Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 19

Chapter 193,838 wordsPublic domain

Ces plates phrases m'ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes, un dégoût qui dure encore.

Par bonheur, la vue magnifique que je trouvai _tout seul_ à une fenêtre du collège, voisine de la salle du latin, où j'allais rêver tout seul, surmonta le profond dégoût causé par les phrases de mon père et des prêtres, ses amis.

C'est ainsi que, tant d'années après, les phrases nombreuses et prétentieuses de MM. Chateaubriand et de Salvandy m'ont fait écrire _le Rouge et le Noir_ d'un style trop haché. Grande sottise, car dans vingt ans, qui songera aux fatras hypocrites de ces Messieurs? Et moi, je mets un billet à une loterie, dont le gros lot se réduit à ceci: être lu en 1935.

C'est la même disposition d'âme qui me faisait fermer les yeux aux paysages des extases de ma tante Séraphie. J'étais en 1794 comme le peuple de Milan[14] est en 1835: les autorités allemandes et abhorrées veulent lui faire goûter Schiller, dont la belle âme, si différente de celle du plat Goethe, serait bien choquée de voir de tels apôtres à sa gloire.

* * * * *

Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de 1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j'avais dix ou douze camarades.

Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon imagination. Ces camarades n'étaient pas assez gais, pas assez fous, et ils avaient des façons bien ignobles.

Il me semble que M. Durand, tout enflé de se voir professeur d'une École centrale, mais toujours bonhomme, me mit à traduire Salluste, _De Bello Jugurtino._ La liberté produisit ses premiers fruits, je revins au bon sens en perdant ma colère et goûtai fort Salluste.

Tout le collège était rempli d'ouvriers, beaucoup de chambres de notre troisième étage étaient ouvertes, j'allais y rêver seul.

Tout m'étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle j'arrivais enfin. Les charmes que j'y trouvais n'étaient pas ceux que j'avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m'étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des polissons très égoïstes.

Ce désappointement, je l'ai eu à peu près dans tout le courant de ma vie. Les seuls bonheurs d'ambition en ont été exempts, lorsque, en 1810[15], je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du mobilier. Je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n'être plus commissaire des Guerres et exposé à l'envie et aux mauvais traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres de l'Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de bataille. Et même sur ce champ de bataille, quelle prudence! C'étaient des gens comme l'amiral Nelson, le héros de Naples (voir Caletta et ce que m'a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du colonel Mathis! Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en recevant le _Moniteur_, à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne presque ne recevait à l'armée afin qu'on ne pût pas se moquer des messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, des _travaux de campagne_, et non des pièces historiques.

Heureusement pour la pauvre vérité, l'extrême lâcheté de ces héros, devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l'aimable Lasalle et pour Exelmans, qui depuis... Mais alors il n'était pas allé rendre visite au maréchal Bournon, ministre de la Guerre. Moncey aussi n'aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet...[16] J'oubliais le grand Gouvion-Saint-Cyr avant que l'âge l'eût rendu à-demi imbécile, et celte imbécillité remonte à 1814. Il n'eut plus, après cette époque, que le talent d'écrire. Et dans l'ordre civil, sous Napoléon, quels plats bougres[17] que M. de B...., venant persécuter M. Daru à Saint-Cloud, au mois de novembre, dès sept heures du matin, que le comte d'Argout, bas flatteur du général Sébastiani[18]!

Mais, bon Dieu, où en suis-je? A l'école de latin, dans les bâtiments du collège.

[Footnote 1: Le _chapitre XXIII_ est le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315 _bis_ à 331 _bis_).--Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et 1er janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _la loi excellente des Écoles centrales._--Stendhal avait d'abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite, ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000 francs d'appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres de rente; mais ceci arrivera plus tard.»--Sur l'enseignement donné dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en particulier, ainsi que sur les camarades et amis d'Henri Beyle, voir l'ouvrage de M. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_ (1904).]

[Footnote 3: ... _d'être le chef de l'École centrale.--_Peut-être aussi la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans l'acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 4: ... _dans la première salle SS ..._--Plan de cette salle, à l'entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le R. P. Ducros».--Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du collège (aujourd'hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j'ai remporté le premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l'École polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième, vue délicieuse» sur les «montagnes d'Echirolles» et sur des sommets recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l'année au moins».]

[Footnote 5: ... _la tragédie d'_Ericie ...--Ms.: «_Aricie._»]

[Footnote 6: ... _la Gazette des Deux-Ponts ..._--La _Gazette universelle de politique et de littérature des Deux-Ponts_, fondée en 1770. Dubois-Fontanelle n'y collabora que jusqu'au 1er juin 1776.]

[Footnote 7: ... _M. Guizot ..._--Ms.: «_Zotgui._»]

[Footnote 8: ... _pour amener ..._--Variante: «_Porter._»]

[Footnote 9: ... _mais le général ..._--Le mot est en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 10: _Il va sans dire que les prêtres ..._--Ms.: «_Tresp._»]

[Footnote 11: _Au sud de Grenoble est sa brillante limite._--On lit en tête du fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»--Ce feuillet n'a qu'une seule ligne écrite; le reste est blanc.]

[Footnote 12: _Nommer les professeurs à l'École centrale ..._--On lit en haut du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le ... 1835.»--Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre 1835, j'en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et le soir d'arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours, 232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment pourrais-je écrire bien physiquement? D'ailleurs, ma mauvaise écriture arrête les indiscrets. 1er janvier 1836.»]

--En interligne (aux mots: les professeurs de l'École centrale), Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars (paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu près par ordre d'utilité pour les enfants; les trois premiers avaient du mérite.»--En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou École centrale».]

[Footnote 13: ... _sous nos yeux ..._--Variante: «_Vis-à-vis de nous._»]

[Footnote 14: ... _le peuple de Milan ..._--Ms.: «_Lanmi._»]

[Footnote 15: ... _lorsque, en_ 1810 ...--Ms.: «1811.»]

[Footnote 16: ... _mais Suchet ..._--Suit un blanc d'un quart de ligne.]

[Footnote 17: ... _quels plats bougres ..._--Ms.: «_Ougresb._»]

[Footnote 18: ... _général Sébastiani!_--Ms.: «_Bastiani-sebas._»]

CHAPITRE XXIV[1]

Je ne réussissais guère avec mes camarades; je vois aujourd'hui que j'avais alors un mélange fort ridicule de hauteur et de besoin de m'amuser. Je répondis à leur égoïsme le plus âpre par mes idées de noblesse espagnole. J'étais navré quand, dans leurs jeux, ils me laissaient de côté; pour comble de misère, je ne savais point ces jeux, j'y portais une noblesse d'âme, une délicatesse qui devaient leur sembler de la folie absolue. La finesse et la promptitude de l'égoïsme, un égoïsme, je crois, hors de mesure, sont les seules choses qui aient du succès parmi les enfants.

Pour achever mon peu de succès, j'étais timide envers le professeur, un mot de reproche contenu et dit par hasard par ce petit bourgeois pédant avec un accent juste, me faisait venir les larmes aux yeux. Ces larmes étaient de la lâcheté aux yeux de MM. Gauthier frères, Saint-Ferréol, je crois, Robert (directeur actuel du théâtre Italien, à Paris), et surtout Odru. Ce dernier était un paysan très fort et encore plus grossier, qui avait un pied de plus qu'aucun de nous et que nous appelions Goliath; il en avait la grâce, mais nous donnait de fières taloches quand sa grosse intelligence s'apercevait enfin que nous nous moquions de lui.

Son père, riche paysan de Lumbin ou d'un autre village dans la vallée[2]. (On appelle ainsi par excellence l'admirable vallée de l'Isère, de Grenoble à Montmélian. Réellement, la vallée s'étend jusqu'à la _dent_ de Moirans, de cette sorte[3].)

* * * * *

Mon grand-père avait profité du départ de Séraphie pour me faire suivre les cours de mathématiques, de chimie et de dessin.

M. Dupuy, ce bourgeois si emphatique et si plaisant, était, en importance citoyenne, une sorte de rival subalterne de M. le docteur Gagnon. Il était à plat ventre devant la noblesse, mais cet avantage qu'il avait sur M. Gagnon était compensé par l'absence totale d'amabilité et d'idées littéraires, qui alors formaient comme le pain quotidien de la conversation. M. Dupuy, jaloux de voir M. Gagnon membre du jury d'organisation et son supérieur, n'accueillit point la recommandation de ce rival heureux en ma faveur, et je n'ai gagné ma place dans la salle de mathématiques qu'à force de mérite, et en voyant ce mérite, pendant trois ans de suite, mis continuellement en question. M. Dupuy, qui parlait sans cesse et (jamais trop) de Condillac et de sa Logique, n'avait pas l'ombre de logique dans la tête. Il parlait noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des manières fort polies.

Il eut une idée bien belle en 1794, ce fut de diviser les cent élèves qui remplissaient la salle au rez-de-chaussée, à la première leçon de mathématiques, en brigades de six ou de sept ayant chacune un chef.

Le mien était un _grand_, c'est-à-dire un jeune homme au-delà de la puberté et ayant un pied de plus que nous. Il nous crachait dessus, en plaçant adroitement un doigt devant sa bouche. Au régiment, un tel caractère s'appelle _arsouille._ Nous nous plaignions de cet arsouille, nommé, je crois, Raimonet, à M. Dupuy, qui fut admirable de noblesse en le cassant. M. Dupuy avait l'habitude de donner leçon aux jeunes officiers d'artillerie de Valence et était fort sensible à l'honneur (au coup d'épée).

Nous suivions le plat cours de Bezout, mais M. Dupuy eut le bon esprit de nous parler de Clairaut et de la nouvelle édition que M. Biot (ce charlatan travailleur) venait d'en donner.

Clairaut était fait pour ouvrir l'esprit, que Bezout tendait à laisser à jamais bouché. Chaque proposition, dans Bezout, a l'air d'un grand secret appris d'une bonne femme voisine.

* * * * *

Dans la salle de dessin, je trouvai que M. Jay et M. Couturier (au nez cassé), son adjoint, me faisaient une terrible injustice. Mais M. Jay, à défaut de tout autre mérite, avait celui de l'emphase, laquelle emphase, au lieu de nous faire rire, nous enflammait. M. Jay obtenait un beau succès, fort important pour l'École centrale, calomniée par les prêtres. Il avait deux ou trois cents élèves.

Tout cela était distribué par bancs de sept ou huit[4], et chaque jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles! de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même; les jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds, bien laids. C'était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cachoud qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois petits volumes sur l'Italie.

Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin y paraissait moins que dans les _académies_ (figures nues). Le grand mérite de ces têtes, qui avaient dix-huit pouces de haut, était que les hachures fussent bien parallèles; quant à imiter la nature, il n'en était pas question.

Un nommé Moulezin, bête et important à manger du foin et aujourd'hui riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l'un des plus rudes ennemis du sens commun, s'immortalisa bientôt par le parallélisme parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et avait été élève de M. Villonne (de Lyon); moi, élève de M. Le Roy, que la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d'être aussi charlatan que M. Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le grand avantage d'être une leçon de modestie.

* * * * *

J'en avais grand besoin, puisqu'il faut parler net. Mes parents, dont j'étais l'ouvrage, s'applaudissaient de mes talents devant moi, et je me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.

Mon infériorité dans les jeux avec mes camarades de latin commença à m'ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes, vers H[5], où l'on me plaça, tout près des deux fils d'un cordonnier, à figures ridicules (quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon!), m'inspira la volonté de crever ou d'avancer[6].

Voici l'histoire de mon talent pour le dessin: ma famille, toujours judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.

Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une invention de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une tête en demi-relief. (J'ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c'est la tête de Musa, médecin d'Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans aucun mérite, comme le dessin d'un jeune pensionnaire.

Mes parents, qui avec toutes leurs phrases sur les beautés de la campagne et les beaux paysages, n'avaient aucun sentiment des arts, pas une gravure passable à la maison, me déclarèrent très fort en dessin. M. Le Roy vivait encore et peignait[7] des paysages à la gouache (couleur épaisse), moins mal que le reste.

J'obtins de laisser là le crayon et de peindre à la gouache.

M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, entre la Buisserate et Saint-Robert, prise du point A[8].

Je passais ce pont plusieurs fois l'an pour aller à Saint-Vincent, je trouvais que le dessin, surtout la montagne en M, ressemblait fort, je fus illusionné. Donc, d'abord, et avant tout, il faut qu'un dessin ressemble à la nature!

Il n'était plus question de hachures bien parallèles. Après cette belle découverte, je fis de rapides progrès.

Le pauvre M. Le Roy vint à mourir, je le regrettai. Cependant, j'étais encore esclave alors, et tous les jeunes gens allaient chez M. Villonne, dessinateur pour étoffes chassé de _Commune-Affranchie_ par la guerre et les échafauds. Commune-Affranchie était le nouveau nom donné à Lyon depuis sa prise.

Je communiquai à mon père (mais par hasard et sans avoir l'esprit d'y songer) mon goût pour la gouache, et j'achetai de Mme Le Roy, au triple de leur valeur, beaucoup de gouaches de son mari.

Je convoitais fort deux volumes des _Contes_ de La Fontaine, avec gravures fort délicatement faites, mais fort claires.

«Ce sont des horreurs, me dit Mme Le Roy avec ses beaux yeux de soubrette bien hypocrites; mais ce sont des chefs-d'œuvre.»

Je vis que je ne pouvais escamoter le prix des _Contes_ de La Fontaine sur celui des gouaches. L'École centrale s'ouvrit, je ne songeai plus à la gouache, mais ma découverte me resta[9]: il fallait imiter la nature, et cela empêcha peut-être que mes grandes têtes, copiées d'après ces plats dessins, fussent aussi exécrables qu'elles auraient dû l'être. Je me souviens du _Soldat indigné_, dans Héliodore chassé, de Raphaël; je ne vois jamais l'original (au Vatican) sans me souvenir de ma copie; le mécanisme du crayon, tout-à-fait arbitraire, même faux, brillait surtout dans le dragon qui surmonte le casque.

Quand nous avions fait un ouvrage passable, M. Jay s'asseyait à la place de l'élève, corrigeait un peu la tête et raisonnait avec emphase, mais enfin en raisonnant, et enfin signait la tête par derrière, apparemment _ne varietur_, pour qu'elle pût, au milieu ou à la fin de l'année, être présentée au concours. Il nous enflammait, mais n'avait pas la plus petite notion du _beau._ Il n'avait fait en sa vie qu'un tableau indigne, une Liberté copiée d'après sa femme, courte, ramassée, sans forme. Pour l'alléger, il avait occupé le premier plan par un tombeau derrière lequel la Liberté paraissait cachée jusqu'aux genoux[10].

* * * * *

La fin de l'année arriva, il y eut des examens en présence du jury, et, je crois, d'un membre du Département.

Je n'obtins qu'un misérable _accessit_, et encore pour faire plaisir, je pense, à M. Gagnon, chef du jury, et à M. Dausse, autre membre du jury, fort ami de M. Gagnon.

Mon grand-père en fut humilié, et il me le dit avec une politesse et une mesure parfaites. Son mot si simple fit sur moi tout l'effet possible. Il ajouta en riant: «Tu ne savais que nous montrer ton gros derrière!»

Cette position peu aimable avait été remarquée au tableau de la salle de mathématiques.

C'était une ardoise de six pieds sur quatre, soutenue, à cinq pieds de haut, par un châssis fort solide; on y montait par trois degrés.

M. Dupuy faisait démontrer une proposition, par exemple le carré de l'hypoténuse ou ce problème: un ouvrage coûte sept livres, quatre sous, trois deniers la toise; l'ouvrier en a fait deux toises, cinq pieds, trois pouces. Combien lui revient-il?

Dans le courant de l'année, M. Dupuy avait toujours appelé au tableau M. de Monval, qui était noble, M. de Pina, noble et ultra. M. Anglès, M. de Renneville, noble, et jamais moi, ou une seule fois[11].

Le cadet Monval, buse à figure de buse, mais bon mathématicien (terme de l'école), a été massacré par les brigands en Calabre, vers 1806, je crois. L'aîné, étant avec Paul-Louis Courier dans sa prise...[12], devint un sale vieux ultra. Il fut colonel, ruina d'une vilaine façon une grande dame de Naples; à Grenoble, voulut souffler le froid et le chaud vers 1830, fut découvert et généralement méprisé. Il est mort de ce mépris général, et richement mérité, fort loué par les dévots (voir la _Gazette_ de 1832 ou 1833). C'était un joli homme, coquin à tout faire.

M. de P..., maire à Grenoble de 1825 à 1830. Ultra à tout faire et oubliant la probité en faveur de ses neuf ou dix enfants, il a réuni 60 ou 70.000 francs de rente. Fanatique sombre et, je pense, coquin à tout faire, vrai jésuite[13].

Anglès, depuis préfet de police, travailleur infatigable, aimant l'ordre, mais en politique coquin à tout faire, mais, selon moi, infiniment moins coquin que les deux précédents, lesquels, dans le genre coquin, tiennent la première place dans mon esprit.

La jolie Mme la comtesse Anglès était amie de Mme la comtesse Daru[14], dans le salon de laquelle je la vis. Le joli comte de Meffrey (de Grenoble, comme M. Anglès) était son amant. La pauvre femme s'ennuyait beaucoup, ce me semble, malgré les grandes places du mari.

Ce mari, fils d'un avare célèbre, et avare lui-même, était l'animal le plus triste et avait l'esprit le plus pauvre, le plus anti-mathématique. D'ailleurs, lâche jusqu'au scandale; je conterai plus tard l'histoire de son soufflet et de sa queue. Vers 1826 ou 29, il perdit la préfecture de police et alla bâtir un beau château dans les montagnes, près de Roanne, et y mourut fort brusquement bientôt après, jeune encore. C'était un triste animal, il avait tout le mauvais du caractère dauphinois, bas, fin, cauteleux, attentif aux moindres détails.

M. de Renneville, cousin des Monval, était beau et bête à manger du foin. Son père était l'homme le plus sale et le plus fier de Grenoble. Je n'ai plus entendu parler de lui depuis l'école.

M. de Sinard, bon écolier, réduit à la mendicité par l'émigration, protégé et soutenu par M. de Vaulserre, fut mon ami.

Monté au tableau, on écrivait en O[15]. La tête du démontrant était bien à huit pieds de haut. Moi, placé en évidence une fois par mois, nullement soutenu par M. Dupuy, qui parlait à Monval ou à M. de Pina pendant que je démontrais, j'étais pénétré de timidité et je bredouillais. Quand je montai au tableau à mon tour, devant le jury, ma timidité redoubla, je m'embrouillai en regardant ces Messieurs, et surtout le terrible M. Dausse, assis à côté et à droite du tableau. J'eus la présence d'esprit de ne plus les regarder, de ne plus faire attention qu'à mon opération, et je m'en tirai correctement, mais en les ennuyant. Quelle différence avec ce qui se passa en août 1799! Je puis dire que c'est à force de mérite que j'ai percé _aux mathématiques_ et au dessin, comme nous disions à l'École centrale[16].

J'étais gros et peu grand, j'avais une redingote gris clair, de là le reproche.

«Pourquoi donc n'as-tu pas eu de prix? me disait mon grand-père.

--Je n'ai pas eu le temps.»

Les cours n'avaient, je crois, duré, cette première année, que quatre ou cinq mois.

* * * * *

J'allai à Claix, toujours fou de la chasse; mais en courant les champs, malgré mon père, je réfléchissais profondément à ce mot: «Pourquoi n'as-tu pas eu de prix?»

Je ne puis me rappeler si je suis allé pendant

quatre ans ou seulement pendant trois à l'École centrale. Je suis sûr de la date de sortie, examen de la fin de 1799, les Russes attendus à Grenoble.

Les aristocrates et mes parents, je crois, disaient:

_O Rus, quando ego le adspiciam!_

Pour moi, je tremblais pour l'examen qui devait me faire sortir de Grenoble! Si j'y reviens jamais, quelques recherches dans les archives de l'Administration départementale, à la Préfecture, m'apprendront si l'École centrale a été ouverte en 1796 ou seulement en 1797[17].

On comptait alors par les années de la République, c'était l'an V ou l'an VI. Ce n'est que longtemps après, quand l'Empereur l'a bêtement voulu, que j'ai appris à connaître 1796, 1797. Je voyais les choses de près, alors[18].

L'Empereur commença alors à élever le trône des Bourbons, et fut secondé par la lâcheté sans bornes de M. de Laplace. Chose singulière, les poètes ont du cœur, les savants proprement dits sont serviles et lâches. Quelle n'a pas été la servilité et la bassesse vers le pouvoir de M. Cuvier! Elle faisait horreur même au sage Sutton Sharpe. Au Conseil d'Etat, M. le baron Cuvier était toujours de l'avis le plus lâche.

Lors de la création de l'ordre de la Réunion, j'étais dans le plus intime de la Cour; il vint _pleurer_, c'est le mot, pour l'avoir. Je rapporterai en son temps la réponse de l'Empereur. Arrivés par la lâcheté: Bacon, Laplace, Cuvier. M. Lagrange fut moins plat, ce me semble.