Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 2

Chapter 23,702 wordsPublic domain

«Je lègue et donne ce manuscrit: _Vie de Henri Brulard_, etc., et tous ceux relatifs à l'histoire de ma vie, à M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, et, s'il ne l'imprime pas, à M. Alphonse Levavasseur, libraire, place Vendôme, et, s'il meurt avant moi, je le lègue successivement à MM. Ladvocat, Fournier, Amyot, Treutel et Wurtz, Didot, sous la condition: 1° qu'avant d'imprimer ce manuscrit, ils changeront tous les noms de femme: là où j'ai mis Pauline Sirot, ils mettront Adèle Bonnet, et il suffit de prendre les noms de la prochaine liste[7], de changer absolument tous les noms de femmes et de ne changer aucun nom d'homme.--Seconde condition: envoyer des exemplaires aux bibliothèques d'Édimbourg, Philadelphie, New-York, Mexico, Madrid et Brunswick. Changer tous les noms de femme, condition _sine qua non._

H. Beyle[8].»

Le deuxième testament a été écrit moins d'un mois après:

«Je lègue et donne le présent volume à M. le chevalier Abraham Constantin (de Genève), peintre sur porcelaine. Si M. Constantin ne l'a pas fait imprimer dans les mille jours qui suivront celui de mon décès, je lègue et donne ce volume successivement à MM. Alphonse Levavasseur, libraire, n° 7, place Vendôme. Philarète Chasles, homme de lettres, Henri Fournier, libraire, rue de Seine, Paulin, libraire, Delaunay, libraire, et si aucun de ces Messieurs ne trouve son intérêt à faire imprimer dans les cinq ans qui suivront mon décès, je laisse ce volume au plus âgé des libraires habitant dans Londres et dont le nom commencera par un C.

H. Beyle.[9]»

Désireux de laisser un livre digne de lui, Stendhal avait eu souci de la composition. Il eut certainement l'intention de reprendre sa première rédaction pour donner à l'ouvrage plus de cohésion, plus d'harmonie, pour rétablir enfin la chronologie un peu confuse des chapitres consacrés à son enfance et à sa première jeunesse.

Il voulait consacrer au moins deux volumes à son autobiographie; la page 249 porte cette note: «Laisser le n° 249 à cette page et aller ainsi jusqu'à 1.000.» Et je trouve sur la feuille contenant la table du troisième tome cette mention: «Chapitre 42 [XLVII de la présente édition] commencera le quatrième volume.» Or, de ce quatrième volume, Stendhal a écrit à peine un chapitre.

Il s'était également proposé d'établir un texte définitif, puisqu'il note à la page 783 de son manuscrit: «A placer ailleurs en recopiant[10].»

Malheureusement, le ministre des Affaires étrangères accorda un congé au consul de France à Cività-Vecchia; et, laissant là souvenirs et réflexions, Beyle partit pour Paris. Son congé se prolongea pendant trois ans. Au retour, la _Vie de Henri Brulard_ était oubliée, elle ne fut jamais achevée, ni corrigée.

Stendhal avait, avant d'écrire, dressé un plan général de son autobiographie. Le voici, tel qu'il nous est parvenu:

«Division.

Pour la clarté, diviser cet ouvrage ainsi:

Livre premier.

«De sa naissance à la mort de madame Henriette Gagnon.

Livre second.

«Tyrannie Raillane (ainsi nommée non pour sa forme, mais pour ses effets pernicieux).

Livre 3.

«Le maître Durand.

Livre 4.

«L'École centrale, les mathématiques jusqu'au départ pour Paris, en novembre 1799.

«Diviser en chapitres de vingt pages.

«Plan: établir les époques, couvrir la toile, puis, en relisant, ajouter les souvenirs, par exemple:

1° l'abbé Chélan;--2° _je me révolte_ (l'ouvrier chapelier, journée des Tuiles[11]).»

De ce plan si soigneusement établi, ne prévoyant cependant que la première partie de l'ouvrage, Stendhal n'a pu respecter le cadre. Ses souvenirs étaient, chronologiquement, trop confus, et le nombre des épisodes trop inégal pour chacun des quatre livres projetés: les faits du temps de la «tyrannie Raillane» et ceux du «maître Durand», par exemple, ont une importance bien différente. Aussi, en cours de rédaction, Stendhal ébauche-t-il un nouveau plan, le livre II devant commencer à son premier séjour à Paris. Division sans doute aussi précaire que la première, puisque l'auteur ne prévoit pas un livre III lorsqu'il raconte son départ de Paris et son voyage jusqu'à Milan, à la suite de l'armée de réserve.

Cette difficulté de proportionner à peu près également plusieurs livres, Stendhal la retrouve lorsqu'il s'agit de partager l'ouvrage en chapitres. Nous l'avons vu tout à l'heure indiquer une division « en chapitres de vingt pages». Dans le fait, cette méthode est _à peu près_ respectée, mais elle a été appliquée _a posteriori._ La _Vie de Henri Brulard_ a été écrite sans souci de chapitres divers, à part quelques périodes bien déterminées, qui exigeaient une coupure nette ou racontaient une anecdote spéciale: le chapitre III, où commencent les souvenirs de Beyle, le chapitre X, qui narre le début du préceptorat Durand, le chapitre XI, Amar et Merlinot, le chapitre XII, épisode du billet Gardon, le chapitre XIII, premier voyage aux Échelles, le chapitre XIV, mort du pauvre Lambert, le chapitre XXXI, commencement de la passion pour les mathématiques, le chapitre XXXVI, Paris. Plus on va, moins la division est précise. Stendhal, emporté par la passion, jette ses souvenirs, pêle-mêle, sur le papier, au fur et à mesure qu'ils lui viennent à l'esprit; puis, en revoyant une première fois son ébauche, il intercale, de vingt en vingt pages environ, un feuillet _bis_; ce feuillet indique la séparation du chapitre, dont il reproduit généralement la première page, ou seulement les premières lignes; enfin, ce premier travail une fois terminé, les chapitres sont numérotés.

Travail factice, on le voit, et que Stendhal considérait lui-même comme provisoire, puisqu'il écrit à la fin de la table qui termine le premier volume: «Je laisse les chapitres XIII et XIV pour les augmentations à faire à ces premiers temps. J'ai quarante pages écrites à insérer[12].»

Stendhal doit cette incertitude dans la division et dans la mise en place de certains de ses chapitres à l'inexactitude de sa chronologie. Il connaît mal les dates auxquelles tels ou tels événements se sont passés. Il en convient à plusieurs reprises dans son texte: «Il faudrait, dit-il par exemple dans une note, acheter un plan de Grenoble et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents, ce qui me donnerait des dates, et l'extrait de naissance de _my dearest mother_ et de mon bon grand-père[13].»

Nous retrouvons pareille incertitude dans la division matérielle des chapitres. J'en veux seulement pour preuve les chapitres XV et XVIII de la présente édition.

Stendhal avait d'abord songé à incorporer le chapitre XV au chapitre XVII: il a d'abord occupé les feuillets 256 à 268, et le feuillet 255 fait précisément partie du chapitre XVII[14]. Ce feuillet, au reste, se termine par ces mots, qui ont été rayés: «Ma pauvre mère dessinait fort...», et d'autre part l'ancien feuillet 256 continuait ainsi: « ... bien, disait-on dans la famille.» Puis, Stendhal s'est ravisé, il a songé à placer le chapitre XV après le chapitre XVI: la dernière page de celui-ci est la deux cent quarante-huitième du manuscrit, et notre chapitre XV porte une nouvelle numérotation 249 à 260. Enfin, l'auteur s'est rendu compte que ce passage ne pouvait convenir ni à l'une, ni à l'autre place, et il a pris le parti de le placer ailleurs, «_after the death of poor Lambert_», après le récit de la mort du domestique Lambert, et d'en faire un chapitre spécial.

Même difficulté pour le chapitre de «la première communion», le dix-huitième de la présente édition. Stendhal l'avait d'abord incorporé au chapitre X, «le maître Durand»: les deux passages, en effet, portent la même date, 10 décembre 1835, et l'un devait suivre l'autre, puisque les deux premiers feuillets du chapitre XVIII ont été chiffrés 168 et 169; puis un regret est venu, Beyle a continué son chapitre sans numéroter les pages et, incertain de la place définitive, il a inscrit dans son manuscrit deux mentions contradictoires; en tête du chapitre, on lit: «A placer après _Amar et Merlinot_», et d'autre part, à la fin du chapitre XVII, après le feuillet 259, une note indique: « _First_ communion, à 260.» C'est la place que j'ai choisie, et c'est bien celle que lui attribuait Stendhal, puisqu'il a laissé sans les numéroter les feuillets 260 à 273, entre lesquels il a fait relier et le récit de sa première communion et ce hors-d'œuvre intitulé: « Encyclopédie du XIXe siècle», que j'ai rejeté parmi les annexes[15].

* * * * *

La _Vie de Henri Brulard_, telle qu'elle nous est parvenue, est donc une ébauche, un amoncellement de matériaux ramassés en vue de la construction d'une œuvre plus parfaite. Stendhal n'a exécuté qu'une partie du plan qu'il s'était tracé: il a «établi les époques», il a « couvert la toile», niais il n'a pu «en relisant ajouter les souvenirs », ou, plus exactement, _tous_ les souvenirs. La valeur littéraire de l'ouvrage y perd peut-être, mais de quels avantages cette perte légère est-elle compensée! Nous y trouvons d'abord un Stendhal sincère, ou, plus exactement, aussi sincère qu'il peut l'être, car il dit lui-même: «Je n'ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont j'ai rempli les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que les sensations; seulement, pour parvenir à la vérité, il faut mettre quatre dièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les sens amortis par l'expérience d'un homme de quarante ans[16].»

C'est Beyle jugé par Beyle, seulement à trente-cinq ou quarante-cinq ans de distance! Mais on y trouve aussi le Beyle de cinquante-deux ans, et celui-là tout entier. Le texte foisonne de jugements contemporains; de plus, de précieuses notes illustrent le manuscrit, soit dans les marges, soit en haut des feuillets, soit au verso. Au fur et à mesure qu'il écrit, Stendhal explique sa pensée, la justifie, et raconte ses impressions ou ses actions du jour.

C'est ainsi qu'il s'excuse d'écrire ses Mémoires: «Droit que j'ai d'écrire ces Mémoires: quel être n'aime pas qu'on se souvienne de lui[17]?» Il s'excuse en même temps d'avoir dit souvent du mal de ses parents: «Qui pense à eux aujourd'hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La même justification pour Mme la baronne de Barckoff, Mme Alexandrine Petit, Mme la baronne Dembowski[18] (que de temps que je n'ai pas écrit ce nom!), Virginie, deux Victorines, Angela, Mélanie, Alexandrine, Métilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré, adorée pendant un mois seulement.»

Il découvre un peu sa méthode d'investigation psychologique: «Je rumine sans cesse sur ce qui m'intéresse, à force de le regarder dans des _positions d'âmes_ différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais changer d'aspect[19].» Plus loin, c'est un peu de sa méthode de composition qui transparaît: «Style, ordre des idées. Préparer l'attention par quelques mots en passant: 1° sur Lambert;--2° sur mon oncle, dans les premiers chapitres[20]». Et ailleurs: « Idée: aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet _que le troisième jour._ Aller seul, incognito, à Claix, à la Bastille, à La Tronche[21].»

Son style aussi le préoccupe; il écrit, au hasard d'une marge: « Style: pas de style soutenu[22].» Cependant, il châtie sa langue, de nombreuses ratures en témoignent. Et, une fois, il écrit deux phrases de même sens, et note en face: «Style: choisir des deux rédactions[23].» Il va jusqu'à juger ses effets: «Style. Ces mots, _pour un instant_, sont un repos pour l'esprit; je les eusse effacés en 1830. mais, en 1835, je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le _Rouge_[24].» Son ironie s'exerce même à ses propres dépens: racontant la journée des Tuiles, qui marque le prélude de la Révolution à Grenoble, la mort de l'ouvrier chapelier et l'agitation de cette ridicule bonne femme qui se «révolte», il ajoute après coup cette phrase: «Le soir même, mon grand-père me conta la mort de Pyrrhus; «et il remarque en note: «Cette queue savante fait-elle bien[25]?» Il connaît si bien son caractère qu'il écrit en marge du chapitre VII: «Idée. Peut-être, en ne corrigeant pas ce premier jet, parviendrai-je à ne pas mentir par vanité[26].»

Le sort de son livre le préoccupe. Il pense à intéresser le public: « Non laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de cinquante ans. Ces gens sont cependant l'élite des lecteurs[27].» Mais il se décourage parfois, il doute du succès, et s'écrie mélancoliquement: «Qui diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur, décrits sans rhétorique[28]?» Ou encore: «J'ai été fort ennemi du mensonge en écrivant, mais n'ai-je point communiqué au lecteur bénévole l'ennui qui me faisait m'endormir au milieu du travail, au lieu des battements de cœur du n° 71, Richelieu[29]?»

Stendhal serait bien rassuré, s'il revenait parmi nous, en voyant avec quelle passion son récit autobiographique a été étudié et commenté, et quel cas ses fidèles font de ses confessions!

* * * * *

Le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ a un autre intérêt encore: il contient de minutieux détails sur la vie au jour le jour d'Henri Beyle. Un petit nombre de privilégiés ont eu le bonheur de voir de leurs yeux le précieux manuscrit, c'est pourquoi nous avons tenu à reproduire aussi minutieusement que possible, dans les notes placées à la fin de l'ouvrage, la plupart des observations, réflexions et «idées» de Stendhal.

L'auteur nous raconte les plus petits détails de son existence, tant à Rome qu'à Cività-Vecchia. Nous savons qu'il quitta la ville des papes le 3 ou le 4 décembre 1835 pour rejoindre son poste, qu'il fit un nouveau séjour à Rome entre le 11 ou le 12 décembre 1835 et le 24 février 1836, et qu'il y revint encore, après un court séjour à Cività-Vecchia, le 19 mars suivant.

Nous savons aussi que le mois de décembre fut froid, à Rome, en 1835. Le 17, le pauvre Stendhal avoue: «Je souffre du froid, collé contre ma cheminée. La jambe gauche est gelée.» Le lendemain, encore, «froid de chien, avec nuages et soleil», et trois jours après, le 21, «pluie infâme» et «continue». Le 27, la chaleur n'est pas revenue, Stendhal a «froid aux jambes, surtout aux mollets, un peu de colique, envie de dormir. Le froid et le café du 24 décembre m'a donné sur les nerfs. Il faudrait un bain, mais comment, avec ce froid?» Le 4 janvier 1836, il est auprès de son feu, «se brûlant les jambes et mourant de froid au dos». La santé, au reste, n'est pas très bonne: «A trois heures, idée de goutte à la main droite, dessus; douleur dans un muscle de l'épaule droite.» Puis, c'est de nouveau la pluie au commencement de février; le 4, Beyle va voir le Tibre qui «monte au tiers de l'inscription sous le pont Saint-Ange».

La température de Cività-Vecchia est plus clémente, car, le 6 décembre 1835, on peut s'habiller «la fenêtre ouverte, à neuf heures et demie; impossible à Rome, plus froide l'hiver».

Mais qu'on s'ennuie dans ce triste port de mer! Tout excède Stendhal: les habitants de Cività-Vecchia, qui ne peuvent soutenir la moindre conversation spirituelle, le chancelier du consulat, Lysimaque Tavernier, sa charge elle-même, qu'il appelle avec dédain le «métier », le «gagne-pain». Aussi, notre consul passe-t-il le plus clair de son temps à Rome; là, du moins, les distractions ne manquent pas. Beyle assiste, le 2 décembre, à une messe de Bellini chantée à San Lorenzo-in-Damaso, admire le pape officiant à Saint-Pierre le jour de Noël, entend une messe grecque le 6 janvier et écoute, le 31 mars, les «vieux couplets barbares en latin rimé» du _Stabat Mater_, qui, du moins, ne sont pas infestés d'«esprit à la Marmontel».

Le «métier» l'occupe toujours, mais peu, et il se console en lisant les œuvres du président de Brosses, le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny, le _Scarabée d'Or_ d'Edgar Poë, en écrivant à ses amis Di Fiore, de Mareste, Romain Colomb. Il visite musées et expositions de peinture, et se promène dans les jardins de la villa Aldobrandini ou à San Pietro-in-Montorio, où l'idée de raconter sa vie lui vint, en 1832. Il dîne en ville, va au bal et y ébauche même une intrigue avec la _comtesse Sandre_, du 8 au 17 février. Quoique la musique romaine soit mauvaise, le concert l'attire, et le 19 décembre il écoute jouer la _Filarmonia._

Il se garderait de négliger le spectacle, qui l'a toujours passionné, et fréquente assidûment le théâtre _della Valle._ Il y entend, notamment, une «comédie de Scribe, par Bettini»; il y passe la soirée du 31 décembre 1835 et termine l'année, de onze heures trois quarts à minuit, chez M. Linpra, en devisant devant le feu avec son jeune ami Don Philippe Caetani.

Cependant, nous l'avons déjà vu, Rome l'ennuie, il aspire à quitter l'Italie, et reçoit avec joie la lettre ministérielle qui lui accorde un congé. Des projets de voyage l'occupent: il ira en bateau à vapeur jusqu'à Marseille et y prendra la malle-poste, fût-ce celle de Toulouse ou de Bordeaux, afin d'éviter la route de Paris par Valence, Lyon, Semur et Auxerre, villes trop connues, dont le souvenir le remplit de dégoût.

* * * * *

Le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ nous raconte tout cela, et beaucoup d'autres menus détails encore. Il vit, et de la vie la plus intense, il nous dit fidèlement les petites joies, les petits soucis du grand écrivain, il est le témoin le plus sûr d'une tranche de sa vie pendant quatre mois. Le lecteur ne me reprochera pas, je l'espère, d'avoir présenté les à-côtés du livre avant de lui en donner le texte enfin complet et, je veux croire, définitif.

Je dois cependant dire encore quelques mots de ce manuscrit, si précieux dans l'histoire de la pensée et de la méthode stendhaliennes. Tout y est particulier, personnel, original: l'écriture, la ponctuation, l'orthographe, la forme même des noms.

L'écriture, d'abord. Tout le monde connaît cette graphie fantaisiste, inquiète, élégante parfois mais plus souvent presque illisible, «en pieds de mouche», comme l'avoue Stendhal lui-même. On en trouvera des spécimens caractéristiques au cours de ces deux volumes. Il faut un œil exercé pour lire intégralement le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_, encore certains mois échappent-ils même à ceux qui fréquentent le plus assidûment les papiers stendhaliens.

Beyle mettait d'ailleurs, à écrire mal, une sorte de coquetterie. Il considérait ses grimoires comme une bastille difficilement vulnérable, accessible aux seuls initiés. Il dit quelque part à ce sujet: «La vergogne de voir un indiscret lire dans mon âme en lisant mes papiers m'empêche, depuis l'âge de raison, ou plutôt pour moi de passion, d'écrire ce que je sens[30].» Il faut croire qu'il jugea son écriture suffisamment indéchiffrable en rédigeant la _Vie de Henri Brulard_, car une des notes marginales porte: «Ma mauvaise écriture arrête les indiscrets.» Paroles qu'on jugerait naïves chez un autre que lui--car, après tout, le meilleur moyen de n'être jamais lu est de ne pas écrire!--mais qui n'étonnent pas de la part de cet esprit souvent mystificateur et toujours en contradiction avec lui-même.

La vérité est plus simple, et Beyle n'est pas poussé à mal écrire par le désir de n'être pas lu. Son écriture a toujours été déplorable; celle de la jeunesse est déjà très défectueuse, et Stendhal va même jusqu'à dire que son griffonnage de 1800, du temps qu'il était commis auxiliaire au ministère de la Guerre, était «bien pire» que celui de 1836[31]. Affirmation d'ailleurs inexacte: l'écriture de 1800 est, du moins en général, assez lisible.

En fait, Beyle a toujours écrit fort vite[32]. Son esprit vif et mobile obligeait sa main à suivre le cours rapide de ses idées. Et, constatant le résultat de cette méthode: «Voilà, s'écrie-t-il, comment j'écris quand la pensée me talonne. Si j'écris bien, je la perds[33].» Il répond en ces termes aux reproches de Romain Colomb: «Comment veut-on que j'écrive bien, forcé d'écrire aussi vite pour ne pas perdre mes idées[34]?»

Et puis, Stendhal écrit sa _Vie de Henri Brulard_ en hiver: il fait froid, et le soir tombe vite. Il confesse, le 1er janvier 1836, en écrivant la vingt-sixième page de la journée: «Toutes les plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien former mes lettres et de m'impatienter, _io tiro avanti._» La passion d'écrire domine son impatience. Emporté par son sujet, il est parfois étreint par l'émotion, il laisse tomber le jour sans s'en apercevoir, et note alors en marge: «Écrit à la nuit tombante», ou: «Écrit de nuit», ou encore: «Écrit absolument de nuit.» Il est à remarquer que les passages les plus particulièrement difficiles à déchiffrer sont précisément ceux qu'il a écrits avec le plus de passion: le récit de la mort de sa mère, le premier séjour aux Échelles, le souvenir de l'arrivée à Milan, et certains passages où il cherche à s'analyser plus profondément.

Une autre particularité complique les difficultés de lecture: c'est ce que j'appellerai le _jargon_ de Stendhal. Certains mots paraissent illisibles d'abord, incompréhensibles ensuite; or, ce sont tout simplement des anagrammes; l'auteur s'est contenté d'en intervertir les syllabes ou les lettres.

Le plus connu de ces anagrammes est le mot _jésuite_, que Stendhal écrit le plus souvent _tejé_, ou encore _tejésui, tejessui._ Cette méthode est, la plupart du temps, appliquée à des mots d'ordre religieux ou politique; Beyle, avec sa prudence habituelle et sa crainte maladive de la police, jargonne alors à plaisir: le jésuitisme devient _tistmejésui_, la religion s'écrit _gionreli_, ou _gionré_, ou abréviativement, _gion_; le prêtre est un _reprêt_, les prêtres, des _trespré_, le vicaire, un _cairevi_; un dévot est un _votdé_, une absurde dévotion, _surdeab tiondévo_; les pairs sont _sairp_ ou _sraip_; des opinions républicaines deviennent _kainesrépubli_, et le congé qu'a demandé le consul de France s'appelle un _gékon._ Les noms propres sont aussi déformés, puisque Rome est mué en _Omar_ ou _Mero_, M. Daru en M. _Ruda_, et le ministre Molé en _Lémo._ D'autres fois, Stendhal se contente d'écrire la première lettre du mot: au lecteur de deviner le reste. Enfin, la langue anglaise vient à son secours: Dieu est traduit _God_, et un roi s'appelle un _king._

Ces continuelles transpositions rendent souvent la lecture du texte assez pénible, aussi ai-je rétabli les formes régulières, et indiqué en note la forme originale. Mais j'ai conservé les mots en anglais et en italien, dont Stendhal aimait à charger son style.

Mon respect du texte n'est pas allé non plus jusqu'à reproduire l'orthographe parfois fantaisiste de l'auteur; outre qu'il emploie des formes orthographiques maintenant désuètes, il tombe parfois dans l'irrégularité absolue. Il s'en excuse à plusieurs reprises, et remarque, par exemple: «Voilà l'orthographe de la passion: _orreur!_ » Ou bien: «Voilà déjà que j'oublie l'orthographe, comme il m'arrive dans les grands transports de passion!»

Ce tempérament passionné rend aussi la ponctuation des plus irrégulières. Stendhal eut rarement le souci de la virgule, du point et virgule, voire même du point. Il laissait à ses éditeurs le soin de mettre au net sa rédaction. Je n'ai cru devoir respecter scrupuleusement que ses coupures d'alinéas. J'estime que l'alinéa est plus qu'une élégance typographique, il marque les étapes de la pensée d'un écrivain.

* * * * *

J'aurai donné une idée complète du manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ en décrivant encore deux de ses particularités.