Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 21

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Mais rien n'y faisait: j'avais horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs italiens, un, entre autres, où je lisais _Amore_, ou je ne sais quoi, _nello cimento_: je comprenais: _dans le ciment, dans le mortier._ J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour l'apprendre. Le seul _piano_ eût pu me faire tourner la difficulté, mais j'étais né dans une famille essentiellement inharmonique.

Quand, dans la suite, j'ai écrit sur la musique, mes amis m'ont fait une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans affectation aucune qu'au même moment je sentais dans le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement _qu'à travers un cristal._ Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!

Quand je revins à la vie après quelques mois de l'absence de Mlle Kably, je me trouvai un autre homme.[7]

Je ne haïssais plus Séraphie, je l'oubliais; quant à mon père, je ne désirais qu'une chose: ne pas me trouver auprès de lui. J'observai, avec remords, que je n'avais pas pour lui une _goutte_ de tendresse ni d'affection.

Je suis donc un monstre, me disais-je. Et pendant de longues années je n'ai pas trouvé de réponse à cette objection. On parlait sans cesse et _à la nausée_ de tendresse dans ma famille. Ces braves gens appelaient _tendresse_ la vexation continue dont ils m'honoraient depuis cinq ou six ans. Je commençai à entrevoir qu'ils s'ennuyaient mortellement et qu'ayant trop de vanité pour reprendre avec le monde, qu'ils avaient imprudemment quitté à l'époque d'une perte cruelle, j'étais leur[8] ressource contre l'ennui.

Mais rien ne pouvait plus m'émouvoir après ce que je venais de sentir. J'étudiai ferme le latin et le dessin, et j'eus un premier prix, je ne sais dans lequel de ces deux cours, et un second. Je traduisis avec plaisir la _Vie d'Agricola_ de Tacite, ce fut presque la première fois que le latin me causa quelque plaisir. Ce plaisir était gâté amèrement par les taloches que me donnait le grand Odru, gros et ignare paysan de Lumbin, qui étudiait avec nous et ne comprenait rien à rien. Je me battais ferme avec Giroud, qui avait un habit rouge. J'étais encore un enfant pour une grande moitié de mon existence.

Et toutefois, la tempête morale à laquelle j'avais été en proie durant plusieurs mois m'avait mûri, je commençai à me dire sérieusement:

«Il faut prendre un parti et me tirer de ce bourbier.»

Je n'avais qu'un moyen au monde: les mathématiques. Mais on me les expliquait si bêtement que je ne faisais aucun progrès; il est vrai que mes camarades en faisaient encore moins, s'il est possible. Ce grand M. Dupuy nous expliquait les propositions comme une suite de recettes pour faire du vinaigre[8].

Cependant, Bezout était ma seule ressource pour sortir de Grenoble. Mais Bezout était si bête! C'était une tête comme celle de M. Dupuy, notre emphatique professeur.

Mon grand-père connaissait un bourgeois à tête étroite, nommé Chabert, lequel _montrait les mathématiques en chambre._ Voilà le mot du pays et qui va parfaitement à l'homme. J'obtins avec assez de peine d'aller dans cette chambre de M. Chabert; on avait peur d'offenser M. Dupuy, et d'ailleurs il fallait payer douze francs par mois, ce me semble.

Je répondis que la plupart des élèves du cours de mathématiques, à l'École centrale, allaient chez M. Chabert, et que si je n'y allais pas je resterais le dernier à l'École centrale. J'allai donc chez M. Chabert. M. Chabert était un bourgeois assez bien mis, mais qui avait toujours l'air endimanché et dans les transes de gâter son habit et son gilet et sa jolie culotte de Casimir _merde d'oie_; il avait aussi une assez jolie figure bourgeoise. Il logeait rue Neuve[9], près la rue Saint-Jacques et presque en face de Bourbon, marchand de fer, dont le nom me frappait, car ce n'était qu'avec les signes du plus profond respect et du plus véritable dévouement que mes bourgeois de parents prononçaient ce nom. On eût dit que la vie de la France y eût été attachée.

Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m'assommait à l'École centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d'un tableau de toile cirée, rien n'était plus disgracieux que de demander à monter au tableau, c'est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq élèves avaient déjà expliquée. C'est cependant ce que j'étais obligé de faire quelquefois chez M. Chabert, sans quoi je n'eusse jamais _démontré._ M. Chabert me croyait un _minus habens_ et est resté dans cette abominable opinion. Rien n'était drôle, dans la suite, comme de l'entendre parler de mes succès en mathématiques.

Mais dans ces commencements ce fut un étrange manque de soin et, pour mieux dire, d'esprit, de la part de mes parents, de ne pas demander si j'étais en état de _démontrer_, et combien de fois par semaine je montais au tableau; ils ne descendaient pas dans ces détails. M. Chabert, qui faisait profession d'un grand respect pour M. Dupuy, n'appelait guère au tableau que ceux qui y parvenaient[10] à l'École centrale. Il y avait un certain M. de Renneville, que M. Dupuy appelait au tableau comme noble et comme cousin des Monval; c'était une sorte d'imbécile presque muet et les yeux très ouverts; j'étais choqué à déborder quand je voyais M. Dupuy et M. Chabert le préférer à moi.

J'excuse M. Chabert, je devais être le petit garçon le plus présomptueux et le plus méprisant. Mon grand-père et ma famille me proclamaient une merveille: n'y avait-il pas cinq ans qu'ils me donnaient tous leurs soins?

M. Chabert était, dans le fait, moins ignare que M. Dupuy. Je trouvai chez lui Euler et ses problèmes sur le nombre d'œufs qu'une paysanne apportait au marché, lorsqu'un méchant lui en vole un cinquième, puis elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.

Cela m'ouvrit l'esprit, j'entrevis ce que c'était que se servir de l'instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l'avait jamais dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur ce sujet, mais jamais ce mot simple: c'est une _division du travail_ qui produit des prodiges, comme toutes les divisions du travail, et permet à l'esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur une seule de leurs qualités.

Quelle différence pour nous si M. Dupuy nous eût dit: Ce fromage est mou, ou il est dur; il est blanc, il est bleu; il est vieux, il est jeune; il est à moi, il est à toi; il est léger, ou il est lourd. De tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit ce poids, appelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.

Cette chose si simple, personne ne nous la disait dans cette province reculée; depuis cette époque, l'École polytechnique et les idées de Lagrange auront reflété vers la province.

Le chef-d'œuvre de l'éducation de ce temps-là était un petit coquin vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n'avait pas trois pieds de haut et apprenait par cœur les _propositions_ que l'on démontrait, mais sans s'inquiéter s'il les comprenait le moins du monde[11]. Ce favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s'appelait, si je ne me trompe, Paul-Émile Teisseire. L'examinateur pour l'École polytechnique, frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au commencement de la _Statique_), ne s'aperçut pas que tout le mérite de Paul-Émile était une mémoire étonnante.

Il arriva à l'École; son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie figure de fille n'y eurent pas le même succès qu'à Grenoble; il en sortit bien officier, mais bientôt fut touché de la grâce et se fit prêtre. Malheureusement, il mourut de la poitrine: j'aurais suivi de l'œil sa fortune avec plaisir. J'avais quitté Grenoble avec une envie démesurée de pouvoir un jour, à mon aise, lui donner une énorme volée de calottes.

Il me semble que je lui avais déjà donné un à-compte chez M. Chabert, où il me primait avec raison par sa mémoire imperturbable.

Pour lui, il ne se fâchait jamais de rien et passait avec un sang-froid parfait sous les volées de: _petit hypocrite_, qui lui arrivaient de toutes parts, et qui redoublèrent un jour que nous le vîmes couronné de roses et faisant le rôle d'ange dans une procession.

C'est à peu près le seul caractère que j'aie remarqué à l'École centrale. Il faisait un beau contraste avec le sombre Benoît, que je rencontrai au cours de belles-lettres de M. Dubois-Fontanelle et qui faisait consister la sublime science dans l'amour socratique, que le docteur Clapier, le fou, lui avait enseigné.

Il y a peut-être dix ans que je n'ai pensé à M. Chabert; peu à peu je me rappelle qu'il était effectivement beaucoup moins borné que M. Dupuy, quoiqu'il eût un parler plus traînard encore et une apparence bien plus piètre et bourgeoise.

Il estimait Clairaut et c'était une chose immense que de nous mettre en contact avec cet homme de génie, et nous sortions un peu du plat Bezout. Il avait Bruce, l'abbé Marie, et de temps à autre nous faisait étudier un théorème dans ces auteurs. Il avait même en manuscrit quelques petites choses de Lagrange, de ces choses bonnes pour notre petite portée.

Il me semble que nous travaillions avec une plume sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée[12].

Ma disgrâce s'étendait à tout, peut-être venait-elle de quelque gaucherie de mes parents, qui avaient oublié d'envoyer un dindon, à Noël, à M. Chabert ou à ses sœurs, car il en avait et de fort jolies, et sans ma timidité je leur eusse bien fait la cour. Elles avaient beaucoup de considération pour le petit-fils de M. Gagnon, et d'ailleurs venaient à la messe à la maison, le dimanche.

Nous allions lever des plans au graphomètre et à la planchette; un jour nous levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses[13]. Il s'agit du champ B C D E. M. Chabert fit tirer les lignes à tous les autres sur la planchette, enfin mon tour vint, mais le dernier ou l'avant-dernier, avant un enfant. J'étais humilié et fâché; j'appuyai trop la plume.

«Mais c'était une ligne que je vous avais dit de tirer, dit M. Chabert avec son accent traînard, et c'est une barre que vous avez faite là.»

Il avait raison. Je pense que cet état de défaveur marquée chez MM. Dupuy et Chabert, et d'indifférence marquée chez M. Jay, à l'école de dessin, m'empêcha d'être un sot. J'y avais de merveilleuses dispositions, mes parents, dont la morosité bigote déclamait sans cesse contre l'éducation publique, s'étaient convaincus sans beaucoup de peine qu'avec cinq ans de soins, hélas! trop assidus, ils avaient produit un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre, c'était moi.

Un jour, je me disais, mais, à la vérité, c'était avant l'École centrale: Ne serais-je point le fils d'un grand prince, et tout ce que j'entends dire de la Révolution, et le peu que j'en vois, une fable destinée à faire mon éducation, comme dans _Émile?_

Car mon grand-père, homme d'aimable conversation, en dépit de ses résolutions pieuses, avait nommé _Émile_ devant moi, parlé de la _Profession_[14] _de foi du vicaire savoyard_, etc., etc. J'avais volé ce livre à Claix, mais je n'y avais rien compris, pas même les absurdités de la première page, et après un quart d'heure l'avais laissé. Il faut rendre justice au goût de mon père, il était enthousiaste de Rousseau et il en parlait quelquefois, pour laquelle chose et pour son imprudence devant un enfant il était bien grondé de ma tante Séraphie.

[Footnote 1: Le _chapitre XXVI_ est le chapitre XXII du manuscrit (fol. 372 à 386).--Écrit a Rome, les 3, 4 et 6 janvier 1836.--En face du feuillet commençant le chapitre, on lit: «Treize pages en une heure et demie. Froid du diable. 3 janvier 1836.»]

[Footnote 2: ... _à la porte des Jacobins ..._--La porte des Jacobins était située place Grenette, à remplacement de l'actuelle rue de la République.]

[Footnote 3: ... à _la voûte du Jardin ..._--Le Jardin-de-Ville.]

[Footnote 4: ... _à l'angle de la maison ..._--Stendhal orthographie: «_Engle._» Et il ajoute: «Engle, orthographe de la passion, peinture des sons, et rien autre.»]

--Au verso du fol. 372 est un plan de la place Grenette et de ses environs, avec les emplacements où étaient collées les affiches théâtrales.]

[Footnote 5: ... _mieux que de plus beaux._---On lit en haut du fol. 373: «4 janvier 1836. A trois heures, idée de goutte à la main droite, dessus, douleur dans un muscle de l'épaule droite.» Aussi Stendhal n'a-t-il écrit ce jour-là qu'une page et un tiers environ.]

[Footnote 6: ... _le nom de Kably._--Les deux tiers du fol. 373 ont été laissés en blanc.]

[Footnote 7: ... _j'étais leur ressource ..._--Un blanc d'un tiers de ligne.]

[Footnote 8: ... _recettes pour faire du vinaigre._--Le fol. 379, qui se termine ici, est aux trois-quarts blanc. On lit en tête du fol. 380, qui suit: «6 janvier 1836. Les Rois. Le froid est revenu et me donne sur les nerfs. Envie de dormir.»]

[Footnote 9: _Il logeait rue Neuve ..._--Aujourd'hui rue du Lycée. Un plan du carrefour des rues Neuve, Saint-Jacques et de Bonne est dessiné au verso du fol. 380. On y voit l'appartement de M. Chabert, figuré au troisième étage de l'immeuble portant actuellement le n° 15 de la rue du Lycée. A l'angle de la rue de Bonne et de la place Grenette, «ici fut dix ans plus tard la maison bâtie sur mes plans et qui a ruiné mon père».]

[Footnote 10: ... _ceux qui y parvenaient ..._--Variante: «_Montaient._»]

[Footnote 11: ... _s'il les comprenait le moins du monde._--La première moitié du fol. 383 a été laissée en blanc.]

[Footnote 12: ... _sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée._--Suit un plan de la salle d'études.]

[Footnote 13: ... un _jour noue levâmes un champ à côté du chemin des Boiteuses._--Suit un plan explicatif.--Le chemin des Boiteuses allait depuis la porte de Bonne jusqu'au cours de Saint-André. Il est remplacé aujourd'hui par les rues Lakanal et de Turenne. Stendhal y figure, non loin de la porte de Bonne, en «T, maison de ce fou de Camille Teisseire, jacobin qui, en 1811, veut brûler Rousseau et Voltaire»; plus loin, en «A, hôtel de la Bonne Femme; elle est représentée sans tête, cela me frappait beaucoup». Cet établissement, dit de la Femme sans Tête, a subsiste longtemps rue Lakanal; il a disparu il y a une huitaine d'années, en 1905.]

[Footnote 14: ... _parlé de la_ Profession de foi du vicaire savoyard ...--Ms.: «_Confession._»]

CHAPITRE XXVII[1]

J'avais, et j'ai encore, les goûts les plus aristocrates; je ferais tout pour le bonheur du peuple, mais j'aimerais mieux, je crois, passer quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants des boutiques.

Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François Bigillion[2] (qui depuis s'est tué, je crois, par ennui de sa femme).

C'était un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais à faire entendre par une réponse ambitieuse qu'il connaissait le monde, les femmes, etc. C'était là notre grande ambition et notre principale fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l'autre qu'il avait eu des femmes et connaissait le monde; rien de pareil chez le bon Bigillion. Nous faisions de longues promenades ensemble, surtout vers la tour de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs bien différentes[3], sur la montagne qui enferme l'enceinte de la ville, fort ridicule en 1795, mais que l'on rend bonne en 1836[4].

Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de ce qui nous semblait de cette foret terrible, sombre et délicieuse, dans laquelle nous étions sur le point d'entrer. On voit qu'il s'agit de la société et du monde.

Bigillion avait de grands avantages sur moi:

1° Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d'un père qui ne l'aimait point trop, et savait s'amuser autrement qu'en faisant de son fils sa poupée.

2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier, village situé à une porte de Grenoble, vers l'Est, dans une position fort agréable dans la vallée de l'Isère. Ce bon campagnard, amateur du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur éducation. L'aîné se nommait Bigillion, suivant l'usage de notre province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois, mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l'amitié que Bigillion et moi avions l'un pour l'autre.

Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble, très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser une ou deux fois. J'avais été bien surpris de son ton de douceur et de politesse, bien différent de l'âpre pédantisme des cuistres morfondus, auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l'abbé Rambault.

Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable[5] pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.

Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il suffisait qu'ils louassent une chose _de plaisir_ pour me la faire prendre en horreur.

Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même que mon père m'en dit du mal.

Je me méfiais de ma famille sur toutes choses[6]; mais en fait de beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l'esprit [7], sentait vivement qu'elle les louait comme les _kings_ louent aujourd'hui la religion[8], c'est-à-dire _avec une seconde foi_. Je sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que _je n'ai plus_, que tout beau moral, c'est-à-dire d'intérêt dans l'artiste, tue tout ouvrage d'art. J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l'effet d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV. D'ailleurs, les vers m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J'abhorrais _coursier_ au lieu de cheval. J'appelais cela de l'hypocrisie.

Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien, aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris le langage non élégant?

Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l'Arioste (tous les trois traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau, qui avait le double défaut (_drawback_) de louer les prêtres et d'être loué par mon père. Je lisais avec délices les _Contes_ de La Fontaine et _Félicia._ Mais ce n'étaient pas des _plaisirs littéraires_. Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait Mme * * *[9].

Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je m'efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de ses grâces (je me souviens d'un grand combat, un soir, au concert de M. du Bignon, où j'étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra, n'allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j'écrivis _Racine et Shakespeare_, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d'enfance, on voit combien était vrai, ce que je me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été pour Shakespeare, et entre autres pour _Hamlet_ et _Roméo et Juliette._

* * * * *

Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom [10]), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était l'oratoire où mon père avait été en prison[11] quelques jours avec M. Colomb[12], père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en 1836)[13].

Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple, fort jolie, mais nullement d'une beauté grecque; au contraire, c'était une figure profondément allobroge[14]. Il me semble qu'on appelle cela aujourd'hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M. Antoine de Jussieu; c'est du moins ce dernier qui m'a fait croire à cette classification.)

* * * * *

Mademoiselle Victorine avait de l'esprit et réfléchissait beaucoup; elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d'accord avec les fenêtres à croisillons de l'appartement qu'elle occupait avec ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou plutôt j'en sentais l'effet, mais je n'y comprenais rien.

Là, souvent j'assistais au souper des deux frères et de la sœur. Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui n'avais jamais mangé que du pain blanc.

Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j'étais d'une classe supérieure: le petit-fils[15] de M. Gagnon, membre du jury de l'École centrale, était _noble_ et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce n'est pas qu'il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple, ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait que d'eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc[16].

Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer couverte d'une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15 ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.

Nous formions une société bien jeune[17], comme on voit, et aucun grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la ville pour un jour ou deux, nous n'osions pas désirer son absence, mais il nous gênait.

Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c'est tout au plus, mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par les mathématiques et Paris au bout; c'était donc 1797 ou plutôt 1796, or en 1796 j'avais treize ans[18].

Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois tout en broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère; elle avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée par un fil, qu'elle me donnait et que j'aimais presque autant que sa charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et souvent elle me refusait, disant: «Nous n'en avons plus que huit, et il faut finir la semaine.»