Les Bigillion habitaient rue Chenoise (e ne suis pas sûr du nom) ..._--Il s'agit, en effet, de la rue Chenoise.]

[Footnote 11: ... _l'oratoire où mon père avait été en prison ..._--Erreur; son père a pu se cacher, mais n'a jamais été en prison, surtout à l'Oratoire, où il n'y avait que des femmes et trois enfants: les deux Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s'appelait Pilon. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 12: ... _avec M. Colomb ..._--M. Colomb père a fait toute sa prison à la Conciergerie, place Saint-André; j'ai couché quelquefois avec lui, dans cette prison. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 13: ... _Romain Colomb, le plus ancien de mes amis._--Stendhal écrit ensuite: «Voici cette rue, dont le nom est à peu près effacé, mais non l'aspect.» Et il dessine au-dessous un plan de la partie de la ville où se trouvait la rue Chenoise.---La maison où logeaient les Bigillion se trouvait entre la Montée du Pont de Bois (aujourd'hui rue de Lionne) et la rue du Pont-Saint-Jaime.]

[Footnote 14: ... _c'était une figure profondément allobroge._--Elle était plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait avec nous, sans se douter que nous appartenions à des sexes différents. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 15: ... _le petit-fils de M. Gagnon ..._--Ms.: «_Le fils._»]

[Footnote 16: ... _faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc._--En face, au verso du fol. 393, est un plan des environs de la maison où logeaient les Bigillion, ainsi qu'un croquis représentant le Pont-de-Bois, situé au bout de la Montée du Pont-de-Bois. Stendhal note à ce sujet: «J'ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois, achetée par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est à l'huile et _sbiadita,_ doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c'est ressemblant _quant aux lignes_; les couleurs seules sont _adoucies_ et _florianisées_».]

[Footnote 17: _Nous formions une société bien jeune ..._--Variante: «_C'était un ménage bien jeune._»]

[Footnote 18: ... _en_ 1796 _j'avais treize ans._--Ms.: «10 + 3.»]

[Footnote 19: ... _qui lui revient à quatre sous ..._--Variante: «_Qui lui coûte._»]

[Footnote 20: ... _qualités précieuses qui allaient ..._--Un blanc d'une demi-ligne.]

[Footnote 21: _Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B ..._--Cette référence se rapporte au plan cité plus haut.]

CHAPITRE XXVIII[1]

Le sévère Rémy aurait vu de fort mauvais œil que je fisse la cour à sa sœur, Bigillion me le fit entendre et ce fut le seul point sur lequel il n'y eut pas franchise parfaite entre nous. Souvent, vers la tombée de la nuit, après la promenade, comme je faisais mine de monter chez Victorine, je recevais un adieu hâtif qui me contrariait fort. J'avais besoin d'amitié et de parler avec franchise, le cœur ulcéré par tant de méchancetés, dont, à tort ou à raison, je croyais fermement avoir été l'objet.

J'avouerai pourtant que cette conversation toute simple, je préférais de beaucoup l'avoir avec Victorine qu'avec ses frères. Je vois aujourd'hui mon sentiment d'alors, il me semblait incroyable de voir de si près cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheveux superbes, un bras divinement fait quoique un peu maigre, et enfin une gorge charmante, souvent un peu découverte à cause de l'extrême chaleur. Il est vrai qu'assis contre la table de noyer, à deux pieds de Mlle Bigillion, l'angle de la table entre nous, je ne parlais aux frères que pour être bien sage. Mais pour cela je n'avais aucune envie d'être amoureux, j'étais _scolato_ (brûlé, échaudé), comme on dit en italien, je venais d'éprouver que l'amour était une chose sérieuse et terrible. Je ne me disais pas, mais je sentais fort bien qu'au total mon amour pour Mlle Kably m'avait probablement causé plus de peines que de plaisirs.

Pendant ce sentiment pour Victorine, tellement innocent en paroles et même en idées, j'oubliais de haïr et surtout de croire qu'on me haïssait.

Il me semble qu'après un certain temps la jalousie fraternelle de Rémy se calma; ou bien il alla passer quelques mois à Saint-Ismier. Il vit peut-être que réellement je n'aimais pas, ou eut quelque affaire à lui; nous étions tous des politiques de treize ou quatorze ans. Mais dès cet âge on est très fin en Dauphiné, nous n'avons ni l'insouciance ni le... [2] du gamin de Paris, et de bonne heure les passions s'emparent de nous. Passions pour des bagatelles, mais enfin le fait est que nous désirons passionnément.

Enfin, j'allais bien cinq fois la semaine, à partir de la tombée de la nuit ou _sing_[3] (cloche de neuf heures, sonnée à Saint-André), passer la soirée chez Mlle Bigillion.

Sans parler nullement de l'amitié qui régnait entre nous, j'eus l'imprudence de nommer cette famille, un jour, en soupant avec mes parents. Je fus sévèrement puni de ma légèreté. Je vis mépriser, avec la pantomime la plus expressive, la famille et le père de Victorine.

«N'y a-t-il pas une fille? Ce sera quelque demoiselle de campagne.»

Je ne me rappelle que faiblement les termes d'affreux mépris et la mine de froid dédain qui les accompagnait. Je n'ai mémoire que pour l'impression brûlante que fit sur moi ce mépris.

Ce devait être absolument l'air de mépris froid et moqueur que M. le baron des Adrets employait sans doute en parlant de ma mère ou de ma tante.

Ma famille, malgré l'état de médecin et d'avocat, se croyait être sur le bord de la noblesse, les prétentions de mon père n'allaient même à rien moins que celles de gentilhomme déchu. Tout le mépris qu'on exprima, ce soir-là, pendant tout le souper, était fondé sur l'état de bourgeois de campagne de M. Bigillion, père de mes amis, et sur ce que son frère cadet, homme très fin, était directeur de la prison départementale, place Saint-André, une sorte de geôlier bourgeois.

Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse en....[4]. Rien n'était mieux prouvé, cela était autrement respectable que la famille B[ey]le, juge du village de Sassenage sous les seigneurs du moyen-âge. Mais le bon Bigillion père, homme de plaisir, fort aisé dans son village, ne dînait point chez M. de Marcieu ou chez Mme de Sassenage et saluait le premier mon grand-père du plus loin qu'il l'apercevait, et, de plus, parlait de M. Gagnon avec la plus haute considération.

Cette sortie de hauteur amusait une famille qui, par habitude, mourait d'ennui, et dans tout le souper j'avais perdu l'appétit en entendant traiter ainsi mes amis. On me demanda ce que j'avais. Je répondis que j'avais _goûté_ fort tard. Le mensonge est la seule ressource de la faiblesse. Je mourais de colère contre moi-même: quoi! j'avais été assez sot pour parler à mes parents de ce qui m'intéressait?

Ce mépris me jeta dans un trouble profond; j'en vois le pourquoi en ce moment, c'était Victorine. Ce n'était donc pas avec cet animal terrible, si redouté, mais si exclusivement adoré, une femme comme il faut et jolie, que j'avais le bonheur de faire, chaque soir, la conversation presque intime?

Au bout de quatre ou cinq jours de peine cruelle, Victorine l'emporta, je la déclarai plus aimable et plus du monde que ma famille triste, _ratatinée_ (ce fut mon mot), sauvage, ne donnant jamais à souper, n'allant jamais dans un salon où il y eût dix personnes, tandis que Mlle Bigillion assistait souvent chez M. Faure, à Saint-Ismier, et chez les parents de sa mère, à Chapareillan, à des dîners de vingt-cinq personnes. Elle était même plus noble, à cause de la réception de saint Bruno, en 1080[5].

Bien des années après, j'ai vu le mécanisme de ce qui se passa alors dans mon cœur et, faute d'un meilleur mot, je l'ai appelé _cristallisation_ (mot qui a si fort choqué ce grand littérateur, ministre de l'Intérieur en 1833, M. le comte d'Argout, scène plaisante racontée par Clara Gazul[6]).

Cette absolution du mépris dura bien cinq ou six jours, pendant lesquels je ne songeais à autre chose. Cette insulte si glorieusement mince mit _un fait nouveau_ entre Mlle Kably et mon état actuel. Sans que mon innocence s'en doutât, c'était un grand point: entre le chagrin et nous il faut mettre des faits nouveaux, fût-ce de se casser le bras.

Je venais d'acheter un Bezout d'une bonne édition, et de le faire relier avec soin (peut-être existe-t-il encore à Grenoble, chez M. Alexandre Mallein, directeur des Contributions); j'y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule[7]. Tous les jours je regardais ce monument.

Après la mort de Séraphie j'aurais pu, par besoin d'aimer, me réconcilier avec ma famille; ce trait de hauteur mit Victorine[8] entre eux et moi; j'aurais pardonné l'imputation d'un crime à la famille Bigillion, mais le mépris! Et mon grand-père était celui qui l'avait exprimé avec le plus de grâce, et par conséquent d'effet!

* * * * *

Je me gardai bien de parler à mes parents d'autres amis que je fis à cette époque: MM. Galle, La Bayette...[9]

Galle était fils d'une veuve qui l'aimait uniquement et le respectait, par probité, comme le maître de la fortune; le père devait être quelque vieil officier. Ce spectacle, si singulier pour moi, m'attachait et m'attendrissait. Ah! si ma pauvre mère eût vécu, me disais-je. Si, du moins, j'avais eu des parents dans le genre de madame Galle, comme je les eusse aimés! Mme Galle me respectait beaucoup, comme le petit-fils de M. Gagnon, le bienfaiteur des pauvres, auxquels il donnait des soins gratuits, et même deux livres de bœuf pour faire du bouillon. Mon père était inconnu.

Galle était pâle, maigre, _crinche_, marqué de petite vérole, d'ailleurs d'un caractère très froid, très modéré, très prudent. Il sentait qu'il était maître absolu de la petite fortune et qu'il ne fallait pas la perdre. Il était simple, honnête, et nullement hâbleur ni menteur. Il me semble qu'il quitta Grenoble et l'École centrale avant moi pour aller à Toulon et entrer dans la marine.

* * * * *

C'était aussi à la marine que se destinait l'aimable La Bavette, neveu ou parent de l'amiral (c'est-à-dire contre-amiral ou vice-amiral) Morard de Galles.

Il était aussi aimable et aussi noble que Galle était estimable. Je me souviens encore des charmantes après-midi que nous passions, devisant ensemble à la fenêtre de sa petite chambre. Elle était au troisième étage d'une maison donnant sur la nouvelle place du Département[10]. Là, je partageais son _goûter_: des pommes et du pain bis. J'étais affamé de toute conversation sincère et sans hypocrisie. A ces deux mérites, communs à tous mes amis, La Bavette joignait une grande noblesse de sentiments et de manières[11] et une tendresse d'âme non susceptible de passion profonde, comme Bigillion, mais plus élégante dans l'expression.

Il me semble qu'il me donna de bons conseils dans le temps de mon amour pour Mlle Kably, dont j'osai lui parler, tant il était sincère et bon. Nous mettions ensemble toute notre petite expérience des femmes, ou plutôt toute notre petite science puisée dans les romans lus par nous. Nous devions être drôles à entendre.

Bientôt après le départ de ma tante Séraphie, j'avais lu et adoré les _Mémoires secrets_ de Duclos[12], que lisait mon grand-père.

* * * * *

Ce fut, ce me semble, à la salle de mathématiques que je fis la connaissance de Galle et de La Bayette; ce fut certainement là que je pris de l'amitié pour Louis de Barral (maintenant le plus ancien et le meilleur de mes amis; c'est l'être au monde qui m'aime le plus, il n'est aussi, ce me semble, aucun sacrifice que je ne fisse pour lui).

Il était alors fort petit, fort maigre, fort _crinche_, il passait pour porter à l'excès une mauvaise habitude que nous avions tous, et le fait est qu'il en avait la mine. Mais la sienne était singulièrement relevée par un superbe uniforme de lieutenant du génie, on appelait cela être adjoint du génie; c'eût été un bon moyen d'attacher à la Révolution les familles riches, ou du moins de mitiger leur haine.

Anglès aussi, depuis comte Anglès et préfet de police, enrichi par les Bourbons, était adjoint du génie, ainsi qu'un être subalterne par essence, orné de cheveux rouges et qui s'appelait Giroud, différent du Giroud à l'habit rouge avec lequel je me battais assez souvent. Je plaisantais ferme le Giroud garni d'une épaulette d'or et qui était beaucoup plus _grand_ que moi, c'est-à-dire qui était un homme de dix-huit ans tandis que j'étais encore un bambin de treize ou quatorze. Cette différence de deux ou trois ans est immense au collège, c'est à peu près celle du noble au roturier en Piémont.

* * * * *

Ce qui fit ma conquête net dans Barral, la première fois que nous parlâmes ensemble (il avait alors, ce me semble, pour surveillant Pierre-Vincent Chalvet, professeur d'histoire et fort malade de la sœur aînée de la petite vérole), ce qui donc fit ma conquête dans Barral, ce fut: 1° la beauté de son habit, dont le bleu me parut enchanteur;--2° sa façon de dire ces vers de Voltaire, dont je me souviens encore:

Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence, Simple...[13]

Sa mère, fort grande dame, _c'était une Grolée_[14], disait mon grand-père avec respect, fut la dernière de son ordre à en porter le costume; je la vois encore près de la statue d'Hercule, au Jardin [15], avec une robe à ramages, c'est-à-dire de satin blanc ornée de fleurs, ladite robe retroussée dans les poches comme ma grand-mère (Jeanne Dupéron, veuve Beyle[16]), avec un énorme chignon poudré et peut-être un petit chien sur le bras. Les petits polissons la suivaient à distance avec admiration, et quant à moi j'étais mené, ou porté, par le fidèle Lambert: je pouvais avoir trois ou quatre ans lors de cette vision. Cette grande dame avait les mœurs de la Chine, M. le marquis de Barrai, sou mari et Président, ou même Premier Président au Parlement, ne voulut point émigrer, ce pourquoi il était honni de ma famille comme s'il eût reçu vingt soufflets.

Le sage M. Destutt de Tracy eût la même idée à Paris et fut obligé de prendre des plans, comme M. de Barral, qui, avant la Révolution, s'appelait M. de Montferrat, c'est-à-dire M. le marquis de Montferrat (prononcez: Monferâ, _a_ très long); M. de Tracy fut réduit à vivre avec les appointements de la place de commis de l'Instruction publique, je crois; M. de Barral avait conservé 20 ou 25.000 francs de rente, dont en 1793 il donnait la moitié ou les deux-tiers non à la patrie, mais à la peur de la guillotine. Peut-être avait-il été retenu en France par son amour pour Mme Brémont, que depuis il épousa. J'ai rencontré M. Brémont fils à l'armée, où il était chef de bataillon, je crois, puis sous-inspecteur des Revues, et toujours homme de plaisir.

Je ne dis pas que son beau-père, M. le Premier Président de Barral (car Napoléon le fit Premier Président en créant les Cours impériales[17]) fût un génie, mais à mes yeux il était tellement le contraire de mon père et avait tant d'horreur de la pédanterie et de froisser l'amour-propre de son fils qu'en sortant de la maison pour aller à la promenade dans les _délaissés du Drac_,

si le père disait:..................................Bonjour, le fils répondait...................................Toujours, le père.............................................Oie, le fils................................................Lamproie,

et la promenade se passait ainsi à dire des rimes, et à tâcher de s'embarrasser.

Ce père apprenait à son fils les _Satires_ de Voltaire (la seule chose parfaite, selon moi, qu'ait faite ce grand réformateur).

Ce fut alors que j'entrevis le vrai _bon ton_, et il fit sur-le-champ ma conquête.

Je comparais sans cesse ce père faisant des rimes et plein d'attentions délicates pour l'amour-propre de ses enfants avec le noir pédantisme du mien. J'avais le respect le plus profond pour la science de M. Gagnon, je l'aimais sincèrement, je n'allais pas jusqu'à me dire:

«Ne pourrait-on pas réunir[18] la science sans bornes de mon grand-père et l'amabilité si gaie et si gentille de M. de Barral?»

Mais mon cœur, pour ainsi dire, _pressentait_ cette idée, qui devait par la suite devenir fondamentale pour moi.

J'avais déjà vu le bon ton, mais à demi défiguré, masqué par la dévotion dans les soirées pieuses où Mme de Vaulserre réunissait, au rez-de-chaussée de l'hôtel des Adrets, M. du Bouchage (pair de France, ruiné), M. de Saint-Vallier (le grand Saint-Vallier), Scipion, son frère. M. de Pina (ex-maire de Grenoble, jésuite[19] profond, 80.000 francs de rente et dix-sept enfants), MM. de Sinard, de Saint-Ferréol, moi, Mlle Bonne de Saint-Vallier (dont les beaux bras blancs et charmants, à la Vénitienne, me touchaient si fort).

Le curé Chélan, M. Barthélemy d'Orbane étaient aussi des modèles. Le Père Ducros avait le ton du génie. (Le mot _génie_ était alors, pour moi, comme le mot Dieu pour les bigots.)

[Footnote 1: Le _chapitre XXVIII_ est le chapitre XXIII du manuscrit. Stendhal a mis par erreur le chiffre XXIII, au lieu de XXIV, et cette erreur se perpétue jusqu'à la fin de l'ouvrage.--Comprend les fol. 399 à 416.--Écrit à Rome, les 10, 11 et 12 janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _ni l'insouciance ni le ... du gamin de Paris ..._--Le mot est en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 3: ... _à partir de la tombée de la nuit ou_ sing ...--Ms.: «_Saint._»]

[Footnote 4: _Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse en ..._--La date est en blanc.]

[Footnote 5: ... à _cause de la réception de Saint-Bruno, en 1080._--Date: Saint Bruno, mort en 1101 en Calabre. (Note de Stendhal.)--Cette date est exacte, mais c'est en 1084 seulement que saint Bruno vint à Grenoble et fonda la Grande-Chartreuse, dont l'église fut consacrée en 1085.]

[Footnote 6: ... _scène plaisante racontée par Clara Gazul._--Le _Théâtre de Clara Gazul_, de Mérimée, a paru en 1825.--Mérimée est appelé, la plupart du temps, _Clara_ par Stendhal.]

[Footnote 7: ... _j'y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule._--Suit un croquis de cette lettre ornée.--En face, au verso du fol. 403, Stendhal écrit: «Mettre ceci ici, coupé trop net, le placer en son temps, à 1806 ou 10. A l'un de mes voyages (retours) à Grenoble, vers 1806, une personne bien informée me dit que Mlle Victorine était amoureuse. J'enviai fort la personne. Je supposais que c'était Félix Faure. Plus tard, une autre personne me dit: «Mlle Victorine, me parlant de la personne qu'elle a aimé si longtemps, m'a dit: Il n'est peut-être pas beau, mais jamais on ne lui reproche sa laideur ... C'est l'homme qui a eu le plus d'esprit et d'amabilité parmi les jeunes gens de mon temps. En un mot, ajouta cette personne, c'est vous.»--10 janvier 1836.--Lu de Brosses.»]

[Footnote 8: ... _ce trait de hauteur mit Victorine ..._--Ms.: «_Virginie._»--Ce mot est surmonté d'une croix.]

[Footnote 9: _MM. Galle, La Bayette ..._--Une ligne est restée en blanc après ces deux noms.]

[Footnote 10: ... _la nouvelle place du Département._--Près du Jardin-de-Ville. Aujourd'hui place de Gordes. Cette place a été créée en 1791.--Au verso du fol. 406 est un plan de la place et de ses alentours.]

[Footnote 11: ... _La Bayette joignait une grande noblesse de sentiments et de manières ..._--Nous faisions dans sa chambre des pique-niques, à cinq ou six sous par tête, pour manger ensemble du _Mont-d'Or_, avec des griches, le tout arrosé d'un petit vin blanc qui nous semblait délicieux. La Bayette avait un charmant caractère: il était aimant et avait beaucoup d'expansion. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 12: ... _les_ Mémoires secrets _de Duclos ..._--Les _Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV_ furent publiés en 1791, dix-neuf ans après la mort de Duclos.]

[Footnote 13: _Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence, Simple ..._--On lit en tête du fol. 411: «12 janvier 1836. Omar. Sirocco après trente ou quarante jours de froid infâme ...»]

[Footnote 14: _Sa mère, fort grande dame_, c'était une Grolée ...--La famille de Grolée était l'une des familles les plus anciennes et les plus estimées du Dauphiné.]

[Footnote 15: ... _près de la statue d'Hercule, au Jardin ..._--Au Jardin-de-Ville. Au milieu du jardin se trouve une statue du connétable de Lesdiguières sous les traits d'Hercule, attribuée à Jacob Richier. Cette statue, primitivement érigée dans l'île de l'étang du château de Lesdiguières, à Vizille, a été acquise par la Ville de Grenoble en 1740.]